‹ La maison des deux barbeuxChapitre 11 sur 13 · VJ · texte numérisé non relu

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Partons, dit-elle, elle est capable de tout.

Les deux sœurs se regardèrent en hochant la tête.

— Quel caractère infernal ! soupira M110 Mélanie.

— Et quelle dépravation précoce ' ajouta charitablement Victoire, en baissant pudiquement les yeux.

La receveuse des postes mordit ses lèvres minces :

— Nous avons été trop faibles, repritelle, et la faiblesse est un encouragement au péché... Il faudrait que cette fille fût menée par une main de fer ; il faudrait flageller son orgueil et mortifier sa beauté dont elle est si vaine.

— Eh ! Seigneur, il n’y a pas tant de quoi, fit dédaigneusement Victoire, je ne

vois rien de beau dans ses yeux renfoncés et sa grande bouche...

— Là n’est pas la question, riposta sèchement M1Ie Mélanie; elle se croit belle et d’autres le croient également, voilà où est le mal... Il faut qu’elle ait en elle quelque chose de la perversité tentatrice du Malm pour que le juge, un homme si réservé ! se soit oublié jusqu’à lui caresser les cheveux.

— Ses cheveux ! s’écria Victoire, que les réflexions de sa sœur rendaient encore plus enragée, je voudrais que le bon Dieu les lui fît tomber tous en une nuit !

— Ce serait un châtiment désirable, dans l’intérêt de son salut.

Les deux sœurs échangèrent silencieusement une œillade signi ficative. La même idée féroce — une idée capable de germer seulement dans le cerveau de vieilles filles vindicatives et jalouses — venait de leur traverser l’esprit.

— Si on les lui coupait, insinua Victoire à voix basse.

Mélanie poussa un soupir.

— Elle ne se laisserait pas faire et nous aurions quelque esclandre.

— La nuit... souffla du bout des lèvres la sœur cadette, se retournant après chaque mot, comme si elle eût craint de voir Aimée apparaître à la porte. Elle couche tête nue et elle dort comme un plomb... Avec les grands ciseaux du bureau... cric! — elle ébaucha le geste, — en deux coups ce serait fait. i

Mélanie restait muette et méditait, les yeux fixes, les lèvres rentrées :

— Assurément, dit-elle, ce serak sauver l’âme en châtiant le corps... Mais il faudrait s’y prendre adroitement, et, pour ma

ço

Le Sang des Finoèl

part, je n’ai plus la main assez légère... D’ailleurs, il me vient des scrupules que je voudrais auparavant soumettre à M. le curé...

— Je prends tout sur moi! interrompit impétueusement Victoire.

M110 Mélanie baissa les yeux, leva les mains à la hauteur de sa tête, puis les laissa retomber avec un geste de résignation que Victoire interpréta immédiatement comme •une autorisation tacite. Elle s’élança dans le bureau et en revint armée des ciseaux à couper la ficelle des paquets. Mlle Chenut aînée, tout en allumant son bougeoir, se sentit tourmentée d’un dernier scrupule.

— Victoire, dit-elle de sa voix sévère, réfléchis encore... Si dans cette affaire, au lieu d’être poussée par un zèle purement ■chrétien, tu n’obéissais qu’à un mouvement ■charnel de jalousie, tu devrais t’abstenir.

— De jalousie ! répliqua Victoire furieuse, et de quoi serais-je jalouse, sainte Vierge?

— Enfin, je te laisse la chose sur la conscience ! fit Mélanie, en gagnant prudemment sa chambre à coucher.

Restée seule, Victoire s’assit et attendit que la maison fût redevenue complètement silencieuse. Elle avait posé les ciseaux sur la table, et, pour se tenir en haleine, elle se représentait le geste du juge passant sa main sur les cheveux crêpelés d’Aimée. Au bout d’une demi-heure, tout était coi. Dans le salon envahi par l’obscurité, on n’entendait plus que la respiration un peu courte de la grosse fille, et, tout au loin, par-delà les vitres closes, la vibrante musique des rossignols dans les jardins de l’Abbatiale.

Victoire défit ses chaussures pour plus de précaution. Puis dissimulant les ciseaux dans sa poche, tenant d’une main le chandelier, et de l’autre abritant la lumière contre les courants d’air, elle se glissa doucement à travers la cuisine jusqu’à la chambre d’Aimée.

Une fois qu’elle eut entre-baillé la porte, ■elle posa la lumière sur une table et regarda.

Les vêtements jetés sur une chaise, en un tas, formaient une masse sombre au pied du lit. Aimée, dans le plein de son premier sommeil, dormait profondément, le visage

tourné vers le mur. Ses cheveux épars se détachaient sur la blancheur des draps. On entrevoyait parmi les boucles noires un bout d’oreille mignonne, et plus vaguement la ligne gracieuse d’un profil perdu dans la pénombre.

Victoire s’approcha palpitante, ouvrit ses ciseaux, et, soulevant lestement une masse de cheveux bouclés, les coupa net au ras de la nuque. Un second coup en trancha une nouvelle poignée ; mais le grincement des branches d’acier avait déjà troublé le sommeil de la jeune fille ; au moment où l’impitoyable tondeuse levait la main pour dégager une dernière touffe de cheveux, Aimée s’éveilla en sursaut, et ses yeux encore alourdis distinguèrent sa tante qui reculait décontenancée.

En même temps, les ciseaux, que Victoire avait laissés sur le drap, glissèrent bruyamment sur le carreau. Aimée, portant précipitamment ses mains à sa tête, s’aperçut de la barbare opération qu’on venait de pratiquer. Elle bondit hors du lit en poussant un tel cri de colère et de douleur, que Mlle Mélanie, qui ne dormait pas, accourut, tout épeurée, en toilette de nuit.

Les cheveux coupés jonchaient les pieds d’Aimée. Ses yeux verts, indignés, ne quittaient pas les deux dévotes effarées et presque fascinées par ce regard étincelant. Elle avait levé ses bras nus et ses mains serraient sa tête, comme pour défendre le reste de sa chevelure mutilée. La colère lui coupait la parole. Victoire s’était prudemment reculée jusqu’auprès de sa sœur. Ses rondes prunelles lorgnaient, avec une jalouse curiosité, ce délicat et blanc corps de jeune fille, dont la chemise déboutonnée révélait des beautés et des grâces que l’infortunée quadragénaire n’avait jamais connues, même en imagination. Et ces blancheurs laiteuses, ces ronds et purs contours lui faisant mieux sentir encore son infériorité de fille mûre et fanée, redoublaient son dépit et ses rancunes.

— C’est lâche, ce que vous avez fait ! murmura enfin Aimée d’une voix sourde; c’est méchant et c’est criminel !

— Ma nièce, essaya de protester la revêche Mélanie; ma nièce, calmez -vous !

Le Sang des Finoel

— Tenez, allez-vous-en ! reprit la jeune fille exaspérée, allez-vous-en, ou j’en fais autant à vos laides papillotes !

Elle avait ramassé les ciseaux et elle marchait résolument vers Victoire. La grosse fille, qui ne se sentait pas à son aise, lâcha pied la première, et entraînant Mélanie :

— Partons ! fit-elle, elle est capable de tout !

Aimée repoussa vivement la porte sur ses tantes et la verrouilla à l’intérieur.

Une fois seule, elle prit la chandelle oubliée par Victoire et se regarda dans sa petite glace. Tout un côté de sa chevelure avait été mutilé. Elle saisit les ciseaux et coupa les boucles qui restaient. Quand elle eut rageusement consommé le sacrifice de sa chevelure et qu’elle se vit coiffée comme un garçon, alors seulement son désespoir éclata. Elle se jeta sur son lit, les yeux en pleurs, le corps agité par des convulsions de colère, et elle enfouit sa tête dans les draps, qu’elle mordait pour qu’on n’entendît pas ses sanglots.

Il y avait de tout dans la douleur qui secouait violemment le système nerveux de cette enfant de seize ans : regrets cuisants de la perte de ses beaux cheveux dont elle s’enorgueillissait, amer ressentiment de l’humiliation infligée par Victoire, rébellion furieuse contre la tyrannie des deux vieilles filles.

Au beau milieu de ses sanglots et de son désespoir, elle se releva brusquement. Une détermination subite venait d’éclore dans son cerveau. Elle courut à ses vêtements et s’habilla avec une hâte fébrile. Elle passait vivement ses jupes, et, les lèvres serrées, les narines dilatées, les sourcils froncés, elle tirait le lacet de son corset avec de petits mouvements secs et précipités. Quand elle eut boutonné sa robe, elle prit dans sa malle de fortes bottines de cuir jaune, sa toque et le plaid qui lui avait servi pendant son voyage. Puis, coiffée et chaussée, avant noué le tartan en écharpe autour de sa taille, elle prêta un moment l’oreille...

Ses tantes n’étaient pas encore couchées. 311e les entendait marcher et chuchoter au premier étage. Elles n’avaient pas la conscience bien tranquille et craignaient sans

doute un esclandre. Au bout de quelques minutes, l’escalier cria sous le pas pesant de Victoire. Aimée souffla la chandelle et se tint immobile dans l’angle de la porte. Bientôt elle distingua de l’autre côté de la cloison la respiration courte de la grosse fille. Victoire avait appliqué son œil à là serrure et elle épiait sa nièce. Le silence et l’obscurité de la chambre la rassurèrent probablement, car elle murmura à voix basse : — Elle a éteint sa lumière et elle dort... Nous pouvons nous coucher.

L’escalier cria de nouveau, les portes du premier se refermèrent et tout redevint tranquille. Aimée cependant ne bougeait pas de son encoignure, attendant prudemment que le sommeil la débarrassât de la surveillance des deux vieilles filles. Ce ne fut que longtemps après, qu’elle se hasarda à ouvrir doucement sa fenêtre ; puis, accoudée au chambranle de pierre, elle reprit son attitude immobile et méditative.

