DOUBLE MEPRISE
^^Ï^^S'et après-midi, au moment où, '//vA-&jA vers trois heures, je tirais la sonnette de M™" de Seigneulles, Désirée, la femme de chambre, m'a annonce que la comtesse était sortie avec son fils, qu'elle ne rentrerait que tard, et qu'elle me donnait congé pour aujourd'hui. Je m'en suis donc revenue par le Luxembourg, me demandant à quoi j'emploierais ces heures de vacances sur lesquelles je ne comptais pas. La chaleur était suffocante, un flamboyant soleil d'août grillait les feuilles roussies des marronniers et faisait miroiter les ardoises des toit*.
Le sol brûlait les pieds, il n'y avait presque pas d'ombre : j'ai pris le parti de rentrer chez moi, savourant d'avance le plaisir que j'aurais à me mettre au frais dans ma robe de chambre, à l)oire un grand verre de sirop de framboise, et, étendue sur une chaise longue, à lire un roman qui m'intéresse fort.
— Naniche est allée laver au bateau, me dis-je en introduisant ma clef dans ma serrure, je serai seule et je pourrai dévorer Nancy tout à mon aise...
L'appartement est en effet tranquille et doucement assombri. Seul, mon chat, le fidèle Mititi, dort, couché en rond sur un fauteuil. Les fenêtres sont ouvertes, mais les jalousies sont baissées, et l'ombre déjà allongée des peupliers du jardin des Carmes y envoie une demiobscurité accompagnée d'un frémissement de feuilles tout à fait rafraîchissant. Je me décoiffe, et, tout en ébouriffant légèrement mes cheveux, je prête l'oreille. Il me semble qu'on cause sur le balcon. — Oui, il y a un murmure de voix qui se mêle discrètement au frisson de la feuiilée. L'une des voix est celle (le M"" Sabine Lobligeois, l'autre a des notes graves et masculines. — Ce n'est pas l'organe flûte de M. Lobligeois; à cette heure, le pauvre homme est enfoui dans ses paperasses à la direction des Cultes; ce n'est pas non plus le timbre discret et assourdi de la voix de l'abbé.
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Je m'avance curieusement sur la pointe des pieds, et je regarde entre les lames des jalousies.
A côté des gradins garnis de pots de lauriers-roses, M"" Lobligeois a installé une sorte de tente de coutil, sous laquelle elle vient lire ou travailler à l'ombre. L'un des rideaux de toile est soulevé; entre les tiges grêles des lauriers-roses, j'aperçois le dos plat de la dame assise dans un Tauteuil d'osier, et en face, dans la pénombre, une tête brune dont les yeux luisants et les cheveux en brosse me sont bien connus. La pieuse Sabine est en train de catéchiser Pascal Nau. — Comme il fait 1res chaud. M"" Lobligeois est vêtue d'une robe de grenadine dont le corsage de dessous est échancré plus qu'il ne conviendrait à une dévote; la trame légère de l'étoffe laisse ainsi traîtreusement transparaître la peau blanche et moite des épaules et de la gorge. Il me semble même que les yeux de Pascal Nau se tournent plus que de raison vers ce corsage trop peu voilé.
Comment le clerc se trouve-t-il rue Cassette à une heure où il sait que je suis absente? Qiie signifie celte visite qui n'est certainement pas pour moi, et que peuvent-ils bien se dire tous deux?... Je m'agenouille avec précaution sur une chauffeuse placée près de la jalousie; les deux mains appuyées au dossier, je fends
le COU, et je prête l'oreille. C'est très mal d'écouter aux portes... ou aux fenêtres, mais, ma foi, tant pis! Je suis curieuse de tirer au clair ce qui se passe entre ma voisine et le rustique musicien de Grancey-le-Chàteau. Il y a longtemps que j'ai remarqué le manège équivoque de M'"" Sabine Lobligeois. Elle tourne autour de Pascal Nau comme le tentateur dont parle l'Église, « cherchant une proie à dévorer. » Je veux savoir à quel point elle en est, et si le gibier fait du moins une belle défense. — Je ne suis pas jalouse de M'"* Sabine, non. Dieu merci!... Mais enfin, je trouve cela indécent.
Et ce sauvage de Pascal qui se laisse prendre aux roucoulements et aux œillades de cette chattemite!... Est-ce assez ridicule! Cela ne me regarde pas, certainement, et je ne me mêle pas de ses affaires... N'importe, c'est quasi sur mon balcon que la chose se passe, et s'il est féru d'amour pour cette grande brune osseuse, il pourrait lui donner des rendez-vous ailleurs que chez moi...
