‹ La maison des deux barbeuxChapitre 9 sur 13 · SÈCHE, AUSTÈRE · texte numérisé non relu

SÈCHE, AUSTÈRE

huit années vers ces parentes de province, s’essayait à ressaisir les impressions confuses que lui avaient laissées certaines conversations de sa mère. Mlle Coralie, dans les rares heures reposées de sa vie de théâtre, aimait à parler de son village enfoui au fond des grandes forêts de la Haute-Marne. Elle n’avait gardé de ses sœurs qu’un souvenir maussade, mais elle s’appesantissait davantage sur les plaisirs de son enfance villageoise : les courses vagabondes dans les prés

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ou à travers bois. De ces bribes de conversation, il était resté à Aimée un goût mystérieux pour la nature forestière. Quand elle se promenait avec M. de Rouvre dans les mélancoliques avenues des bois de Marly, il lui semblaitqu’elle retrouvait des sensations déjà éprouvées ; la rumeur lointaine des cognées, le bruit mat des châtaignes tombant sur la mousse, la réjouissaient comme des sons familiers déjà entendus dans une vie antérieure.

Elle restait accoudée au guéridon, songeant au mort qui avait été son seul ami, repensant à sa mère qu’elle allait voir parfois se costumer en reine dans sa loge. Elle mêlait ses regrets à ses souvenirs du temps jadis, à ses appréhensions du lendemain. Ses larmes s’étaient peu à peu séchées et ses yeux erraient vaguement dans la direction de la fenêtre ouverte.

Le soir tombait, les bruits s’apaisaient, sauf un clapotement d’eau causé par le piétinement des chevaux dans l’abreuvoir. Des fumées bleues planaient au-dessus des toits ; çà et là une lumière étoilait une vitre et scintillait entre les arbres. Aimée songeait aux maisons de vignerons où les enfants, en rentrant, retrouvaient une famille et un chez eux... Peu à peu il fit tout à fait nuit, les étoiles se reflétèrent dans l’eau de l’abreuvoir, — et une femme de chambre se décida enfin à venir voir si « Mademoiselle voulait descendre pour dîner. . . »

Huit jours après, les héritiers arrivèrent. La mort du parent qu’ils avaient à peine connu leur laissait peu de regrets. Le cousin était un propriétaire poitevin, ombrageux et têtu comme les mules de son pays ; la cousine, femme d’un conseiller à la cour de Poitiers, était sèche, austère et positive. Me Dumesnil était allé les recevoir à la descente de l’omnibus.

— Mon cousin, lui demanda la conseillère, n’avait-il pas une enfant naturelle?

— Oui, madame, elle est ici. M. de Rouvre l’aimait beaucoup, bien qu’il ne t’eût pas reconnue, et il songeait à l’adopter quand la mort l’a surpris.

— Dieu lui a évité de mettre un nouveau scandale dans sa vie, soupira la bonne dame ; n’a-t-il fait aucune disposition en faveur de cette demoiselle?

— Aucune, bien qu’il en eût l’intention ; mais peut-être, madame, trouverez-vous convenable, ainsi que monsieur votre cousin, d’exécuter cette volonté tacite, dans une certaine mesure...

— Non, assurément, répliqua la dame, la mère a déjà assez troublé nos relations de famille sans que nous ayons à nous inquiéter de la fille... Je suppose qu’elle ne compte pas rester ici?

— Rassurez-vous, madame, dit froidement le notaire, elle rejoindra sous peu des parentes qui se trouveront heureuses de lui offrir l’hospitalité.

— C’est parfait... Annoncez-lui que nous consentons à ce qu’elle emporte les objets à son usage personnel, et veuillez vous charger de ses frais de voyage. Nous vous les rembourserons sur la succession. . . N’est -ce pas, mon cousin?

Le Poitevin fit une grimace affirmative.

— Mais, continua la conseillère, faites comprendre à cette personne qu’elle doit quitter la maison le plus tôt possible ; nous ne pouvons pas décemment loger sous le même toit que la fille d’une créature...

Le petit notaire s’éloigna fort choqué de cette rigidité provinciale. Il monta chez Aimée et la prévint de l’arrivée des héritiers.

— Vos tantes, ajouta-t-il, habitent toujours Auberive, où l’une d’elles est receveuse des postes. Je leur ai écrit et elles m’ont répondu qu’elles étaient prêtes à vous faire accueil. Voici la lettre. Vous partirez dans quelques jours, prenez votre temps, mademoiselle Aimée ; mais comme il vous serait désagréable de vous rencontrer avec les personnes qui sont en bas, ma femme sera heureuse de vous recevoir chez elle dès aujourd’hui... Ne vous inquiétez de rien et reposez-vous sur moi.

