LA DERNIERE CHANSON
^5~r7^\S!5 ^ * son entrée, Pascal Nau a vu f \\^^\\' que j'étais de mauvaise humeur, et, comme les timides se démontent facilement, surtout quand ils sont amoureux, la maussaderie de mon accueil a suffi pour lui ôfer son aplomb. Il est resté indécis, près de la porte encore entrebâillée.
— Entrez donc, et fermez la porte! me suis-je écriée d'une voix peu aimable.
Ce préambule n'était pas fait pour le rassurer. Il a obéi néanmoins et a tiré de sa
poche un gros rouleau de copies qu'il s'est mis à déficeler.
— Vous arrivez bien! ai-je continué, l'abbé Micault sort d'ici et m'a rebattu les oreilles de vous, de M"* Lobligeois, des voisins, que sais-jel... J'en ai assez de tous ces commérages, j'en suis malade !...
— Pardon! a balbutié Pascal, croyez bien que je suis désolé... Je vous apportais des copies... C'est un travail pressé, mais je vois que je suis importun et je ferais peut-être mieux de les remporter...
J'étais résolue à brusquer les choses, et, de peur de m'attendrir, je me suis montrée dure, presque cruelle :
— Oui, ai-je répondu, il faudra les remporter et ne plus en rapporter d'autres...
— Vous renoncez à ce travail? s'est-il écrié d'une voix altérée par l'étonnement.
— Oui... Je ne veux plus fournir de prétexte à tous ces bavardages... Je suis fâchée de vous faire de la peine, monsieur Pascal, mais vos visites chez moi scandalisent trop de gens, elles m'attirent d,es ennuis et je suis obligée de vous prier de les cesser.
Il n'a rien répondu. En coulant à la dérobée un regard vers lui, je l'ai aperçu qui roulait de nouveau ses paperasses et qui les reficelait tristement. Sa tristesse m'a désarmée et j'ai poursuivi d'un ton plus adouci :
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— Il ne faut pas m'en vouloir... Voyezvous, ma situation ne ressemble pas à toutes les autres; elle me force à une circonspection à laquelle j'ai eu tort de ne pas m'astreindre dès le premier jour.
— Je ne vous en veux pas, madame, a-t-il soupiré; je me disais bien que cela ne pouvait pas durer... J'étais trop heureux depuis quelque temps, et le bonheur n'est pas dans mes habitudes.
— Mon pauvre monsieur Pascal!... Je ne suis pas heureuse non plus, allez 1... Cela me coûte de prendre congé de vous d'une façon qui ressemble à de la rudesse et à de l'ingratitude... Mais enfin, il le faut, et nous devons tous les deux plier le dos avec résignation.
— Je comprends, a-t-il murmuré d'une voix sourde; adieu donc, madame!
Et, la tête basse, il avait déjà tendu le bras vers le bouton de la porte; mais, en le voyant si misérable, je n'ai pas eu le courage de le laisser partir de la sorte. Je sentais qu'il avait le cœur gros, comme moi, et que pour un peu ses larmes allaient jaillir.
— Monsieur Pascal, ai-je repris.
Il s'est retourné et m'a montré une figure pâle, toute bouleversée.
— Voyons, ne vous en allez pas ainsi... Prouvez-moi que vous ne me gardez pas rancune de mon mauvais accueil. Je veux que
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nous nous quittions sous une meilleure impression... Avant de partir, faites-moi entendre encore une fois un peu de bonne musique.
Tout en parlant, j'avais ouvert le piano. Ses yeux se sont illuminés.
— Volontiers, a-t-il répondu; et il s'est assis sur le tabouret, tandis que je regagnais mon fauteuil.
Ses mains allaient et venaient sur les touches en frappant des accords.
— J'ai justement quelque chose de nouveau à vous jouer, a-t-il dit.
— Quelque chose de vous?
— Non... Mieux que cela... Des airs hongrois, des tsardàs, comme ils les appellent, que j'ai entendu jouer aux tsiganes et que j'ai transcrits du mieux que j'ai pu.
Il a commencé, et j'ai été immédiatement saisie par le charme de cette musique originale.