Au fond, je dois bien avouer que je suis un peu dépitée, et que je me dis tout cela pour trouver une excuse à l'espionnage auquel je suis en train de me livrer.
J'écoute avec la plus grande attention, mordant mes lèvreset n'osant presque respirer. Tout d'abord, je ne saisis pas grand'chose; la dame
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est prudente et parle à demi-voix comme au confessionnal ; il ne m'arrive que des mots décousus et à moitié étouffés; seulement je vois en plein la fi;Ture de Pascal, et rien qu'à l'expression des traits, je soupçonne ce naïf étourneau de s'être déjà laissé prendre aux traquenards que lui tend ma peu scrupuleuse voisine. Insensiblement j'arrive à entendre la plus grande partie des phrases des deux interlocuteurs; je devine le reste, et voici en substance leur conversation.
— Ainsi, monsieur, soupire M"* Sabine, non seulement vous n'êtes pas pieux, mais vous êtes sceptique?
— Sceptique! répond Pascal en hochant la tête et en se balançant sur son pliant, c'est un bien gros mot... Mettons que je suis indifférent.
— C'est presque la même chose... Le doute dessèche le cœur; l'indifférence le glace... Comment un artiste, un homme d'imagination peut-il rester froid en présence des magnificences du culte?... N'avez-voiis jamais été ému par le saint sacrifice de la messe?
— Si fait, murmure Pascal, j'aime beaucoup une belle messe en musique; j'aime aussi un bel opéra.
M™" Sabine Lobligeois secoue les épaules.
— Vous n'appréciez les choses que pour les satisfactions des sens, mais il y a aussi a considérer les satisfactions du cœur.
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— Oh! le cœur! soupire à son tour le clerc, en se souvenant sans doute de ses convoiteuses promenades du Luxembourg à la suite des couples amoureux.
— Oui, le cœur, répond ma voisine (et à la mine troublée de Pascal, j'imagine qu'en même temps elle lui décoche une langoureuse œillade), le cœur, y croyez-vous au moins encore un peu?
— Si j'y crois! s'écrie Pascal Nau en rougissant; certes oui, j'y crois, parce que je sens le mien qui dans certaines rencontres bat plus que je ne voudrais.
Ici, un silence. Je parierais que la dévote Sabine a jugé à propos de baisser pudiquement les yeux.
Là-bas, dans les peupliers, des ramiers roucoulent d'une voix profonde, et un souffle d'air apporte jusqu'à notre balcon des odeurs pénétrantes de chèvrefeuille et de jasmin. J'ignore si c'est à cette influence qu'est due l'animation de M'"* Lobligeois, mais au mouvement de ses épaules je crois deviner une respiration plus fréquente et presque tumultueuse. Elle porte une de ses mains à sa poitrine, comme pour en arrêter les mouvements, ou peut-être pour donner de l'air à son corsage, car il fait grand chaud. Puis elle se décide à reprendre l'entretien.
— Vraiment, repart-elle, je doute que vous
soyez capable d'éprouver un amour sérieux... Car, ajoute-telle sentimentalement, comme l'a dit un grand poète : « Aimer est la moitié de croire, » et vous n'avez pas la foi...
Je ne vois pas sa figure, mais je suis certaine qu'elle lève au ciel ses yeux, de façon à ne plus en montrer que le blanc... Je connais par le menu toutes les minauderies de cet((f femme, et d'ailleurs j'en vois le reflet sur la physionomie émoustillée de ce grand nigaud de Pascal.
— Comment I madame, pour être amoureux il faut être croyant et dévot?... Je m'étais laissé dire que l'Église condamnait l'amour.
— L'amour profane et grossier, oui, certes... Mais l'amour des âmes, l'union pure et spirituelle de deux cœurs... Ah! roucoule la dame en frappant sa poitrine, si j'en crois ma conscience, le ciel le permet, ce sentiment,.., ou du moins l'excuse.
• A force de parler d'amour, on devient amoureux, ■ a dit Pascal, — pas la tête de loup qui est la en face, sur le pliant, mais l'autre, le Pascal des Pensées. — Le passage du chapitre des Passions me revient en mémoire, lorsque j'examine le visage du second clerc de M* Plumerel.
Il est évident qu'il commence à glisser sur la pente dangereuse où cette pieuse sirène l'a cauteleusement entraîné; un soupçon de rou-
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geur monte à ses joues hàlées; ses yeux brillants et ses lèvres demi-souriantes ont cette vague langueur, cette expression béate et flottante qu'on remarque sur les visages des gens qu'un dîner fin a plongés dans une douce griserie. Son regard est comme noyé, sa voix a des notes plus hautes et plus assurées que tout à l'heure.
