‹ La maison des deux barbeuxChapitre 10 sur 13 · C’ÉTAIT UN GRAND GARÇON DE VINGT-CINQ ANS · texte numérisé non relu

C’ÉTAIT UN GRAND GARÇON DE VINGT-CINQ ANS

d’Aimée glissa sur le trottoir; on fit descendre la voyageuse, et la lourde machine repartit bruyamment.

Le Soleil-d’Or était une auberge de rouliers. Debout dans la cuisine, des gens en blouse, en souliers ferrés, le fouet noué autour du cou, fumaient et buvaient la goutte du matin autour d’une table. Aimée demanda à quelle heure partait le courrier d’Auberive.

— Le courrier? répondit une grosse servante qui portait des verres, il y a belle heurette qu’il est parti!... Il démarre à quatre heures, aussitôt après le train-poste.

Le notaire s’était trompé de train.

Aimée, ahurie, demanda s’il n’y avait pas une autre voiture.

— Pas avant demain. Mais si mademoiselle veut une chambre, on va faire monter ses bagages ?

Elle n’osait pas répondre. Le séjour de l’auberge retentissante de jurons, imprégnée d’odeur d’alcool et de fumée de tabac, lui inspirait une répugnance croissante ; elle sentait qu’elle ne pourrait jamais se résoudre à y passer un jour et une nuit. Ne sachant que faire, abasourdie, elle jetait à droite et à gauche des regards inquiets et ses yeux se mouillaient.

Un paysan se détacha du groupe des buveurs, et s’approchant :

— Excusez, mademoiselle, dit-il en soulevant son feutre roussi, je retourne à vide du côté d’Auberive, et si ma charrette ne vous effraie pas, je vous y conduirai volontiers.

Elle l’examina un moment avant de répondre. C’était un grand garçon de vingtcinq ans, robuste, barbu, à la mine ouverte, aux yeux bleu foncé, énergiques et doux. Sous le hâle et la poussière de charbon, ses traits honnêtes faisaient plaisir à voir, et ses dents blanches étincelaient dans un sourire.

Aimée eut immédiatement confiance et accepta. Le charbonnier vida son verre et alla harnacher ses chevaux. Un quart d’heure après, la charrette était attelée de trois solides percherons, la caisse était liée aux ridelles, et Aimée s’asseyait sur une botte de foin jetée en travers des planches noircies.

Le Sang des Finoël

- — Vous n’y serez pas comme une princesse et nous ne courrons pas la poste, dit le charbonnier en riant ; mais cela vaut mieux encore que de chômer ici jusqu’à demain,,. Dia ! Ho ! hue... Blond !

Les trois percherons attelés à la file agitèrent les grelots de leurs colliers de peau de mouton teinte en bleu, et entraînèrent acsez lestement la charrette vers la grand’route de Dijon.

L’équipage était un de ces longs chars primitifs à quatre roues, à hautes ridelles à claire-voie, où l’on entasse les sacs de charbon. A chaque tour des roues, un cahot faisait tressauter la jeune fille sur son siège de

foin, et le vent , \

du nord, qui / à souffle presque toujours sur le plateau de Langresjui piquait les yeux et lui bleuissait les joues.

Le jeune charbonnier s’était mis discrètement à marcher en tête de ses chevaux qui mentaient au Das la route fraîchement empierrée. De temps à autre, il se retournait et contemplait avec une naïve curiosité la voyageuse et les détails de sa toilette; la toque d’astrakan sous laquelle les cheveux frisottants s’échevelaient à demi déroulés, le plaid à grands carreaux noirs et blancs qu’elle avait drapé sur ses épaules, et, dans cet encadrement, la blanche figure, pâlie par la fatigue du voyage, et dont les lèvres rouges frémissaient au vent du matin.

Aimée, les mains appuyées aux traverses de la charrette, les yeux demi-fermés, regardait d’un air navré la morne étendue du plateau dénudé, les champs pierreux, le ciel gris et les lignes austères de l’horizon. Les sonnailles des chevaux tintaient avec des cadences somnolentes, et le conducteur chan¬

tait, pour animer ses bêtes, des lambeaux de chansons rustiques. Sa voix bien timbrée lançait vigoureusement les phrases traînantes et mélancoliques des mélodies campagnardes.

Bercée par cette lente musique et cédant à ce sommeil lourd qui vous prend le matin après une nuit de veille, la jeune fille avait posé son front sur ses mains et s’était assoupie,,.

Quand elle s’éveilla, on était en pleine forêt. La charrette, dont le mouvement s’était accéléré, descendait une rampe rapide bordée de hautes futaies. Tout au fond, des taillis de chênes enchevêtraient leurs branches

aux feuillages roussis, et, pardessus ces premiers plans boisés, l’œil distinguait par échappées des perspectives de forêts marne lonnées et moutonnantes, sur lesquelles u n pâle soleil courait à travers des éparpille ments de brumes floconneuses.

