‹ La maison des deux barbeuxChapitre 12 sur 13 · PENDANT DES LIEUES · texte numérisé non relu

PENDANT DES LIEUES

Les blés de la plaine d’Aujeures étaient déjà presque tous moissonnés. De la lisière des bois de Maigrefontaine, on voyait flamber au soleil d’août la rase étendue des êteules, où des chardons en fleurs mettaient çà et là des taches violettes. La plaine, baignée dans la grande lumière de midi, ondulait pendant des lieues, tantôt dorée, tantôt bleuâtre, et très loin, dans la direction de Langres, les deux tours de la cathédrale coupaient seules la longue ligne plane de l’horizon.

Sous les tilleuls poudreux d’un vieux calvaire qui s’élève à la sortie du bois, Aimée s’était assise, regardant le pétillement du soleil sur les chaumes, où des milliers de sauterelles accompagnaient de leur musique bourdonnante le tremblotement de. l’air embrasé.

Depuis quelques jours, le vieux Finoël travaillait à un abatage d’arbres dans le canton de Maigrefontaine, et bien que son chantier fût fort éloigné d’Amorey, Aimée lui portait régulièrement son repas de midi ; puis, avant de regagner le chemin de la ferme, elle venait s’asseoir à cette lisière, pies de laquelle passait la route de la Foliela-Moratidière Le désir de visiter la villa

orientale la tentait. Elle n’avait pas revu La Morandière; mais depuis le mois de mars ii ne s’était point passé un jour sans que sa pensée se préoccupât de l’absent. Elle l’associait à tous ses rêves, à toutes les émotions nouvelles que les floraisons du printemps et les splendeurs de l’été apportaient dans la solitude du val d’Amorey.

Adossée au piédestal de la croix, elle songeait que deux mois la séparaient encore de la saison où La Morandière avait coutume de venir chasser à la ferme, et elle trouvait que deux mois c’était bien long. Elle eût été si heureuse de le revoir au moins une fois ayant l’automne! Elle regardait en sou pirant le chemin vicinal courir dans la plaine ensoleillée. Près du calvaire, il faisait un coude, puis fuyait dans la direction d’Aujeures. C’était là-bas, derrière les grises ondulations de ces plis de terrain, que devait se creuser le vallon à la naissance duquel la Folie dressait sa coupole et étageait ses jardins en terrasse...

Aimée se disait qu’elle était maîtresse de toute sa journée, qu’il lui fallait une heure au plus pour gagner la maison de campagne et pour voir celui qu’elle aimait. Elle se levait, à demi résolue déjà à se mettre an route, puis elle s’arrêtait indécise. L’idée de dema.nder le. chemin de ia Folie aux gens

Le Sang des Finoël

du village suffisait à la décourager. Tl lui semblait qu’elle n’oserait jamais, et qu’en la voyant subitement rougir, les passants devineraient sur-le-champ ce qu’elle cachait au fond de son cœur.

Non, décidément elle y renonçait. Ce serait pour un autre jour, quand le soleil serait moins ardent. Déjà elle descendait les degrés du calvaire. Encore quelques pas et elle allait rentrer dans la forêt, sans avoir succombé à la tentation. Au moment où elle tournait le dos à la plaine, un bruit de roues ■et le trot d’un cheval résonnèrent sur la route ferrée, et, comme elle relevait les yeux, son regard rencontra La Morandière assis sur les coussins d’un léger -panier qu’il conduisait lui-même.

Aimée se détachait si nettement sur le fond sombre des tilleuls, avec sa petite robe ■de toile et son chapeau de paille, qu’il ne pouvait passer sans l’apercevoir. Il la reconnut tout de suite, poussa une exclamation ■et arrêta son cheval.

— Quoi! c’est vous? dit-il en souriant, auriez -vous eu la bonne idée de me venir voir ?

Il s’était élancé hors du panier et lui tendait la main. Aimée rougissait et balbutiait de vagues excuses. Il la trouvait si jolie au milieu de son trouble, qu’il avait décidé intérieurement qu’il ne la laisserait point partir.

