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LA RESTAURATION DE LA RÉPUBLIQUE DE GENEVE IQI

En autorisant les Genevois à reconstituer leur ancien gouvernement, Bubna leur dit « qu'il fallait envoyer incessamment une députation aux Empereurs pour « demander leur consentement à la réorganisation complète de la République ' ». Des Arts, à qui il 1 avait déjà fait entendre, lors de l'entrevue de Lausanne, était le chef désigné de cette députation dont l'envoi fut, après la proclamation au peuple, le premier souci du gouvernement provisoire. On lui adjoignit Saladin de Budé et Pictet de Rochemont, l'un des directeurs de la Bibliothèque britannique, que ses talents de diplomate devaient bientôt mettre au premier rang, et elle partit pour Bâle, sans autres instructions que ce qui s'était dit dans le tour de délibération du Conseil. On trouve cependant, dans le rapport présenté à son retour par Des Arts, qui d’ailleurs n’a pas jugé nécessaire de rappeler cette délibération dans son procès-verbal, que certaines vues générales y ont été formulées touchant l objet de la mission; que, parmi ces vues, l’une pouvait être considérée comme unanimement partagée par tous les membres du Conseil, à savoir le désir d’être « agrégés à la Confédération helvétique comme Canton ou comme alliés de tous les Cantons », une autre comme ayant donné lieu à l’expression d’opinions diverses, à savoir « s’il fallait ou non s’efforcer d’obtenir un agrandissement plus ou moins considérable de territoire2 ».

La députation, étant partie le 4 janvier, s’arrêta à Berne. Des Arts et Saladin

y prirent langue avec quelques-uns des membres du gouvernement, qu'ils trouvèrent favorables à l’annexion à Genève du Pays de Gex, tandis que Pictet de Rochemont se rendait à Hofwyl, auprès de son ami Emmanuel de Fellenberg, qui jouissait de la faveur du tsar. La recommandation de Fellenberg, l'un des rares Bernois bien notés auprès d’Alexandre Ier et de son puissant ministre chargé de l’administration des pays conquis, le baron de Stein, dont il était le conseiller écouté quant aux affaires de Suisse, devait être précieuse aux Genevois. L’une des premières paroles de Stein, accueillant Pictet avec une bienveillance qu’il n’avait pas toujours pour les princes allemands qu’on voyait souvent se morfondre des heures durant dans son antichambre, fut celle-ci : « Il faut vous coller à la Suisse comme Canton. »

« C’était aller au-devant des vœux les plus chers de la députation », dit le rapport Des Arts. On peut ajouter que c’était caractériser en trois mots tout l'effort de la politique extérieure de Genève depuis trois siècles. Etre admis dans l’union des Confédérés avait été le but poursuivi par les Genevois de tous

1 Arch. d'Etat , Genève , Reg. Conseil, 3o décembre i8i3.

a Rapport de Des Arts, annexé au registre du Conseil provisoire [Ibid., 29 juillet 1814).

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les temps, depuis l'époque de la déchéance du prince-évêque jusqu’à celle de l’annexion forcée à la France. Il n'avait pas été atteint, malgré les combourgeoisies, malgré la protection de Berne et de Zurich, malgré le bon vouloir de tous les Cantons protestants, parce que, depuis la Réforme, l’ancienne Suisse était coupée en deux ligues d'intérêts religieux opposés et de politique extérieure divergente, parce que ces deux ligues se tenaient mutuellement en échec et que les Cantons catholiques n'avaient jamais voulu concéder l’admission d’un nouveau Canton protestant.