Aimée s ’ a perçut que le conducteur, pendant son sommeil, lui avait posé sur les genoux sa grosse limousine jaunâtre, afin qu’elle ne prît pas froid. Elle le cherchait en tête de ses chevaux pour le remercier, quand elle le vit tout à coup au-dessous d’elle, assis les jambes pendantes, sur une planchette qui s< balançait entre les roues.

— Où sommes-nous donc ? demanda-t-elle.

— Au Ran de la M ancienne, mademoiselle; nous en avons encore pour une petite heure.

— Est-ce que vous êtes d’Auberive?

— Non, je suis charbonnier de mon état, et je retourne à ma vente, près du village, mais je connais presque tout le monde dans le pays... Chez qui allez-vous, sans vous commander?

La MAISON ÉTAIT PROPRETTE, BLANCHIE A LA CHAUX.

Le Sang des Finoël

— Connaissez-vous les demoiselles Che-

nut?

— Les dames de la poste! Je crois bien... Est-ce là que vous descendez?

— Oui, ce sont mes tantes.

— Ah ! fit le jeune conducteur en la regardant avec une légère nuance d’étonnement... Et c’est la première fois que vous venez à Auberive, mademoiselle ?

— Oui.

Elle huma l’air imprégné de l’odeur des feuilles tombées :

— C’est beau, ce pays-ci!... Est-ce le vôtre ?

— Oh ! moi, dit-il en riant de son rire étincelant, mon pays, c’est la forêt... Partout où il y a des bois, nous sommes chez nous, nous autres charbonniers ; nous y naissons, nous y logeons, et bien souvent même, nous y mourons. Quand nous avons exploité un canton de la forêt, nous nous en allons recommencer la même besogne dans un autre, et ainsi tout le long de l’année.

— J’aimerais cette vie-là ! s’écria Aimée, prise d’un subit enthousiasme.

— Cela vous plaît à dire, répliqua le charbonnier avec un sourire incrédule, c’est un rude métier que le nôtre !... N’importe, je ne le changerais pas pour un état à la ville, et je sécherais d’ennui entre quatre murs...

Il s’interrompit pour interpeller ses chevaux qui avaient tourné dans un chemin de traverse.

— Ils croient, fit-il en riant, que nous rentrons sous bois tout de suite... Non, les camarades, nous allons un peu plus loin ! Ho ! dia !

Il courut en avant, fit claquer son fouet et remit ses bêtes sur la route.

Une heure après, on aperçut les maisons et la pointe du clocher. Les chevaux avaient pris le trot, et c’est ainsi qu’on entra dans le village. Arrivé à une petite place, près de l’église, le charbonnier s’arrêta devant une maison proprette, blanchie à la chaux. Il délia la caisse qu’il déposa devant la porte, à côté de laquelle une sorte de soupirail pratiqué dans le mur était surmonté de l’inscription réglementaire : Boîte aux lettres ; puis, il aida la jeune fille à descendre et poussa la porte qui s’ouvrit toute trrande en mettant

en mouvement une sonnette au timbre grêle.

— Entrez ! cria du fond d’une pièce voisine une voix claire et flûtée.

Aimée obéit et se glissa dans une cuisine ornée de sa batterie de cuivres reluisants. Au feu de la cheminée, un rôti cuisait dans la coquette de fonte avec un grésillement de graisse bouillante. Devant l’âtre, sur une chaise basse, une femme à la taille épaisse et aux larges hanches activait le brasier. Elle était tête nue, coiffée à la chinoise, et ses cheveux châtain clair étaient semés d’une quantité de petites papillotes de papier brun.

Elle se retourna vivement. Aimée vit deux yeux ronds, deux joues pareilles à des pommes rouges, un gros nez arrondi et luisant du bout, et une petite bouche qui, en s’ouvrant, prenait la forme d’un o.

— Voici une voyageuse pour vous, mam’selle Victoire, dit le charbonnier.

— Ga! s’écria la dame en écarquillant ses yeux et en écartant ses bras courts, c’esr vous, ma mie? Nous ne vous attendions plus aujourd’hui... Vous avez donc manqué le courrier ?

Elle s’avançait, tout en la dévisageant, et elle finit par la baiser bruyamment sur les joues, tandis qu’Aimée, encore ébahie, lui expliquait les incidents du voyage. Le charbonnier avait apporté la malle; la jeune fille se tourna vivement vers lui et ouvrit son porte -monnaie.