— Non, reprit-il, je n’écoute rien, venez!... je vous montrerai mon nid et je vous ramènerai en voiture jusqu’à la Tuilière, dès que la chaleur sera tombée.

Il souriait de nouveau; ses grands yeux veloutés avaient quelque chose de si attirant, elle était si heureuse de le revoir et de l’entendre, qu’elle ne songeait même plus à faire une objection. Il la prit par la main, l’installa sur les coussins, s’assit auprès •d’elle et chatouilla légèrement de son fouet les flancs du cheval, qui repartit au grand trot.

Ils allaient comme le vent à travers les champs lumineux.

— Voilà une heureuse rencontre, dit La Morandière en inclinant la tête pour mieux voir Aimée, que lui cachait le grand chapeau de paille... Comment vous êtes-vous portée

depuis cet hiver?... Vous n’avez pas changé. . . Si pourtant ; vous êtes devenue encore plus jolie... Ne vous êtes-vous pas trop ennuyée?... Avez-vous pensé un peu à moi ?

— Et vous? demanda-t-elle en le regardant d’un air charmé entre les franges de ses longs cils.

— Oh! moi, j’ai pensé à vous énormément.

— Cependant, reprit-elle un peu incrédule, il n’y a pas bien loin d-e chez vous à Amorey, et vous n’êtes jamais revenu.

— L’envie ne me manquait pas, certes, d’aller vous surprendre là-bas ; mais j’ai eu un tas d’affaires ennuyeuses qui m’ont dévoré tout mon temps.

La vérité, c’est que depuis mars bien d’autres distractions avaient emporté ailleurs son humeur changeante. Même quand la pensée d’une fugue à Amorey lui avait traversé l’esprit, il l’avait prudemment écartée, en se disant qu’il fallait être sage et que cette idylle pouvait mal finir. Ces amourettes-là, à son avis, étaient comme certaines esquisses qui ont d’autant plus de saveui qu’elles restent inachevées. Aujourd’hui, une occasion qu’il n’avait pas cherchée le remettait en face de sa bonne fortune de l’hiver dernier; après tout, il n’était pas un ange, et il trouvait que le hasard avait bien fait les choses...

Ces réflexions lui venaient tandis qu’Aimée le questionnait naïvement, et que la voi ture, après avoir longtemps roulé en plaine, commençait à s’enfoncer dans un pli de ter rain.

— Nous voici chez moi, s’écria-t-il, mes écuries sont en dehors de l’habitation, el nous allons descendre ici.

Ils étaient arrivés à la naissance d’une gorge rocheuse. Les communs et les engrangements étaient à gauche, dans un chalet adossé à la roche. Au bruit des roues, un paysan en blouse sortit de l’écurie. La Morandière lui jeta les rênes, sauta à terre, donna la main à Aimée, et ils s’avancèrent vers une porte mauresque, dont les panneaux pleins et les chambranles de pierre barraient complètement l’étroit couloir de rochers enguirlandés de lierre.

Le Sang des Finoël

Le jeune homme poussa un bouton dissimulé dans l’un des panneaux, la porte s’ouvrit et Aimée, qu’il avait fait passer ■devant lui, jeta un cri d’admiration.

Elle était aveuglée par un ruissellement de lumière et un chatoiement de couleurs ■éclatantes. Devant elle, au milieu d’épais massifs de verdures fraîches et lustrées, la maison orientale montait, svelte, blanche, avec ses fenêtres tréflées et ses balcons tapissés de fleurs exotiques. Autour de la légère -coupole étincelante, des hirondelles se poursuivaient avec des cris joyeux. Au-dessous ■des balcons, une source vive jaillissait du rocher et bourdonnait dans un frissonnement de plantes humides. Partout aux entours il y avait un luxuriant épanouissement de feuillées et de fleurs, des parfums d’héliotrope et de jasmin, des bruits d’eau courante et de mélodieux murmures d’abeilles.

— Mais c’est le paradis terrestre, s’écria naïvement Aimée.

— Bah! vous n’avez encore rien vu...

Montons à mon atelier.

