‹ La Maison de ville de GenèveChapitre 72 sur 118 · PREMIERES COM BOURGEOISIES · texte numérisé non relu

PREMIERES COM BOURGEOISIES

traie, la sympathie qu ils éprouvaient pour les deux évêques de Genève et de Lausanne, menacés dans leurs droits de souveraineté, vint renforcer encore leur ancienne répugnance pour tout agrandissement de la Confédération du côté de l’ouest. Aussi ne négligèrent-ils aucun moyen, ni les votes de la diète, ni les objurgations orales ou écrites, pour provoquer la rupture des nouveaux liens de bourgeoisie. Mais les Bernois et les Fribourgeois se déclarèrent résolus à les maintenir. Ils nièrent que cette alliance violât les droits reconnus à la Savoie par les traités : Genève et Lausanne, villes libres et impériales, disaient-ils, n étaient pas sujettes du duc. Par leur fermeté, ils amenèrent les autres cantons à laisser dormir cette affaire 1 * 3 .

Arrêt de Saint-Julien et Sentence de Payerne (i53o).

Lorsque, en octobre i53o, les forces du duc investirent Genève, occupant les faubourgs et poussant jusqu'aux fossés, Berne et Fribourg n’hésitèrent plus a prêter aux Genevois le secours prévu par la combourgeoisie de i52Ô. Suivant les prescriptions du droit fédéral qui réglaient en pareille occurrence les obligations des Cantons, Berne avertit ceux-ci de se tenir prêts à lui venir en aide aussitôt qu’un second appel leur serait adressé L II s'agissait de savoir jusqu'à quel point les Confédérés se regarderaient comme engagés par une combourgeoisie qu ils avaient plus ou moins désavouée. Zurich fut d’avis qu’en cessant leur opposition à ce traité, les Cantons y avaient tacitement consenti, et qu'en conséquence ils étaient tenus de ne pas abandonner leurs alliés h Mais les V Cantons de la Suisse centrale décidèrent que si les difficultés avec la Savoie ne pouvaient être réglées à 1 amiable, ni soumises à une décision juridique, ils déclareraient sans ambages aux Bernois que les alliances fédérales ne les obligaient pas à l’assistance réclamée d'eux et qu'ils ne voulaient plus se mêler de cette affaire L

Par bonheur, l’approche de l'armée bernoise et fribourgeoise, renforcée par un contingent soleurois, suffit à assurer à l'intervention des Suisses son plein effet. Grâce à la médiation des députés des cantons désintéressés, Zurich,

1 E. A., IV i a, p. 8o3, 856 n, 858 n, 864, 870 k, 874, 879 c, 1011 s.

1 J. Stricki.kr, Actensammlung pir schweiy Refonnations-Geschichte inden Jahreti i5j 1- 1 532, 1 1 (Zurich, 1879, in-8), n° 1714. — Gautier, 1 1, p 307 et suiv. ; Œchsli, Le traite de Lausanne , p. 5-8.

3 E. A., IV 1 b, p. 794. Stricki er, op. cit., II, nos 1726, 1729.

1 E. A., IV 1 b, p. 795 a.

ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES

Lucerne, Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug, Bâle, Soleure et Schaffhouse, auxquels s'étaient joints les délégués de Saint-Gall et du Valais, un traité de paix, dont les conséquences devaient influer profondément sur le sort de Genève, fut conclu à Saint-Julien, le 19 octobre i53obCe traité interdisait au duc de Savoie et à Genève tout acte de violence; il sanctionnait ce double engagement en autorisant Berne et Fribourg, soit à retirer leur protection à Genève si cette ville violait la paix, soit à prendre possession du Pays de Vaud, à titre de gage, à la première infraction commise par le duc. C’était donc ce pays tout entier qui devait, à l'avenir, répondre de la sûreté de Genève. Quant aux points en litige — les prétentions de la maison de Savoie sur Genève et la validité de la combourgeoisie de i52Ô, — ils étaient renvoyés à l’examen d’un tribunal d’arbitres, composé des représentants des mêmes cantons et Etats alliés qui avaient négocié la paix de Saint-Julien.

La sentence arbitrale, rendue à Payerne le 3o décembre i53o, confirma la combourgeoisie des trois villes et condamna le duc à payer à celles-ci une indemnité de 21,000 écus; en même temps, elle adjugea en principe au duc le vidomnat de Genève, le seul droit dont il eût apporté la preuve indiscutable, mais elle entourait l’exercice de ce droit de conditions qui fermaient la porte aux prétentions de la Savoie sur la souveraineté de la ville1 2.

Rupture de la combourgeoisie avec Fribourg (1534).

L’indépendance de Genève et le lien établi entre cette. ville et la Confédération avaient à peine reçu une consécration en apparence définitive par l’arrêt de Payerne, que les progrès de la réforme religieuse à Genève risquèrent de compromettre les résultats obtenus au prix de tant d'efforts. A la première manifestation publique de la doctrine nouvelle dans la ville, en été 1 5 3 2 , les Fribourgeois déclarèrent qu'ils ne maintiendraient la combourgeoisie de 1 5 26 que si Genève persévérait dans son attachement au catholicisme, et ils menacèrent, si les tendances luthériennes y étaient tolérées, de se retirer de cette alliance 3.

1 E. A., IV 1 h, p. 806, 8 10 ; texte, p. i 5oi- 1 5o5. — Gautier, II, p. 3 io-3 16.

* E. A., IV i b, p. 863 ; texte, p. 1 5 1 6- 1 562. — Gautier, II, p. 320-338.

3 E. A., IV i c, p. 2 7, 164-166, 2J2, 23p. Voir Fleury, Le rôle de Berne et de Fribourg dans l'introduction du protestantisme a Genève, dans Archiv fur die schwei 7. Reformations-Geschichte, I ( Fribourg-en-Brisgau, 1869, in-8), p. S 1 3 et suiv. — A.-L. H erminjard, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française, II (Genève et Paris, 1868, in-8), p 423; III (1870), p. 124. Voir Gautier, II, p. 35o, 362 et suiv.

PREMIÈRES COMBOURGEOISIES Q

De leur cote, les Beinois ne réclamèrent pas moins impérieusement une pleine liberté poui les paitisans delà confession a laquelle ils avaient adhéré et la punition des outi âges que ceux-ci avaient essuyes à Genève. Et comme le Conseil de cette ville tardait aleui donnei satisfaction, ils manifestèrent eux aussi l'intention de rompie 1 alliance b II ne resta pas d’autre alternative, pour Genève, que de choisir entre Berne et Fribourg.