A deux pieds de la fenêtre, le jardin s’étendait en pente douce jusqu’au bord de l’Aubette. Il faisait clair de lune, et, de sa place, Aimée distinguait l’eau courante du ruisseau sur lequel une planche étroite servait de passerelle pour gagner les prés. Au delà de ia prairie, dont les graminées en fleur scintillaient comme des épis de diamants dans la clarté lunaire, le terrain se relevait et on apercevait — blanchâtre au milieu des champs plus sombres — le chemin qui montait en zigzag vers les bois d’Amorey.

C’était par là qu’Aimée voulait s’enfuir ; mais au moment de mettre son projet à exécution, elle en entrevoyait toutes les difficultés, et elle se demandait où elle irait une fois qu’elle aurait quitté la maison de ses tantes.

Elle ignorait la direction des sentiers de la forêt, et d’ailleurs, l’eût-elle connue, l’embarras eût été le même, puisque, pour elle, aucun chemin ne menait vers un logis hospitalier. Et pourtant elle était lasse de la vie qu’elle menait et elle était décidée à secouer le joug. Le sang des Finoël bourdonnait dans ses artères, battait dans ses tempes, affluait à son cerveau, y faisant pousser de sauvages désirs de vie aventu-

Le Sang des Finoël

reuse en plein bois. Elle songeait à son aïeule, la fille du charbonnier, qui avait vécu dans cette maison et qui y était morte d’ennui, et, par une association d’idées toute naturelle, elle pensa de nouveau à ce vieux Denis Finoël, son grand-oncle, qui vivait encore, disait-on, dans un coin de la forêt d’Amorey.

C’était cette forêt dont elle vovait làbas, au clair de lune, les lisières mystérieuses précédées d’une blanche colonnade de trembles au feuillage luisant. Pourquoi n’irait-elle pas à 1a. découverte de ce Denis Finoël? Pourquoi ne demanderait-elle pas un asile à ce grand-oncle vers lequel l’attirait la secrète affinité du sang et de la race?

La nuit était lumineuse et fraîche, — une splendide nuit de mai. — Les rayons de lune dansaient sur l’eau de la petite rivière ; ils faisaient courir un frisson argenté sur les feuilles des hêtres ; ils coloraient d’une phosphorescence bleuâtre les fines buées qui rampaient dans le fond du Val- Clavin. La brise apportait de pénétrantes senteurs végétales, confuses respirations des

fleurs des bois et des prés. De tous côtés, les rossignols chantaient. C’était comme une invitation à la libre vie élémentaire de la nature sauvage.

A force de fixer ses yeux rêveurs sur les cimes boisées, Aimée croyait voir les feuillées s’incliner mollement vers elle. Les nappes de clarté ruisselant sur les feuilles, sur les seigles verts, sur les hautes herbes des prés, semblaient allonger jusqu’à la fenêtre une route aérienne, un vaporeux escalier féerique.

Les vagues harmonies de 1a. nuit finissaient par bourdonner à ses oreilles comme une musique caressante, déjà entendue jadis. L’hallucination devenait si forte qu’elle croyait distinguer dans ces bruits lointains la voix de la grande forêt mystérieuse qui lui murmurait : — Viens sous mes arbres, c’est là qu’est ton pays, c’est là que tu retrouveras des amis.

Brusquement elle enjamba la fenêtre, sauta dans le jardin et, sans se retourner, sans hésiter, tout d'un élan, elle s’enfuit vers les bois.

Ce fut d'abord une vague lueur...

Notre corps ne nous appartient pas aussi complètement que nous semblons le croire. La maison est nôtre assurément, mais nous n’en sommes pas les seuls occupants. Les esprits de nos ancêtres y reviennent à de certaines heures. Parfois, dans un de nos gestes, dans un éclair de notrephysionomieserévèlelaprésence de ces mystérieux revenants. — « Souvent, dit Emerson, notre père ou notre mère ou quelque aïeul plus lointain apparaît tout à coup à la fenêtre de nos veux. » Nos instincts, nos prédilections, nos manies ne sont que les ma nifestations de la présence d’une grand’mère ou d’un grand-père inconnu. Quelquefois ces influences familiales sont en conflit, et nous subissons alternativement l’impulsion de forces contraires et tumultueuses. C’est seulement quand une hygiène morale et physique a établi un harmonieux accord entre les différents hôtes du logis, que nous pouvons nous dire maîtres de nous-mêmes.

En s’enfuyant au milieu de la nuit dans la forêt, Aimée avait inconsciemment obéi à cette humeur vagabonde reçue comme un héritage de sa grand’mère maternelle.

C’était le sang violent des Finoël qui lui avait fait surmonter les terreurs naturelles à son âge et à son sexe et qui lui avait fait oublier tout ce qu’une pareille aventure présentait de hasards et de dangers.

Quand elle eut gagné la lisière des bois d’Amorey, elle s’arrêta pour reprendre haleine. L’horloge de l’église sonna minuit. Le sang de la jeune fille battait si fort qu’elle entendait le bourdonnement de ses artères

entre chaque vibration de la cloche. Un rossignol se mit à chanter, et cette musique printanière lui redonna du courage. Elle s’enfonça hardiment dans le chemin sur lequel, à travers les branches entrecroisées, le clair de lune répandait un semis de taches lumineuses.

Mais quand elle eut marché pendant un quart d’heure, la colère passionnée qui lui avait servi d’excitant se refroidit peu à peu. La réflexion vint, amenant avec elle toutes les émotions que peut éprouver une fille de seize ans errant pour la première fois, la nuit, dans une grande forêt pleine de ténèbres et de bruits inquiétants.

L’esprit audacieux et entreprenant de Svlvine Finoël s’était évanoui; Aimée était dominée maintenant par certaines prédispositions nerveuses et enfantines; l’âme craintive et superstitieuse de sa mère l’actrice s’était réveillé en elle.

Le froissement des branches frôlées au passage, l’envolée d’un oisillon réveillé en sursaut, les caprices du sentier, qui tantôt blanchissait et tantôt semblait s’enfoncer dans de vagues trous noirs, toutes ces choses la faisaient tressaillir et lui rappelaient les contes effrayants que ses bonnes lui débitaient le soir, les histoires de loups-garous et de brigands qui lui avaient donné jadis de si belles peurs dans son petit lit. Pour comble de malechance, la lune, qui était très bas à l’horizon, s’y enfonça peu à peu. La clarté bleue et diamantée qui ruisselait à travers les feuilles s’éteignit tout à coup comme une lampe dont on baisse la mèche, et la jeune fille se trouva plongée dans les ténèbres.

Bientôt le sol que foulaient ses pieds changea de nature, elle s’aperçut qu’elle avait perdu le chemin et qu’elle s’était fourvoyée en pleine futaie. Elle voulut revenir sur ses pas et ne fit que s’égarer davantage. Incertaine et peureuse, elle se mit à marcher droit devant elle, ayant hâte de sortir de cette nuit peuplée de fantômes.

Au bout d’une demi-heure, elle atteignit une lisière et vit une large clairière, au fond de laquelle un limpide bruit de source et une nappe flottante de buées blanches indiquaient la place d’un cours d’eau.

Dans cette combe profonde, bordée de tous côtés par les bois, le brouillard masquait les accidents de terrain. Aimée n’osait plus avancer. Ses yeux craintifs regardaient

Le Sang des Finoël

avec inquiétude les tiges onduleuses des grands joncs qui émergeaient de la brume >t que le vent inclinait doucement. Tout à t:up, un phénomène étrange lui fit courir >a chair de poule par tout le corps...

Ce fut d’abord une vague lueur accompagnée d’un murmure débranchés froissées et de grandes herbes foulées ; puis, à vingt pas d’elle, dans la blancheur laiteuse du brouillard, une lumière de plus en plus brillante se mit à danser avec de capricieux soubresauts. En même temps, une voix semblable à celle de la chouette commença de piauler sur des tons tantôt aigus et tantôt mélancoliques, et, autour du halo dont la vapeur enveloppait ce feu dansant, une nuée d’oiseaux tourbillonna d’une façon fantastique.

Aimée n’avait plus une goutte de sang dans les veines. Elle songeait au feu follet, à la grand’ chasse, à tous les contes de fées et de magiciens dont son enfance avait été bercée, et elle se croyait tombée en pleine sorcellerie. La singulière flamme se rapprochait, continuant sa danse affolée, et toujours plus nombreux les oiseaux tournaient à l’entour avec un bruit d’ailes palpitantes. La jeune fille perdit la tête et se précipita en avant, afin d’éviter d’être enveloppée dans ce tourbillon ensorcelé. Mais à peine avait-elle fait quelques pas que le sol se déroba, une sensation d’eau fraîche lui monta aux jambes ; elle poussa un cri d’effroi, ferma les yeux et s’évanouit au moment où deux mains robustes la soulevaient sous les bras et la déposaient un peu plus haut sur des touffes de bruyères.

— Hé ! Manchin, dit à demi-voix celui qui venait d’empêcher Aimée de glisser dans le ruisseau, en voilà une affaire!... C’est une gâchette (une fille) que je viens de repêcher. Apporte ta lanterne... Et une belle gâchette, ma fi !...

Le petit garçon qui répondait au nom de Manchin, accourut avec sa lanterne et la tint au-dessus de la tête renversée de la jeune fille. La lumière blafarde tombait d’aplomb sur le pâle visage aux longs sourcils noirs et sur le haut de la poitrine enveloppée du plaid à grands carreaux.

— Nom d’un petit loup. liais c’est la demoiselle que j’ai conduite l’hiver dernier chez les dames de la poste ! s’écria le Grand-

Justin en regardant Aimée avec plus d’attention... Notre / rouée lui a fait peur et elle est tombée en faiblesse.