— Ce que vous me dites là, madame, reprend-il, me donnerait presque l'envie de me convertir...
— Pourquoi non? réplique Sabine d'un air inspiré; pourquoi ne retrouveriez-vous pas la foi de votre enfance?... Je suis sûre que vous avez été élevé dans des principes religieux, par une mère pieuse. Pour vous ramener dans la bonne voie, il ne vous manque qu'une affection qui vous tiendrait lieu de celle d'une mère tendre et dévouée...
— Une affection tendre, murmure Pascal en dodelinant de la tête, oui, ce serait le trèfle à quatre feuilles, mais je ne l'ai pas trouvée, et il n'y a pas apparence que je la trouve de sitôt.
— Qu'en savez-vous ? — et la tête de la dame se rapproche.
— Dans tout Paris, il n'est pas une âme qui s'intéresse à moi.
— Si l'incrédulité ne vous aveuglait pas, en regardant autour de vous, vous verriez qu'il y en a au moins une...
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— Je serais curieux de la connaître, s'écriet-il avec un sourire sceptique.
— Vous la connaissez, répond Sabine en baissant le ton.
— C'est une femme? demande-t-il avec un accent hésitant.
— Naturellement.
— Jeune?
— Jeune.
— Et je la connais?... se murmiire-t-il à luimême en ayant l'air de savourer les paroles qu'il vient d'entendre... Est-ce que je lui ai déjà parlé?
— Mais oui, souvent.
Pascal devient pourpre. Il y a un moment de silence, interrompu seulement par le pépiement des moineaux du jardin; un gros soupir s'échappe de la poitrine de M'"" Lobligeois.
— Et, reprend-il avec un étonnement béat, cette dame s'intéresse à moi?
— Beaucoup; elle a pour vous une sympathie de coeur et d'àme.
— Elle m'aime! s'exclame-t-il, — et sa physionomie s'illumine.
— Elle vous aime... Oh! comme une sœur, d'une affection chaste, qui ne saurait la faire manquer à ses devoirs, d'une affection aussi tendre que pure.
— Et, balbutie le clerc enchanté, et... elle vous a autorisée à me le répéter?
Sabine Lobligeois relève la tête avec un geste impatient; elle semble trouver que Pascal manque un peu trop de perspicacité.
— Puisque je vous l'affirme, répond-elle, c'est que cela existe... D'ailleurs, ajoute-t-elle en soupirant, ses yeux ont déjà dû vous le dire.
Quelle enjôleuse! Pascal perd de plus en plus la tête; il n'est pas habitué à de pareilles conversations; il boit chaque parole comme une liqueur parfumée, et il s'en grise.
— Ses yeux! répète-t-il avec une sorte de voluptueuse satisfaction ; vous croyez?... Je ne m'en suis pourtant pas aperçu?
— C'est que vous ne les avez pas bien regardés.
Et elle lui montre les siens à plein. Je suis sûre qu'elle lui darde ses plus phosphorescentes œillades. Le clerc s'est rapproché d'elle; maintenant leurs deux têtes se touchent presque... C'est scandaleux!... Et, d'une voix charmée, Pascal murmure :
— Oh! si fait..., je les ai regardési... Mais je suis comme saint Thomas, je dotite encore, et, je vous en prie, achevez votre confidence... Dites-moi son nom.
— Vous en demandez trop, balbutie-t-elle en posant sa main sur le bras du musicien.
Et, avec un accent câlin, elle reprend :
— Devinez!
Il n'est que temps, et, si je n'y mets ordre, Dieu sait ce qui va se passer. Je saisis nerveusement le cordon qui fait mouvoir la jalousie... Brrr... brrr..., les lames s'enroulent et s'élèvent avec fracas, et, dans l'encadrement de la croisée béante, j'apparais brusquement comme un personnafje de féerie.
C'est un vrai coup de théâtre. Pascal bondit sur ses pieds et renverse deux ou trois pois de fleurs; Sabine Lobligeois pousse un petit cri, se lève effarée, se retourne et m'aperçoit.
— Madame, lui dis-je avec un grand calme, je crois que M. Lobligeois vient de rentrer...
Elle pâlit un peu, se mord les lèvres, me transperce d'un regard aigu, et, passant rudement devant Pascal Nau sans le regarder, elle regagne prudemment le domicile conjugal.
Pascal a une figure à peindre. Il semble pétrifié, comme la statue de la femme de Lot; ses bras pendent le long de son corps, sa bouche reste entr'ouverte, et ses cheveux en brosse semblent hérissés d'étonnement.