— Non, non, mademoiselle, protesta le garçon en rougissant, ce que j’ai fait, je l’ai fait de bon cœur, et vous ne me devez qu’un grand merci.

Aimée eût souhaité que sa tante se montrât plus hospitalière ; mais, celle-ci ne paraissant nullement se soucier du charbonnier, la jeune fille s’approcha de son conducteur et lui demanda avec vivacité comment il s’appelait.

— Justin... le Grand-Justin, charbonnier au Bois-des-Fosses, répondit-il de sa voix mordante.

— Merci, monsieur Justin, dit-elle; vouiez-vous me donner une poignée de main ?

— Bien volontiers.

Elle mit sa main blanche dans la main noiredugarçon, à lagrande stupéfaction üf

Le Sang des Finoël

sa tante, qui assistait à cette scène d’un air scandalisé.

Il s’éloigna en saluant et en jetant un dernier regard sur Aimée qui avait enlevé sa toque et dont les cheveux dénoués retombaient librement sur ses épaules.

— Mon autre tante va bien? demandat-elle en s’approchant du feu, car elle grelottait.

— Oui, elle est au bureau, et vous allez lavoir... Mélanie, Mélanie !

M1Ie Mélanie arriva sans bruit, grâce à ses pantoufles à semelles de feutre, et, en se retournant, Aimée l’aperçut tout à coup derrière elle, raide et anguleuse dans sa robe de mérinos noir, au corsage plat comme celui d'une Vierge de l’école primitive, avec une jupe tombant à plis droits le long de ses hanches maigres. Son bonnet noir orné d’un chou

de velours gros bleu avançait dévotement jusqu’au milieu du front, ne laissant voir qu’un soupçon de cheveux déjà grisonnants ; il serrait ses tempes creuses et accompagnait sévèrement un long visage au teint bis, aux yeux baissés, au nez mince et pincé.

Avant d’embrasser sa nièce, elle l’attira au jour, près de la fenêtre, examina lentement ses cheveux, sa figure, son corps jeune et souple, moulé dans une robe de cachemire noir taillée à la dernière mode, puis elle fit la grimace :

— Seigneur ! s’exclama-t-elle en lançant un regard aigu vers sa sœur cadette, comme elle ressemble aux Finoël... Elle tient d’eux et n’a rien des Chenut. Enfin, enfin ! embrassez-moi, ma nièce. Quels cheveux désordonnés vous avez!... Il faudra voir à vous coiffer d’une manière plus décente.

Les facteurs ruraux devisaient, le bâton a

Chez les « dames de la poste », la vie était d’une régularité, claustrale. A six heures, la cloche de l’église sonnait V Angélus, et les deux chiens-loups de l’épicier d’en face, sur les nerfs desquels ce tintement grêle agissait sans doute d’une façon spéciale, y répondaient invariablement par des glapissements furieux. Peu à peu le village s’éveillait : le marteau du ferblantier recommençait à battre précipitamment les bandes de métal qui reluisaient au soleil ; dans la rue des Fermiers, les vaches, franchissant d’un saut les portes charretières, se rassemblaient en mugissant aux sons de la corne du pâtre. Les facteurs ruraux, avec leur collet rouge dépassant l’encolure de la blouse bleue, et leurs houseaux de toile aux jambes, devisaient, le bâton à la main, devant les fenêtres du bureau, en attendant ie courrier, qui arrivait à sept heures au trot de ses trois chevaux, dont les grelots retentissaient de très loin.

M1'6 Mélanie Chenut descendait alors au bureau en camisole du matin, la tête encapuchonnée à cause des courants d’air. Elle triait les dépêches et les distribuait aux piétons, en assaisonnant cette distribution de recommandations formulées d’une voix revêche.

Il y a des vases dans lesquels les liqueurs les plus douces s’aigrissent ; la personne de MUe Mélanie avait la même propriété. Sa dévotion était intolérante, et elle avait le don de la rendre intolérable au prochain. On eût dit qu’au fond de sa conscience moisissait un vieux remords dont l’âcreté donnait de l’amertume à tout ce qui sortait de l’âme de cette vieille fille. Ceux qui l’avaient connue jeune et assez jolie prétendaient que sa jeunesse n’avait pas été aussi austère que sa maturité. On jasait tout bas, à huis-clos, d’une certaine phase de sa vie qui restait enveloppée de mystère et qui, au dire des mauvaises langues, cachait la main. quelque gros péché. Actuellement, la receveuse des postes n’avait plus qu’une préoccupation, faire son salut, et pour gagner le paradis dans l’autre monde elle s’évertuait à transformer celui-ci en purgatoire pour son entourage.