Loisque le Conseil, longtemps indécis, eut laissé Farel prendre possession de la chaire du couvent de Rive, le ier mars i 534, Fribourg mit sa menace à

Grand sceau de Fribourg en 1526.

exécution. Ses ambassadeurs arrivèrent à Genève le 27 mars, apportant avec eux 1 acte de combourgeoisie. Ils avaient mission d’en détacher le sceau de Genève pour 1 échanger contre celui de Fribourg dont était muni l’exemplaire conserve par les Genevois. Ceux-ci refusant d’acquiescer à cet échange, les Fribourgeois les assignèrent devant le tribunal prescrit par la combourgeoisie.

1 E. A., IV 1 c, p. 49, 166, 23 1, 239-253. — V. van Berchem, Le premier lieu de culte des « évangéliques » à Genève, dans Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, III (1912), p. 3 19, 328, 33p.

IO

ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES

Le 28 avril 1 534, en dépit des protestations de Genève et de Berne, ce tribunal, formé des seuls juges désignés par Fribourg, prononça une sentence qui annulait la combourgeoisie de Fribourg avec Genève, parce que celle-ci avait violé les droits de son évêque, réservés parce traité. Puis Fribourg renvoya le sceau de Genève, détaché de la charte, et exigea la restitution du sien h

Conquête du Pays de Vaud. Traité perpétuel de i536.

Après l’abandon de la combourgeoisie genevoise par Fribourg, il ne pouvait subsister aucun doute sur les dispositions des cantons catholiques à l’égard de Genève : ils laissaient les mains libres à la Savoie et l’encouraneaient même à

reprendre l'offensive contre la cité hérétique. En revanche, cette rupture mettait un terme aux hésitations des Genevois : elle les porta à achever leur émancipation politique en adoptant la réforme religieuse, et à se jeter entièrement dans les bras des Bernois pour mieux atteindre leur but. Ceux-ci restèrent fidèles à l’alliance genevoise, malgré les dangers auxquels elle les exposait. Ils ne se laissèrent détourner ni par les menées du duc de Savoie et de l’évêque de Genève, ni par l’appui que ces adversaires de leur alliée trouvèrent auprès des cantons catholiques 1 2 et de 1 empereur Charles-Quint 3 4, ni par la réserve trop prudente de leurs confédérés évangéliques L Ils eurent d'abord recours aux négociations pour améliorer le sort de la ville vivement pressée par le duc ; puis, lorsque la France s'apprêta à profiter de la détresse de Genève pour s’en emparer 0, ils délivrèrent la cité en péril par la vigoureuse campagne de 1 536, et en assurèrent ainsi la possession à la Suisse et au protestantisme. Le Pays de Vaud fut le prix bien mérité de cette politique énergique.

Pendant un temps, il est vrai, on put croire que Genève n’avait maintenu son indépendance vis-a-vis de la Savoie que pour se la voir ravir par les Bernois. Sans Genève, en effet, ceux-ci ne pouvaient songer à conserver leurs nouvelles conquêtes au nord et au sud du lac Léman. Dès lors, faut-il s’étonner si les

1 E. A., IV 1 c, p. 297-299, 3oi-3o6, 3i6, 325, 348. — Gautier, II, p. 415-419.

E. A., IV 1 c, p. 294 a, 335 i, 3 96 e, 414 c, 415 c, 448-450, 479, 558 k. — Gautier, II, p. 429-

4 E. A., IV 1 c, p. 479-480.

6 E. A., I\ 1 c, p. 601-604. — Gautier, II, p. 482 et suiv.

PREMIERES COMBOURGEOISIES

hommes d'Etat bernois, habitués à la poursuite des réalités, s’avisèrent de garder poui eux cette place, en revendiquant, comme 1 un des fruits de leur victoire, les droits de souveraineté de l’évêque et du duc sur Genève ? Ils tentèrent de 1 abaisseï Gene\e, d alliee qu elle était, a la condition de sujette, comme ils le firent à la même époque pour Lausanne1. Cependant, la résistance vigoureuse des Genevois leur fit abandonner ce projet et modérer leurs exigences. La combourgeoisie de i52Ô, qui était encore valable pour quinze ans, fut confirmée, après avoir subi quelques modifications peu importantes. Mais, au préalable, elle dut être complétée par le Traité perpétuel du 7 août 1 536. Par ce nouveau pacte, solennellement scellé et juré, les Genevois s’engagèrent a tenir leur ville toujours ouverte à « Messieurs de Berne », en temps de paix comme en temps de guerre, à n’entrer dans aucune autre alliance et à n’invoquer aucune autre protection à l insu des Bernois et sans leur assentiment'2 .

Désormais, les relations de Genève avec Berne reposèrent sur la double base de l'ancienne combourgeoisie et du Traité perpétuel de i 536 3. Les Bernois regardaient celui-ci comme l'acte essentiel, parce qu'il leur assurait, sans limite de temps, l’influence exclusive sur la cité genevoise.

1 E. A., IV 1 c, p. 623, 635, 655, 701, 724. — Gautier, II, p. 496-498, 5 1 5-52 1 .

2 E. A., IV 1 c, p. 732-734, 754; texte de la combourgeoisie, p. 1299-1301. — La traduction française du Traité perpétuel et du renouvellement de la combourgeoisie (Berne, 7 août 1 536) est imprimée dans Spon, II, p. 1 83 et 186.

3 Appelé aussi Mode de vivre, parce qu’il délimitait en même temps les droits des deux Etats dans la région environnant Genève.

Vignette du titre d'une chanson de Manuel sur la guerre de i536.

Vue de Berne au X VIe siècle.

Berne et Genève

Opposition de Berne à l entrée de Genève dans l’alliance

générale des Lignes.

Les Genevois pouvaient se féliciter de n’avoir pas payé plus cher l’abandon des prétentions que Berne avait d abord émises à l’exercice d’une véritable souveraineté sut leur ville. Ils n en regardèrent pas moins le Traité perpétuel comme une giave restriction apportée à leur indépendance. Par des démarches réitérées, ils cherchèrent à obtenir un adoucissement de la clause qui leur interdisait de contracter librement de nouvelles alliances ; ils demandaient qu'il leur

BERNE ET GENÈVE

fut du moins permis de s unir à d'autres cantons1. Désormais, en effet, le but vers lequel tendent tous leurs efforts est de s'allier à l'ensemble des Confédéiés, cette alliance leur apparaît comme le moyen d'être, à la fois, mieux gai antis contre les agressions de la Savoie et moins dépendants de Berne2. Mais ce dernier calcul fit précisément des Bernois les adversaires décidés du projet d alliance générale, aussi longtemps qu’ils se crurent en état de maintenir, par leurs seules forces, leur domination sur le bassin du Léman.