Honteux et confus, il baisse les yeux et ose à peine me regarder à la dérobée. D'un geste de la main très impératif, je l'invite à rentrer dans mon appartement. Il obéit lentement, heurte en passant sa tête aux malencontreuses jalousies, puis, une fois au milieu de la chambre, il reste sans parole, dans une attitude si
penaude que j'ai peine à réprimer un sourire.
— Je suis désolée de vous avoir interrompu, lui dis-je de ma voix sévère, j'ignorais que vous eussiez l'habitude de visiter M™" Lobligeois,
— Ce n'était pas chez elle que je venais, mais chez vous, répond-il en baissant le nez.
— Dans ce cas, vous aviez singulièrement choisi le moment... Vous saviez parfaitement que je suis absente de quatre à sept.
— Je le sais, madame, mais j'avais des copies pressées à vous apporter, et j'ai profité d'une course au Palais pour venir jusque chez vous... Je comptais y être avant quatre heures; seulement, comme je n'ai pas de montre, je me suis trompé, et, quand j'ai carillonné à votre porte, personne ne m'a répondu... Alors M'"* Lobligeois est sortie de son appartement et m'a prié d'entrer chez elle, en attendant.
— En attendant quoi?... Vous deviez supposer que je ne rentrerais pas avant sept heures. Pourquoi n'avez-vous pas remis vos paperasses à cette <lamc, et ne vous en ètesvous pas allé tout simplement à votre étude?
— C'est ce que je comptais faire; mais M'"" Lobligeois a insisté d'une façon si aimable...
— Oui, oui, elle est très aimable, elle pousse même l'amabilité fort loin..., pour une dévote!
Et tandis que je parle, mes doifçfs tambourinent nerveusement sur le marbre de la cheminée.
— Donc, vous êtes entré pour ne pas la désobliger...
— Oui, d'abord, et puis, continue-t-il en souriant timidement, j'avais encore un autre motif...
— Ah!... Peut-on le connaître?
— Voici : on me reproche toujours de ne pas avoir l'usage du monde..., et c'est la vérité; quand je suis dans la société d'iuie femme, je perds tout mon aplomb et je deviens d'une gaucherie sans nom... Alors, comme M"" Lobligeois n'est pas de ces personnes imposantes qui vous intimident rien qu'en vous regardant, je n'étais pas fâché de causer avec elle, afin de m'exercer aux belles manières.
— Vous voulez devenir un homme du monde ?
Et je le toise des pieds à la tête d'un air ironique.
— Eh bien ! vous avez encore fort à faire, mon pauvre garçon...
— Je le sais, reprend-il humblement, mais il y a commencement à tout, et je me trouvais plus à mon aise pour commencer avec M""* Lobligeois...
— Oui, dis-je ironiquement, vous faisiez votre apprentissage avec cette dame, comme
les apprentis coiffeurs s'exercent d'abord sur une tète postiche... L'explication est ingénieuse, mais, vous savez, ce n'est pas à moi qu'il faut conter ces choses-là.,. D'après ce que j'ai entendu, vous preniez goût à la leçon et le temps ne vous durait pas trop, Pascal change de couleur.
— Vous étiez là depuis longtemps? balbutiet-il anxieusement.
— Depuis une grosse demi-heure.
— Et vous avez entendu notre conversation ?
— Parfaitement... Elle était édifiante,,. Ah! vous faisiez honneur à votre initiatrice, et vous suiviez docilement les petits chemins par lesquels il lui plaisait de vous conduire!
— Qiiels chemins ? s'écrie Pascal en écarquillant les yeux.
— Ne prenez donc pas cet air étormé!
Et je hausse les épaules.
— A votre âge on n'est plus un ingénu, et quand une femme vous fait de pareilles déclarations, on sait à quoi s'en tenir...
— Une déclaration... à moi?
— Dame! il me semble qu'elle s'expliquait assez clairement quand elle vous parlait de l'affection aussi tendre que pure d'une certaine personne, et de ses yeux qui avaient déjà dû vous le dire souvent... Ce n'était pas de l'hébreu, cela! Je trouve même qu'elle vous mettait les points sur les i avec une impudence rare.
— Comment ! vous croyez que M"" Lobligeois parlait pour son compte ? s'exclame Pascal avec une stupéfaction comique.
— Et pour le compte de qui vouliez-vous donc qu'elle parlât?
— Mon Dieu! murmure l'infortuné Pascal en pétrissant son feutre dans ses doigts; je ne sais comment vous dire les choses..., mais je m'étais complètement abusé sur le sens de ses paroles... Je ne l'aime pas, moi, cette dame Lobligeois, elle m'est absolument indifférente, je vous le jure!
— Pourquoi l'ëcouliez- vous, alors,, quand elle vous parlait d'amour pur et de sympathie de cœur?