Il redescendit vers le ruisseau et en revint avec une poignée de menthes qu’il avait trempées dansl’eau ;ilen frottales tempes, lefront et lesnarines delà jeune fille, qui ouvrit un moment les yeux pour les refermer en frissonnant.

— N’ayez point de crainte, mademoiselle, dit le charbonnier, vous êtes avec des amis ;ne vous souvenez-vous plus du Grand- Justin, qui vous a ramenée de Langres? C’est moi.

Aimée reprenait peu à peu connaissance ; ses lèvres ébauchèrent un faible sourire, au nom de Justin, puis elle se souleva de son lit de bruyères et balbutia :

— Où suis- je donc?

— Dans le creux du Val-CIavin, répondit le jeune homme.

— Oh! que j’ai eu peur! murmurat-elle ; il me semblait que j’étais poursuivie par un feu follet.

— C’était mon falot ! reprit le Grand- Justin en riant.

Il lui expliqua qu’il chassait les petits oiseaux à la lanterne.

— C’est défendu, ajouta-t-il, n’en parlez pas, car les gardes nous feraient quelque mauvaise affaire.

En même temps, il lui montrait un filet plein d’oisillons qui étaient venus se heurter éblouis, contre les verres du falot et auxquels le Manchin avait lestement tordu le cou.

— Mais vous, mademoiselle, demandat-il, vous vous êtes donc égarée? Voulez-vous que je vous reconduise à Auberive?

— Non ! non ! s’écria-t-elle avec vivacité.

Le charbonnier la regardait d’un air étonné.

— Je me suis sauvée de chez mes tantes, reprit-elle un peu confuse ; je voulais aller à la recherche de quelqu’un qui demeure dans la forêt... Connaissez- vous Denis Finoël?

— Le vieux Finoël du Val-d’Amorey ?

Certainement, repartit Justin; est-ce chez lui que vous alliez ?

Aimée fit un signe affirmatif et s’informa de la distance.

— Vous ne pouvez pas vous mettre en route maintenant... Il faut d’abord vous sécher et vous reposer... Essayez de mar-

Le Sang

cher jusqu’à la vente, et demain matin je vous conduirai chez Finoël.

Il 1 aida à se lever, le Manchin ramassa les oiseaux, éteignit sa lanterne, et ils rentrèrent sous bois.

Un quart d’heure après, ils atteignirent une futaie en pente douce, où des lueurs rouges et une âcre odeur de fumée indiquaient le campement des charbonniers. Aimée était brisée de fatigue. Le Grand- Justin étendit à terre des sacs vides près d’un fourneau à demi consumé. Il fit asseoir la jeune fille sur ce lit improvisé, les pieds tournés vers le brasier, la tête appuyée à une botte de fougères sèches, et la couvrant de sa limousine :

— Là, dit-il, vous serez au chaud ; essayez de dormir un brin, je resterai près de vous, tout en soignant mes fourneaux, car c est mon tour de veiller, et nos gens sont déjà couchés dans la hutte.

Elle ne se fit pas prier. Pendant un moment ses yeux regardèrent vaguement les étoiles qui brillaient entre les branches, puis ses paupières s’alourdirent, et elle s’endormit.

Son sommeil fut traversé de rêves étranges. Autour de grands feux flamboyants, elle voyait rassemblés tous ses ancêtres, les Finoël. Us se succédaient lentement auprès des fourneaux ; la lueur rougeâtre éclairait leurs faces énergiques aux yeux renfoncés sous de noirs sourcils, et leurs têtes crépues. Elle-même était devenue une charbonnière. Assise près du feu, elle berçait dans son giron un petit enfant. Les ancêtres défilaient gravement devant elle, et se penchaient pour sourire au petit qui jouait avec des fleurs de coucou. Elle, pendant ce temps, continuait à endormir le marmot en lui chantant d’une voix lente un air rustique.

Le grand jour l’éveilla. Elle n’avait pas complètement rêvé; les fourneaux à forme conique étaient bien réellement là, espacés sous les hêtres. Quelques-uns jetaient de rouges lueurs et fumaient en grondant sourdement. Devant la hutte au toit de mottes de gazon, auprès d’un feu de souches audessus duquel pendait une marmite exhalant une savoureuse odeur de pommes de terre, une femme encore jeune, aux cheveux épars sur son casaquin, tenait dans son giron un marmot demi-nu et le faisait sauter en chan-

des Finoël 97

tant à pleine voix une chanson populaire.

Aimée, les yeux entr’ouverts, voyait toutes ces choses. Encore à moitié engourdie par le sommeil, elle ne se rendait plus compte du temps ni des événements passés. Le milieu où elle se trouvait remuait en elle de secrètes sympathies, de vagues impressions déjà reçues, comme celles que pourrait donner le souvenir confus d’une vie antérieure.

— Hé ! mademoiselle, avez-vous bien dormi ?

Elle releva la tête et vit au-dessus d’el'le le joyeux sourire et les yeux bleus de Justin.

— Vous devez avoir grand’faim, ajoutat-il ; il faut manger, car nous aurons tout à l’heure un bon bout de chemin à faire.

Il alla prendre dans la marmite des pommes de terre rissolées et fendillées, qu’il lui apporta et qu’elle dévora de bon appétit. Un verre d’eau de source compléta ce déjeuner. Attroupés autour du feu, les charbonniers la regardaient curieusement et souriaient.

Quand elle eut fini ce frugal repas et remerciéses hôtes, ellesemiten route avec Justin, et ils descendirent lentement 'à travers les tertres herbeux qui mamelonnent le bois des Fosses.

Elle se trouvait heureuse de marcher sous les arbres par cette claire matinée pleine de chants d’oiseaux. Elle humait avidement l’air forestier, regardant d’un œil charmé cette nature fleurie qu’elle n’avait pas revue depuis son départ de Marly, et elle ne songeait plus à ses tantes.

Le Grand- Justin, qui ouvrait la marche en se servant de son râteau à charbon comme d’une canne, se retournait de temps à autre pour murmurer unmot d’encouragement à travers un sourire. Quand ils eurent traversé la combe du Val-Clavin, ils prirent une longue tranchée bordée de hêtres aux troncs bla-ncs et élancés comme des fûts de colonnes, puis ils arrivèrent à une gorge boisée, au fond de laquelle des toits fumaient dans le soleil.

Un petit sentier s’enfonçait entre deux haies d’aubépine et s’arrêtait à un coin de pré, à l’angle duquel une maisonnette dressait sa toiture de lave, enguirlandée de lierre et de chèvrefeuille sauvage. Le Grand- Justin s’arrêta, et, montrant la façade grise, percée de deux étroites fenêtres :

— Voici, dit-il, lamaison du vieux Finoël.

Denis Finoël était dn grand vieillard.

La porte du logis était ouverte. Finoël avait allumé du feu, et, assis sur un escabeau devant l’âtre, il préparait sa soupe du matin, ayant à ses côtés un vieux chien de berger, au poil noir bourru.

Denis Finoël était un grand vieillard encore vert et droit malgré ses soixante-seize ans. Ses épaules maigres étaient à peine voûtées, et la façon dont il brisait contre son genou les billes de fagot pour alimenter le feu, montrait combien il restait de force dans ses membres osseux. Il portait toute sa barbe grise, et des masses crépues de cheveux blancs s’échappaient de dessous son bonnet de coton bleu.

La claire flamme de l’âtre jetait des lueurs roses sur le mobilier antique et propret de son ménage de célibataire. Dans un angle, la maie perchée sur ses quatre pieds de hêtre faisait pendant à un petit bahut de merisier, et entre les deux s’élevait le lit à baldaquin de cotonnade rouge et jaune. Près de la cheminée, le four laissait voir son ouverture fermée d’une plaque de tôle, et non loin de là une horloge dans sa boîte oblongue faisait entendre son tic-tac monotone. Derrière la porte d’entrée, des serpes,

une cognée et des genouillères de cuir étaient accrochées à des clous. Une lampe à bec, un gros Double-Liégeois à couverture bleue ornaient le manteau de la cheminée.

Du côté opposé à l’entrée, une porte à claire-voie s’ouvrait sur un jardinet dont on entrevoyait les verdures échevelées et d’où venaient par moment des gloussements de poules accompagnées d’un bourdonnement de mouches à miel. Un large rayon de soleil passait en même temps par cette ouverture et découpait sur le pavé de brique la silhouette des feuillages déchiquetés d’une treille.

Au moment où le Grand-Justin poussa la porte, le chien se mit à aboyer, et Denis Finoël, se retournant, montra sa longue figure éclairée par deux yeux enfoncés sous d’épais sourcils encore noirs. Il distinguait mal la jeune fille, que masquait entièrement son compagnon, mais il reconnut le charbonnier.

— Ah ! c’est toi, mon garçon, dit-il en se remettant à casser son fagot, te voilà de bon matin par chez nous. Est-ce que tu as affaire à la ferme?

Non, père Finoël ; j’ai accompagné une demoiselle d’Auberive qui désire vous parler.

En même temps il s’effaça et laissa voir Aimée, qui se tenait près de la porte, un peu confuse, et très émue à l’aspect de ce Finoël qu’elle avait tant désiré connaître.

— Une demoiselle d’Auberive ! s’écria le vieillard en se levant, je ne connais pourtant quasi plus personne là-bas... Paix, Noirau ! — Entrez, ma gâchette , qu’y a-t-il pour votre service?

Il avait soulevé légèrement son bonnet de coton à l’aspect de la jeune fille, et il l’examinait curieusement, en attendant qu’elle expliquât sa visite. Tout à coup les muscles de son visage tressaillirent, et ses yeux s’écarquillèrent.

— Ah çà! murmura-t-il, est-ce que j’ai la berlue ou est-ce que je rêve tout éveillé?... Venez donc un peu au jour! ajouta-t-il en prenant la main d’ Aimée, et en l’attirant vivement vers la porte du jardin.

