MICHEL ROSET
LA PROTECTION DE LA FRANCE ET LE TRAITÉ DE SOLEURE 2C
France, des mêmes privilèges commerciaux que les marchands suisses, mais ils seraient traités en cela comme les propres sujets du roi. Celui-ci s’engageait à solder jusqu’à cinq compagnies, de trois cents hommes chacune, aussi souvent que Berne et Soleure jugeraient bon d’envoyer une garnison à Genève ; son ambassadeur disposerait d’une voix, comme chaque canton signataire du traité, dans la délibération qui déciderait de l’opportunité du secours. Au cas où les deux villes se trouveraient engagées dans quelque guerre à cause de la protection accordée à Genève, le roi leur servirait un subside mensuel en argent ; si, pour le même motif, la guerre était faite à Sa Majesté, les cantons seraient tenus de lui fournir jusqu’à six mille hommes de troupes. En compensation des avantages qu’elle retirerait de cette « deffence et conservation », Genève accordait aux sujets du roi libre accès dans son territoire et garantissait le passage aux soldats que le roi et ses successeurs « auront à tirer des Ligues ou à envoyer de France de là les monts ».
C'est ainsi que, préoccupés de garantir l'intégrité de leur territoire et craignant de rester plus longtemps seuls à assurer la défense de leur alliée, « l’une des clefs et boulevarts des Ligues », les Bernois lurent amenés à chercher hors de Suisse l'appui que leurs confédérés catholiques leur avaient refusé. Par le traité de Soleure, le puissant royaume voisin reconnut, en une certaine mesure, Genève comme partie intégrante de la Suisse ; en revanche, il acquit le droit de dire son mot dans les affaires de la ville. Bien que, sur la prière instante des Genevois, le mot de « protection » eût été supprimé dans la rédaction définitive du traité, la cité n’en resta pas moins dès lors à moitié sous le protectorat de la Suisse et à moitié sous celui de la France1.
La question de Genève et de la Savoie divise la Confédération ( i5qg-i58‘2 ).
Le traité de Soleure était la réponse de Berne et de la diplomatie française à l’alliance de la Savoie avec les VI Cantons. Sur la question genevoise, la Suisse se trouvait donc partagée en deux camps opposés : tandis que Berne et Soleure, appuyées par les trois autres villes évangéliques2, voulaient, avec l’aide de la
1 Œchsli, Orte tuui Zugewandte, p. 21 3.
- Arch d’Etat, Zurich, Genfer Acten : Zurich à Berne, i3 mai 078.
ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES
France, conserver Genève à la Confédération, les \ I Cantons étaient prêts à abandonner cette ville à la Savoie, afin d’anéantir ce foyer d hérésie. L idée de cet abandon leur était devenue si familière qu'ils accablèrent de reproches le canton de Soleure pour s'être associé à la protection d une ville dont la « secte corrompue » souillait toute la chrétienté ; ils le pressèrent de retirer son adhésion au traité et de se désintéresser du sort de la cité hérétique1.
Lorsque le successeur d’Emmanuel-Philibert, Charles-Emmanuel Ier, prince à l'humeur inquiète, tenta d’inaugurer son règne par un coup de main sur Genève ( i 582), les V Cantons, qui avaient renouvelé leur alliance avec le duc en février i 58 1 , lui envoyèrent leurs contingents. Ils estimèrent avoir satisfait à leurs obligations fédérales en prescrivant que leurs hommes ne devaient pas être directement engagés dans la lutte contre les Bernois, qui avaient fait avancer leurs troupes jusqu'à la frontière de leur territoire pour être à même de défendre Genève et le pays de Vaud2. Cette réserve n’empêcha pas le duc de pousser les enseignes suisses jusque dans le voisinage immédiat de Genève.
L'homme d'Etat le plus influent de la Suisse catholique, l’avoyer Louis Pfyffer, chez qui la haine du fanatique se doublait de celle du partisan et de l'ami des Guises, ne se gêna pas pour dire, à la diète de Baden, en présence du syndic de Genève, Michel Roset, qu'il souhaiterait que cette ville disparût de la surface de la terre3 4; parlant à l’ambassadeur français, il déclara qu’il ne pouvait pas comprendre que le roi eût accordé sa protection et son alliance à « cette ville corrompue de Genève et à la canaille impie qui l'habitait et qui avait causé tant de désolation et de misère, non seulement à toute la chrétienté, mais au roi lui-même et à son royaume1 ».
La conduite des V Cantons, si peu conforme à l’esprit des pactes fédéraux, avait provoqué une extrême tension dans les rapports entre confédérés. Les villes évangéliques, ainsi que Soleure, avaient promis leur appui aux Bernois. Si les deux armées en présence à la frontière en venaient aux mains, c'était le
1 E. A., IV 2, p. 689 q, 694 p.
Segesser, II, p. 43 1 et suiv. L’auteur, en cherchant à représenter les Bernois comme les agresseurs, se met en contradiction avec la source même dont il se sert, la relation du secrétaire lucernois Cysat, d'autant mieux renseigné sur les intentions de la cour de Turin, qu’il jouissait de la confiance particulière du duc ( ibidem , p. 440, n. 1; voir B. Hidber, R. Cysat , dans Archiv fur schweij. Geschichte, XX, p. 9).
■] Grenus, Fragmens biographiques et historiques . i535-iyg 2 (Genève, 18 1 5, in-8), p. 38. — Arch. J Etat , Geneve, R. C., vol. 77, f° 173 v° (24 août iSSa).
4 Segesser, II, p. 465.