ARMOIRIES DES CANTONS, DES ALLIÉS ET DES BAILLIAGES COMMUNS, IJ
M.D.G., série in-40, t. IV
LE XVIIIe SIÈCLE
majorité des catholiques, avivée par les intrigues de la diplomatie française. Lucerne, Zoug, Soleure, l’abbé de Saint-Gall et même Schwyz inclinaient, en considération des intérêts stratégiques de la Confédération, à accueillir la demande des trois alliés. Mais Uri, les deux Unterwald, la fraction catholique de Glaris, Fribourg, les Rhodes-Intérieures d’Appenzell et le Valais restèrent inébranlables dans leur opposition 1 2 3 .
L’alliance franco-suisse de 1777 fut donc conclue sans que Genève, Neuchâtel et l’Evêché y fussent compris. Les tentatives ultérieures des trois Etats pour obtenir, par l’entremise des cantons évangéliques, d’être après coup associés au traité, restèrent aussi sans résultat-.
L’intervention de la France, de la Sardaigne et de Berne en 1782*.
C’était sans la participation de la France, et même en dépit d'elle, qu'en 1768 la concorde avait été restaurée dans la cité genevoise. Mais l’aveuglement funeste du parti aristocratique ne donna que trop vite au puissant Etat voisin un nouveau motif de s’immiscer dans les affaires de la République. Dès 1779, de vifs débats s’étant élevés à propos de la révision des Edits, le cabinet de Versailles, auquel les aristocrates genevois avaient secrètement fait appel, proposa aux cantons de Zurich et de Berne une nouvelle intervention ; ceux-ci repoussèrent cette ouverture4. Alors, parles encouragements prodigués ouvertement au parti aristocratique, le gouvernement français provoqua la prise d’armes du 5 février 1781 ; celle-ci fournit au Conseil genevois le prétexte nécessaire pour invoquer dans les formes la médiation des trois Etats garants5.
Tandis que Zurich et Berne souhaitaient avec sincérité d’accommoder les partis, la France, fidèle au système qu’elle avait adopté, se mit nettement du côté de l’aristocratie et rendit impossible tout rapprochement sérieux. Comme les deux villes suisses se refusaient à n’être que les instruments dociles de la
1 E. A., VII 2, p. 459, 492 h, 49.S.
2 E. A., VII 2, p. 519 d, 1235 ; VIII, p. 25 b. — Marg. Cramer, p. et suiv.
3 Œchsli, Orte und Zugewandte, p. 2 17-2 19.
4 Tillier, Geschichte des eidgenôssischen Freistaates Bern , V (1839), p. 292 ; Muller-Monnard, op. cit., XV, p. 348; [D’Ivernois,] Tableau historique et politique des deux dernières révolutions de Genève (Londres, 1789, 2 vol. in-8), I, p. 1 7 1 ; E. A., VIII, p. 38 et suiv. — Fazy, op. cit., p. 1 5 3 et suiv.; Marg. Cramer, p. 187-190.
5 F. von Wyss, Leben der beiden qürcherischen Bürgermeister David von Wyss (Zurich, 1884- 1886, 2 vol. in-8), I, p. i3 et suiv.
ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES
cour de Versailles, celle-ci ne vit plus, dans la Garantie de 1738, qu’une entrave importune qui excluait toute action isolée de sa part et réservait à Zurich et à Berne seules le droit d'intervenir par les armes. Subitement, elle se répandit en reproches violents à l'adresse des deux cantons et déclara qu’elle se retirait de la Garantie ; elle ajouta, d'un ton de menace, que ce désistement n’empêcherait pas le roi de veiller sur Genève, et d’agir, si besoin était, conformément
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Caricature genevoise : la France renonce à la Garantie de rj38.
à ses intérêts et a sa dignité1. Les deux cantons ne se méprirent pas sur les ai 1 îère-pensées que cette décision laissait entrevoir ; ils n’en favorisèrent pas moins les desseins de la France en renonçant, à leur tour, à la Garantie; c’était accéder à la suppression unilatérale du traité par la France2.
De leur côté, les Genevois ne surent pas se hâter de régler entre eux leurs différends, pai des concessions mutuelles, et faire ainsi une réalité du semblant
1 E. A., VIII, p. 55. von Wyss, op. cit., I, p. 35.
5 E. A., VIII, p. 58. von Wyss, op. cit., I, p. 41.
LE XVIIIe SIÈCLE
d’indépendance que la suppression de la Garantie leur restituait. Après le soulèvement des 8 et 9 avril 1782, qui renversa le gouvernement aristocratique, il ne pouvait subsister aucun doute sur l’imminence de l’intervention française. Les Bernois ne voulurent pas laisser Genève tomber tout à fait entre des mains étrangères. Cette considération pesa d’un aussi grand poids que la crainte des agitations démocratiques, dans la décision qu’ils prirent de recourir aux armes contre la révolution genevoise1. Mais déjà la France avait commencé à agir. Pour éviter l’apparence d'un projet de conquête, elle invita la Sardaigne à la seconder ; elle accepta de même la coopération des Bernois. C’est ainsi qu'une armée de 6000 Français, de 3ooo Piémontais et de 2000 Bernois assura l’exécution des volontés du gouvernement français ; elle restaura et plaça sous la garantie des trois puissances intervenantes cette aristocratie, « entre les mains de laquelle », suivant l’expression d’un magistrat helvétique, « Genève était désormais un boulevard de la France et non plus de la Suisse » ”2 3.