Elle restait silencieuse et le regardait avec des yeux attendris, tandis que lui, la tenant toujours par la main, étudiait lentement son visage : la ligne des sourcils noirs,

Le Sang des Finoël

!es yeux demi-voilés, les lèvres rouges, le petit signe au coin de la joue. Aimée de son côté voyait dans cette face vieillie, penchée sur elle, comme un vague reflet des traits de sa mère et de sa propre physionomie. Denis Finoël avait, lui aussi, au milieu de la joue, le même signe brun ; seulement cette marque disparaissait sous une touffe de poils gris. Pendant que le vieillard la dévisageait minutieusement, elle sentait son cœur battre et ses yeux se mouiller.

A la fin, il s’écria :

— Dieu me pardonne ! c’est comme si je voyais ma sœur Sylvine!... Ou ma tête déménage ou vous êtes une Finoël !...

— Je suis la petite-fille de Sylvine Finoël, balbutia Aimée; ma mère s’appelait Coralie Chenut.

En même temps, l’émotion qui l’étouffait éclata et elle se mit à fondre en larmes.

— Ah ! dit le vieillard en lui prenant les deux mains, je savais bien que mes yeux ne pouvaient pas me tromper!... Allons, ma gâchette, viens que je t’embrasse.

Il la serra dans ses grands bras maigres et lui baisa les joues. Il paraissait fortement remué à l’aspect de cette jeune fille qui était de son sang et qui lui rappelait si exactement sa sœur Sylvine. Noirau, le chien au poil bourru, semblait partager l’émotion de son maître. Il ne grognait plus ; assis sur son train de derrière, il remuait sa queue ébouriffée et dardait ses petits yeux noirs luisants vers la nouvelle venue.

Le Grand- J ustin, debout contre la porte d’entrée, contemplait cette scène d’un air à la fois enchanté et embarrassé.

Denis Finoël, relevant la tête, se retourna vers le charbonnier :

— Merci de me l’avoir amenée, mon garçon, lui cria-t-il; maintenant tu peux regagner ta vente; nous avons à causer, ma petite-nièce et moi ; donne le bonjour de ma part aux gens du bois des Fosses.

Aimée vint à son tour le remercier et lui serrer la main.

— Voilà, dit-elle, la seconde fois que vous me rendez service, monsieur Justm, et je vous en suis reconnaissante du fond du cœur.

Il ne savait que répondre, tellement il

était intimidé par cette jolie fille encore tout en larmes. Il balbutia quelques mots, s’embrouilla dans sa phrase, souleva son feutre roussi et s’en alla lentement.

Quand il eut disparu, Denis Fînoël ferma la porte, puis, faisant asseoir Aimée sur l’escabeau, près du feu :

— Ça, causons, ma mignonne, reprit-il gaiement ; ainsi, tu es la fille de Coralie Chenut ; c’était la meilleure des trois. Où est-elle à cette heure?

— Elle est morte, répondit brièvement Aimée, et mon père aussi.

— Ah ! ma pauvre fille ; te voilà orpheline!... Et sans doute les dames de la poste t’ont prise avec elles?

La jeune fille fit un signe affirmatif. Le vieux Finoël hochait la tête d’un air de compassion.

— C’est dur, répéta-t-il, c’est dur de manger le pain de ces filles-là... Vous ne devez guère vous entendre. Ce sont des Chenut de la tête aux pieds, et, Dieu merci ! tu n’as rien d’elles!... Oui, reprit-il avec animation, tu es une vraie Finoël, toi... Tu as les yeux et la bouche de la famille, et aussi le signe noir sur la joue... Oh ! je t’aurais reconnue entre cent!... Seulement, ditil en lui enlevant sa toque, tu n’as pas nos cheveux épais et frisés, ou plutôt tu ne les as plus... Pourquoi les as-tu coupés, ma fille?

— Ce n’est pas moi, s’écria-t-elle, ce sont mes tantes qui me les ont coupés pendant que je dormais.

— Ah! les gueuses! grommela Finoël, je les reconnais bien là ! On ne saura jamais les misères que leur famille a faites à ma pauvre sœur Sylvine... Elle est morte à la peine. Tous ces Chenut ont le cœur dur et sec comme de vieilles roches. Les deux femelles de là-bas ne peuvent pas me sentir, et je m’étonne qu’elles t’aient permis de me venir voir.

— Elles ne m’ont rien permis, répondit Aimée, c’est moi qui me suis sauvée de chez elles.

Elle raconta rapidement à son grandoncle la scène de la nuit précédente.

— Maintenant, ajouta-t-elle en regardant le vieillard, je n’ai plus que vous, et

IOI

Le Sang des Finoël

je viens vous demander si vous voulez me prendre avec vous.

Denis Finoël releva vivement la tête et resta un moment bouche béante, puis il se gratta le front d’un air embarrassé. Il ne s’attendait guère à une pareille aventure, et la demande de la jeune fille le laissait tout interloqué.

— Diantre, murmura-t-il, ce serait de bon cœur, assurément, mais... Mais comment veux-tu qu’un vieux paysan comme moi loge une demoiselle comme toi ?

— Je ne suis pas une demoiselle, s’écria Aimée, je suis une pauvre fille abandonnée ; la plus misérable des paysannes est encore au-dessus de moi, et j’échangerais volontiers ma position contre la sienne.

— Mais, objecta le bonhomme effarouché, je suis un pauvre diable de bûcheron ; à mon âge, je suis encore obligé de travailler au bois pour gagner mon pain.

— Je travaillerai aussi, répliqua-t-elle d’une voix suppliante.

— Avec les petites mains blanches que voilà? fit-il d’un air incrédule en lui prenant les mains ; tu ne sais pas ce que c’est, ma fille, que de peiner par tous les temps, à la pluie et au soleil, au hâle et à la gelée... C’est un dur métier que celui de paysan.

— Pas si dur que le métier que je faisais chez mes tantes, où j’étais enfermée du matin au soir. C’était plus pénible que de travailler des bras au grand air... Vous verrez comme je m’accoutumerai à la- vie des bois... Je suis une Finoël, mon oncle., et j’aimerais mieux mourir de faim que de retourner à la poste !

— Oui, dit Finoël, tu as du cœur et tu es bien de notre sang. . . Eh bien ! soit, au petit bonheur! s’écria-t-il en redressant sa haute taille, on tâchera de te rendre ta nouvelle position aussi douce qu’on pourra. Nous allons déjeuner ensemble et j’irai à Auberive signifier à tes tantes que je te prends avec moi.

En effet, une heure après, Denis Finoël, laissant sa petite-nièce à la garde de Noirau, cheminait lestement sur la route d’Auberive.

Quand il arriva devant le bureau de poste, midi sonnait. Il trouva les demoiselles

Chenut encore tout ébaubies de la disparition de leur nièce ; elles étaient en conférence avec le juge de paix et le curé. Mlle Victoire, qui ne connaissait pas Finoël, ne prêta pas grande attention à l’entrée de ce vieux paysan maigre et barbu : mais Mlle Mélanie tressaillit en l’apercevant, e( ses joues bises rougirent faiblement.

— Bonjour, mesdames et la compagnie, dit Finoël en découvrant sa blanche tête crépue ; je suppose que vous êtes en peine de la demoiselle qui était ici et qui vous a quittées cette nuit... Vous pouvez vous rassurer ; je viens vous donner avis qu’elle est chez moi et qu’elle y restera.

— Et de quel droit vous mêlez-vous de cette affaire? repartit impétueusement le juge de paix. Savez-vous à quoi vous vous exposez, brave homme, en détournant une fille mineure et en la soustrayant à la tutelle de ses tantes?

— Si elles sont ses tantes, je suis son grand-oncle, dit le vieillard en se redres sant ; je m’appelle Denis Finoël. Ma petite nièce n’était pas heureuse ici, et elle s’est réfugiée chez moi... Je ne suis qu’un igncrant, monsieur le juge de paix, mais j’ai idée que la loi me donne tout autant de droits sur elle qu’à ses tantes, qui l’ont maltraitée.

— De quels mauvais traitements parlezvous? demanda le juge en regardant d’un air soupçonneux les deux vieilles filles, dont il commençait à trouver le mutisme équi

voque.

— Ces demoiselles, reprit Denis Finoël, ont profité du sommeil de la petite pour lu» tondre les cheveux comme à une criminelle... Je dis que c’est une indignité et une méchanceté !

— C’est Victoire, murmura lâchement Mélanie.

— Eh bien, oui, c’est moi ! s’exclama la grosse fille en jetant un regard furibond à l’infidèle juge j cette enfant était d’une perversité précoce, je l’ai corrigée, où est le mal?... Maintenant, si cet homme veut nous débarrasser d’une fille indisciplinée, qu’il la garde... Pour mon compte, je n’y mets pas opposition.

-- Et vous, mademoiselle Mélanie? in-

Le Sang des Finoël

/errogea à son tour le curé, qui avait gardé jusque-là un silence prudent.

— Oh ! reprit Finoël avec un sourire ironique, mademoiselle sera évidemment du même avis que sa sœur ?

— Vous pourriez vous tromper ! riposta aigrement Mélanie, qui essayait de sauver les apparences et de maintenir son autorité aux yeux du public ; cette enfant m’a été confiée, j’en dois compte à Dieu, et je serais curieuse de savoir pourquoi je l’abandonnerais entre les mains d’un vagabond sans feu ni lieu?

— Tenez-vous franchement à savoir pourquoi? répondit Finoël en regardant la dévote d’une façon qui lui fit baisser les yeux; voulez-vous que j’explique tout haut devant ces messieurs pour quelle raison vous allez me donner votre consentement sans barguigner ?