Il lui fit suivre une rampe bordée de rosiers nains aux magnifiques fleurs d’un rouge vif, et qui aboutissait à un balcon de plainpied avec l’atelier, où ils entrèrent. Les hautes murailles peintes en gris étaient garnies de tableaux ; tout autour régnaient des divans bas, couverts de tapis de Perse aux couleurs éteintes harmonieusement fondues.

La Morandière installa la jeune fille sur ■un de ces divans, non loin du balcon, et, tandis qu’il faisait apporter des fruits et des boissons fraîches, Aimée, déjà grisée par les parfums pénétrants et la flore exubérante du jardin, contemplait avec des yeux éblouis la vue qu’on avait de la fenêtre.

A droite, les roches nues et chaudement colorées prolongeaient en demi-cercle leurs lignes pures, qui coupaient horizontalement ■le bleu du ciel et faisaient songer aux paysages de la Grèce. Au delà des parterres, des vergers descendaient en masses verdoyantes jusqu’à une prairie bordée de noyers trapus. Puis l’œil plongeait dans une vallée profonde qui s’évasait de plus en plus. Un clocher pointu s’élançait d’un fouillis d’arbres ; un ruisseau miroitait sous des aulnes ; des bois moutonnaient noirs sur la nappe

dorée des champs moissonnés qui flambaient au soleil; des plaines mamelonnées fuyaient dans un poudroiement radieux, et bien loin, à l’horizon, des montagnes profilaient légèrement leurs cimes bleuâtres.

— - N’est-ce pas qu’on est bien ici? dit La Morandière en venant s’asseoir auprès d’Aimée.

— Oh! s’écria-t-elle en joignant les mains, c’est beau, c’est beau ! On se croirait dans un conte de fées.

Elle ôta son chapeau de paille, renversa doucement sa tête sur les coussins et ferma les yeux comme pour mieux savourer son émerveillement. Quand elle les rouvrit, la figure de Paul La Morandière s’était penchée vers elle, et deux prunelles d’un brun velouté étaient fixées sur les siennes. Ce regard la grisait encore plus que les couleurs éclatantes et les violents parfums des parterres. Elle détourna les yeux et les reporta vers le lointain paysage lumineux,

— Si vous grignotiez un biscuit? insinua-t-il.

Non, l’émotion lui serrait trop la gorge, et elle n’avait pas faim. Mais elle mourait de soif et elle accepta un grand verre de limonade glacée, qu’elle avala à petites gorgées, la tête rejetée en arrière et les yeux perdus dans les arabesques du plafond.

La Morandière, pendant ce temps, la contemplait dans cette attitude abandonnée qui faisait bomber les rondeurs de sa poitrine sous l’étoffe du corsage. Il détaillait en artiste et en voluptueux les inflexions délicates du cou bien dégagé, les pures lignes du menton relevé en l’air et les ondoiements soyeux des cheveux crêpelés.

— Savez-vous que vous êtes charmante ainsi? murmura-t-il, quand, ayant vidé son verre, elle passa le fin bout de sa langue sur ses lèvres avec des mines de chatte qui a bu du lait.

— Vrai? demanda-t-elle, enchantée de l’accent convaincu de son admirateur, vous ne me trouvez pas trop laide au milieu de toutes vos belles choses?

— Elles me semblent doublement belles depuis que vous êtes là, répondit-il en lui prenant les deux mains.. Je suis heureux de vous revoir, ma jolie petite fée des bois, et

Le Sang des Finoël

de vous revoir dans ce nid où on peut causer à cœur ouvert.

— Ah ! soupirait-elle, il y avait si longtemps que je désirais y venir!... Figurezvous que j’avais peur de ne plus vous revoir, et j’en ressentais une angoisse terrible.

— Vraiment, et maintenant?

— Maintenant, je suis contente !

— • Chère enfant, comme je vous aime !...

— En êtes-vous sûr? reprit-elle en plongeant ses regards dans les siens pour y démêler la vérité; voyez- vous, il ne faut pas me dire cela uniquement pour me faire plaisir... Si c’est bien vrai, je serai la plus heureuse des créatures ; mais si vous me trompez, j’en mourrai de chagrin.