— Voulez-vous savoir la vraie vérité? répond-il d'une voix peu assurée et de l'air de quelqu'un qu'on a mis au pied du mur; eh bien! tous ces mots de tendresse m'avaient monté au cerveau... Alors il m'est poussé dans la tête une lubie, une idée folle... Je me suis imaginé, — c'était idiot de ma part, mais enfin il est des moments où on perd le sens commun, — je me suis imaginé que celte dame me parlait d'une autre personne, de la seule personne pour laquelle j'aie une affection profonde... En un mol, achève-t-il en s'essuyant le front, je l'écoutais parce que je croyais qu'elle me parlait de vous.
— De moi!... Comment! vous avez cru 7 Vous vous êtes fourré dans la tête que?...
— Hélas! oui, soupire-t-il piteusement.
— Oh ! c'est trop fort... A-t-on jamais vu?... Tenez, laissez-moi, c'est ridicule... Bonsoir!
J'ouvre la porte, et sans demander son reste, sans oser me regarder, le malheureux garçon sort la tète basse et en trébuchant.
LE au'EK DIRA-T-ON
A façon peu cérémonieuse dont j'ai dérangé letéte-à-tétede Pascaletde M""* Lobligeois a eu pour première conséquence de me brouiller avec ma voisine. Depuis mon apparition intempestive sur le balcon, M*"* Sabine me bat froid. Elle ne me pardonne pas d'avoir mis le doigt entre l'arbre et l'écorce, et sa rancune de de vote, prise en flagrant délit de péché mortel, est encore accrue sans doute par un violen* accès de jalousie féminine. Elle me mesure à son aune et me soupçonne de vouloir accaparer Pascal Nau. De là une haine sourde qui s'est
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déjà traduite par un commencement d'hostilités. Coups de patte hypocrites, insinuations malveillantes, insupportables taquineries domestiques, défiances injurieuses, rien n'y manque. Qi^iand ses enfants veulent s'approcher (ie moi, elle les rappelle avec des cris d'effroi, comme si j'étais une pestiférée. Sa bonne invente toutes sortes de petites avanies pour faire enrager ma pauvre Naniche. Il n'y a pas jusqu'aux concierges qu'elle a su indisposer contre moi, à l'aide de je ne sais quels sots commérages, et qui maintenant me regardent de travers. Voilà plusieurs mois que dure cette guerre à coups d'aiguille, et comme la patience n'est pas ma maîtresse qualité, je commence à m'irriter et à me rebiffer.
Ma première intention, après la scène du balcon, avait été d'interdire ma porte à Pascal Nau, mais les méchancetés de M"" Sabine ont produit un mouvement en sens contraire. Les ridicules soupçons de ma voisine m'ont inspiré de secrètes velléités de bravade, et, moitié défi, moitié commisération, je n'ai point signifié son congé à Pascal, quand il est revenu, timide et contrit, me rapporter des copies.
Il faut que l'esprit de contradiction soit bien le fond de la nature féminine, pour qu'en cette circonstance j'aie résisté aux conseils de la prudence la plus élémentaire. Bien que le clerc soit devenu le plus réservé et le plus discret
des visiteurs, il n'est que trop évident pour moi qu'il s'est mis en tête de m'aimer. Je le devine aux inflexions de sa voix, à son regard, à ses moindres gestes; toute sa personne dégage une odeur d'amoureux qui devrait m'inspirer cette crainte religieuse, commencement de la sagesse, et malgré tout cela je me complais dans le voisinage du péril, poussée que je suis par le malin désir d'être désagréable à ma voisine.
Q^iiand Pascal Nau vient chez moi, je ne manque pas de le faire asseoir au piano et de lui demander de me jouer ses récentes compositions ; j'y trouve, comme dans la fable de Bertrand et Riiton, double profit :
Mon bien, premiiremtnt , et puis U mal cTaulrui.
Cette musique me semble moins périlleuse que les fiasards de la conversation ; en outre, M'"* Lobligeois entend les accords du piano, elle sait quel est l'exécutant, et elle doit enrager, ce qui me procure une légère satisfaction.
Et pourtant, quand Pascal est parti, quand je referme le couvercle sur le clavier encore frémissant et que je rentre en moi-même, une petite voix aiguë s'élève en mon for intérieur et me dit sévèrement :
■ Es-tu bien sûre, Geneviève, d'obéir seulement à un innocent désir de contradiction?