Tel fut le prélude de la réunion de Genève à la France. Quand, en septembre 1792, le gouvernement de la Révolution tenta d’enlever la ville par un coup de main, et quand, en avril 1798, il consomma l’annexion de la République, il ne fit que marcher dans la voie ouverte par la monarchie des Bourbons. Mais n’est-ce pas à l’ancienne Confédération qu incombe en définitive la responsabilité de cet événement :|? Jusqu à la veille de la catastrophe où elle devait sombrer, n’a-t-elle pas constamment refusé d'accueillir Genève, Neuchâtel et l’évêché de Bâle dans l’alliance générale des Cantons ? Seule cette méconnaissance des véritables intérêts du Corps helvétique, conséquence funeste de dissensions religieuses séculaires, a permis à la puissance voisine de réaliser alors ses vues ambitieuses sur les pays qui formaient, à l’occident, la frontière naturelle de la Suisse.
Inclusion de Genève dans le cercle de la neutralité helvétique (1792).
Malgré le déclin des passions confessionnelles et le développement général des idées, qui caractérisent le X\ IIIe siècle, Genève n était pas parvenue à se faire reconnaître par les cantons catholiques comme partie intégrante de la
1 [D’I vernois',] Tableau historique et politique, II, p. 85; Tim.ier, op. cit., V, p. 304.
- Von Wyss, op. cit., I, p. 19.
3 Œchsli, Orte und Zugewandte, p. 233.
ALLIANCES DE GENEVE AVEC LES CANTONS SUISSES
Confédération. Peu à peu, celle-ci s’était comme engourdie et desséchée dans la désastreuse dualité issue du schisme religieux; un immobilisme sénile avait envahi toutes les institutions politiques. Durant le XVIIIe siècle, on ne trouve plus la trace d'aucune tentative pour transformer en une alliance générale le traité qui rattachait Genève à deux des cantons; comme on l’a vu, les Genevois ne réussirent même pas à faire admettre leur ville dans le faisceau des Etats qui contractèrent la nouvelle alliance avec la France1.
Il fallut le formidable ébranlement imprimé à l’Europe entière par la Révolution française pour que Genève obtînt, sinon l'entrée dans la Confédération, du moins un premier gage de son admission future. Dans 1 été de 1792, elle réussit, non sans difficultés de la part de quelques cantons catholiques, à se fait e comprendre dans la déclaration de neutralité adressée aux puissances par la diète. Ce résultat fut regardé comme un grand succès par les Genevois. Ils se réjouirent de toucher enfin au but que leurs pères avaient poursuivi si longtemps en vain : désormais ils seraient considérés par l’ensemble des Confédérés comme membres de la famille helvétique, et ils pouvaient espérer qu’un jour leurs descendants parviendraient à resserrer ce lien plus étroitement encore"2.
Leur espérance devait se réaliser pleinement après un temps de dure épreuve. Mais, au début, la situation de Genève vis-à-vis de la Confédération ne fut pas modifiée d une manière effective par l inclusion de cette ville dans le cercle de la neutralité helvétique. Pour emporter l’adhésion de tous les cantons à la demande d inclusion, le député de Genève avait été obligé de souscrire à des réserves si précises, que nul ne pouvait se faire l’illusion qu’à l’avenir la protection de la République serait réellement assumée par la Confédération tout entière. En effet, en octobre 1 792 , lorsque l’armée française qui venait d envahit la Savoie s approcha de Geneve dans le dessein manifeste de s’en emparer, ce fut, comme par le passé, aux deux seules villes alliées que s adressa le cri d appel des Genevois3. La célérité et l’énergie avec lesquelles
1 Ci-dessus, p. 67.
E. A., VIII, p. 172, n. 173 e. Grenus, op. cit., p. 414-416; von Wyss, op. cit., I, p. 78. — Œchsli, Orte und Zugewandte, p. i43. Sur la mission de Pierre-André Rigaud à la diète de Frauenfeld, en mai 1792, voir A. Sarasin, Inclusion de Geneve dans la neutralité helvétique en iyÇ2, dans M. D. G., 2me série> v 1 1 893), P- 134-162; Marg. Cramer, livre III : la Neutralité, p. 191 e't suiv.
Cependant, en septembre, le Conseil de Genève avait délégué l'un de ses membres auprès de la diete pour obtenir l’envoi à Genève de plénipotentiaires accrédités par les XIII Cantons, qui assistai aient les magistrats genevois dans les décisions à prendre pour la sécurité nationale. Cette requete fut écartée. Voir Marg. Cramer, p. 242. (Note du traducteur,)
LE XVIIIe SIÈCLE
Berne et Zurich intervinrent, une fois de plus, sauvèrent pour un temps la petite république des convoitises du gouvernement révolutionnaire de Paris1.
Ainsi, durant près de trois siècles, Zurich et Berne s 'étaient acquittées avec loyauté de la tâche qui eût dû être celle du Corps helvétique : elles maintinrent la cité genevoise, qui se dressait comme une porte monumentale à l’extrême frontière de la Suisse, jusqu’au jour où l’écroulement de l’ancienne Confédération vint paralyser cette activité protectrice. Alors seulement la France révolutionnaire mit la main sur Genève.
1 Strickler, Acten Sammlung ans der Zeit der Helvetischen Republik ( iyg8- 1 8o3), I (Berne, 1886, in-4), p. 6 et suiv. ; von Wyss, op. cit., I, p. 87-9G. — Marg. Cramer, p. 281-273.
Armoiries de Genève au fronton de la Porte Neuve.