Il sourit.

— Je t’aime, mignonne! répéta-t-il en l’attirant contre sa poitrine.

Aimée ferma les yeux. Elle entendait confusément, comme dans un rêve, les tendresses que La Morandière lui murmurait à l’oreille ; tout à travers ces chuchotements pleins de caresses, elle distinguait les petits cris des hirondelles frôlant le balcon, le clapotement des eaux jaillissantes retombant dans les bassins, et toutes ces musiques amoureuses lui donnaient un délicieux vertige.

Le soleil qui s’abaissait envoya dans l’atelier un flamboyant faisceau de rayons obliques. Aimée fut brusquement tirée de la demi-somnolence exquise dans laquelle le bruit des jets d’eau la berçait, et, soulevant sa tête illuminée par cette flambée de lumière :

— Il doit être tard, soupira-t-elle, il faut que je parte... Que dirait mon grand-oncle s’il ne me trouvait pas à la maison?

— Bah! répondit négligemment La Morandière, rien ne presse, mignonne; je te reconduirai jusqu’à mi-chemin, et avant deux heures tu seras à la ferme.

Il sortit néanmoins et donna l’ordre d’atteler. Aimée quitta lentement l’atelier, envoya un long regard d’adieu à l’éblouissant paysage de la Folie, et, tous deux, remontant dans le panier, repassèrent par ces

mêmes chemins qu’ils avaient traversés si> allègrement dans la matinée.

A la fois heureuse et attristée, elle se blottissait tendrement contre La Morandière, qu’elle n’aurait plus voulu quitter. Celui-ci, plus calme, faisait presque un effort pour se maintenir à l’unisson de la tendresse démonstrative de la jeune fille. Il ne répondait que par monosyllabes, sentant déjà sourdre en lui cette humeur morose qui suit l’égoïste satisfaction d’un caprice auquel on regrette de n’avoir pas résisté.

Quand le panier fut arrivé au fond de la forêt de Maigrefontaine, près de la Tuilière, le jeune homme mit pied à terre et aida Aimée à descendre.

— C’est ici qu’il faut nous quitter, dit-il en la serrant dans ses bras.

— Déjà ! Puis, se jetant à son cou : — Vous m’aimez? demanda-t-elle.

— Chère mignonne, tu le sais bien.

— Vous m’aimez toujours autant?

— Toujours plus.

— Quand vous reverrai- je? Quand reviendrai-je dans votre beau jardin ?

— Quand tu voudras...

Il s’interrompit, réfléchit, puis ajouta avec une nuance d’embarras :

— C’est-à-dire, non, mignonne ; il faut éviter de faire jaser les gens de la Folie... Je préfère te voir à Amorey. J’irai là-bas le plus tôt que je pourrai... attends-moi... Adieu, Aimée...

— A bientôt, vous me le promettez !

— Oui, c’est entendu.

Elle avait peine de s’arracher de ses bras. Enfin elle le quitta; mais à l’endroit où le chemin s’enfonce dans le taillis, elle se retourna encore et lui envoya du bout des doigts un dernier baiser.

Quand elle eut disparu, il prit un cigare,.

1 alluma, tira quelques bouffées avec une intraduisible expression de soulagement, puis remonta dans le panier.

— Je me croyais plus fort, songeait-iî en fouettant son cheval ; je me suis conduit comme un écolier... Je suis bien avancé d’avoir effeuillé cette petite rose sauvage!... Me voilà maintenant avec une sotte amourette sur les bras.,. Triple anima] que je suis I

Tout en éparpillant son grain, le semeur chantait a pleine voix...

Pendant les huit premiers jours qui suivirent sa visite à la Folie, Aimée fut la plus heureuse créature de la terre. Elle respirait le bonheur à pleins poumons. Elle éprouvait cette sensation d’allégresse qu’on goûte parfois en songe lorsqu’on rêve qu’on a des ailes et qu’on plane légèrement dans l’air. Il lui semblait que jusqu’alors elle avait sommeillé, et que maintenant seulement elle commençait à vivre. Elle se disait que dans quelques jours, Paul La Morandière allait revenir à Amorey, et elle l’attendait avec cette confiance absolue qui ôte à l’attente toutes ses agitations pénibles. Jamais le vieux Finoël ne l’avait vue si joyeuse et d’humeur si égale.