M110 Mélanie ne se sentait probablement pas la conscience à l’aise vis-à-vis de Denis

Finoël, car elle changea prudemment de ton et s’écria avec une singulière précipitation :

— Assez, nous n’avons pas besoin de vos explications... Vous voulez cette fille, vous l’avez, gardez-la si vous pouvez, je m’en lave les mains.

— Les choses étant arrangées à la satisfaction de tous, dit ironiquement Finoël en soulevant son feutre, je n’ai plus qu’à m’en aller... Vous remettrez les hardes de la petite, vendredi, au facteur d’Amorey, et ce sera tout... Bonsoir donc, mesdames et la compagnie.

Quand il rentra, le soir, dans la maison nette d’Amorey, Denis Finoël embrassa vivement sa petite-nièce.

— C’est fini, ma gâchette , s’écria-t-il, te voilà une paysanne. Dieu veuille que tu ne t’en repentes pas, comme ta grand’mère Sylvine s’est repentie d’être devenue une bourgeoise.

Derrière elle, la forêt montai! , haute

Au bord de la chaussée de l’ancien étang d’Amorey, Aimée était assise, jambes pendantes, et s’occupait d’un travail de couture. Derrière elle, la forêt montait, haute et touffue, répandant une ombre bleuâtre sur la pelouse dont l’herbe rase était tondue de près par Brin-de-Lait, la petite vache rousse de Denis Finoël. L’autre versant du vallon était baigné de soleil ; sur les feuilles lisses et immobiles des hêtres, une lumière argentée ruisselait. Tout au fond de la gorge verdoyante, on apercevait la ferme, silencieuse et assoupie dans la moite lourdeur de cette journée d’août.

i Bien qu’il fût près de six heures et que la grosse chaleur fût déjà passée, tout se taisait dans le vallon. Brin-de-Lait, attachée

à un piquet, broutait len tement l'herbe drue, et sa queue allait et venait le long de ses flancs pour chasser les mouches. Aimée, tout en tirant l’aiguille, regardait de temps à autre la prairie, les bois, le ciel marbré de blancs nuages pommelés, et sa figure exprimait une joie tranquille.

Depuis trois mois, qu’elle habitait avec son grand-oncle, elle s’appliquait à se transformer envraie paysanne, et la transformation s’était déjà accomplie, du moins quant à l’extérieur. Dans une de ses vieilles robes elle s’était taillé un costume semblable à celui des femmes de la ferme. Des brodequins de gros cuir chaussaient ses petits pieds -, un fichu d’indienne croisé sur sa poitrine, s’enfonçait sous la bavette d’un tablier de toile bise. Ses bras et son visage s’étaient hâlés ; ses cheveux, qui repoussaient, recommençaient à friser et à flotter en boucles désordonnées sur sa nuque, où pendait un chapeau rond de paille cousue, qu’elle avait rejeté en arrière pour être plus à l’aise.

Dès les premiers jours, elle s’était mise bravement aux besognes rustiques, se levant dès l’aube, faisant le ménage, soignant le poulailler, sarclant les herbes du petit jardin, menant la vache en pâture, tandis que Finoël travaillait dans la coupe avec les bûcherons. Le soir, quand il rentrait, tout recru et le pas plus pesant, il trouvait son logis en ordre et son souper sur la table, avec son broc de piquette de biossons.

Jamais, depuis longtemps, Noirau et lui n’avaient été choyés de la sorte. Aussi, bien que Denis eût, à l’égal de sa petite-nièce, le sang vif et l’humeur rageuse, aucun nuage n’avait encore troublé la paix de leur vie commune.

Le Sang des Finoël

Il faut dire, du reste, que Finoël laissait à Aimée la bride sur le cou ; le vieux célibataire ne savait ce que c’était que sermonner et moraliser. Indépendant de sa nature, il respectait l’indépendance des autres, et, pourvu que tout fût en ordre au logis, il permettait à la jeune fille de se gouverner à sa guise. Il se levait au jour, partait pour les bois, où sa petite-nièce lui portait son repas de midi, et ne rentrait qu’à la brune pour souper et se coucher.

Dans ce creux de vallée, enfoncé dans la verdure, séparé du plus proche village par des lieues de forêt, où le piéton apportait à peine une lettre en un mois, et où les rumeurs des villes arrivaient rarement, Aimée croissait et se développait à la bonne aventure, comme les arbres. Dans la paix enveloppante des bois, le vernis de sa première éducation s’écaillait peu à peu : son vieux sang paysan, n’étant plus gêné par les complications artificielles de la culture mondaine, circulait librement ; peu à peu elle revenait à la vie élémentaire et simple de ses ancêtres les charbonniers.

Son séjour dans la maison confortable de Marlv lui semblait déjà un rêve. Elle voyait, comme dans un lointain vaporeux, sa chambre capitonnée de l’avenue du Cœur- Volant et le grand piano à queue où elle déchiffrait des sonates. Elle songeait sans tristesse au temps où elle allait en pension, où elle ne s’habillait qu’avec l’aide d’une femme de chambre, et où elle dessinait dans le salon de travail garni de hautes bibliothèques de bois noir. La lecture de ses livres favoris ne lui faisait même plus défaut. Son esprit trouvait assez d’occupations à regarder le monde nouveau de la forêt, à observer les formes des arbres et les mœurs des oiseaux qui vivaient autour d’elle. La nature dans son plein épanouissement l’absorbait et la grisait. Un courant sympathique s’établissait entre son âme et l’esprit mystérieux des plantes et des êtres sauvages.

Pendant qu’elle cousait sur son talus, Brin-cLe-Zait, ayant tondu tout le cercle de pelouse compris entre le piquet et l’extrémité de la corde, avait fini par s’impatienter ; elle tirait sur sa longe, tant et si

bien qu’elle la dénoua. Alors, elle s’élança dans le pré, fière de sa liberté reconquise, et l’attention de la jeune fille fut brusquement attirée par le joyeux meuglement et les caracolades de la bête. Aimée sauta en bas de la chaussée et tâcha de ressaisir la corde, mais la vache malicieuse faisait de brusques écarts et se moquait de sa surveillante inexpérimentée. Bientôt, bondissant à travers fossés et talus, elle gagna la lisière de la forêt et se mit à pâturer dans les cépées de jeunes hêtres.

Aimée savait que les gardes ne plaisantaient pas ; elle voyait déjà le brigadier survenant et verbalisant, et elle songeait à la colère de l’oncle Finoël apprenant qu’il avait un procès sur les bras. Elle s’élança vers la lisière ; mais la vache, à son approche, s’enfonça plus avant dans le taillis et lança un nouveau meuglement, comme si elle eût pris plaisir à attirer la surveillance des forestiers.

La jeune fille, haletante et cramoisie, commençait à se désespérer, quand elle entendit derrière elle un gros rire éclatant, et vit déboucher d’un sentier une vigoureuse fille, qui était servante à la ferme et qu’on nommait la Garaudelle.

— Vous ne savez point encore votre métier, la belle ! dit la paysanne en riant de nouveau.

Elle se jeta en avant de la vache, lui lança son tablier sur la tête, et, empoignant la corde, ramena la fugitive à son piquet, auquel elle fixa solidement le licou.

— Voilà comme on fait un nœud !

s’écria-t-elle en tournant vers Aimée sa large face couperosée.

— Merci, Garaudelle, il faudra que vous me montriez comment on s’y prend.

— Ça n’est pas malin, ma mie ; seulement il ne faut pas être douillette, et vous avez encore la peau des mains trop tendre pour y arriver...

En même temps, la servante montra ses grosses mains rouges et terreuses.

— Quand vous aurez des pattes comme celles-là, ma gâchette, vous serez une vraie paysanne... Pas avant!

Elle haussa les épaules, y rechargea un

Le Sang des Finoë!

lourd paquet de fougères, et s’éloigna lestement.

Aimée se rassit dépitée et confuse, et regarda ses petites mains que le hâle avait brunies, mais qui n’étaient ni déformées ni gercées. Elle les soignait avec un reste de coquetterie, et elle était demeurée mondaine par ce côté-là. Elle sentait que la servante, au fond l’avait bien jugée. Si elle était paysanne de cœur et de sang, il y avait pourtant certaines exigences de la vie campagnarde auxquelles elle ne pouvait se plier. Autant la besogne solitaire des champs, le commerce intime et familier avec les bêtes et les plantes la charmaient, autant elle avait de répugnance à vivre de pair à compagnon avec les gens de la ferme.

Sous ce rapport, elle avait gardé toutes les susceptibilités et toutes les délicatesses du milieu où elle avait été élevée. Les rudes propos des servantes, les grosses plaisanteries des garçons de ferme et du fermier ; les jurons, les gaietés tapageuses des coupeurs au bois lui inspiraient un dégoût invincible. Elle n’était ni prude ni mijaurée, mais elle ne pouvait s’habituer à cette brutale expansion de l’humeur paysanne. Elle avait beau se faire violence pour se familiariser avec les façons des gens qui l’entouraient, elle ne pouvait pas plus prendre leur langage et s’amuser de leurs plaisirs, qu’il ne lui était possible de donner à ses mains la grossière patine et la rudesse des doigts rugueux de la Garaudelle,

Vous NE SAVEZ PAS ENCORE VOTRE MÉTIER, LA BELLE.

Ayant laissé tomber sa couture et s’accoudant sur ses genoux, elle songeait à ce revers de médaille de sa nouvelle condition, tandis que le jour brunissait peu à peu. Un bruit de sonnailles lui fit relever les yeux, et elle vit déboucher du versant opposé deux chevaux chargés de sacs de charbon et d’attirails de campement. Us étaient conduits par le Grand-Justin, qui s’avança gaiement vers la jeune fille.

— Bonjour, mam’selle Aimée, lui criat-il de loin familièrement, nous avons fini notre charbonnage du bois des Fosses et nous nous installons aux Mouli-

i oé Le Sang

neaux ; comme ça, nous allons devenir vos voisins.