Pour pouvoir être collé à la Suisse comme Canton, il fallait avoir un territoire cantonal de quelque importance, contigu à celui de la Confédération, et lui offrir d’autre part une frontière militaire. Cette frontière existe. C’est celle que le Jura d'un côté, le Salève et les montagnes du Chablais de l'autre, constituent au bassin du Léman. Pictet n’eut pas de peine à convaincre le baron de Stein de la justesse de ces vues dont il fut dès lors, avec son appui, l'avocat le plus convaincu et dont il allait être le champion infatigable. Toutefois, si justes fussentelles au double point de vue économique et militaire, elles devaient se heurter à bref délai non seulement aux objections des souverains menacés de dépossession, mais aux répugnances des conducteurs spirituels des populations en cause. D’une part, les clergés catholiques n’entendaient pas laisser incorporer leurs paroisses à un futur Canton dont la Rome protestante devait être la capitale, et d’autre part, bon nombre de Genevois, les pasteurs en tète, soucieux de l’unité morale et intellectuelle de leur patrie, y redoutaient l’influence de populations catholiques sans attaches avec son passé. L’ancienne République était protestante. Si l'on restaurait, pensaient-ils, il fallait, à peine de condamner la restauration à n’en être pas une, la restaurer telle. Telle fut la manière de voir soutenue par la Vénérable Compagnie des pasteurs, qui devait en faire l'objet d’un mémoire au Conseil provisoire, et c’était — il y a de bonnes raisons de le conjecturer — au sein de ce Conseil lui-même, l'opinion qui se fût peut-être affirmée dans le vote d’une majorité, si un débat se fût engagé sur les instructions à donner à la députation aux Empereurs.

Les desiderata de la mission furent résumés en deux notes, rédigées l’une par Des Arts, l’autre par Pictet et remises toutes deux, dès le 12 janvier, à Stein et à chacun des autres ministres des grandes puissances, le comte Nesselrode, Metternich, le prince de Hardenberg et lord Castlereagh. La première traitait de la situation, à l’intérieur, du gouvernement restauré, la seconde sollicitait la consolidation du territoire morcelé de la petite république et une fron-

L ENTRÉE DE GENÈVE DANS LA CONFÉDÉRATION IC)3

tièie comprenant Gex et le fort de 1 Ecluse, de sorte qu elle pût se suffire à elle-même quant à ses subsistances et qu elle pût devenir Canton suisse b

Le 16 janvier, les empereurs d'Autriche et de Russie, arrivés à Bâle, leçutent 1 un aptes 1 autre la députation et 1 assurèrent de leur satisfaction à la nouvelle du rétablissement de l'indépendance genevoise. Le tsar parla aux envoyés du Conseil comme à des Suisses et leur promit ses bons offices pour le reglement de leurs rapports avec la Confédération. Le lendemain ils eurent leui audience du roi de Prusse, qui leur donna également des témoignages de sa faveur. Mis en rapport avec le chevalier de Lebzeltern, ministre d’Autriche en Suisse, ils apprirent de lui que l’intention des puissances était d'adjoindre à la Confédération, outre Genève, le Valais et Neuchâtel, et furent engagés à présenter de suite, sur la base de ce projet, un mémoire que le baron de Stein, de son côté, venait de demander à Pictet de Rochemont.

Ce nouveau mémoire, remis aux ministres le 19 janvier, fait entrer le Chablais dans les limites du territoire qu'il pourrait convenir d’attribuer aux futurs Cantons du Valais et de Genève, de façon à répondre à l’intention des puissances « de donner à la Suisse une consistance géographique qui concoure, avec les « dispositions politiques et militaires, à la rendre de toutes manières indépen- « dante, respectable et tranquille1 2 ».

Au premier avis que le Conseil reçut des dispositions manifestées en haut lieu, il délibéra « sur la convenance d'envoyer une députation auprès de la Diète helvétique ». La décision fut qu’on s’adresserait à LL. LE. de Zurich et de Berne et que des lettres seraient envoyées, à Bâle, à la mission « pour en faire l’usage qu’elle croirait convenable3 ». Celle-ci décida de les remettre elle-même et, tandis que dans ce but Des Arts s’arrêtait de nouveau à Berne avant de rentrer à Genève, Saladin se rendait, le 22 janvier, à Zurich. La missive dont il était porteur était adressée à la fois à l’ancien allié de la République et au Vorort de la Confédération. Comme elle était sous cachet volant, il put la communiquer au landammann, président de la Diète, Reinhard, dont il eut une audience le même jour, avant de la déposer chez le bourgmestre fischer, qu'il ne trouva pas chez lui.