Mlle Victoire, sa cadette, était dévote aussi, mais d’une dévotion plus onctueuse et moins détachée des préoccupations mondaines. Bien qu’elle frisât la quarantaine, elle n’avait pas encore renoncé à l’espoir de trouver un mari. Elle se mettait en frais de toilette et se forgeait en imagination de chimériques amours dont elle associait les fantômes à ses méditations pieuses. En attendant- qu’elle trouvât un époux selon la chair, elle offrait le trop plein de son cœur à l’époux mystique de V Imitation. C’était elle qui se chargeait de décorer l’autel de la Vierge; elle l’ornait de roses blanches et de fleurs d’oranger, comme s’il se fût agi de la parer pour ses propres noces. Elle possédait encore un joli filet de voix flûtée et elle dirigeait le chœur des congréganistes pendant le mois de Marie. Le mutin, tandis que Mélanie vaquait à ses écritures, la grosse Vic-

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Elle entonnait d’une voix roucoulante...

toire en papillotes et en caraco de basin, s’occupait du ménage. Tout en tracassant par la cuisine, elle songeait aux rêves tumultueux de la nuit passée, à la dernière visite du juge de paix, à la probabilité d’amener ce sauvage célibataire à s’engager dans les saints nœuds du mariage. Alors sa poitrine se gonflait, des soupirs lui montaient aux lèvres, et, prise tout d’un coup d’un besoin d’effusion, elle entonnait d’une voix roucoulante, qu’on entendait du fond des jardins de l 'Abbatiale, ces couplets de son cantique de prédilection :

Auteur souverain de mon être,

A toi je veux me consacrer ;

Trop tard j’appris à te connaître,

Trop tard j’appris à t’adorer.

O Jésus ! tu veux que je t’aime, Découvre-moi ton divin cœur,

Et dans le mien, beauté suprême,

Naîtront l’amour et le bonheur...

Aux sons de cette pieuse et langoureuse mélodie, que Victoire modulait avec des éla'/is attendris et des roulements d’yeux, un gros chat noir et blanc, que la vieille fille avait baptisé du nom d’Arthur, descendait du dressoir et venait se frôler aux jupes de

des Finoël

sa maîtresse ; il se vautrait à ses pieds, s’étirant béatement, le corps agité de frissons électriques, comme s’il subissait à son tour l’influence de cette musique mystiquement sensuelle.

A midi on dînait. L’après-dînée était consacrée à de longues stations à l’église, à. jde mystérieux colloques dans la sacristie- 'avec la sœur du curé, à de pieux raccommodages d’aubes et de devants d’autel. Le soir, on préparait les paquets pour le départ ^du courrier, puis on soupait sobrement d unplat froid et d’une salade. Les rumeurs du village s’assoupissaient, et dans le silence de la nuit on entendait soudain un fraisbouillonnement d’eau au fond des jardins. C’était le bruit des vannes du moulin, que levait Paul, le meunier, et c’était aussi le signal du coucher. M110 Mélanie allait. s’ agenouiller sur son prie-Dieu ; MUe Victoire gagnait son lit où elle retrouvait les reves agitésdes nuits précédentes, et le lendemain la journée recommençait identiquement semblable.

Ainsi s’écoulait cette existence monotone qu’Aimée avait été conviée à partager. En consentant à se charger d’elle, les demoiselles Chenut avaient moins obéi à un mouvement d’humanité chrétienne qu’à des considérations purement intéressées. D’abord' le notaire do Marly ayant écrit au maire pour obtenir des renseignements, l’histoire de la pénible situation de leur nièce avait été divulguée dans le pays, et les deux devotes s’étaient trouvées obligées de « fairequelque chose pour Aimée », sous peine de se mettre en désaccord flagrant avec leurs principes de charité; puis elles s’étaient dit qu’Aimée les aiderait dans leurs écritures et pourrait remplacer avantageusement 1 auxiliaire que l’administration leur refusait depuis cinq ans. ....

Dès son arrivée, la jeune fille fut initiée par Mélanie aux secrets de la manutention postale. La pauvre enfant, habituée à la douce vie confortable de la maison de Marly, n’eut plus une minute de repos. De la fenêtre poudreuse du bureau elle voyait au loin les grands bois qui environnent Auberive d’une triple ceinture. Elle les regardait mélancoliquement, de l’air de Mignon

Le Sang des Finoël

regrettant la patrie. Jamais de promenade, jamais une échappée de course en pleine nature. Les deux demoiselles Chenut détestaient la marche, et d’ailleurs à Auberive ce n’était pas l’usage de se promener dans les bois.