Après les brûlantes ardeurs de l’été, le val d’Amorey, subissant l’influence des premières fraîcheurs de l’automne, avait un renouveau de végétation verdoyante et de plantureuses floraisons. Les fossés et les talus étaient fleuris comme un jardin. Aimée savait gré à la forêt de se parer et de se parfumer pour une si belle occasion. Les lisières étaient couvertes d’épaisses trochées

de belladones entre lesquelles montaient le» hampes pourprées des digitales ; les aconits et les chèvrefeuilles ouvraient leurs fleurs au beau milieu des buissons, les reines des pré» embaumaient les bords du ruisseau, et toutes ces plantes avaient l’air de s’épanouir pour fêter le retour de La Morandière.

Aimée vivait dans son amour comme dans une sphère lumineuse autour de laquelle le monde entier semblait graviter. Toutes les choses semblaient converger vers sa passion et s’y absorber. C’était pour elle que le ciel éparpillait ses blanches nuées floconneuses ou étendait ses espaces bleus ; pour elle que les grives chantaient dans les ronciers noirs de mûres; pour elle seule que le soleil se levait et se couchait.

Cependant les jours se succédaient et le roi de la fête ne paraissait pas. Deux semaines passèrent, puis une troisième. Sep tembre arriva avec ses nuits plus froides et ses matinées brumeuses. Les futaies commencèrent à se colorer, les premiers fils de la Vierge coururent dans l’air fraîchissant. La chasse s’était, ouverte, et point de nouvelles de La Morandière.

Alors la sérénité des premiers jours fit

Le Sang des Finoël

place aux angoisses et aux fièvres de l’attente. Aimée désertait dès le matin la maisonnette d’Amorey et allait s’asseoir sur la chaussée de l’ancien étang. Là, elle restait pendant des heures immobile, les yeux fixés, vers la tranchée qui s’enfonce dans la direction de Praslay. C’était par ce chemin que La Morandière devait venir, et, au moindre bruit dans le fourré, au moindre froissement des feuilles, elle frissonnait et se levait, s’imaginant toujours qu’elle allait le voir apparaître derrière les cépées de la bordure. Chaque matin elle se disait: « C’est sans doute pour aujourd’hui ; » et chaque soir, tandis que le soleil couchant allongeait démesurément les ombres des arbres, elle s’en revenait au log»^ la tête basse, en murmurant : « Ce sera peut-être pour demain. . . »

Elle devenait taciturne, nerveuse, irritable : sa bonne humeur semblait s’être envolée avec les hirondelles. Parfois, à la veillée, Denis Finoël, assis au coin du feu en face de sa petite-nièce, voyait une larme scintiller dans les yeux verts d’Aimée :

— Est -ce que tu t’ennuies, petite? lui ■demandait-il -, as-tu quelque chagrin secret ?

Elle ne répondait qu’en secouant négativement la tête, puis se replongeait de plus belle dans son mutisme et son angoisse.

Elle ne doutait pas de La Morandière.

Elle l’adorait si passionnément, il était tellement tout pour elle, qu’elle aurait cru commettre un sacrilège en effleurant même d’un soupçon celui dont elle avait fait un dieu. Elle avait des trésors d’amour pour deux et elle les lui prêtait libéralement. Seulement le dieu, semblable en cela à ses confrères du vieux paganisme grec, tardait à revenir visiter la pauvre mortelle qu’il avait séduite, et celle-ci languissait et pâlissait, comme Ariane avait pâli et langui sur les rivages solitaires de Naxos.