Pourquoi tous les chants rustiques, ceux de l'Orient comme ceux du Nord, comme ceux de nos provinces françaises, ont-ils un caractère de tristesse profonde? Au fond de ces chants du peuple, on trouve la même expression de nostalgie indéfinissable, comme si toute la race humaine était travaillée du même mal du pays, tourmentée du même désir et du même regret de l'inconnu. Le rythme seul varie et se nuance suivant les nationalités et les climats.
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La tristesse des airs que jouait Pascal avait quelque chose de plus passionné et de plus maladif que les nôtres. Cela commençait par un prélude large, heurté et retentissant comme la clameur des vagues d'une mer houleuse. Du choc tumultueux des accords jaillissaient des notes dont la sonorité aiguë donnait la sensation d'éclairs traversant, la nuit, un ciel d'orage. Puis cette tempête s'apaisait pour faire place à une mélodie lente, voilée, brisée, d'une tonalité étrange. Il y avait de tout dans celte phrase mélodique : de la volupté et du désespoir, de la tendresse mêlée d'une rage sourde. Insensiblement les traces de violence s'effaçaient dans l'harmonie de deux ou trois accords, et la tendresse attristée prenait le dessus. On eût dit une belle voix déjeune pâtre s'élevant dans le calme d'une nuit étoilée.
C'était un chant si amoureux, si plein de regrets d'un bonheur passé, si imprégné de mélancolie, — et en même temps si en harmonie avec ma situation d'esprit actuelle, que l'émotion me serrait le cœur. Des larmes me montaient aux yeux; je me sentais prise d'un attendrissement nerveux que je ne pouvais plus contenir, et à certaine répétition des mêmes notes désolées, je n'ai pu retenir un sanglot.
Pascal s'est retourné, il a vu ma figure mouillée de larmes, et, quittant son tabouret, il s'est brusquement jeté à mes pieds.
Il ne proférait pas une parole; seulement il avait pris mes mains, il les baisait doucement et je n'avais pas la force de l'en empêcher. J'étais comme paralysée par une faiblesse à la fois douloureuse et délicieuse... Désormais, au souvenir de cette terrible minute d'abandon, je serai plus charitable et plus indulgente pour les femmes qui succombent; car il s'en est fallu de bien peu que je n'aie cédé à ce sentiment de tendresse fondante qui m'enveloppait de la tête aux pieds et me rendait incapable de résister. C'est quand Pascal a parlé que j'ai eu soudain conscience du péril où j'étais, et que je me suis réveillée de cet engourdissement plein de charme.
— Je vous aime tant! a-t-il murmuré en me serrant les mains.
Je les ai détachées des siennes, je me suis levée, et, fixant sur lui un regard à la fois ferme et attendri : >
— Non, ai-je dit, non... ; voyez-vous, il faut vous en aller, il le faut!...
— Pourquoi voulez-vous me renvoyer? a-t-il répondu d'un ton suppliant.
— Parce que...
Il n'a pas bougé et a continué à me regarder avec ses grands yeux qui ne m'avaient jamais paru si beaux, tant leur expression était amoureusement interrogative.
— Parce que, ai-je repris affectueusement.
il ne faut pas que ce qui est arrivé tout à l'heure arrive une seconde fois.
— Je vous promets d'être plus raisonnable à l'avenir... Je ne viendrai vous voir que de loin en loin, et je ne vous parlerai jamais de... de ce que j'ai osé vous dire tout à l'heure.
— Cela ne se peut pas, monsieur Pascal, ai-je répété plus résolument; vraiment, il vaut mieux que vous vous en alliez.
— Eh bien, non! s'est-il écrié, je sens que je n'aurai pas la force de vivre loin de vous.. Vous étiez ma sauvefçarde, ma protection dans ce Paris où je me croyais perdu avant de vous avoir vue... Sans vous. Dieu sait quelles sottises j'aurais faites et dans quel bourbier j'aurais peut-être roulé!... Si vous me fermez votre porte, je trouverai toujours moyen de vous voir malgré vous.
— Je serais curieuse de savoir comment vous vous y prendrez!