Les sanglots étouffaient Aimée. Elle prit machinalement la lettre que lui tendait le notaire et la froissa dans ses doigts sans la lire. Elle avait saisi la main de Me Dumesnil et la pressait vivement sans parler, tandis que que le petit notaire était tout étonné de sentir ses yeux devenir moites et sa gorge se serrer sous le nœud correct de sa cravate blanche.

ÜN quart d heure après la charrette était attelée de trois soudes percherons.

Il faisait nuit noire, et le train de neuf heures emportait Aimée dans la direction de Langres. Elle avait quitté Marly dans la journée, en compagnie de Me Dumesnil, qui l’avait installée dans un compartiment de premières, et lui avait souhaité bon voyage, en l’embrassant gravement.

Y Maintenant, elle roulait vers l’inconnu. Tout d’abord, le cœur serré par l’angoisse du départ, elle avait appuyé sa figure contre le capiton du wagon, ne voulant plus rien voir, pleurant tout bas et essayant de ne pas penser. Elle était seule dans le compartiment que la lampe éclairait d’une vague lueur vacillante. Au dehors, tout était ténébreux. Le train filait dans la nuit avec une trépidation haletante et saccadée. A des intervalles réguliers, il ralentissait sa marche, les freins se serraient avec un long gémissement, des lumières couraient sur la voie, on criait le nom de la station, un battement précipité de sonnerie électrique tintait sous la marquise du quai, puis, avec un coup de sifflet prolongé, le train se renfonçait dans la nuit opaque.

A la fin, Aimée, bercée par le roulis du wagon, s’était endormie d’un sommeil pé¬

nible, coupé de soubresauts fiévreux. Quand elle s’éveilla, le jour commençant jetait une blancheur grise dans le vide du compartiment. Elle tira sa montre : six heures; on devait approcher. Elle essuya du bout des doigts la glace ternie et regarda au dehors.

Le train fuyait le long d’une rivière jaunâtre, parmi des prés bordés de collines boisées. De temps en temps, un village aux toits recouverts de pierres plates s’envolait comme emporté dans un tourbillon. Il y eut un long sifflement, puis un ralentissement.

— Langres ! cria le conducteur du train en courant tout emmitouflé le long des voitures. >

C’était là qu’il fallait descendre. Tandis qu’elle attendait ses bagages, elle regardait curieusement la ville haute perchée sur une colline aride, profilant sur un ciel gris ses remparts bordés d’arbres, ses couvents et son hôpital. Il faisait froid. Elle se glissa toute grelottante dans l’omnibus, qui se mit à gravir lourdement l’âpre montée. Alors elle prit dans sa poche la lettre adressée au notaire par l’aînée de ses tantes, Mlle Mélanie Chenut, et se mit à la relire anxieusement .

« Monsieur le notaire, écrivait la vieille fille, nous avons reçu, non sans surprise, votre honorée du 18. Quoique nos relations

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avec feu notre malheureuse sœur aient cessé bien avant sa mort, nous nous ferions conscience de laisser sa fille dans l’abandon. Nous avons, envers Dieu et envers nousmêmes, le devoir de sauver cette âme en péril, et de la tirer de la voie de perdition. Notre modeste position ne nous permet guère de gros sacrifices, mais la religion nous ordonne de nous charger de notre nièce, afin de l’élever en chrétienne. Envoyeznous-la donc, nous l’attendons. Si elle part de Paris par le train r U nuit, elle arrivera à Langres pour prendre le courrier d’Auberive. Recommandez-lui de se faire conduire au Soleilci’ Or, où elle trouvera la voiture qui porte les dépêches.

Recevez, monsieur le notaire, les salutations de votre servante. »

Il n’y avait pas un mot de tendresse dans cette lettre, et elle ne présageait pas un accueil bien chaleureux ; mais Aimée, violemment secouée depuis douze jours, subissait cette réaction engourdissante qui suit toute tension douloureuse des nerfs, et elle acceptait le présent avec une indifférente résignation. D’ailleurs, sa situation ne lui permettait guère de se montrer difficile et, comme le lui avait insinué le notaire, elle n’avait pas à choisir.

Elle indiqua l’adresse du Soleil-d’Or au conducteur. L’omnibus, après une longue course cahotante sur l’affreux pavé de Langres, s’arrêta au milieu d’une rue. La malle

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