La seule distraction d’Aimée était la conversation de Victoire. Celle-ci, plus ouverte et plus familière que son aînée, montrait une certaine amitié à cette nouvelle venue, qu’elle traitait en camarade et avec qui elle jouait à la jeune. Elle lui confiait ses vagues espérances amoureuses sans crainte d’être raillée ou rabrouée, comme cela lui arrivait d’ordinaire avec l’austère Mélanie. Elle l’emmenait dans une chambre haute que la jeune fille affectionnait, parce que sa mère l’avait habitée autrefois. Là, Mlle Victoire s’épanchait.

Elle confiait a Aimée ses émotions quand le juge de paix apportait ses paquets au guichet et qu’elle se trouvait par hasard seule avec lui. Elle déplorait naïvement que ce célibataire de quarante-cinq ans n’eût d’autre passion que la chasse. Deux fois par semaine, le juge et le curé venaient à la poste faire la partie de nain jaune ; et c’était le lendemain pour MIle Victoire une source de commentaires prolixes, sur la façon dont le juge s’était comporté et sur ses distractions au jeu.

Parfois la vieille fille fouillait dans ses souvenirs de jeunesse, et dans ces retours vers le temps passé, Aimée retrouvait avec bonheur un écho de l’adolescence de sa mère. Ce n était qu’avec Victoire qu’elle pouvait se hasarder à parler de la morte, car Mlle Mélanie affectait de ne jamais prononcer le nom de la malheureuse « qui avait compromis la famille en montant sur les planches ».

Tout ce qui rappelait la faute de sa sœur Coralie avait le don d’exaspérer l’humeur acerbe de Mélanie, et, comme Aimée était le vivant souvenir de cette faute, l’impitoyable dévote ne lui ménageait pas les duretés. Dès les premières semaines, elle s’était offusquée de voir Aimée porter le deuil de M. de Rouvre. Un dimanche, elle lui dit de sa voix aigre :

— Il faudrait pourtant, ma nièce, renoncer à ces vêtements noirs que vous étalez

avec trop d’ostentation. Ce matin, pendant la sainte messe, quelqu’un m’a demandé de qui vous étiez en deuil et j’ai été fort embarrassée.

— C’était bien simple, répondit Aimée; il fallait répondre que je suis en deuil de mon père adoptif.

— J’ai jugé inutile de faire connaître cela à tout le pays, et, si vous m’en croyez, vous éviterez de vous afficher de la sorte... Il y a des deuils qu’il faut porter dans le cœur et non extérieurement.

— Personne ne peut se choquer de me voir honorer la mémoire de l’homme qui m’a élevée et protégée.

— Belle protection que celle d’un dissipé et d’un libertin !

— Je vous défends de mal parler de mon père, s’écria Aimée en dévisageant la dévote et en dardant entre ses paupières mi-closes un regard plein de colère.

— Fi! dit Mlle Mélanie en baissant les yeux, ne vous emportez donc pas. La colère est un péché capital... et c’est chez vous malheureusement un péché originel... Ah!

voilà bien le sang des Finoël, et vous avez hérité du vilain caractère de ces gens-là... Il faudra vous dompter, ma fille !

Quand elle se retrouva seule avec Victoire, Aimée lui demanda :

— Que veut dire ma tante avec ce sang des Finoël qu’elle me jette à la tête comme un reproche?

— Ma chère, répondit la vieille fille, Finoël est le nom de ta grand’mère Sylvine. C’était la fille d’un charbonnier, une sauvage que mon pauvre père avait connue à la chasse et qu’il avait épousée pour sa beauté... On ne voit plus maintenant de ces passions-là!... Le mariage eut lieu contre le gré de notre famille et mon père ne tarda pas à s’en repentir. Ta grand’mère avait les goûts bizarres des gens qui l’avaient élevée, une façon de vivre excentrique et un caractère emporté jusqu’à la violence. Elle est morte quand j’étais encore enfant, et elle n’a guère été regrettée.

— Est-ce vrai, ma tante, que je lui ressemble ?

— Mélanie prétend que oui, et d’est tant pis, ma chère 1

Le Sang des Finoël

— Avons-nous encore des parents du côté de ma mère?

— - Oui, il y a dans un coin des bois d’Amorey un Denis Finoël, qui est le propre frère de ton aïeule, mais il doit être fort vieux maintenant, et tu penses bien que nous n’avons pas cultivé sa connaissance. Ce Finoël est la bête noire de ma sœur Mélanie.

A la suite de cette conversation, Aimée resta silencieuse, et le soir la surprit méditant sur les dernières confidences de Mlle Victoire.

L’histoire de cette Sylvine Finoël lui avait fait une impression profonde. Elle se sentait attirée par une secrète sympathie vers cette aïeule à laquelle elle ressemblait. Penchée à l’étroite fenêtre de la petite chambre qu’on lui avait aménagée à côté de la cuisine, elle regardait le crépuscule tomber sur les grandes futaies sombres des bois d’Auberive, et se disait qu’elle voudrait bien connaître ce Denis Finoël, tant détesté par Mélanie.