— J'irai chez M™" Lobligeois; là, je pourrai vous apercevoir ou entendre parler de vous.
— Chez M"* Lobligeois!... Il ne manquerait plus que cela! ai-je répliqué en haussant les épaules.
En même temps, je me représentais mon musicien devenant le visiteur familier de ma voisine et s'exposant de nouveau aux séductions de cette enjôleuse. Cette perspective a réveillé toute ma jalousie. Je voulais bien
pousser l'abnégation jusqu'à me priver des visites de Pascal; mais le jeter dans les filets de M""* Sabine, ce sacrifice était au-dessus de mes forces! Le dépit qui me montait à la tête m'a inspiré une résolution héroïquement égoïste.
Tout plutôt que de le livrer en pâture à cette femme.
« Si je dois renoncer à Pascal Nau, elle ne l'aura pas non plus, elle! » me disais-je mentalement, tandis que le clerc, debout devant mon fauteuil, me regardait, étonné sans doute de l'expression soudainement tragique de ma physionomie.
— Vous êtes fou, mon pauvre ami! ai-je repris en affectant un ton calme qui contrastait singulièrement avec mon trouble intérieur. Le subterfuge que vous imaginez ne servirait qu'à me compromettre davantage. Soyez raisonnable; votre amour pour moi, en supposant qu'il dure, ne peut avoir d'autre résultat que de nous faire souffrir tous les deux; car M. La Guépière est entre nous, et tant qu'il vivra, vous pensez bien que je ne puis vous appartenir. D'un autre côté, j'ai une trop réelle amitié pour vous pour vouloir que vous gâtiez votre avenir en gaspillant votre temps à ce rôle ingrat d'amoureux transi. Vous ne pouvez vivre éternellement seul, et la vie de Paris ne vous vaut rien. Croyez-moi, quittez ce pays-ci pour
quelque temps et allez vous retremper un an ou deux loin d'ici, dans votre village...
Il a fait un geste de dénégation et a voulu protester, mais je ne lui ai pas laissé le temps de m'interrompre.
— Oui, ai-je continué, si vous avez un peu d'affection pour moi, vous quitterez Paris momentanément, vous retournerez à Grancey... L'air natal vous sera bon. Vous êtes maintenant assez avancé dans vos études pour pouvoir travailler seul, et là, en pleine nature, au milieu de votre famille et de vos amis, vous aurez l'esprit plus libre, l'imagination plus fraîche... Vous composerez de belles choses...
Et toujours de plus en plus pourchassée par le fantôme de ma rivale d'à côté, toujours plus résolue à arracher Pascal de ses griffes, poursuivant avec une cruauté ingénieuse la douloureuse opération que je pratiquais sur mon propre cœur, j'ai ajouté avec un sourire menteur :
— Et puis, qui sait? là-bas vous rencontrerez sans doute une bonne fille dont la jeunesse sera mieux en rapport avec la vôtre, vous l'aimerez, vous l'épouserez et vous mènerez ensemble une vie tranquille et heureuse, qui ne vous fera pas regretter le temps que vous perdriez ici inutilement.
Pascal a secoué tristement la tète :
— Vous êtes bonne, madame, a-t-il dit, et
VOUS VOUS efforcez de me rendre le calice moins amer, mais maintenant je vois bien que vous ne m'aimez pas...
Je n'ai pas répondu. J'ai détourné la tête et je me suis mise à fureter parmi les papiers et les livres épars sur mon bureau. Il y a eu un long silence, puis Pascal, prenant son feutre, a murmuré :
— Eh bien ! adieu, madame... Je vous obéirai et vous n'entendrez plus parler de moi.
J'étouffais, mais j'avais résolu d'être forte jusqu'au bout, et j'ai répondu d'un ton où je m'efforçais de mettre un accent enjoué:
— Au contraire, j'espère bien que j'aurai de vos nouvelles, monsieur Pascal; quand vous serez à Grancey, vous m'écrirez pour me tenir au courant de ce qui vous arrivera de bon...
J'allais et je venais nerveusement par la chambre. J'ai soulevé l'un des rideaux de la fenêtre et j'ai regardé machinalement le jardin où les marronniers bourgeonnent.