N'y a-t-il pas autre chose dans ce plaisir que te donne la musique de Pascal, et le musicien n'est-ii pour rien dans cette affaire? Tandis que le clerc de iM* Plumerel te joue ses plus doux airs, tu joues, toi, un jeu dangereux, ma fille; et au demeurant, tu n'es pas pétrie d'une autre pâte que la grande majorité des descendantes d'Eve. Avoue franchement que tu sens une sympathie très tendre pour ce sauvage compositeur de mélodies rustiques... »
Eh bien, oui, quand je veux être sincère avec moi-même, je reconnais que la satisfaction de faire enrager M"" Lobligeois est pour peu de chose dans l'émotion que me donnent les visites de M. Pascal. Je ne suis pas méchante, et il y a longtemps que le plaisir de dépiter M'"* Sabine n'aurait plus de sel, si je ne goûtais que cette saveur-là dans les stations du musicien à mon piano. Il y a autre chose! un je ne sais quoi qui me semble à la fois charmant et redoutable. C'est Musset, je crois, qui a dit : « Il n'y a rien d'aussi dangereux qu'une voisine, fùt-elle laide; à force de la voir sans cesse, il arrive tôt ou tard un jour où on finit par la trouver jolie. » — Je commence à reconnaître qu'il en est de même d'un visiteur assidu. Depuis le mois d'août, les visites de Pascal Nau se succèdent avec une ponctualité remarquable. Trois fois la semaine, il arrive chez moi entre une heure et deux, et je me suis fait de ces
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heures d'intimité une habitude qui m'est chère. Je reconnais son coup de sonnette et je l'attends avec une impatience singulière. Tout l'automne s'est passé ainsi; l'hiver est venu, et les mauvaises journées de brouillard et de pluie m'ont paru moins tristes que l'an passé. Il me semble maintenant que je suis moins seule.
Je ne sais si mon musicien s'est formé aux belles manières, comme c'était son ambition ; mais je le trouve moins gauche, moins lourd qu'autrefois. A mes yeux, sa rusticité a disparu, ou du moins il n'en est resté que ce parfum un peu âpre qui fait le charme des plantes sauvages. Est-ce la civilisation parisienne qui transforme Pascal, ou est-ce mon sang paysan qui reprend le dessus? il me semble que de lui à moi les inégalités s'effacent, et qu'en revanche de secrètes affinités s'établissent. Nous causons peu, notre conversation n'est jamais bien animée, soit parce quele clerc n'est pas brillant causeur, soit parce que nous redoutons d'aborder certains sujets. A peine arrivé, sous le premier prétexte, il s'assied au piano et se met à jouer. Une fois les doigts sur le clavier, Pascal devient un autre homme. Il ressemble en cela au rossignol qui n'est réellement beau que lorsqu'il chante. La musique le transfigure. Ce n'est plus le clerc de M* Plumerel, aux cheveux en tète de loup, aux vêtements achetés à la Belle Jardinière, à la parole embarrassée; c'est un Sylvain
qui s'est échappé de ses bois, tout grisé par la sève forestière, et qui se répand en mélodies tantôt tendres et caressantes comme le vent dans les feuilles, tantôt sauvages et passionnées comme les forces de la nature au printemps.
Enfoncée dans mon fauteuil bleu, les yeux demi-fermés, j'écoute cette musique et je la savoure. Le feu crépite doucement dans la cheminée, un bouquet de violettes répand une tiède odeur sur ma table. Je me sens si profondément heureuse que je n'ose plus bouger, et quand la musique est finie, je suis si émue que je n'ose plus parler, de peur que ma voix ne trahisse mon émotion.
S'aperçoit-il de mon trouble ? Je ne sais trop. Le plus souvent, il murmure deux ou trois mots d'adieu assez embrouillés, prend son chapeau et me quitte brusquement. Quand il est parti, je me renfonce dans mon fauteuil, et, les mains sur les yeux, je pense, où plutôt je rêve, et ma rêverie me trouble presque autant que la musique.
Est-ce que vraiment ce serait de l'amour? En serais-je déjà arrivée là après les belles résolutions que j'avais prises? Dans tous les cas, ce ne peut être un amour bien dangereux, puisqu'il est silencieux et renfermé de part et d'autre. Timide comme est Pascal, réservée et fière comme je le suis, il n'y a pas grand péril à tout cela; et ce demi-danger, à peine
effleuré par la pensée, de temps en temps, a des douceurs si exquises!...
Je songeais à toutes ces choses, ce matin, au coin de mon feu, quand l'abbé Micault est arrivé à l'heure du déjeuner. C'était son jour de répétition à l'école Bossuet; et comme je m'attendais à sa visite, Naniche lui avait préparé son plat de prédilection : des andouillette> sur le gril. Au moment où le mets favori a fait son apparition dans la petite salle à manger, en répandant un gras parfum appétissant, j'ai regardé l'abbé, et, à ma grande stupéfaction, je n'ai pas vu ses narines se dilater et se^ yeux s'illuminer. Il restait rêveur, presque soucieux, et faisait sa lippe des jours de mauvaise humeur.