La forêt, veuve de ses feuilles, s’enlevait en masses d’un violet noir sur le ciel éclairé par les mourantes lueurs d’un soleil d’hiver. A la lisière, une dizaine de trembles détachaient leurs fûts blanchâtres sur le fond mystérieux des bois. Entre ces derniers arbres et les premières maisons du village, des corbeaux volaient en tournoyant audessus des champs de blé vert.

Les regards de la jeune fille se promenaient avidement sur la confuse étendue de cette forêt si voisine et qu’elle n’avait jamais visitée. Ils en suivaient les contours adoucis par le crépuscule ; ils se plongeaient dans les entonnoirs des combes; ils remontaient le long des tranchées dont les percées rectili ■ gnes ouvraient comme des brèches dans la ligne de l’horizon. Aimée se sentait attirée vers la forêt par le charme des choses incon nues et défendues, et le vieux sang forestier des Finoël fermentait dans ses veines, comme la sève qui s’éveille dans les arbres aux premiers soleils de février.

Son grand corps maigre flottait dans une soutane blanchie aux coutures.

— M. Simonin est en retard, ce soir ! dit MUe Mélanie en se penchant vers la cheminée où une pendule à colonnes venait de sonner huit heures.

— M. le juge de paix se sera oublié à la chasse, insinua l’abbé Hersant.

En même temps le curé se hâtait de s’installer dans l’unique fauteuil confortable du salon. Son grand corps maigre flottait dans une soutane blanchie aux coutures. Ses pommettes saillantes, ses petits yeux perçants et scrutateurs sous des paupières presque toujours baissées, lui donnaient un air ascétique. Sa seule faiblesse était de se poser soigneusement à contre-jour, afin de rendre moins apparentes les marques de petite vérole dont son visage était troué.

— Le juge, continua-t-il en abritant de la main ses yeux fatigués, le juge est un

Nemrod, et comme les jours rallongent, il se sera attardé à poursuivre son gibier.

— Oui, remarqua la sœur du curé, après avoir compté les mailles de son tricot, voilà que nous tenons le printemps, et j’ai déjà entendu le coucou :

Trcis jours en mars, trois jours en avri, Chante, coucou, si tu es en vie...

A l’autre bout de la table, Aimée, tout en bâillant sur un numéro des Annales de la propagation de la foi, assistait d’un air indifférent à cette conversation sans intérêt. La lueur de la lampe éclairait faiblement la blancheur de sa nuque et ses cheveux noirs que le peigne avait du mal à maintenir et qui s’échappaient de tous côtés en frisures rebelles. Ses veux couraient distraitement le long des pages de la brochure ; elle prêtait l’oreille au bouillonnement de l'eau dans les

fi

vannes du moulin, et semblait ne se soucier ni de sa lecture, ni de cette partie de nain

Le Sang des Finoël

— J’ai fait huit lieues aujC-ürd’hui.

jaune si impatiemment attendue par les trois vieilles filles et le curé.

— Voici M. Simonin! J’entends son pas ! s’écria Mlle Victoire, qui devint toute rouge et qui s’empressa d’apporter le carton du nain jaune.

En effet, le juge entra précipitamment et se confondit en excuses.

M. Simonin avait quarante-cinq ans. Il était, comme le curé, alerte et maigre ; seulement, au rebours de l’abbé Hersant, il avait une vivacité de geste et une volubilité de parole qui donnaient à sa naïve personnalité un agrément dont le curé était absolument dépourvu. Vivant seul à l’Abbatiale, entre sa gouvernante et ses chiens, il était un peu malade imaginaire, s’occupait minutieusement de son régime, de son appétit, de ses digestions, et en entretenait volontiers les autres. Chasseur adroit et passionné, il estimait surtout la chasse pour ses vertus apéritives. Il était heureux de revenir affamé et de pouvoir dire à ses intimes : - — J’ai fait huit lieues aujourd’hui, et en rentrant j’ai mangé comme un vautour. . .

Il salua cérémonieusement le curé et sa

sœur, s’inclina plus familièrement devant les demoiselles Chenut, puis s’approchant d 'Aimée et lui souhaitant le bonsoir :

— Mademoiselle, ajouta-t-il, vous m’avez dit que vous n’aviez jamais vu de bécasses... J’ai eu la chance d’en tuer deux ce soir, permettez-moi de vous en faire hommage.

En même temps il extrayait de chacune des poches de sa longue redingote un de ces oiseaux qu’il déposait sur les genoux de la jeune fille.