— Voilà le soleil, ai-je poursuivi; dans huit jours nous toucherons au mois d'avril, et quand vous serez chez vous les primevères fleuriront déjà dans les pelouses... Commeje les aimais, ces primevères jaunes qu'on appelle dans le Barrois des brillettesl... Quand vous traverserez les prés de votre pays, cueillez-en un bouquet à mon intention...
— Adieu! s'est-il écrié brusquement, et la porte s'est refermée sur lui.
Lorsqu'il n'a plus été là, lorsque j'ai entendu son pas résonner d'abord dans le couloir, puis s'éloigner peu à peu dans l'escalier, il m'est venu une envie folle de courir sur le palier et de lui crier:
— Revenez, ce n'est pas vrai !... J'ai menti, je vous aime!
Mais j'en avais trop fait pour ne pas persister dans ma résolution, maintenant que la cruelle opération était presque terminée. Je me suis rejetée dans mon fauteuil et j'ai pleuré tout mon soûl
Quinze jours se sont passés. Je n'avais plus entendu parler de Pascal, et je me demandais si vraiment il était parti. Ce matin, tandis que je faisais ma toilette, on a sonné, puis Naniche est entrée en tenant d'une main une boite de bois blanc, et de l'autre un registre enlr'ouvert.
— Madame, a-t-elle dit, c'est un facteur des messageries qui apporte cette petite caisse et qui prie Madame de lui donner un reçu.
J'ai signé sur le registre, et quand j'ai été seule j'ai déficelé la boFle. A peine ai-je eu fait sauter le crochet qui maintenait le couvercle, qu'un vivace parfum de plantes rustiques s'est répandu dans la chambre. La botte était pleine
de primevères jaunes et d'anémones délicatement enveloppées de mousse des bois.
— Pauvre garçon I ai-je soupiré.
J'ai plongé ma figure dans la mousse et j'ai respiré à pleins poumons l'odeur prinfanière et mielleuse des primevères.,, Pascal avait tenu parole, il était retourné à Grancey,.. Je n'avais plus rien à craindre de lui ni de moi-même. Personne ne me voyait,,. Mes lèvres se sont posées passionnément sur ces fleurs qu'il avait cueillies à mon intention et dont l'odeur me faisait à la fois tant de bien et tant de mal.
Je n'étais pas au bout de mes émotions et de mes surprises. En vidant la boîte afin de rassembler les fleurs et de les mettre dans l'eau, j'ai trouvé tout au fond une feuille de papier de musique. Sur les portées, mon fidèle musicien avait écrit une de ses mélodies, et, derrière, ces seuls mots étaient tracés:
« J'ai obéi. Je suis retourné au pays et je vais essayer de m'y guérir. Je ne reviendrai à Paris que l'hiver prochain afin d'y faire éditer les nouveaux airs que je compose. Je vous envoie la première de mes compositions avec les premières fleurs de nos bois. »
J'avais le cœur horriblement serré. Pourtant j'ai ouvert le piano, j'ai posé la musique de Pascal sur le pupitre et j'ai déchiffré cette mélodie qu'il avait notée en pensant à moi.
C'était un air simple et pénétrant comme
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l'odeur des primevères sauvages. Il était écrit dans le goût des brunettes du xviii* siècle, avec un accompagnement discret et doux, comme cette basse que fait en pleine campagne le vent dans les jeunes seigles. Au-dessus des notes, les vers suivants avaient été griffonnés entre chaque portée :
FoiVi qu'avril est dt retour.
Mais le soleil n'est plus le mime Ni le printemps, depuis le jour Où j'ai perdu celle que j'aime.
Je m'en suis aile par les bois.
La forêt verte /lait si pleine, Si pleine des fleurs d'autrefois.
Que j'ai senti grandir ma peine.
J'ai dit aux beaux muguets tremblants : t N'avei-vous point vu ma mignonne? • J'ai dit aux ramiers roucoulants :
• Wave^-ivus rencontre personne ? »
Mais les ramiers sont resle's sourds.