1 I .a note de Des Arts est annexée au registre du Conseil provisoire; celle de Pictet, qui y a été conservée également, a été publiée en tête de sa Correspondance diplomatique (Genève, 1914), I, p. 3 ss.

2 Ce mémoire, signé: Des Arts, Saladin, Pictet de Rochemont, a été publié par Rilliet, Histoire de la restauration de la République de Genève (Genève, 1849, in-8), p. 441 ss.

, Arch. d’Etat, Genève, Reg. Conseil, t3 janvier 1914.

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« M. de Reinhard,» lit-on dans son rapport, « m’a entretenu sur notre recon- « naissance auprès des souverains, je la lui ai racontée, et sur l’objet de nos « demandes ou mémoires. Je me suis retranché sur ce que nous étions trop « petits pour rien demander du tout que d’assurer notre existence en nous col- « lant à la Suisse comme République, ou comme Canton, si l'on jugeait que « notre position militaire dût l’exiger. 11 m’a assuré que l’ancienne amitié qui « avait régné entre Zurich et Genève était faite pour durer, qu’il croyait bien « qu’on devait donner plus d’extension à la Suisse, mais qu'il estimait que ce ne « serait qu’à la paix que notre sort serait définitivement arrêté. Il m’a demandé « si l’esprit de nos concitoyens était bon et uniforme1... »

Les Suisses avaient de sérieuses raisons de redouter l’esprit turbulent des Genevois, dont les dissensions politiques avaient rempli le dernier siècle et, au moment où la Confédération était elle-même déchirée par le conflit des anciennes idées qu'on ressuscitait et des nouvelles qu’il n’était au pouvoir de personne de détruire, il était naturel que le landammann en fût préoccupé. Il savait que son interlocuteur parlait au nom d’un gouvernement aristocratique, certainement appuyé par celui que Berne venait de recevoir d’une réaction qui menaçait le lien fédéral, et il se demandait si les administrés de ce gouvernement étaient tous d’accord pour être ses sujets. L’envoyé du tsar, Capo d'Istria, auquel Saladin fut présenté, le même jour, chez Lebzeltern, et qui venait de faire une étude spéciale des affaires de Suisse, dont il était chargé, avait dit en style de cour : « On vous veut du bien de tous côtés, même ici à Zurich, quoique on « vous craigne un peu sous un rapport qui vous fait honneur, puisque c’est « pour l’ascendant des lumières et des connaissances. »

Le bourgmestre Escher transmit sans retard la lettre apportée par Saladin, non seulement au Conseil de son Canton, mais à la Diète fédérale, dans les recès de laquelle, à la date du 3i janvier, on trouve ce qui suit : « Comme annexe à <c un message du 27 janvier, le gouvernement du canton de Zurich, Vorort, a « communiqué à l'assemblée une lettre des syndics et Conseil de la Ville et « République de Genève, en date du 14 janvier, dans laquelle ceux-ci donnent « connaissance des événements survenus depuis l’entrée des troupes alliées et « particulièrement du rétablissement consécutif de l’ancien ordre de choses et « expriment leurs vifs désirs d’entrer de nouveau et avec tous les Cantons confé- « dérés dans des rapports encore plus étroits que par le passé. On décide de

1 Arch. d Etal, Genève, Reg. Conseil, 29 janvier 1814.

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« remercier, comme il convient, le Vorort fédéral pour cette communication et « du reste de classer ad acta la notification de la ville de Genève, jusqu’au « moment où les circonstances exigeront plus ample délibération à ce sujet1. » Une décision analogue fut prise au sujet de lettres similaires de la ville de Bienne et de la principauté de Neuchâtel.