— Qii'avez-vous, monsieur l'abbé? lui ai-je demandé après avoir constaté qu'il mangeait du bout des dents; l'andouillette n'est-elle pas grillée à votre gré?
— Si fait, ma chère enfant, si fait; mais je ne me sens pas en appétit.
— Étes-vous malade?
— Physiquement, non; moralement, oui, a-t-il répondu avec un laconisme qui ne lui est pas habituel.
— Ah! mon Dieu, mon pauvre monsieur l'abbé, que vous est-il arrivé?
— Rien..., à moi personnellement, du moins. Il s'est tu et a continué de manaer d'un air
préoccupé, ne s'inferrompant que pourpousser de profonds soupirs.
Quand Naniche lui a versé son café, il ne s'est même pas déridé. Dès que ma bonne a été partie, il a porté machinalement sa tasse à ses lèvres, puis la reposant brusquement sur la soucoupe et regardant du côté de la porte pour s'assurer que nous étions seuls, il a murmuré, comme s'il achevait un sermon déjà longuement ruminé en son par-dedans :
— En vérité, ma bonne fille, ne trouvez-vous pas que ce jeune homme vient ici un peu trop souvent?
Cette soudaine question m'a tellement ébaubie que je l'ai regardé avec l'air d'une personnne qui tombe des nues.
— Quel jeune homme?
— M. Pascal ISau, naturellement, a-t-il répliqué en me dévisageant; je ne suppose pas qu'il y en ait d'autres.
— Mais M. Pascal ne vient pas ici plus souvent que d'habitude, me suis-je récriée en rougissant,.. Il m'apporte des papiers timbrés à copier, comme il le fait depuis tantôt un an, et c'est la première fois, monsieur l'abbé, que vous vous étonnez de ses visites... Qu'ont-elles donc de si répréhensible?
— Rien pour moi qui vous connais, ma chère enfant, mais pour le monde qui juge sur les apparences...
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— Le monde?... Quel monde?... Je ne connais personne, et l'opinion des étrangers m'est fort indifférente.
— L'opinion publique n'est jamais indifférente, et dans votre situation, mon enfant, vous êtes tenue à plus de réserve encore que les autres... Or, les fréquentations assidues d'un homme jeune chez une jeune femme séparée de son mari sont toujours peu charitablement interprétées... Elles peuvent, — à tort, j'en conviens, — être une occasion de scandale pour les voisins...
Ce dernier mot a été pour moi un trait de lumière. J'ai bondi sur ma chaise et je me suis écriée :
— Ah! les voisins, il y a du Lobiigeois làdessous... C'est cette dame qui se scandalise! Je comprends maintenant!...
— Je ne nomme personne, a répliqué prudemment l'abbé en baissant son nez sur sa tasse, mais enfin, ma bonne fille, je ne dois pas vous cacher qu'on en cause dans votre voisinage.
— M""* Sabine Lobiigeois! ai-je repris en haussant les épaules; la bonne àmel... Cela lui sied bien de se scandaliser, à elle que j'ai surprise en train de roucouler avec M. Pascal!...
— Que me dites-vous là, mon enfant? s'est exclamé l'abbé d'un ton choqué.
— Je dis la vérité, et si je n'étais pas arrivée,
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Dieu sait jusqu'où les choses seraient allées... Le pauvre M. Lobligeois me doit un fameux cierge!
— Chut! chut! ma bonne fille, il ne faut pas parler de ces choses-là.
— Elle en parle bien, elle, et pour dauber sur mon compte !
— Elle a tort, elle a tort, assurément... Mais enfin les fautes des uns n'excusent pas les étourderies des autres... Et en recevant ce jeune homme, convenez que vous avez agi un peu étourdiment... Ce garçon a vingt-cinq ans, vous en avez vingt-huit, vous êtes faits de chair l'un comme l'autre et pas plus l'un que l'autre n'êtes à l'abri des tentations : le cœur peut parler avant que la raison ait eu le temps de lui imposer silence, et dans votre position, ma chère enfant...
— Ma position! dis-je furieuse, elle est absurde, ma position, voilà tout!
— Elle est ce que l'ont faite la volonté de Dieu et les lois des hommes.