Et sourde aussi la fleur nouvelle, Et depuis je cherche toujours Le chemin qu'a pris la cruelle.
L'amour, l'amour qu'on aime tant, Est comme une montagne haute:
On la monte tout en chantant.
On pleure en descendant la côte.
Et je pleurais, moi aussi, fout en jouant cet air si imprégné de tendresse mélancolique.
Mes larmes mouillaient le clavier, mes regards ne pouvaient plus distinguer les notes. Tout à coup j'ai entendu la voix de l'abbé dans le couloir, et je n'ai eu que le tertips d'essuyer mes yeux.
L'abbé Micault est entré silencieusement avec sa figure allongée et soucieuse des jours d'ennui. J'ai vu tout de suite qu'il avait quelque préoccupation pénible, car lui, qui est d'ordinaire curieux comme une femme, n'a même point paru remarquer la boîte pleine de mousse et les fleurs éparses sur la table. 11 s'est assis dans mon fauteuil, puis il a fourragé dans ses cheveux, tout en toussant discrètement en manière de préparation.
— Ma bonne fille, a-t-il commencé, j'ai une triste nouvelle à vous annoncer.
— De quoi s'agit-il encore? me suis-je écriée avec humeur.
— Il s'agit de M. La Guêpière, mon enfant.
— Que me veut-il? Ne me trouve-t-il pas suffisamment malheureuse, et a-t-il l'intention de me tourmenter de nouveau?
— Hélas! il le voudrait qu'il ne le pourrait plus, après ce qui est arrivé.
— Mais enfin, qu'est-il arrivé?... Parlez donc, monsieur l'abbé, vous me faites mourir à petit feu!...
— Un instant!... Laissez-moi respirer...
M. La Guêpière a passé la nuit dans un café
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où l'on joue... Il n'était pas en veine et il a perdu...
— Jusque-là il n'y a rien de bien surprenant, et vous ne m'apprenez rien de nouveau.
— Attendez... Vers minuit, on a soupe et votre mari a bu plus que de raison, puis il s'est remis au jeu pour se rattraper... Il a joué sur parole; après un coup sur lequel il comptait et qui n'avait pas tourné à son avantage, il s'est oublié, il a triché et... on l'a pris la main dans le sac... Alors la honte, jointe à l'excitation nerveuse du jeu et du souper, a produit je ne sais quelle révolution... Qtic vous dirai-je? Il a eu un éblouissement, il est tombé comme une masse sur le parquet, et on l'a ramené chez lui dans un état pitoyable.
— Ah! le malheureux!... Vous l'avez vu, monsieur l'abbé?
— Oui. L'un de ses compagnons de jeu, qui était comme lui l'un de mes anciens élèves..., — ici l'abbé a poussé un soupir, — et qui connaissait mon adresse, a couru chez moi et m'a conduit à son domicile. Un médecin avait été appelé et avait constaté une attaque d'apoplexie séreuse... L'un des bras de M. La Guépière et toute une partie de la face étaient déjà paralysés. Sa chambre était l'image même du désordre et du dénûmenf. Nous n'avons pas seulement trouvé une tasse pour y préparer une potion... Alors ses compagnons se sont
cotisés et on l'a transporté sur-le-champ dans la maison de santé du docteur C... Il y est depuis ce matin.
J'étais prise d'un tremblement nerveux et je pouvais à peine me soutenir. Je songeais à ce malheureux homme, n'ayant pas même de quoi se faire soigner chez lui et jeté comme un inconnu, sans famille, sans amis, dans cette maison de santé qui n'est qu'un hospice décent, et je me disais intérieurement :
« Si j'avais été là, toutes ces choses ne seraient peut-être pas arrivées... »
— Monsieur l'abbé! me suis-je écriée.
L'abbé a relevé la tète et m'a regardée fixement.
— Eh bien, mon enfant?
— Monsieur l'abbé, je vais me chausser, et vous me conduirez à la maison de santé.
L'abbé s'est levé, et, me prenant la main:
— A la bonne heure, a-t-il murmuré tandis que sa figure s'éclairait, vous êtes un brave cœur, et je n'attendais pas moins de vous.