Heureusement pour Genève, les circonstances ne tardèrent pas à acheminer ce que la Diète, diminuée par l’abstention et l'hostilité du gouvernement de Berne et de ses partenaires, avait cru devoir renvoyer à plus tard. Aux premiers jours du mois de mars, un retour offensif des armées de Napoléon et l’occupation de Carouge par le général Dessaix obligèrent les syndics et Conseil provisoires à résigner leurs fonctions entre les mains de Bubna. Mais le danger s’éloigna de nouveau et les Genevois, qui avaient toute raison de ne pas laisser leur ville aux seules mains du représentant de l'Autriche, signèrent une adresse invitant les membres du gouvernement démissionnaire à reprendre leur charge. Le Conseil se reforma, et cette fois, vu le nombre des signatures, représentant l’immense majorité de ses concitoyens, avec l'autorité que lui conférait une expression formelle de la volonté populaire.

L’adresse requérait les conseillers, au nom des signataires, agissant « en « vertu de leur droit de naissance confirmé par la reconnaissance des souverains « alliés », non seulement de reconstituer le gouvernement dissous, mais de devenir, disaient-ils, «auprès des Hautes Puissances l'organe de leurs senti- « ments et de leurs vœux, d’éclairer les ministres des souverains alliés sur l'or- « ganisation future de notre patrie, de rétablir nos anciennes relations avec les « Cantons suisses, de faire parvenir à la Diète de la Confédération helvétique « le vœu de notre ville de lui être unis par des liens plus forts que ceux qui « nous attachaient autrefois, de préparer à notre patrie une organisation adaptée « à sa situation future ; en un mot de hâter le moment où nous jouirons de cette « sage liberté et de cette indépendance qui sont, aux yeux des Genevois, le « premier de tous les biens2 ».

De la publication de cette adresse, rédigée dans l’entourage du syndic Lullin contrairement aux vues de Des Arts, date un progrès signalé de la cause genevoise au sein des Cantons libéraux de la majorité et auprès des ministres

1 Abschied über die Verhandlungen der eidgenôssischen Versammlung pi Zurich vont 27. Christmonat i8i3 bis den 11. Hornung 1814, P- 79 (Annexé au tome I des recès (Abschiede) imprimés à partir de 1814).

2 Borgeaud, Genève Canton suisse, p. 41 ss.

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accrédités en Suisse par les souverains alliés. Dès le 20 avril, jour où elle fut annoncée à une réunion officieuse des membres du Conseil, Saladin était invité de nouveau à se rendre à Zurich avec le conseiller Schmidtmeyer « aux fins de « s'entretenir exactement de ce qui se passe à la Diète, de chercher à connaître « les intentions de la Confédération helvétique à notre égard et particulièrement « dans le but de capter la bienveillance des députés des XIX Cantons en faveur

« de notre République et ce leur témoigner notre arec dent désir d'être liés avec « eux et de leur être réunis « comme Canton1 ». Déjà Pictet de Rochemont avait été envoyé à Paris avec la charge « de soigner les inté- « rêts de la République tant « auprès des augustes Puisée sances alliées et de leurs « ministres qu’au près de la ce famille royale des Bource bons2 ».

L’adresse des Genevois à la main, Saladin et Schmidtmeyer obtinrent, à Zurich, de Capo d’Istria et par lui de ses deux collègues, Monsieur de Schraut, ministre d’Autriche, et le baron de Chambrier, ministre de Prusse, la reconnaissance officielle de leur gouvernement. Cette déclaration, rédigée sous forme de lettre au gouvernement provisoire, fut signée le Ier mai. Basée sur la constatation des vœux des citoyens de Genève pour la restauration de la République et pour son association au Corps helvétique, elle félicite le Conseil d’y avoir déféré et en même temps manifeste indirectement, mais formellement, à la Diète, occupée de la

1 Arch. d’Etat, Genève, Reg. Conseil, ad diem, • Ibid., 1 1 avril,

L ENTREE DE GENEVE DANS LA CONFEDERATION

rédaction du nouveau pacte fédéral, le désir des Puissances de voir Genève, préalablement dotée par elles des territoires nécessaires, prendre rang au nombre des Etats suisses

Dès lors le gouvernement provisoire pouvait agir la tète haute et adresser à la Diète une requête explicite et directe. Il le fit, le io mai, en demandant à la Confédération l’envoi d’un corps de milices fédérales pour occuper la ville, que quittait l'armée des alliés, et en exprimant l’espoir que l’octroi de sa requête serait le gage d’une union dont il exprimait le vœu formel2. La démarche était avisée. Par la force des choses, le domaine de la défense du pays était resté celui où l’action fédérale pouvait encore s’exercer avec quelque promptitude. Sur le préavis conforme de sa Commission militaire, la Diète décida, le 21 mai, l'envoi de la garnison demandée. C'était un grand pas et l'on allait en voir la conséquence.