Pendant les années 1 5q9 st i55o, les Genevois envoyèrent coup sur coup six députations à Berne, pour réclamer l’assentiment et l’appui de leurs combourgeois en faveur de la « parenté et alliance » qu’ils souhaitaient de conclure avec les Cantons. A la troisième démarche, les Conseils bernois consentirent enfin à déclarer qu’après le renouvellement de la combourgeoisie particulière entie les deux villes, ils seraient disposes a donner a leur alliée une preuve de leui fidèle amitié en cherchant à obtenir des Cantons, en sa faveur, un traité semblable à ceux qui unissaient Mulhouse, Saint-Gall et Rottweil à la Confédéîation ( 1 3 juin 1549)1. Ce fut en vain que les Genevois tentèrent d arracher à Berne une réponse plus catégorique. Ils s’adressèrent alors aux Bàlois. Ceux-ci, pailant comme de leur chef, représentèrent aux Bernois les avantages que Berne et la Confedei ation retireraient de 1 admission de Geneve dans l’alliance pénérale

des Ligues. Mais cette intervention n'eut pas un meilleur succès. Berne répondit qu’elle était résolue à observer loyalement la combourgeoisie, et que, par conséquent, Genève n’avait besoin d’aucune autre protection ni entente (Verstand)*.

Le renouvellement de la combourgeoisie ( 1 558).

La combourgeoisie de iSeô, conclue pour vingt-cinq ans, arrivait à son terme au début de 1 annee 1 35 1 . Dès 1 547, Genève avait exprimé le désir qu elle fut renouvelée à titre perpétuel. Mais les Bernois firent des objections, et,

1 E. A., IV I d, p. 55, 3 27, 525. — Gautier, III, p. 109, 112, 126, 179, 2 1 3, 239-241. Sur la période traitée dans ce chapitre, voir l’ouvrage capital d’A. Roget, Histoire du peuple de Geneve depuis la Réforme jusqu’à l’Escalade, t. I-VII ( 1 536- 1 568), Genève, 1870-1883, in-8. On trouvera le récit détaillé des négociations de Genève avec les Suisses dans E. Dunant, Les relations politiques de Genève avec Berne et les Suisses de i536 à i564, Genève, 1894, in-8.

3 E. A., IV 1 d, p. 585, 59 6, 862, 882. — Gautier, III, p. 252, 283, 326, 33 1, 337.

8 E. A., IV 1 e, p. 65, Si, 95, 169, 272, 288. — Gautier, III, p. 37 4-376, 378-383, 392. Sur ces négociations, voir, ci-après, le mémoire de M. Léon Gautier intitulé: Les efforts des Genevois pour être admis dans l'alliance generale des Ligues ( i548-i55o ).

4 E. A., IV 1 e, p. 594. — Gautier, III, p. 283, 392-393.

ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES

comme ils jugeaient le moment mal choisi pour une discussion, ils consentirent à prolonger de cinq ans, soit jusqu’en i 556, la durée de l’ancien traité; ce délai permettrait aux deux villes de se mettre d’accord sur les changements à y apporter1.

Les négociations furent reprises en i 5 54. Les Genevois auraient voulu ne

Portail de la rampe de l’ Hôtel-de-Ville de Genève, 1 55 6 .

rien changer aux articles de la combourgeoisie et transformer celle-ci en un pacte perpétuel. Les Bernois, au contraire, voulaient limiter la durée du nouveau traité et mettaient pour condition au renouvellement que certaines clauses

1 E. A., I\ i d, p. 1074-1076 ; IV 1 e, p. 96. — Gautier, III, p. 2S3, 366-36S. L’acte de prolongation, daté du 16 décembre 1.S48 et rédigé en français, est conservé aux archives d’Etat de Genève |P. IL, n° 1423) et de Berne en deux exemplaires sur parchemin, revêtus des sceaux des deux villes; il est imprimé dans Spon, II, p. 192-194.

BERNE ET GENÈVE

seraient modifiées. Ainsi, d après l'ancienne combourgeoisie, le «droit de marche», c est-à-dire le droit d en appeler au tribunal d arbitres prévu par ce traité et formé de deux délégués de chaque ville, s’appliquait aussi aux procès entre particuliers des deux Etats. Les Bernois en demandaient la suppression dans ce cas, à cause des frais et des dérangements que ces «journées» continuelles occasionnaient aux intéressés ; l'accusé ne pourrait plus être poursuivi, en appel, que devant la juridiction de son domicile. Dans les poursuites pour cause de dettes, Genève devrait renoncer à suivre la coutume genevoise à l’égard des ressortissants de Berne, et adopter la coutume bernoise qui n’admettait pas 1 emprisonnement. Berne demandait encore que le surarbitre du tribunal de la combourgeoisie put être choisi aussi a Schwyz, et non plus seulement parmi les conseillers bâlois comme c’était le cas depuis 1 536. Elle exigeait, enfin, qu une confiimation formelle du 1 raité perpétuel de i536 fût insérée dans la nouvelle combouro-eoisie.

Genève n ayant pu se résoudre à accepter toutes ces propositions, les Bernois laissèrent expirer la combourgeoisie sans la renouveler (8 février i 556). Les événements de la politique intérieure genevoise n étaient pas restés sans influence sur leur décision : ils étaient irrités du terrorisme que le parti calviniste — qui l'avait définitivement emporté en 1 5 5 5 — faisait peser sur les Perrinistes, et de 1 inutilité de leur intervention en faveur de ces derniers1.

"Toute entente duecte paraissant impossible, les Genevois invoquèrent les bons offices des trois autres villes évangéliques, Zurich, Bâle et Schaffhouse. Celles-ci embrasseient avec chaleur les interets de Geneve ; mais Berne, consciente des avantages de sa situation, ne rabattit rien de ses exigences. L’extinction de la combourgeoisie ne lui coûtait guère ; Genève, au contraire, perdait les bénéfices et gardait les charges de l'alliance. En effet, les principales obligations des Genevois subsistaient, puisqu’elles étaient formulées non dans le traité de combourgeoisie, mais dans le 1 raité perpétuel de i 536 ; or, Berne persistait à ne pas vouloir toucher à celui-ci, et, libérée de tout engagement, elle tenait Genève pour ainsi dire à sa merci2.

E. A., IV i e, p. 1004, r 171 , 1179, 1245-r 247 , 1 294- 1297, 1 3j6- 1 379. — Gautier, III, p. 648- 664; Dunant, op. cil., p. i5 1-159.