— Tant mieux, Justin, répondit-elle en l’accueillant avec un sourire, cela fera plaisir à l’oncle Finoël...

— Et à vous? demanda timidement le jeune garçon, cela fera-t-il aussi un peu plaisir de revoir vos amis les charbonniers ?

— A moi aussi, certainement, Justin...

Je me réjouis d’aller vous voir dans votre nouvelle vente.

La conversation tomba un moment, puis le Grand-Justin reprit :

— Vous habituez-vous au monde d’ici, mam’selle Aimée?... Je ne sais pas si je fais erreur, mais quand je suis arrivé, vous aviez l’air d’être en souci.

Elle secoua la tête.

— Vous vous trompez, je ne m’ennuie jamais... Je passerais des heures ici rien qu’à regarder les arbres et toutes ces fleurs dont les prés sont pleins... Voyez, est-ce joli? on se croirait dans un jardin.

Elle lui montrait de la main les plantes fleuries qui poussaient à foison dans le sol tourbeux et humide de la vallée : les gentianes, les grands aconits bleus, les reines des prés odorantes, les parnassies dont les fleurettes d’un blanc mat étoilaient les pelouses limoneuses.

— Elles ont toutes un visage si différent ! reprit-elle, je voudrais savoir leurs noms et à quoi elles sont bonnes.

Elle s’était accoudée, et, la tête renversée, elle promenait ses doigts sur une plante aux teintes sombres dont les touffes vigoureuses couvraient toute une partie du talus.

— Tenez, continua-t-elle, celle-ci, par exemple, qui vient ici en quantité, estelle assez curieuse avec ses fleurs brunes et ses fruits noirs qui ressemblent à des cerises ?

— Oh! dit Justin, méfiez-vous! L’an passé, l’enfant d’un de nos charbonniers a mangé de ces cerises-là, et il est mort... Il n’y a pas de plus mauvaise herbe que la belladone, ça vous tue un chrétien comme une mouche.

— Elle a bien la mi d’une empoison-

des Finoël

neuse, fit Aimée, en jouant avec les baies noires. Puis elle sourit et ajouta : — On trouve dans vos bois même ce qu’il faut pour mourir quand on en a envie.

— Fi! ne parlons pas de ça, répliqua Justin en brisant à coups de fouet les tiges des belladones, ce ne sont pas des idées de votre âge, et vous êtes trop gentille pour ne pas aimer la vie.

— Aussi, je l’aime! s’écria-t-elle en riant, et je ne songe pas à la quitter !... Rassurez-vous, mon brave Justin, jamais je n’ai été aussi heureuse, jamais je n’ai eu le cœur aussi tranquille.

Justin poussa un gros soupir.

— Tant mieux ! répondit-ii, je connais des gens qui n’en pourraient pas dire autant. . .

Il tortilla machinalement la mèche de son fouet autour du manche, hésita comme s’il avait quelque chose d’embarrassant à dire ; puis, brusquement :

— Bonsoir donc, mam’selle Aimée, reprit-il, je retourne à mes chevaux, qui s’impatientent... A vous revoir !

Il fit claquer son fouet, rejoignit ses bêtes et s’engagea sous bois, tandis qu’ Aimée, détachant Brïn-de-Lait, reprenait le chemin de la ferme.

Depuis que la jeune fille demeurait chez son grand-oncle, Justin était venu plus d’une fois à Amorey. Quand les charbonniers furent installés aux Moulineaux, ses visites devinrent encore plus fréquentes. On le voyait de temps en temps arriver à la tombée du jour, sous le prétexte d’apporter à Aimée des sachées de noisettes, des panerées d’alises et de cornouilles. Il en profitait pour faire de longues causettes au coin du feu, tandis que le bûcheron, qui aimait peu à veiller, n’écoutait que d’une oreille et lorgnait son lit d’un œil impatient.

Un soir d’octobre, Finoël dit à Aimée :

— Sais-tu, petite? Tu prétends toujours que tu veux être une vraie paysanne ; eh bien ! il y aurait pour ça un moyen sûr, ce serait d’épouser un paysan.

Aimée releva vivement la tête et coula un regard de côté vers son oncle pour s’assurer s’il parlait sérieusement. Elle vit qu’il

108 Le Sang

souriait dans sa barbe et répondit alors sur le ton de la plaisanterie :

— Ça, grand-oncle, ce serait une idée, •mais il faudrait d’abord qu’un paysan voulût de moi pour femme.

— C’est bon, j’en connais un, moi, et ■un qui en meurt d’envie.

— Qui donc?

— Le Grand- Justin, sans le nommer.

— Il vous en a parlé? demanda-t-elle d’une voix brève, presque irritée.

— Nenni, seulement comme il ne fait que virer autour de chez nous, cela saute aux yeux. Dame, ce n’est pas un état brillant que celui de charbonnier, mais c’est un bon état et on peut y amasser un magot quand on a de la conduite...

La jeune fille le laissait causer et restait immobile, le front appuyé contre le manteau de la cheminée. Ses sourcils se rejoignaient et ses lèvres closes étaient contractées par une expression de répugnance et d’inquiétude. En dépit de son désir de devenir une franche paysanne, ses délicatesses de civilisée se révoltaient, et cette perspective d’être la femme d’un charbonnier lui faisait courir un frisson dans tout le corps. Finoël, assis à l’autre coin du foyer, remarqua l’altération de ses traits, et s’interrompant brusquement :

— Je suis une vieille bique! s’écria-t-il, je vais, je vais, et j’oublie que tu n’as pas été élevée dans les mêmes idées que nous... Rassure-toi, petite, je ne veux pas te forcer la main ! Cette pensée de mariage m’était poussée parce que je me sens vieillir et que je souhaiterais ne pas te laisser seule derrière moi... Et puis, il y a autre chose, reprit-il après avoir hésité un moment : voici que nous sommes en octobre, et ça me met en souci de m’absenter du logis toute la journée à une saison où les chasseurs vont venir loger à la ferme.

— Quels chasseurs? demanda Aimée.

— Des messieurs de Langres et de Dijon qui ont amodié les chasses de Montgérand et qui viennent chaque hiver s’établir chez le fermier... Il y a M. La Morandière et les fils Dardenne, de Grancey. ■Or, qui dit chasseur dit coureur, et ça me tarabuste de songer que tu resteras

des Finoël

chez nous sans personne pour te protéger.

Aimée se mit à rire et protesta qu’elle saurait bien se protéger elle-même. Denis Finoël n’était pas homme à insister longtemps ; voyant le peu de succès de ses ouvertures, il ne souffla plus mot du Grand- Justin, et les choses en restèrent là.

Un beau matin on fut réveillé par les fanfares des cors et les aboiements des chiens. Les chasseurs étaient arrivés de la veille et ils partaient pour le bois. Toute la matinée, les cris des traqueurs, occupés à faire Y enceinte, les trompes de chasse, les voix sonores des chiens, annoncèrent que c’en était fait de la quiétude endormie de la vallée d’Amorey. Les nouveaux hôtes de la ferme ne rentraient qu’à la brune ; alors les fenêtres des chambres hautes s’allumaient, et bien tard dans la nuit on entendait encore les rires tapageurs des jeunes gens en train de souper.

Aimée, assise l’après-midi sur les talus de l’ancien étang, suivait curieusement les rumeurs tantôt lointaines et tantôt rapprochées de la chasse. Les coups de fusil la faisaient tressaillir ; mais la fanfare des cors, s’exhalant au plus profond des bois à demi effeuillés, la plongeait dans une délicieuse mélancolie. Parfois le chevreuil, serré de près par les chiens, bondissait à travers le taillis, et, débouchant tout à coup à la lisière, traversait en hâte la prairie, poursuivi par les hurlements de la meute, puis se renfonçait dans la futaie, et les rumeu-rs s’assoupissaient, les aboiements devenaient plus sourds, jusqu’à ce qu’une fanfare ou une détonation éclatât bien loin, à l’autre bout du vallon, et se répercutât bruyamment dans les roches des Moulineaux.

Parfois aussi, le matin, la jeune fille voyait, de la lucarne du grenier, les chasseurs défiler devant la maisonnette de Finoël, le fusil sous le bras, les jambes serrées dans des molletières de cuir et la pipe entre les dents. C’étaient des jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, d’allures assez bourgeoises, ni beaux ni laids, solidement bâtis, ayant une gaieté bruyante et un peu vulgaire.

Un seul se distinguait de ce milieu passablement terne : c’était celui que Finoël

Le Sang des Finoël

nommait M. La Morandière. Grand, leste, robuste et de tournure élégante, il avait le teint bistré, la barbe courte taillée en pointe et très soignée. De longs cils donnaient à ses yeux une douceur presque féminine qui s’harmonisait, du reste, avec l’expression affinée et un peu dédaigneuse de sa figure. On y lisait l’intelligence très éveillée d’un homme qui a vécu dans un milieu artiste et s’est occupé des choses de l’esprit; on y devinait aussi le scepticisme gouailleur de quelqu’un qui est revenu de bien des illusions. Le sourire de ses lèvres avait quelque chose de l’indifférence indolente d’un fumeur d’opium ; mais, en revanche, ses grands yeux bruns brillaient de l’éclat particulier aux regards des gens qui ont beaucoup voyagé, et dont la prunelle garde un peu de la splendeur des sites admirés.

Au dire des habitants de la ferme, Paul La Morandière avait en effet longtemps couru le monde et avait laissé par les chemins une notable partie de son patrimoine. C’était un homme de goût, aimant les arts et ayant fait lui-même un peu de peinture. Il avait l’humeur vagabonde et l’esprit changeant, avec ce fonds de prudence et de prosaïsme qui n’abandonne jamais les vrais Langrois au milieu de leurs plus fougueux emportements.