En sondant les dispositions des diverses députations, les envoyés du Conseil provisoire avaient pu reconnaître qu'on n’était pas sans inquiétude sur l’influence que pourraient exercer, dans la Confédération divisée, les députés d un nouveau Canton welche, protestant, et d’un passé politique si sujet à réflexions. Alliés, les Genevois, protégés par les puissances, pouvaient s attendre à le devenir de tous les Cantons ; Confédérés, c’était moins probable. L’opposition dont il fallait triom-

1 Texte dans Rii.liet, op. cit., p. 78 ss., et Borgeaud, Genève Canton suisse, p. 54 s.

Abschiede, I, 247 ss. Rilliet, Histoire de la réunion de Genève à la Confédération suisse en 1814 (Genève, 1864, in-8), p. 3i s.

LES CANTONS SUISSES ET GENEVE

plier pour cela était celle des Etats catholiques, particulièrement des petits Cantons de la Suisse centrale, fidèles à une politique séculaire1.

La Commission militaire, qui entendit Saladin et Schmidtmeyer « sur le mode à établir pour l'envoi des troupes2 », eut l'heureuse inspiration de désigner, pour fournir la garnison de Genève, les Cantons catholiques de Fribourg, Soleure et Lucerne. Cette garnison fut réduite, au moment du départ, aux contingents des deux premiers; mais l'accueil que Genève sut leur faire, le icr juin 1814,

devait contribuer puissamment à détruire les préventions, à faire tomber les barrières que la différence des confessions religieuses avait pu élever3. « Je ne puis " assez vous exprimer, » écrira, le 8 août, en prenant congé du Conseil, le lieu-

Lettres de Saladin à Turrettini-de Villettes, secrétaire d’Etat (Arch. d'Etat, Genève, P. H.,

2 Saladin à Turrettini, i3 mars 1814. (Ibid.)

3 Borgeaud, Genève Canton suisse, p. 5g s.

l’entrée DE GENÈVE DANS LA CONFEDERATION

tenant-colonel Girard, de Fribourg, commandant de cette première garnison, « avec quels regrets nous quittons une ville où, depuis le moment de notre « arrivée, nous n’avons cessé de recevoir des témoignages éclatants de la bien- « veillance de son gouvernement et de l’amitié de ses habitants. La cordialité « avec laquelle nous y avons été constamment accueillis pendant le séjour « agréable, mais trop court, que nous y avons fait, nous a intimement persuadés « que, si Genève a été, par suite de ces révolutions dont aucun Etat de l’Europe « n’a été exempt, forcée de rompre momentanément les rapports qui l’atta- « chaient au Corps helvétique, elle n’avait point cessé, dans son cœur, de « regarder les Suisses comme ses frères... Nous serions trop heureux si jamais « nous pouvions donner à Genève, que nous nous glorifions de regarder comme « une nouvelle patrie, une preuve d'un attachement qui ne se démentira jamais b »

Ce témoignage éclatant, bientôt confirmé par les rapports du colonel Girard au gouvernement de son Canton et à la Commission militaire de la Diète, eut un retentissement considérable. C'est ainsi qu’on a pu dire que l’événement dont les Genevois ont choisi la date pour la célébration de leur centenaire, en 1914, fut non seulement l'occupation de Genève par les Suisses, mais encore, et surtout, la conquête des Suisses par Genève2.