2 Arch. d Etat, Zurich, Genter Acten : Requête de Genève, 26 novembre 1 5 5 5 ; Recès touchant Genève, Berne 26 janvier 1 5 56 ; Négociations des trois villes de Zurich, Bâle et Schaffhouse, i556: Genève à Zurich, 2 février 1 5 56 ; les trois Villes à Berne, 12 janvier 1SS7; Berne aux trois Villes, 22 janvier 1 5 5 7 . — Gautier, IV, p. 1-16, 26, 28.

ALLIANCES DE GENÈVE AVEC LES CANTONS SUISSES

Sur le conseil des trois villes évangéliques1, Genève se décida à porterie débat devant la diète fédérale, réunie à Baden en avril 1557. Contrairement à toute attente, sa démarche rencontra un accueil favorable même auprès des cantons catholiques. La diète représenta aux Bernois que si Genève venait à

Portique du Collège de Genève, i558.

tomber au pouvoir d un prince étranger, il en résulterait un grave préjudice non seulement pour Berne, mais pour la Confédération tout entière ; elle les pressa, dans 1 inteiêt général, de ne pas mettre obstacle, par des conditions inaccep-

1 Arch. d’Etat, Zurich. Genfer Acten : Zurich à Schaffhouse, 19 février i55p; Zurich à Genève (minute), 10 mars 1 55 7; Genève à Zurich, 16 mars 1557. - Gautier, IV, p. 55-59, 92-93.

BERNE ET GENEVE

tables, au renouvellement de la combourgeoisie. Comme Berne refusait de se laisser imposer aucun traité, la diète chargea les cantons de Zurich, Lucerne, Schwyz et Bâle d’accommoder, au nom de tous les Confédérés, le différend des deux villes alliées. Mais toutes ces peines n'aboutirent que lorsque Genève eut cédé sui les points essentiels et accepte la plupart des changements proposés par les Bernois b

Le nouveau traité d'alliance et de combourgeoisie, daté du 9 janvier 1 558, se distinguait tout d'abord de l’ancien en ce qu’il était conclu à perpétuité. Les dispositions relatives à l’assistance que les deux villes devaient se prêter l'une a 1 autre, en cas d agression, étaient modifiées dans le sens d’une complète réciprocité, chaque partie devant supporter la moitié des frais occasionnés par l’envoi du secours; toutefois, lorsqu'il s’agirait d’une garnison demandée pour sa sûreté par 1 une des deux villes, c’est à celle-ci qu'incomberait entièrement la charge de cette troupe. Ces innovations étaient des concessions faites au point de vue genevois; en revanche, les Bernois firent prévaloir leur volonté en ce qui concerne le «droit de marche», le surarbitre et l'emprisonnement pour dettes; le Départ de Bâle1 2, dont les Genevois avaient demandé le maintien, était abrogé; enfin l’article i3 confirmait intégralement le Traité perpétuel de 1 5 36, toutefois avec l’adjonction suivante: les Bernois déclaraient être « dans l’intention d'accomplir à la lettre la promesse faite à la ville de Genève, l'an 1549, d'essayer, par prières amiables», de faire entrer leurs combourgeois de Genève dans l’« alliance avec les louables Cantons, comme ceux de Mulhousen et Rotwil, ou dans la paix avec la couronne de France3».

1 E. A., IV 2, p. 29 g, 40 d, 49 i, 5j r, 78 e. — Gautier, IV, p. 93-174.

2 Ce prononcé du tribunal de la combourgeoisie, rendu sous la présidence d’un surarbitre bâlois et daté du 3 février 1544, avait pour but essentiel de mettre fin aux nombreux conflits que le partage de la souveraineté des terres de Saint-Victor et Chapitre avait fait naître entre Berne et Genève. Berne en trouvait les dispositions trop favorables à Genève. Voir Gautier, III, p. 182; Roget, Histoire du peuple de Genève, I, p. 1 7 1 , 284; H, p. 85. (Note du traducteur.)

! Cette pièce n a pas été imprimée dans E. A., IV 2, malgré l'intérêt qu’elle présente comme transition entre la combourgeoisie de 1 5 26 et l’alliance de 1584. — Arch. d'Etat, Genève, P. H., no 1627, original en allemand, en un cahier de parchemin ; les sceaux et leurs attaches ont été retirés ; au dos du feuillet de couverture, cette note: « Instrument de la combourgeoisie faite l’an 1 5 58, rendue l’an 1584, après l’alliance» (voir Gautier, V, p. 341, 358, 36o). Traduction française, par Michel Roset, dans Spon, II, p. 194-205. Voir Gautier, IV, p. 174-177, 1 8 1 - 1 83 .

ALLIANCES DE GENÈVE AVEC LES CANTONS SUISSES

Vains efforts des Genevois pour être reçus dans l'alliance générale des Ligues

( iSSy-iSSd).

Les cantons catholiques avaient témoigné une bienveillance inaccoutumée à la cité de Calvin durant la négociation de la combourgeoisie. Il faut en chercher sans doute l’explication dans les craintes qu'inspirait alors aux Suisses, alliés de la France, l’attitude menaçante d’Emmanuel-Philibert de Savoie, le jeune duc exilé auquel Philippe II avait remis le commandement de l’armée espagnole des Pays-Bas, et qui remporta sur les Français, en août i 5 5 7, l’éclatante victoire de Saint-Quentin. A cette heure critique, les dispositions des cantons catholiques firent naître chez les Genevois l’espoir de voir se réaliser leur vœu le plus cher: l’admission de leur ville dans la Confédération comme alliée de tous les Cantons. Ils en avaient adressé la demande à la diète, en même temps qu'ils lui apportaient leurs plaintes contre les procédés de Berne. Quelques cantons se déclarèrent prêts à entrer aussitôt en discussion sur cette requête, et la diète, considérant les périls qui environnaient la Confédération de tous côtés, décida que chaque député représenterait à son gouvernement les avantages d'une amitié durable avec ceux de Genève (septembre 1557)’.

Après la conclusion de la combourgeoisie perpétuelle de 1 5 58, Berne tint parole en appuyant auprès de la diète la demande de Genève d’être reçue dans l’alliance des Ligues, au même titre que Saint-Gall, Rottweil et Mulhouse ; elle désirait toutefois que cette admission eût lieu sans préjudice de l’alliance particulière qui l’unissait à Genève (juin i558)1 2. Mais avant que les négociations engagées à ce sujet eussent abouti, il se produisit, dans la situation internationale, un revirement qui devait être fatal aux espérances des Genevois. Des pourparlers furent entamés entre l'Espagne et la F'rance (septembre 1 5 58) ; la perspective de la paix dissipa les appréhensions qui avaient momentanément ouvert les yeux aux cantons catholiques sur l'importance de Genève comme boulevard avancé à la frontière occidentale de la Confédération ; dès le mois d’octobre, les négociateurs se mirent d’accord pour restaurer la monarchie savoyarde, en restituant

1 E. A., IV 2, p. 40 d, 49 i. — Gautier, IV, p. 7, 112-125, 137-140, 146, 147, 171; Rott, I, p. 485-487; L. Cramer, I, p. 22, 37 et suiv.