Un beau jour, La Morandière, voyant décroître ses rentes, était revenu au gîte et avait mis pour un temps une martingale à ses fantaisies.

Sa dernière folie avait été de se faire bâtir, non loin des bois d’Auberive, une maison de campagne à la naissance d’une vallée qui s’ouvrait dans un creux de rochers... Cette habitation, copiée sur une maison de la Corne-d’Or, lui rappelait son séjour en Orient. La coupole de métal, les fenêtres tréflées, les moucharabys sculptés à jour, les jardins en terrasse avec leurs eaux jaillissantes et leurs massifs de fleurs exotiques étaient fameux à huit lieues à la ronde. Les étrangers venaient voir, comme une curiosité, cette excentrique demeure que les habitants du pays avaient surnommée la Folie-la-M orandi'ere .

Il y passait la belle saison, et le reste

de son temps était partagé entre de rapides fugues à Paris et des parties de chasse aux environs. Ce n’était pas qu’il fût un chasseur bien ardent. Il suivait les chiens enflâneur, s’arrêtant de ci et de là pour croquer un groupe d’arbres ou une hutte de bûcherons.

Souvent Aimée le voyait passer devant la porte avec son album à la main, tandis que ses compagnons, plus enragés, couraient déjà les bois depuis le fin matin. Il s’en allait lentement le long des haies toutes rouges de senelles, où des volées d’étourneaux piaillaient bruyamment. La plupart du temps, il n’emportait même pas son fusil, et se contentait de se faire accompagner de son chien. Il regardait le paysage d’un air à demi indifférent, crayonnait un bout de croqueton, puis allumait un cigare et s’étendait au soleil dans un coin de lisière bien exposé au midi.

Sans trop s’expliquer pourquoi, Aimée était intimidée par la présence de ce grand garçon à l’air indolent et dédaigneux. Les autres chasseurs ne la troublaient guère, et elle se souciait peu de les rencontrer ; mais quand La Morandière flânait dans le vallon, elle n’osait pas sortir et restait blottie derrière la fenêtre jusqu’à ce qu’elle l’eût vu rentrer à la ferme. Elle le craignait, et avec cela, par une bizarre contradiction, les jours où elle ne le voyait pas passer lui semblaient vides. C’était la première fois qu’un homme faisait sur son esprit une aussi inexplicable impression. Pour la première fois aussi, depuis son arrivée à Amorey, elle se sentait devenir mélancolique. Il lui montait à la tête de vagues regrets de sa vie heureuse et confortable de Marly. Elle était prise d’indéfinissables tristesses augmentées encore par l’influence des brumes pénétrantes de l’arrière-saison, et, se souvenant d’avoir été jadis gâtée, élégante et choyée, elle se sentait tout à coup mal à l’aise et comme honteuse de se voir si pauvre. Elle ne se rendait pas bien compte de ce qu’elle éprouvait, mais elle avait plus nettement conscience de son changement de position et de sa condition actuelle de déclassée.

Parfois le soir, au coin d’un maigre feu de souches, à la lueur fumeuse de la lampe

Le Sang des Finoël

à bec, tandis que Finoël s’endormait sur sa chaise, elle écoutait les rumeurs joyeuses qui partaient du bâtiment de la ferme, et que les rafales de décembre lui apportaient par intervalles. Le grillon chantait doucement derrière la platine. On entendait la

respiration rauque de Brin-de-Lait à tra vers la cloison de l’étable. Et Aimée, devenue plus morose, se comparait à Peau d’Ane exilée au milieu des valets de bassecour, et gardant ses troupeaux sous les fenêtres du fils du Roi.

La Morandière la séduisait par son grand air.

Après huit jours de gelée, le vent avait soufflé du sud dans la nuit, et le dégel était venu. L’humidité suintait le long des branches nues et noires ; le pied enfonçait dans le sol spongieux; l’air était mou; de gros nuages lourds pendaient sur les bois, laissant voir çà et là des trouées de ciel bleu, et bien qu’on ne fût encore qu’à la fin de janvier, il faisait presque chaud au soleil.

Paul La Morandière n’était pas allé à la chasse. Les jambes guêtrées, les mains dans les poches, un peu amolli par ces fausses apparences de printemps, il flânait par les prés où des pâquerettes précoces montraient leurs boutons roses dans le gazon. Arrivé près de la chaussée de l’étang, il aperçut Brin-de-Lait qui pâturait au bord du talus, sous la garde d’Aimée. Tête nue, les cheveux moutonnant tout autour de la tête, le dos appuyé contre les traverses de l’ancienne écluse, la jeune fille était occupée à tresser des brindilles d’osier.

— Sapristi, murmura La Morandière, moi qui cherchais un motif de -plein air, en •voilà un tout trouvé... Quelle tournure vous

a cette fillette avec son teint mat et ses cheveux noirs crêpelésl... C’est la Salpmé de Régnault en cotillon de paysanne, tout bêtement... Holà! petite, cria-t-il en tirant son album de sa poche, tiens-toi tranquille près de ta vache... Je vais vous faire votre portrait à toutes deux... Attention, ne bougeons plus !

Aimée n’avait garde de bouger. L’apparition de La Morandière l’avait intimidée, et elle n’osait plus faire un mouvement.

Il s’était assis à dix pas sur une pierre et il commençait à esquisser la vache broutant l’herbe et la jeune fille qui se présentait de profil, adossée aux poutrelles grises. Aimée sentait le regard attentif de La Morandière se fixer tantôt sur sa figure, tantôt sur sa poitrine serrée dans un casaquin de molleton, tantôt sur sa jupe noire dont le vent tiède chiffonnait les plis. De temps à autre elle s’enhardissait, et, coulant un regard oblique vers le chasseur, elle examinait à la dérobée les grands yeux profonds, la bouche sardonique et la fine barbe en pointe de La Morandière.

Peu à peu elle reprenait de l’aplomb, la réflexion lui revenait ; elle se sentait piquée et mortifiée du sans-gêne avec lequel le jeune homme l’avait interpellée et la faisait poser. Evidemment, il n’avait vu en elle qu’une paysanne semblable aux servantes de la ferme. Elle lui en voulait de n’être pas plus perspicace, et le sang lui montait aux joues à la pensée que ce garçon, qui appartenait à un monde où elle avait elle-même été élevée, s’était si facilement trompé sur son compte...

La Morandière venait de donner les derniers coups de crayon.

— Là, dit-il en reculant un peu la tête pour examiner le croquis, je crois que c’est assez bien venu... Repose-toi, petite!

La sagesse insinuait à Aimée que le mieux était de prendre la longe de Brin-de- Zait et de s’éloigner sans desserrer les lèvres; mais en même temps un secret démon lui soufflait d’autres conseils plus attrayants et plus aventureux. Une idée malicieuse avait traversé le cerveau de la jeune fille. Elle quitta lestement sa place, et passant derrière le chasseur :

— Peut-on voir? demanda-t-elle audacieusement.

Le Sang des Finoël

Il parut un peu surpris de la question et aussi du joli timbre de voix de son modèle ; néanmoins, il acquiesça à la demande, et présentant l’album, il ajouta d’un ton gouailleur qui acheva de piquer Aimée :

— Voilà, est -ce assez ressemblant ?

Elle pencha sa tête presque contre l’épaule de La Morandière, fit une légère moue et répondit du bout des lèvres :

— C’est exact, mais votre vache n’est pas d’aplomb.

— Hein ! s’exclama-t-il stupéfait, en la regardant des pieds à la tête.

— Et puis, continua la jeune fille avec un demi-sourire qui retroussait les coins de ses lèvres, elle n’a pas l’air de brouter ; on croirait plutôt qu’elle appuie ses naseaux contre terre pour se tenir en équilibre parce que ses jambes ne sont pas assez solides pour la porter.

— C’est ma foi vrai, il y a de ça ! soupira La Morandière en étudiant son croquis d’un air déconfit. Ah çà ! vous avez donc appris le dessin, la belle enfant?

— Oui, un peu.

— Où, à Auberive?

— Non, à Paris, à Notre-Dame-des- Arts, où j’étais en pension.

— A Paris, en pension? répéta La Morandière émerveillé; mais alors, nous nageons en plein conte de fées!... Vous êtes donc une fausse paysanne?

— Non pas, je suis une paysanne pour tout de bon, répliqua-t-elle en riant; j’habite maintenant chez mon grand-oncle, qui est simplement coupeur au bois, comme je suis simplement la gardienne de Brin-de- Lait que voici, et que je vais ramener chez nous, si vous le permettez.

Elle lui fit une révérence ironique et voulut s’éloigner, mais il la retint très familièrement par la main.

— Non, s’écria-t-il, restez encore un peu ; Brin-de-Zait est occupée sérieusement, et moi j’ai des excuses à vous faire ; je n’aurais pas dû me tromper aussi lourdement, et il est évident que vous ne ressemblez en rien aux filles du pays. Vous devez vous ennuyer prodigieusement ici !

— Moi? Point du tout. Je m’occupe des bêtes et du ménage de mon grand-oncle, et

puis je m’intéresse aux arbres, aux oiseaux, à toutes les choses de la forêt.

— C’est égal, c’est bizarre ! murmurat-il.

En même temps, il regardait la figure originale et charmante d’ Aimée, ses yeux verts à l’expression passionnée, son teint mat, le sourire de ses lèvres rouges. Une curiosité fort naturelle, mélangée d’un sentiment d’une nature plus vive et moins innocente, venait de s’éveiller en lui.

Cet examen silencieux troublait la jeune fille ; elle rougit, s’élança vers la vache, et l’emmenant cette fois résolument :

— Il est tard, dit-elle, il faut que je m’en aille.

— Et, demanda-t-il, vous venez tous les jours ici avec Brin-de-Zait?

— Oui, tous les jours, quand il fait beau... Bonsoir, monsieur!