— Pauvres bêtes ! murmura Aimée en lissant du bout des doigts le plumage jaunâtre et bistré des deux oiseaux dont les têtes pendaient, les yeux fermés, avec leur long bec proéminent, quel dommage !

— On prétend, remarqua le curé, que la bécasse est un des gibiers les plus difficiles à tirer.

— Oui, répondit le juge, mais j’ai le coup d’œil juste et mon fusil est excellent ; j’étais décidé à ne pas rentrer avant d’en avoir décroché deux pour mademoiselle.

Si les regards de Victoire avaient eu la vertu meurtrière du fusil du juge, Aimée eût subi en ce moment le sort des bécasses.

La vieille fille, suffoquée par cet accès de galanterie, dardait furieusement ses gros yeux sur sa nièce.

— Ah ! se disait-elle, la traîtresse ! Voilà comme elle me récompense de l’amitié que j’avais pour elle! Elle travaille à me supplanter dans le cœur du juge.

Elle bondit vers Aimée, et lui arrachant des mains les deux oiseaux :

— Sotte, s’écria-t-elle, au lieu de caresser ces bêtes mortes, ne feriez-vous pas mieux de distribuer les jetons?... Vous voyez bien qu’on attend !

Elle jeta dédaigneusement le gibier sur la cheminée et prit place à côté du curé. Pendant toute la soirée, elle ne perdit pas de vue le volage juge de paix, qui s’était assis près d’ Aimée et lui donnait des conseils à mi voix. C’était la première fois qu’elle s’aper cevait des attentions du juge pour sa nièce. Le sauvage chasseur, si froid d’ordinaire avec les dames, semblait se dégeler aux côtés de cette verte jeunesse de seize ans. Lorsqu’il parlait à Aimée, sa voix, habituellement

Le Sang des Finoël

brusque, trouvait des intonations veloutées •qui mortifiaient cruellement l’amour-propre de Victoire. A partir de cette soirée, la jalousie commença de poindre au cœur de la grosse fille, et Aimée eut une ennemie de plus dans la maison.

Du reste, elle ne paraissait nullement s’en inquiéter. Au contraire, le printemps semblait développer en elle des germes d’espièglerie et de rébellion. Pendant tout l’hiver, elle avait supporté avec une résignation apparente la monotonie de sa vie de recluse, les exigences taquines de MUe Mélanie et les niais bavardages de Victoire; mais, depuis les premiers soleils d’avril, toute la vitalité qui sommeillait en elle s’était réveillée. Elle était comme ces jeunes chevreuils qu’on croit apprivoisés et qui sentent tout d’un coup leurs instincts de fauve renaître, quand le vent printanier leur apporte les émanations de la forêt.

Lorsque, par la fenêtre ouverte, Aimée voyait les hêtres bourgeonner, ou que le matin, en s’éveillant, elle entendait le sifflet ■des merles à la lisière du bois, elle s’impatientait de son existence renfermée, il lui montait à la tête de violents désirs de courses en pleine forêt, de vagabondage à l’air libre.

Un soir, un facteur rapporta de sa tournée un bouquet de muguets à peine épanouis, et l’offrit à la jeune fille. Cette pénétrante odeur des plantes forestières fit monter des larmes aux yeux d’Aimée. Elle plongea sa figure dans les blanches grappes humides et en respira longuement le parfum.

Quand elle releva la tête, ses yeux brillaient et ses narines dilatées avaient une telle expression de joie voluptueuse que Mlle Mélanie en fut scandalisée. Elle reprocha aigrement à sa nièce « cette coupable délectation des sens », et lança les muguets par la fenêtre.

Aimée sortit en faisant claquer la porte, tandis que Mlle Mélanie, croisant les bras et enfonçant ses mains dans ses larges manches taillées à la religieuse, murmurait :

— C’est une vraie Finoël !

En effet, on eût dit que le sang des Finoël bouillonnait plus fort que jamais dans les veines de la jeune fille. Cette influence de

la race se traduisait de mille façons scandalisantes : — désirs fantasques, brusques explosions de larmes, colères soudaines, révoltes terribles.

Aimée trouvait de malicieux raffinements pour exaspérer la jalousie de Victoire. La grosse fille en maigrissait et devenait enragée. On ne sait pas quelles rancunes vénéneuses peuvent fermenter dans une nature féminine étroite, sensuelle et bornée, qui a passé sa jeunesse à étouffer de désirs et qui, arrivée en sa pleine maturité, voit sa dernière espérance matrimoniale coupée sur pied par le caprice d’une fillette de seize ans... Victoire nourrissait maintenant contre Aimée une haine de vieille fille et de dévote. Elle la haïssait à cause de sa jeunesse, à cause de sa taille svelte, de ses yeux lumineux et surtout de ses abondants cheveux noirs, frisant naturellement tandis que les pauvres boucles rares de la quadragénaire restaient rebelles à la longue compression des papillotes.