2 E. A., IV 2, p. 69g. — Gautier, IV, p. 212-217.

ar/ry/j i

M.D.G , série in-40, t. IV.

BERNE ET GENÈVE

au duc Emmanuel-Philibert la Savoie et le Piémont que la France occupait depuis 1 536 1 .

En Suisse, 1 antagonisme entre cantons protestants et cantons catholiques, un instant contenu, reprit toute son acuité. Ee 4 octobre 1 558, dans une conférence particulière des cantons catholiques, les V Cantons de la Suisse centrale2 résolurent de ne contracter aucune alliance avec Genève. A l'appui de cette décision, ils invoquaient non seulement la différence de confession, mais la crainte qu’après le rétablissement de l’entente entre l’Espagne et la France, 1 alliance genevoise ne devînt plutôt un danger qu'un profit pour la Confédération. Fribourg déclara qu'elle réglerait sa conduite sur celle des V Cantons, et Soleure s’excusa de s’être employée en faveur des Genevois.

Ainsi les VII Cantons étaient unanimes pour repousser la demande de Genève ; ils décidèrent même de réprimander amicalement Claris pour avoir, un an auparavant, écrit aux Genevois que lorsque cinq cantons seraient d'accord pour accueillir leur ville dans l'alliance des Ligues, Glaris ferait le sixième 3. Peu de jours après, le 16 octobre, la majorité de la diète, formée des cantons catholiques, opposa un refus poli mais péremptoire aux Genevois ; tous les efforts de ceux-ci pour faire revenir la diète sur cette décision restèrent inutiles h

Alliance perpétuelle des VI Cantons catholiques arec la Savoie ( i56o).

Non contents d’écarter les sollicitations des Genevois, les VI Cantons catholiques — Fribourg, qui avait eu sa part des conquêtes de 1 536, ne se joignit pas à eux — s'unirent par un traité perpétuel d’amitié à l'ennemi héréditaire de Genève, le duc Emmanuel-Philibert de Savoie, que la paix de Cateau-Cambrési* avait définitivement réintégré dans ses états (3 avril 1 5 5g). Ce qui montre que ce traité, daté du 1 1 novembre 1 56o, était bien une alliance confessionnelle dirigée contre Berne, c’est, d’une part, le fait que « tout le pays de Vaud » y est reconnu comme la propriété légitime de la maison de Savoie, et, d’autre part, la décision, prise un peu plus tard par Nidwald, de soutenir de toutes

1 Henri Martin, op. cit., VIII, p. 469 et suiv. — Lavisse, Histoire de France, V 2, p. 174.

• Uri, Schvvyz, Unterwald, Lucerne et Zoug. (Note du traducteur.)

8 E. A., IV 2, p. 75a. — Gautier, IV, p. 137, 223-226. La déclaration de Glaris est du 19 septembre 1 557 î v0*r M. Schui.er, Versuch einer politischen Geschichte von Genfbis jum Frieden von St. -Julien i6o3, dans Helvetia, IV (1828), p. 119.

1 E. A., IV 2, p. 78e, 112k, i22y. — Gautier, IV, p. 290-293, 298.

ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES

manières la prétention qu'avait le duc de recouvrer «ses pays»1. Il va de soi que la prétention du duc s'étendait non seulement aux conquêtes des Bernois dans la Suisse romande, mais aussi à Genève. Berne et les autres cantons protestants représentèrent en vain à leurs alliés que, par suite des revendications d’Emmanuel-Philibert, la Confédération se trouvait en état de guerre avec la Savoie, aussi longtemps que la question des territoires conquis ne serait pas réglée par un traité en bonne forme entre Berne et le duc.

Grâce à un acte additionnel secret, accordé par celui-ci aux V Cantons de la Suisse centrale (9 novembre i56o), les cantons catholiques s’assurèrent l'assistance armée de la Savoie dans la guerre de religion qu’ils semblaient prêts à déchaîner pour ramener de force à la foi catholique le canton mixte de Glaris. Afin de bénéficier de cet appui, ils hésitèrent d’autant moins à livrer à la Savoie les conquêtes bernoises et Genève, que la perte de ces territoires devait contribuer à 1 affaiblissement de leurs « frères ennemis ». Trois ans auparavant, ils avaient reconnu, eux aussi, le sérieux dommage qu’un pareil sacrifice occasionnerait à 1 ensemble de la Confédération, mais cette considération avait déjà perdu toute valeur à leurs yeux2.

Le traité de Lausanne (1564).

C’est à Berne que revient le mérite d’avoir, par sa ferme attitude au milieu de circonstances aussi périlleuses, conservé à la Suisse le pays de Vaud et Genève. Malgré son isolement en face des revendications d’Emmanuel-Philibert, secondées par les diplomates français et espagnols, Berne refusa constam-

1 En 1 563 ; voir Archiv fur die schweiy. Reformations- Geschichte, III (187S), p. 370.— Œchsi.i, Le traité de Lausanne, p. 38-49; L. Cramer, I, p. 67-75.

E. A., IV 2, p. 1461-1467 (textes du traité et de l’acte additionnel). Voir p. 106 o, 1 12 m, 1 19 h, 1 2 1 x, 1 2? d, 1 27 h, 1 3o v et \v, 1 35 d, 137-139, 142 k, 1 67, 175 v, 228. Dans sa biographie de Ludwig Pfyffer (I, 86, 89), Segesser range a tort Zurich au nombre des cantons qui participèrent au traité de i56o avec la Savoie ; il présente ainsi sous un jour complètement faux l’attitude du « Vorort » réforme. La vérité est que Zurich soutint, avec Berne, Bâle, Schaffhouse, Glaris et Appenzell, qu il ne pouvait être question d’un traité avec le duc tant que celui-ci n’aurait pas réglé, avec Berne et Fribourg, le sort des territoires conquis en 1 5 36. Ce n’est qu’en 1572, après que l’exécution du traité de Lausanne eut mis fin aux contestations entre la Savoie et Berne, et que Berne ellemême eut renouvelé son ancienne alliance avec la Savoie (5 mai i5yo), que Zurich consentit à adhérer au traité de i56o. Par suite des objections que formulèrent alors les V Cantons, Zurich n apposa en réalité son sceau à 1 instrument du traité qu’en 1577. — Voir la note plus détaillée d Œchsli, relative à cette affaire, dans Le traité de Lausanne, p. 47, n. 2; R. Ferler , Das savoyische Biindniss i5yy, dans la Lestgabe de la Société d’histoire du canton de Berne (Berne, 1905, in-8), p. 82-83,