Tout septembre la vit ainsi, dans l’attente, avec des alternatives de fièvre et d’abattement. Puis le vent fit tournoyer les feuilles tombantes dans levai d’Amorey ; les premiers frissons d’octobre coururent dans les bois, mais La Morandière ne parut point. La ferme restait silencieuse, les volets de ses chambres hautes demeuraient clos ; les chasseursnese pressaient pasd’y venircetteannée.

Tout à coup une crainte traversa le cerveau d’Aimée comme une flèche aiguë : — Peut-être La Morandière était-il tombé malade? — On parlait d’une épidémie de mauvaise fièvre aux environs ; peut-être étaitil retenu à la Folie par une maladie grave?

Une fois cette semence jetée dans son imagination enfiévrée, elle s’y développa et y grandit rapidement.

Oui, certes, il devait être malade. Elle en rêvait. Elle le voyait étendu sans force dans son lit, et l’appelant d’une voix faible. Jusque-là, craignant de désobéir aux recommandations du jeune homme, elle n’avait pas osé retourner à la Folie ; mais un matin, elle n’y put tenir, et dès que Finoël fut parti, elle prit en hâte le chemin de la plaine d’Aujeures.

Elle passa rapidement à travers la forêt de Maigrefontaine. Quand elle arriva dans les champs, le brouillard s’était à peine éclairci ; la plaine était grise et morne ; pourtant, au-dessus de la brume, on sentait que le ciel était bleu et on entendait les alouettes y monter en gazouillant.

Aimée interpréta ce chant matinal comme un présage heureux et se remit à marcher plus courageusement, ne s’arrêtant à Aujeures que pour y demander minutieusement le chemin qu’elle devait suivre. Vers midi enfin, elle atteignit le couloir rocheux qui menait à la Folie.

Le petit chalet servant d’écurie dormait silencieusement sur la gauche, avec ses portes et ses fenêtres closes. Le cœur de la jeune fille se mit à battre violemment quand elle arriva près de la porte mauresque dont un léger rayon de soleil dorait les battants hermétiquement fermés.

Elle sonna. Tandis que la cloche tintait, elle sentait dans tous ses nerfs un fourmillement d’impatience et d’angoisse. Un bruit de sabots résonna dans l’allée et la femme du jardinier vint ouvrir.

A travers la porte entre-bâillée, la jeune fille revit comme une apparition éblouissante la coupole orientale, les balcons sculptés à jour, les verdures fleuries et la profonde vallée, qui lui souriaient dans un floi de soleil.

— Qu’y a-t-il pour votre service? de-

Le Sang des Finoël

manda la jardinière en jetant sur Aimée un regard peu bienveillant.

— Je voudrais parler à M. La Morandière.

— Il n’est pas ici.

— Est-ce qu’il est malade? murmura Aimée d’une voix inquiète.

— Malade ! Oh ! bé! bé! il se porte comme un chêne. Voilà un mois qu’il est parti en voyage.

Aimée pâlit. La respiration lui manquait. Pourtant elle eut encore la force de balbutier :

— Reviendra-t-il bientôt?

La jardinière haussa les épaules.

— Est-ce qu’on sait?... Il est allé dans le Midi, bien loin, de l’autre côté de la mer. . . En voilà au moins pour un an ou deux... Vous n’aviez rien de pressant à lui dire, je suppose?... Bonjour, ma mie!

Et la porte se referma lourdement sur l’éblouissant paradis perdu de la Folie-la- Morandière.

Aimée restait appuyée à l’un des jambages de pierre. Ses tempes étaient serrées comme dans un étau, et dans ses oreilles tintaient les paroles de la femme du jardinier : ■ Bien loin, de l’autre côté de la mer! » C'es mots cruels tombaient et retombaient dans son cerveau qu’ils martelaient douloureusement. Un froid glacial lui paralysait le corps. Il lui semblait que tout ce qu’elle avait de sang s’était soudain tari. Sa gorge était comme étranglée, sa bouche était sèche, pas une larme ne montait dans ses grands yeux ouverts.

Un frisson nerveux la secoua tout entière, et brusquement, elle quitta le mur et se mit à marcher droit devant elle, à travers la plaine maintenant baignée de soleil. Mais elle ne s’inquiétait ni du soleil, ni de la route ; elle allait sans but, à travers champs, sans regarder, sans entendre, incapable même de rassembler ses pensées tourbillonnantes.