Cette conquête des cœurs était d'autant plus opportune que les nouvelles du congrès de Paris n’étaient point favorables. Tandis que la commission diplomatique de la Diète arrêtait les termes du rapport qui lui avait été demandé et où elle posait comme condition à l’adoption éventuelle de Genève que celle-ci apporterait à la Confédération un territoire contigu au Canton de Vaud, c'està-dire Versoix, et une frontière militaire, c’est-à-dire le pays de Gex3, Pictet de Rochemont échouait à Paris dans sa première campagne contre Talleyrand. Bientôt on apprenait les termes du traité de paix générale, reconnaissant, il est vrai, l'existence de la République restaurée et déclarant, dans' une phrase incidente, qu’elle ferait partie de la Suisse, mais stipulant que « les frontières entre « le territoire français, le pays de Vaud et les différentes portions du territoire « de la République de Genève restaient les mêmes qu'elles étaient avant l incor- « poration de Genève à la France ».

1 Borgraud, Genève Canton suisse, p. 80 s.

2 Ibid., p. 82. Cf. Les Fribourgeois en garnison à Genève en 1814 , travail présenté par 1 abbé F. Ducrest à la Société Economique de Fribourg, le 28 juin 1914, publié dans les Annales fnbourgeoises de 1914.

s Rapport du 3 juin, demandé le 3 mai, sur la base d'un travail du quartier-maître général Finsler.

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C’est sous l’impression causée par la publication de ce traité que les députés à la Diète de Zurich devaient rentrer dans leurs foyers, aux premiers jours du mois de juillet. Le 20 mai, sur les conseils de Capo d’Istria, Saladin et Schmidtmeyer avaient adressé à la haute assemblée, afin que ses membres fussent mis en demeure de prendre les instructions de leurs gouvernements, une demande formelle « de recevoir Genève au nombre des Cantons de la Confédération ». Le même jour, les ministres des puissances avaient appuyé cette démarche en s'engageant à procurer l’agrandissement nécessaire au nouvel Etat confédéré. Qu’allaitil résulter du défaut des conditions posées ? Etait-il possible d’obtenir encore des puissances la ratification des promesses de leurs représentants en Suisse1 ?

La Diète devait se réunir de nouveau le 18 juillet. Une seconde mission à Zurich fut confiée aux conseillers qui s'étaient si bien acquittés de la première et, un peu plus tard, Pictet de Rochemont fut délégué au congrès de Vienne. On lui adjoignit, sur sa demande, le Genevois le plus en faveur auprès du gouvernement anglais, d’Ivernois, revenu de Londres, pouf se mettre au service de sa patrie, à la première nouvelle de sa résurrection.

La seconde mission de Saladin et de Schmidtmeyer, à la différence de la première, avait été acheminée par une invitation formelle de la Diète, qu’on trouve formulée en même temps qu’un vote de remerciements adressée par elle au gouvernement genevois « pour l'accueil aussi honorable qu'affectueux fait aux troupes fédérales 2 ». Leur lettre de créance, datée du 22 juin, les accrédita, auprès de la haute Diète et auprès des commissions émanées de son sein, « pour solliciter l’agrégation de Genève au Corps helvétique en qualité de « Canton, pour traiter des conventions de cette agrégation et pour conclure « et signer toutes conventions sur cet objet». Les pourparlers préliminaires, autorisés par la Diète le 4 juillet, jour de la clôture de la session, eurent lieu le 10 entre la Commission diplomatique et les députés genevois. Ceux-ci, ayant déclaré que le vœu de leur patrie, exprimé par plus de six mille signataires, soit 1 universalité des citoyens majeurs, était « de contracter avec la « Confédération suisse la plus étroite union et d’être reçue dans son sein comme

’ J ai exposé, dans mes conférences de 1914, les raisons de l’échec de Pictet de Rochemont au premier congrès de Paris et montré que la faute n’en est pas, comme on l'a cru à tort, imputable au gouvernement genevois, dont la majorité, sitôt qu’elle eut pu prendre connaissance des mémoires et des lettres de son mandataire, touchant la question du pays de Gex, lui accorda son appui constant et décidé. ( Genève Canton suisse, p. 91 ss., iq3 note.)

14 juin. Abschiede, I, 25 1. Rilliet, Histoire de la réunion de Genève à la Confédération suisse

en 1814, p. 54.

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