BERNE ET GENÈVE

ment de donner les mains à un accord avec la Savoie, dans lequel Genève ne serait pas comprise d une manière ou d’une autre; jusqu'à la fin, elle déclara qu'elle maintiendrait la combourgeoisie dont les Savoyards demandaient l'annulation b Au bout de quatre années de négociations, auxquelles présidèrent comme médiateurs les onze cantons désintéressés, le traité de Lausanne (3o octobre 1564) rendit au duc de Savoie le pays de Gex, le Genevois et la partie du Chablais située au sud du lac Léman ; en revanche, il assura aux Bernois la paisible possession du Pays de Vaud. En ce qui concerne Genève, il fut stipulé que la combourgeoisie resterait en vigueur jusqu’au jour où le duc apporterait la preuve que cette ville n’avait pas été en droit de la contracter ; quant aux autres prétentions de la Savoie, tels que le vidomnat et le vicariat impérial, le traité prévoyait qu'il en serait décidé ultérieurement, soit par un arrangement à l’amiable, soit par la voie du droit, si le premier moyen échouait2.

La restitution à la Savoie des bailliages de Gex, de Ternier et de Thonon, effectuée quatre ans plus tard, a fait perdre à la Confédération ses frontières naturelles dans le bassin du Léman; elle eut pour conséquence immédiate d'isoler de nouveau Genève en pleine terre savoyarde.

1 E. A., IV 2, p. 1 52-i 57, 1 65- 1 67, 177, 2 1 2 u, 224c, 237, 2.52a et b, 264 et 265. A. von Tu. lier, Geschichte des eidgendssischen Freistaates Bern, III iBerne, 1 838, in-8), p. 415. — Gautier, IV, p. 288-293, 3 1 3-3 18, 33o-340, 373-377, 388-405, 407-415, 436-452 ; Œchsli, Le traite de Lausanne, p. 50-84; L. Cramer, I, p. 97-117, 1 3G- 137.

2 E. A., IV 2, p. 3oo et i5oo. — Gautier, IV, p. 456-475.

Armoiries de Gen'eve au College.

Vue de Soleure au XVIe siècle.

La protection de la France et le traité de Soleure

Le Mode de vivre (5 mai iS'jo).

Nouveaux efforts en mie de l'alliance avec les Ligues ( i5y 1 et 1572).

Si peu favorable que fût pour Genève l'issue des négociations entre Berne et la Savoie, le traité de Lausanne procurait du moins à la cité menacée un ai mistice que les cantons réformés s’efforcèrent de faire aboutir à un accord

LA PROTECTION DE LA FRANCE ET LE TRAITE DE SOLEURE

durable. Aux sollicitations répétées du duc, qui les pressait de s'allier avec lui, ils répondit ent constamment qu ils ne s y prêteraient pas avant qu'un traité ne fût conclu entre lui et Genève1. Enfin, en mai 1570, après de longs pourparlers, Berne réussit à faire accepter par Emmanuel-Philibert et par les Genevois un Mode de vivre qui, sans obliger le duc à renoncer définitivement à ses prétentions sur Genève, assurait, pour vingt-trois ans, la paix et la liberté du commerce entre cette ville et la Savoie2.

Cette entente une fois réalisée, Berne n’hésita plus à renouveler son ancienne alliance avec la Savoie ; les autres cantons évangéliques, Zurich en tête, s’apprêtèrent à suivre cet exemple3 4. Genève paraît avoir conçu quelque inquiétude de ce rapprochement, et, en mars 1 57 1 , elle renoua auprès de la diète les négociations en vue de son entrée dans la Confédération. Les Bernois appuyèrent cette démarche avec beaucoup de loyauté. A la prière de Genève, ils firent 1 offre de délier cette ville des engagements particuliers qu’elle avait contractés envers eux, aussitôt que d’autres cantons l’auraient reçue dans leur alliance. Il semblait qu’enfin le vœu de Genève allait être accueilli, sinon par l’unanimité, du moins par la majorité des cantons.

Cependant le duc de Savoie s'empressa de protester solennellement contre 1 admission des Genevois, ses « sujets », dans le corps des Ligues. Il soutint que ce serait violer, a la fois, et le Mode de vivre — - où Genève s’était engagée à « n entrer en alliance avec aucun prince ni potentat étranger » — et le traité qui unissait la Savoie aux cantons catholiques. Le résultat de cette opposition ne se fit pas attendre. Les V Cantons de la Suisse centrale déclarèrent que, par égard pour la Savoie, ils n avaient pas, dans le moment, l’intention de s'allier avec Genève L

Mais le roi de Lrance avait reconnu le danger qu’il y aurait pour lui à laisser tomber cette « clé des Ligues » entre les mains de la Savoie, alliée de

1 E. A., IV 2, p. 3 16 i, 333 s, 391 ss, 403 k k , 41 r y, 41 5 n.

Muller- Vulliemin, Histoire de la Confédération suisse, XII (Paris et Genève, 1841, in-8), P- 76-77 ; Tillier, op. cit., III, p. 43 1 j Arch. d Etat, Zurich, Genfer Acten : Discours des députés de Genève, 1 5 7 x ; Protestation de l’ambassadeur savoyard de Roll, 1 5y 1 . — Gautier, IV, p. 490 et suiv., 538-540, 579 et suiv., 6o3 et suiv. Le texte du Mode de vivre (5 mai 1 5 70 ) est imprimé dans Traités publics de la royale maison de Savoie avec les puissances étrangères depuis la paix de Chateau-Cambrésis, puhl. par Solar de la Marguerite, 1 (Turin, 1 836, in-4), p. 97-109. Voir L. Cramer, I, p. 191 et suiv.

E. A., IV 2, p. 1526-1 53 2 (texte du traité, 5 mai 1570) ; voir p. 458 cc, 460 a, 493 1, 496 p.

4 E. A., IV 2, p. 467 q, 475 m, 476 ee, 483 g. — Gautier, IV, p. 488, 587, 604-606; V, p. 66-73; L. Cramer, I, p. 207 et suiv.

ALLIANCES DE GENÈVE AVEC LES CANTONS SUISSES

l'Espagne; il commença à s'employer en faveur de l'alliance recherchée parles Genevois. Dans un mémoire destiné aux magistrats de la Suisse catholique, l ambassadeur français chercha à faire comprendre à ceux-ci qu'ils ne devaient pas retomber, à l’égard de Genève, dans la faute qu'ils avaient commise, lorsque, pour des motifs confessionnels, ils avaient refusé de secourir Constance contre l’armée impériale et de rattacher ainsi cette ville à la Confédération (i 548) *.