Une seule fois, elle fut violemment tirée de sa torpeur. Elle longeait une pièce de terre où un laboureur poussait sa charrue. Derrière lui, dans les mottes fraîchement temuées, un garçon marchait à pas lents, et fouillant dans une sacoche qu’il portait en

sautoir, lançait le blé dans les sillons avec un geste calme et comme rythmé. Tout en éparpillant son grain, le semeur chantait à pleine voix :

Elle est bien aussi droite Que l’herbe dans les prés,

Et bien aussi vermeille Que la rose en été.

— Vous m’avez tant aimé.

Vous m’avez délaissé !..

La voix sonore de ce paysan enlevait joyeusement les premiers vers du couplet ; mais en entonnant le refrain, le chanteur semblait pris d’une soudaine tristesse, et, sur un ton traînant, avec des notes basses et graves, il répétait par deux fois :

Vous m’avez tant aimé,

Vous m’avez délaissé !..

Aimée s’arrêta et tressaillit. Ces notes navrantes avaient tout à coup imprimé une secousse aux idées qui flottaient confuses dans son cerveau, et la réflexion lui était revenue. Elle eut de nouveau la perception affreusement nette du malheur qui venait de l’accabler. Elle resongea à l’homme qui était bien loin, « de l’autre côté de la mer », à l’homme qu’elle avait tant aimé et qui, lui aussi, l’avait délaissée...

Ce n’était pas un rêve, elle était bien réellement abandonnée. Son bonheur était anéanti. Les trésors d’amour qu’elle avait mis si naïvement aux pieds de La Morandière, il les avait dédaigneusement repoussés du soir au matin. Elle n’avait été pour lui que l’amusement d’une heure, la fleur sauvage qu’on cueille en passant et qu’on jette distraitement après l’avoir respirée. Elle se sentait maintenant si complètement perdue ! La vie pour elle n’avait plus de valeur. Elle s’était dévouée et donnée passionnément comme son aïeule Sylvine, et, comme son aïeule, elle ne cherchait plus qu’une porte pour sortir de ce monde...

Elle marcha ainsi tout le jour, sans s’apercevoir de la fatigue. A la brune, elle se retrouva dans la futaie d’Amorey ; à son insu, l’habitude quotidienne l’avait guidée et poussée vers les chemins tant de fois parcourus. Elle sentit dans l’air une odeur de fumée, et, relevant les yeux, reconnut à dix

Le Sang des Finoël

pas le Grand-Justin qui râtelait le charbon d’un fourneau récemment éventré.

Elle voulait l’éviter ; mais ses pieds meurtris et las se heurtèrent à une souche et elle s’affaissa contre un arbre. Elle n’en pouvait plus... Du reste, Justin l’avait déjà aperçue et il accourait.

— Bonnes gens ! s’exclama-t-il, c’est vous, mam’selle Aimée!... Eh! comme vous avez la figure renversée!... Que vous est-il arrivé ?

Elle le regardait avec ses yeux secs et fixes, sans répondre. Tout à coup elle éclata:

— Ah! s’écria-t-elle en plongeant sa tête dans ses mains, je voudrais être morte !

Justin la considérait d’un air terrifié. Il voyait qu’Aimée avait un violent chagrin, et, sans en deviner exactement la cause, il comprenait qu’il était en présence d’une grande douleur. Aussi restait-il silencieux, se trouvant impuissant à guérir cette blessure qu’un autre avait faite.