Ces beaux cheveux moutonnants étaient, de la part des deux vieilles filles, l’occasion de continuelles réprimandes acrimonieuses. Elles avaient obtenu à grand’peine qu’ Aimée les nouât en un lourd chignon au lieu de les laisser flotter sur ses épaules. Elles auraient voulu la forcer à les enfouir sous un bonnet de linge ; mais plus les deux tantes multipliaient les sermons, plus la nièce s’obstinait à montrer ses cheveux, dont elle était très fière.

Un soir qu’elle s’apprêtait à se rendre au salon, où le juge et le curé étaient déjà installés autour de la table à jeu, elle s’approcha du petit miroir pendu en face de son lit, défit son peigne et regarda ses cheveux se répandre sur ses épaules. Des idées de révolte lui montaient à la tête. Elle noua quelques-unes des boucles avec un bout de ruban, laissa les autres ondoyer autour de son cou et pendre jusqu’au milieu du dos, et ainsi coiffée, elle apparut brusquement dans le cercle des joueurs.

11 y eut un mouvement de surprise sur tous les visages. Les tantes étaient effarées le curé fronça les sourcils, sa sœur ne pi. retenir un « oh! » désapprobatif ; le juge seul parut enchanté.

Le Sang des Finoël

— Tu t’es bien fait attendre ! grommela 'Victoire d’une voix étranglée.

— J’avais la migraine, répliqua Aimée, mais je vais mieux ; seulement, comme mon peigne me faisait mal, je l'ai enlevé.

Les coins de sa bouche se retroussaient ironiquement, et, derrière les franges des cils, ses yeux verts coulaient vers les vieilles filles d’obliques regards de bravade.

MUe Mélanie se tenait à quatre pour ne pas éclater. Aimée s’assit tranquillement à sa place accoutumée, près de M. Simonin. Le pauvre juge, qui sentait de temps à autre le collet de sa redingote effleuré par les boucles indisciplinées de sa voisine, ressemblait à un saint Laurent sur le gril. La pénétrante odeur de ces jeunes cheveux le grisait. A un certain moment, il n’v put tenir, et frôlant de ses doigts timides les soyeuses crêpelures d’Aimée :

— Mazette ! murmura-t-il, que vous avez de beaux cheveux, mademoiselle Aimée !

Il y eut d’abord un silence profond ; les vieilles filles et le curé se regardaient stupéfaits.

— Aimée! s’écria enfin Victoire en foudroyant du regard l’audacieux chasseur, viens te mettre auprès de Mélanie!

En même temps, la grosse fille se levait, poussait vivement sa nièce du côté de sa sœur aînée, et s’intercalait violemment entre les deux coupables.

Cette démonstration imprudente du juge jeta un froid sur tout le reste de la soirée. M. Simonin se hâta de s’esquiver après la partie; le curé et sa sœur le suivirent de près. g

Quand les deux tantes furent seules avec leur nièce :

— Mademoiselle, commença Mélanie de son ton le plus rêche, pourquoi vous êtes-vous présentée dans cette tenue inconvenante?

|b-. Quelle tenue? demanda ingénument la malicieuse fille en s’examinant d’un air étonné.

— Ne fais donc pas l’innocente ! murmura Victoire.

— Vous me comprenez fort bien, reprit Mélanie, je parle de cette indécente crinière que vous laissez pendre sur votre dos malgré ma défense... C’est offenser Dieu, ma fille, que de se livrer à ces damnables coquetteries.

— Puisque Dieu m’a donné mes cheveux, pourquoi l’offenserais- je en les mon trant ?

— Quelle immodestie! s’exclama Victoire outrée ; étonnez-vous après cela que les hommes se permettent des privautés, quand on les y pousse par de semblables provoca' tions.

— Chut ! Victoire, interrompit la sceu aînée, le mal est assez grand sans l’aug menter par des commentaires... Retirezvous, mademoiselle, et demain avez la bonté de mettre un bonnet quand vous viendrez au bureau ; sans quoi je me verrai dans f’obligation de vous faire couper les cheveux..

— Couper mes cheveux? Essayez !

s’écria Aimée, dont le tempérament violent se souleva à cette seule menace.

Elle tourna le dos à ses tantes et marcha vers la porte; mais quand elle l’eut ouverte, avant de disparaître, elle se retourna vers les deux vieilles filles, et. d’une voix vibrante, elle leur cria de nouveau :

— Essavez!

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