L’effort de la diplomatie française ne resta pas inefficace. A côté des cantons évangéliques, ceux de Fribourg et de Soleure se montrèrent aussi disposés à entrer en négociation avec Genève. Dans une conférence tenue à Soleure le 24 mars 1572, les trois villes de la Suisse occidentale se mirent d’accord sur l’attitude qu'elles prendraient à la prochaine diète. Elles décidèrent de rappeler à leur tour le précédent de Constance, et d’exhorter les Cantons à ne pas perdre cette nouvelle occasion de s'assurer, avec Genève, « d'une clé et d’un boulevard de la frontière des Ligues »; si, malgré ces représentations, les V Cantons persistaient dans leur refus, Berne, Fribourg et Soleure devaient déclarer qu'elles étaient résolues à se joindre aux autres cantons de bonne volonté, pour contracter une combourgeoisie avec Genève, toutefois sans s’engager à protéger la religion de cette ville. Dans le cas où les V Cantons contesteraient à Fribourg et à Soleure le droit de conclure cette alliance, se fondant sur une clause des pactes fédéraux de l’une et de l'autre ville qui interdisait à celles-ci d’entrer dans de nouveaux traités sans l'assentiment de la majorité des VIII Cantons primitifs, les deux villes protesteraient contre une interprétation aussi absolue de leurs obligations fédérales2. Afin de hâter autant que possible la conclusion de cette affaire, Berne et Genève écrivirent aussi à Zurich pour prier ce canton de rédiger dans le même sens les instructions de ses députés à la prochaine diète 3.

De leur côté, les V Cantons déployaient une grande activité pour faire échouer 1 alliance projetée. A la conférence séparée du 5 mai 1572, ils assurèrent de nouveau 1 ambassadeur savoyard qu’ils ne voulaient rien avoir à faire avec les Genevois. Puis ils députèrent l’avoyer de Lucerne, Louis Pfyffer, et le land-

1 Arch. d Etat, Zurich, Genfer Acten: Mémoire de l’ambassadeur Gaudart, seigneur de La b ontaine (juillet 1571). Voir A.-Ph. von Segesser, Ludwig Pfyffer und seine Zeit, 1 1, p. 104 et suiv.

Rott, II, p. 95-97 ; L. Cramer, I, p. 209 et suiv.

■ E. A., IV 2, p. 490 bb,49i. — Gautier, V, p. 86-89.

Arch. d Etat, Zurich, Genfer Acten : Genève à Zurich, 5 mai i5j2 ; Berne à Zurich, 7 mai 1572.

LA PROTECTION DE LA FRANCE ET LE TRAITÉ DE SOLEURE 25

amman de Schwyz, Gaspard Ab Iberg, à Soleure et à Fribourg, pour persuader à ces deux villes d'abandonner, elles aussi, toute idée d’union avec Geneve. Dans la crainte que le Valais ne se laissât gagner par Berne à la cause de la cite de Calvin, ils y envoyèrent d’autres députés, Melchior Lussi, d’Unterwald, et Z u ni Brunnen, d LJri, avec les mêmes instructions. Leurs efforts réussirent a arrêter les progrès des négociations engagées en faveur de Genève. Le Valais promit de repousser toutes les ouvertures qui lui seraient faites à ce sujet; quanta Soleure et à Fribourg, elles devinrent hésitantes, si bien qu’à la diète de Baden (juin 1572), où les décisions prises à Soleure par les trois villes occidentales auraient dû être mises à exécution, la question de Genève ne revint même pas sur le tapis L

La Saint-Barthélemv (i5rj2).

Projet d alliance avec Fribourg et Soleure ( 1 5 y3- / Syg).

Telle était la situation, lorsque retentit comme un éclat de tonnerre la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572). La crainte de se voir entraînée dans la catastrophe qui s’était abattue sur les huguenots français fit souhaiter avec d’autant plus d’ardeur à Genève d'être rattachée à la Confédération; d autre part, le réveil des passions confessionnelles, provoqué par les événements de France, semblait détruire tout espoir d’un rapprochement entre les cantons catholiques et la métropole du calvinisme. Au premier moment, celle-ci se rabattit sur l'idée d’une alliance particulière avec les IV Villes évangéliques, qui fut discutée à la conférence protestante d’Aarau, le 22 septembre 1572; mais les objections de Zurich empêchèrent de donner suite à ce projet2.

A loi s Berne renoua les négociations entamées avec Fribourg et Soleure poui 1 alliance générale. Elle fut secondée dans son dessein par l’ambassadeur français, qui fit des déclarations rassurantes sur les intentions de son maître à l’égard de Genève et ne se montra pas moins disposé qu’auparavant à travailler à l'entrée de cette ville dans la Confédération3.

Le bruit s étant répandu que le duc de Savoie se proposait de tenter, avec

E. A., IV 2, p. 492 e, 493 1, 496 w. — L. Cramer, I, p. 212-213.

E. A., IV 2, p. 200 b. Voir H. Fazy, La Saint-Barthélemy et Genève, dans Mémoires de l'Institut national genevois, XIV (1879), p. 24, 28, 32, 46, 104. - Gautier, V, p. qi et suiv.

azy, op. ut., p. 67, 72, 77, I2/> 1 29- E. Cramer, I, p. 214 et suiv.; Soleure se montrait plus favorable a l idee de l’alliance avec Genève, que Fribourg, où l’opinion était très divisée sur ce sujet.

ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES

l'aide de l’Espagne, un coup de main sur Genève, Fribourg et Soleure provoquèrent la réunion d'une conférence des cantons catholiques (16 février i 5y3), et attirèrent de nouveau l’attention de leurs alliés sur l'importance de cette place pour la Confédération. Le seul résultat de leur intervention fut qu’à la réunion suivante (3 mars), les V Cantons exhortèrent les deux villes à se départir

de l'intérêt qu'elles témoignaient au « peuple infâme et impie », dont l’alliance, loin d'être profitable à ceux qui y adhéreraient, ne pourrait qu'attirer sur eux la colère et la punition divines. Comme Fribourg et Soleure désiraient savoir si elles se heurteraient à une opposition formelle de leurs alliés au cas où elles se décideraient à traiter avec Genève, les V Cantons cherchèrent d'abord à éluder une réponse précise. Mais les « représentations amicales »

qu'ils adressèrent ensuite aux deux villes, par lettres et par ambassades, pour les dissuader de prêter l’oreille à la sollicitation des Genevois, montrèrent clairement qu'ils étaient décidés, si un traité venait à se conclure, à en attaquer la validité sur le terrain du droit fédéral1.