Elle s’éloigna d’un bon pas, entraînant la vache derrière elle. Quant à La Morandière, il resta près de la chaussée, regardant la jeune fille fuir le long des lisières brumeuses. Il trouvait l’aventure amusante et se promettait de nouer plus ample connaissance avec cette singulière paysanne. Le plus curieux, c’est que le soir, à la ferme, il ne souffla pas mot de sa rencontre. Il ne se souciait pas d’exposer Aimée aux commentaires équivoques de ses compagnons de chasse; et puis, en égoïste, il n’était pas fâché de bénéficier seul de ce qu’il appelait plaisamment sa bonne fortune.

Aimée rentra, assez confuse, mais non mécontente de son aventure. Elle se reprochait, il est vrai, d’avoir fort mal tenu la promesse qu’elle avait faite à Finoël, de fuir toute occasion de causer avec les chasseurs; mais celui qu’elle avait rencontré ressemblait si peu aux autres!... Pendant toute la nuit, elle revit les traits fins et spirituels de La Morandière, ses mouvements pleins d’une grâce nonchalante; elle se rappelait le son de sa voix railleuse, et elle se répétait les mots qu’il avait dits.

Pendant deux jours, néanmoins, elle se tint renfermée au logis ; mais le troisième jour, le soleil luisait, Brin-de-Zait s’ennuyait à l’étable; Aimée trouva cent bonnes raisons pour sortir, et la première personne

L A Morandière venait de donner les derniers coups de crayon.

i 14 Le Saug

qu’elle rencontra dans la prairie, ce fut La Morandière.

Elle l’v rencontra plus d’une fois. La pauvre enfant cédait inconsciemment à ce besoin d'aimer et de s’attacher que les filles des Finoël se transmettaient dans le sang Æimme un héritage. De même que son aïeule Sylvine, de même que sa mère la comédienne, elle ne savait ni raisonner, ni calculer; elle aimait ou haïssait de prime-saut. La colère, l’antipathie, la tendresse, lui venaient par impulsions violentes et irrésistibles.

La Morandière la séduisait par son grand air, son regard caressant, et surtout par son esprit vif, aimable, délié, où perçait une fine pointe d’excentricité. Il ne lui faisait pas la cour à proprement parler. Il était même moins galant avec elle et moins empressé que ne l’est d’ordinaire un homme de trente ans vis-à-vis d’une jeune fille aussi naïvement expansive qu’Aimée. Mais il gagnait son cœur à l’aide de ces mêmes philtres dont Othello s’était jadis servi pour charmer Desdémone. Comme le More de Venise, il lui contait ses voyages.

Il avait de la verve, de l’humour et une sorte d’éloquence capiteuse qui donnait un attrait captivant à ses récits. Il décrivait à Aimée ses courses nombreuses à travers le Liban, ses haltes dans le désert, les nuits lumineuses de l’Egypte, les villes orientales découpant sur un ciel d’un bleu intense leurs terrasses blanches et leurs minarets frêles et sveltes comme de grands lis. Ces narrations, entrecoupées de mots drôles, dramatisées par les gestes amusants et la physionomie expressive du conteur, jetaient l’âme enthousiaste de la jeune fille dans des émerveillements infinis. Tout ce qu’elle avait de sang sauvage et fougueux fermentait; son humeur vagabonde était surexcitée, ses yeux agrandis par l’émotion s’attachaient aux lèvres souriantes de La Morandière, et elle buvait ses paroles comme une liqueur enchantée.

Lui, ravi de son succès de conteur, redoublait d’entrain et d’humour. Elle le quittait fascinée et enfiévrée. La nuit, elle rêvait de son charmeur; le matin, quand elle se levait, elle se sentait joyeuse ou triste, selon

des Finoël

qu’elle espérait ou désespérait de le voir. Du reste, les jours où elle ne le rencontrait pasétaient rares. La Morandière venait trèsexactement aux rendez-vous qu’elle lui assignait ingénument, tantôt sur la chaussée de l’ancien étang, tantôt à la source des Moulineaux. Cette fille demi-paysanne et demimondaine l’intéressait ; elle réveillait comme un excitant son imagination nonchalante et fatiguée.

Elle lui apportait une sensation de fraîcheur, d’imprévu et de renouveau qui lui' redonnait du ton. Il la trouvait à la fois si chaste et si imprudente, qu’il se faisait conscience d’abuser de sa candeur et depousser trop loin les choses. D’ailleurs ilsne se voyaient qu’en plein air et en plein jour, au milieu des prés ; et par un raffinement de gourmet, La Morandière voulait lentement respirer le parfum de ce bouquet d’amour agreste, au lieu d’en effeuiller sottement les fleurs rares. Il avait trop vécupour ne pas savoir qu’en amour les premiers chapitres sont le meilleur du poème. Il était de ces délicats qui pensent avec un poètecontemporain que :

Le meilleur moment des amours N’est pas quand on a dit : Je t’aime.

Il est dans le silence même A demi rompu tous les jours... (i)

Leurs entrevues étaient innocentes, et pourtant on commençait à en jaser. Il estmême probable que les choses se seraient gâtées et que Denis Finoël aurait fini par tout apprendre, si un incident, facile à prévoir, n’avait brusquement coupé court aux rendez-vous dans la prairie.

La chasse venait d’être fermée, et la plupart des chasseurs avaient déjà quitté levai d’Amorey. La Morandière, resté le dernier, n’avait plus de prétexte pour y séjourner, et, en outre, ses affaires l’appelaient en ville. Une après-midi du commencement de mars, au moment de souhaiter le bonsoir à Aimée, il murmura de sa voix toujours un peu nonchalante :

— Aujourd’hui, ce n’est pas bonsoir qu’il faut nous dire, mais au revoir!... Je: repars pour Langres cette nuit.

(y) Sully Prudhomme, Stances et Poèmes.

Le Sang des Finoël

Elle pâlit et ses yeux devinrent humides.

Il vit sa figure altérée et, pris d’un remords, il ajouta

— Oh! nous nous reverrons bientôt, je serai de retour à Amorev pour la saison des chasses... Et puis, je demeure tout l’été à la Folie, près d’Aujeures... Ce n’est pas bien loin d’ici, et je compte que vous viendrez m’y faire visite... Vous verrez mon ermitage et je suis sûr qu’il vous plaira. On se croirait en plein Orient!... Prome tez-moi d’y venir.

Elle secouait la tête et souriait vaguement pour ne pas pleurer.

Il se mit à parler de sa maison de campagne et à la décrire, tout en arrachant des poi- ;

gnées d’herbes qu’il tendait à Brin-de-Lait , puis il tira sa montre :

■ Déjà! fitil, allons, il est temps de nous dire adieu, il faut que j’aille boucler ma valise.

Elle s’était levée et détournait la tête pour cacher son émo tion.

— Nous avons passé de bonnes heures dans ce coin de forêt, reprit-il, je ne les oublierai de longtemps... Au revoir, Aimée.

Elle essaya de parler, mais le chagrin lui serrait la gorge et elle ne répondit que par un sanglot. Il se sentit lui-même remué par un soudain mouvement de tendresse. Il saisit les mains de la jeune fille, l’attira tout près de lui et lui chuchota presque dans l’oreille :

— Chère enfant, vous m’aimiez donc un peu !

Il la serrait plus étroitement contre sa poitrine et commençait à n’être plus maître de lui, quand un bruit de roues grinçantes

retentit dans la route forestière des Moulineaux accompagné d’éclats de voix et de coups de fouet sonores. La Morandière ne tenait pas à donner aux survenants le spectacle de cette scène intime; il lâcha les mains d’Aimée après avoir effleuré ses cheveux crêpelés d’un rapide baiser :

— Adieu, répéta-t-il, et il s’éloigna.

La jeune fille se rassit sur les perres du talus, la

tête dans les mains, et se mit à pleurer tout à son aise, tandis que Brin-de- Lait mugissait doucement et que Noirau, intrigué de ce chagrin violent, mettait ses pattes sur les genoux d’Aiméc et lui léchait les bras.

Tendant ce temps, une longue banne à charbon, traînée par quatre chevaux, débouchait sur le chemin, et le Grand- Justin, attiré par lesmeuglements de la vache, s’approchait d’Aimée.

Depuis que- Finoël lui avait fait connaître l’inutilité de ses visites à Amorey, le charbonnier n’avait guère revu la jeune fille. Enl’apercevant tout à coup sur le bord du talus, dans cette attitude désolée, il ne put prendre sur lui de passer sans lui parler.

— Bonsoir, mam’selle Aimée, dit-il timidement. Vous avez donc du chagrin?

— Bonsoir ! répondit-elle d’une voix; sourde, en relevant la tête et en essuyant précipitamment ses yeux, ce n’est rien.... cela se passera !

Il restait silencieux et troublé devant elle.

— Vrai, reprit-il après un moment, ça me fait gros au cœur de vous voir pleurer,.

Le Sang des Finoël

Ne puis-je vous être utile à quelque chose?

— Non, Justin,, merci, répliqua-t-elle plus doucement.

— Bonsoir donc, mam’selle Aimée... Je ne sais pas bien parler, moi ; mais tout de même je tiens à vous dire que demain, comme aujourd’hui, comme hier, je suis à votre dévotion, et que vous trouverez toujours des amis à la vente.

Puis, sans attendre une réponse, il lança en l’air d’énergiques coups de fouet et

courut vers la banne en hélant ses chevaux d’une voix grondeuse.

La longue charrette tourna dans les champs du côté de Germaine. A travers ses larmes, Aimée la suivit longtemps encore le long du remblai escarpé de la route. Elle se profilait sur le couchant avec sa haute banne noire, ses quatre chevaux tirant sur les traits et la svelte silhouette du Grand- Justin courant en avant et faisant claquer son fouet.

Là plaine, baignée dans la grande lumière de midi, ondulait

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