— Elles sont jolies, vos lois, parlons-en I... Parce que j'ai été mariée tout de travers à un homme qui se soucie de moi comme d'une paille, vos lois me condamnent à rester seule et sans affection toute ma vie, sous peine de scandaliser de pieuses personnes de l'espèce de M"'" Lobligeois... Voyons, la main sur la conscience, monsieur l'abbé, est-ce que ce ne se-
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rait pas une loi plus équitable, celle qui permettrait à deux époux mal assortis de rompre une bonne fois des liens qui ne les unissent plus que pour la forme?
— Ma bonne fîile, ce que Dieu a une fois lié, l'homme ne peut le séparer...
— Mais si le nœud a été mal fait, c'est que Dieu n'y a été poUT rien, car vous admettez bien que Dieu, qui est infiniment juste et intelligent, n'a pu nouer nos liens tout de travers.
— Hum! a murmuré l'abbé en se grattant la tête, le raisonnement est spécieux. Il est certain qu'il y a des cas... Mais alors l'Église est seule juge... Et d'ailleurs tout cela est inutile, puisque les lois civiles elles-mêmes ont déclaré le mariage indissoluble...
— Voilà précisément ce qui est absurde et immoral... Avouez qu'il vaudrait mieux permettre à des époux mal mariés et séparés en fait de rompre leur mariage, plutôt que de les condamner à pàtir toute leur vie, s'ils sont d'humeur résignée, ou à se mal conduire, s'ils succombent à la tentation...
— Il y a certainement des conjonctures fâcheuses, je vous l'accorde.
— Eh bien, si vous admettez le mal, il faut aussi admettre le remède.
— Quel remède?
— Le divorce, naturellement.
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— Dieu nous en préserve! s'est écrié l'abbé avec horreur.
— Alors, vous n'êtes pas logique, monsieur l'abbé; car enfin...
Mais l'abbé n'admet pas les discussions, surtout lorsqu'il s'aperçoit que les arguments de son adversaire lui donnent tort...
— A quoi bon toutes ces paroles en l'air? a-t-il repris en agitant avec humeur sa cuiller au fond de sa tasse; le divorce n'existe pas chez nous, Dieu merci! et vous ne changerez pas les lois, n'est-ce pas? 11 faut donc vivre avec elles et prendre votre position pour ce qu'elle est. — Eh bien, je reviens à ce que je vous disais en commençant : les visites assidues de M. Pascal Nau font jaser, à tort ou à raison, et en conscience vous devez les faire cesser... Supposez que ces commérages viennent aux oreilles de la vénérable M'"* de Seigneulles; elle est de mœurs très rigides, et elle liésiterait à recevoir une personne qui serait en butte à des insinuations... même calomnieuses. Vous risquez donc de compromettre votre situation chez elle, en autorisant de sots commentaires et en prêtant le flanc au qu'en dira-t-on... Voilà pour le côté purement matériel; mais il y a d'autres considérations plus sérieuses encore; il y a votre réputation, votre repos, le respect que vous vous devez à vous-même et que vous devez à l'opinion pu-
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blique...; réfléchissez à tout cela, ma bonne] fille.
— Mais, dis-je dépitée, comment voulez-vous| que je m'y prenne pour mettre brusquement la porte de chez moi un honnête garçon quï| s'est toujours conduit de la façon la plus convenable, qui m'a rendu service, et que je vais] mortifier cruellement en lui donnant si brutalement congé?
L'abbé a regardé ?a montre et s'est levé.
— C'est fâcheux, j'en conviens, mais il le faut..,] Faites-le, mon enfant, pour vous d'abord; pour! ce jeune homme ensuite, qui me paraît de nature à se leurrer d'une illusion regrettable; etj puis aussi un peu pour moi, qui ai l'air, en venant chez vous, d'autoriser de pareilles assi-j duités, ce qui est contraire a mon caractère et] a ma pensée.
Là-dessus il m'a serré la main et il est parti,] me laissant nerveuse, mécontente de lui et dej moi, furieuse contre M"*' Lobligeois, contrej Pascal, contre le monde entier. J'allais et venais à travers ma chambre, poussant les fauteuils, rangeant avec rage les bibelots de ma cheminée, m'en prenant à mes pauvres meubles qui n'en peuvent mais.
— Voilà donc ma situation! pensais-je, je suis honnête, je vis tranquille dans mon coin, et malgré cela je ne puis échapper à la calomnie... Ma destinée est ainsi faite que je ne puis
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même avoir une affection innocente sans être une pierre de scandale, et ce sera ainsi toujours... toujours!
A ce moment la sonnette de l'antichambre a tinté. — C'était Pascal Nau. — J'ai reconnu sa façon de sonner, et debout devant ma cheminée, le cœur battant, les mains un peu tremblantes, j'ai attendu que Naniche l'introduisît chez moi.