Le 26 octobre 1574, les V Cantons allèrent jusqu’à donner à la Savoie l'assurance formelle que si les négociations avec Genève paraissaient aboutir, ils ne manqueraient pas de recourir aux dispositions des anciens pactes, qui leur permettaient d'interdire à certains cantons de contracter de nouvelles alliances sans leur consentement. Cette déclaration visait Soleure et Fribourg,

1 E. A., IV 2, p. 509 a et b, 5 1 1 a, 52i d, 523 a, 528 s, 53o a, 53i a, 53g a, 541 m, 552 b. — Rott, II, p. io3-io5 ; L. Cramer, I, p. 220 et suiv.

Sac conservé aux Archives de Fribourg.

LA PROTECTION DE I.A FRANCE ET I E TRAITÉ DE SOLEURE

à qui elle fut communiquée « comme une prière amicale tenant lieu de sommation ». Ln même temps les deux villes lurent invitées, d une manière sérieuse et pressante, à dire nettement si, oui ou non, elles étaient résolues à repousser la « singulière exigence » des Genevois1 *. Ni l’une ni I autre ne semblent avoir pris alors 1 engagement réclamé par leurs coreligionnaires, mais la crainte d’un conflit avec les V Cantons les empêcha de tenir parole aux Bernois. D'ailleurs, la répugnance témoignée par Genève à se charger entièrement de l'entretien des troupes de secours que devaient lui fournir ses futures alliées, avait retardé la discussion du projet de traité et compromis l'entente avec les trois villes de la Suisse occidentale-. Cette lois encore, la négociation de l'alliance générale s’en alla en fumée.

Nouvelle alliance des VI Cantons avec la Savoie (iSj-j).

Le 8 mai 1577, ^es V Cantons couronnèrent leur œuvre en transformant le traité de bon voisinage qui les liait à la Savoie depuis i56o en une alliance défensive, avec obligation de secours mutuels en hommes et en argent. Le nouveau traité — où Emmanuel-Philibert était qualifié de comte de Genève et de baron de Vaud — - devait durer pendant la vie d’Emmanuel-Philibert, pendant celle de son fils Charles-Emmanuel et quatre ans au delà. Les V Cantons, acceptant de regarder les Genevois comme des sujets du duc, s'engagèrent explicitement a ne pas les recevoir dans leur combourgeoisie ou sous leur protection, aussi longtemps qu il n'aurait pas été statué, par voie de droit ou à l'amiable, sur les prétentions de la Savoie3.

Même b ribourg finit par accéder au traité, après avoir obtenu la cession

absolue du comté de Romont, conquis sur la Savoie en 1 5 3 (3 4 . Par cette

1 E. A., IV 2, p. 5?4 d, 562 f. Segesser, 1 1, p. 1 14.

Gautier, V, p. 99-124; L. Cramer, I, p. 218-220, 229 et suiv. Les Conseils genevois se rallièrent même trop tard à la proposition conciliatrice de Berne, qui n'imposait à Genève que la moitié des frais. (Note du traducteur.)

3 E. A., IV 2, p. 047. Segesser, II, p. 384 et suiv. — Gautier, V, p. 164-165 ; Rott, II,

p. 224-229; R. Feuler, Das savoyische Bïmdniss tSjj, ubi supra, p. 5i et suiv.; L. Cramer,

I, p. 235 et suiv.

4 E. A., IV 2, p. 600 a, 6o5 a, 616 d, 620 k, 65o a, 658 e, 666 a. — Gautier, V, p. 145, i55 ; L. Cramer, I, p. 239-243.

ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES

adhésion, ce canton s'interdit définitivement de participer à la protection de Genève, tandis que Soleure, sous l’influence de Berne et de l'ambassadeur de France, se tint à l’écart de la nouvelle coalition.

Le traité de Soleure (i5jg).

Le traité de 1577, par lequel les VI Cantons s’étaient engagés vis-à-vis de la Savoie à n’accorder aucune protection à Genève, rendait impossible l’entrée de cette ville dans l'alliance générale des Confédérés. Désormais le duc de Savoie pouvait donner suite à son projet d’un coup de main sur Genève : non seulement il n’avait rien à craindre des cantons catholiques, mais il était en droit de compter sur leur assistance. Comme le sort du pays de Vaud était étroitement lié à celui de Genève, Berne tenta une fois de plus, en juin 1578, d’obtenir de la diète l’assurance que les Confédérés étaient disposés à faire participer les bailliages vaudois, aussi bien que l’ancien territoire bernois, à la garantie des pactes fédéraux, et à les protéger au besoin. Les Confédérés n’avaient-ils pas eux-mêmes attribué la possession de ces bailliages aux Bernois, par la sentence qu’ils avaient rendue lors du traité de Lausanne1 ? Mais les Y Cantons décidèrent de refuser leur protection au « pays nouvellement conquis », abandonnant ainsi à la Savoie le Pays de Vaud aussi bien que Genève. Les autres cantons tardant à répondre par des déclarations précises à la question posée par Berne2, celle-ci se résolut à un acte gros de conséquences et de dangers pour 1 avenir : le 8 mai 1579, de concert avec Soleure, elle signa un traité perpétuel avec la France pour la protection de Genève3.

Par ce traité, le roi Henri III déclarait que le Pays de Vaud et la ville de Genève seraient compris en la paix perpétuelle conclue en 1 5 1 6 entre la couronne de h rance et les Ligues ; les Genevois, cependant, ne jouiraient pas, en

1 E. A., IV 2, p. 653 x. — Gautier, V, p. 187-194.

2 E. A., IV 2, p. 658 b, 662 a, 681 o, 683 a. D écision de la Landsgemeinde de Nidwald, 10 mai 1 579, dans Archiv fiir die schweij. Reformations-Geschichte, III, p. 23 7.

E. A., IV 2, p. 686 b; texte du traité, p. i556-i5Ô2. Segesser, II, p. 411-423. — Gautier, V, p. 194-200, 2ii-233; H. Fazy, Genève, le parti huguenot et le traité de Soleure t i5y4-i5yg), dans Mémoires de l Institut national genevois , XV ( 1 883), avec le texte du traité, p. 190-206; H. Aubert, Documents diplomatiques relatifs au traité de Soleure, 8 mai t5~g, dans Pages d’histoire dediées à M. Pierre Vaucher (Genève, 1895, in-8), p. 281 et suiv.; Rott, II, p. 232-235 ; L.. Cramer, I, p. 257-284.

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