— Ah ! ma pauvre demoiselle, soupirat-il enfin, pourquoi n’êtes-vous pas née comme votre oncle Finoël, comme nous tous, au mitan de la forêt ? Vous seriez devenue

— Qu'y a t-il pour votre service ?

une vraie paysanne, vous auriez pris de l’amitié pour les gens des bois et vous auriez été plus heureuse... Tous vos maux viennent de la ville et des gens de la ville... Quand je vous ai ramenée pour la première fois de Langres, et que vous dormiez dans ma charrette (vous souvenez- vous, au ran de la M ancienne?), j’avais tant de plaisir à vous regarder, que je mettais mes chevaux au pas pour ne point vous réveiller... Et en vous regardant je me pensais : « Quel dommage que ce soit une demoiselle de la ville ! »

La tête enfouie dans ses mains, immobile, impassible, elle semblait ne rien entendre. Le Grand- Justin soupira de nouveau et reprit :

— Voyez-vous, il était déjà trop tard, quand vous êtes venue à Amorey ; sans reproche, vous étiez déjà trop une demoiselle et vous ne pouviez pas vous plier aux façons du monde d’ici... Vous aviez beau vous forcer pour avoir l’air de vous amuser avec nous, on devinait bien que vous vous ennuyiez, allez!... Ce n’était pas votre faute; on ne peut pas se refaire, n’est-ce pas?... aussi je comprenais que vous recherchiez les occasions de causer avec M. La Morandière ; seulement je me méfiais, parce que je connais le pèlerin, et j’ai été bien aise quand j’ai su qu’il était parti, encore que ça me fit grand dépit de vous voir pleurer... C’est un embobelineur que ce monsieui-là; mais, de vrai, il n’a pas plus de cœur que mon râteau, et toute sa carcasse ne vaut pas une seule de vos larmes, mam’selle Aimée!

Elle se leva brusquement.

— Taisez-vous! s’écria-t-elle irritée, je ne veux pas qu’on me dise du mal de lui ! Je ne veux pas !... Adieu, je m’en retourne !

Elle avait l’air si égaré et si désespéré que Justin fut pris de pitié.

— Si vous vouliez attendre un peu, murmura-t-il, je vous reconduirais jusqu’à la ferme; je suis obligé de rester près de mes fourneaux jusqu’à ce que nos gens soient de retour, mais ils ne peuvent guère tarder à cette heure.

— Non, dit-elle précipitamment, ce n’est pas la peine. Merci, Justin!... adieu!

Elle s’enfuit et descendit rapidement le ravin des Moulineaux, les bras croisés <?

Le Sang des Finoël

contre sa poitrine, les dents serrées, et le cerveau hanté par une seule idée, une cruelle idée qui ne la quittait plus depuis l'aprèsmidi.

La nuit était venue et la lune se levait. Quand Aimée atteignit le talus de la lisière, la prairie vaporeuse était baignée d’une lumière argentée, et sur les fossés on distinguait les énormes trochées des belladones, avec leurs feuilles sombres et leurs fruits mûrs, semblables à des cerises noires.

Les baies lustrées luisaient au clair de lune; l’abondance de ces cerises satinées et pulpeuses avait quelque chose de provocant. Aimée les regarda longtemps, puis sa main tentée s’étendit vers les tiges chargées de fruits ; elle en cueillit un et le porta à ses lèvres.

La saveur fade et un peu sucrée de la baie vénéneuse n’avait rien de répugnant, et Î1 semblait qu’avec ce poison la mort devait venir douce et tranquille.

La jeune fille arracha alors les fruits à poignée et les dévora avidement. Elle craignait de ne pas en prendre assez pour mourir ; elle en mangea une vingtaine et en mit d’autres dans sa poche, puis elle se dirigea vers la chaussée de l’étang.

Elle voulait encore revoir la place où pour la première fois elle avait aperçu La Morandière, la saluant de son sourire dédaigneux. Elle se promenait lentement le long des talus, en se rappelant les causeries d’autrefois et les heures sereines des commencements. Tout à coup elle eut un éblouissement. Il lui sembla que le vallon étalés arbres tournaient autour d’elle; en même temps d’âcres nausées vireuses lui montaient à la gorge. Sa bouche devenait brûlante et sa tête lourde comme un plomb.

Elle fut saisie de la peur de mourir là, au milieu des bois, et frissonna à l’idée que son corps serait exposé aux déchiquetures des oiseaux de proie de la forêt. Alors, faisant un suprême effort, elle se traîna vers les bâtiments de la ferme dont elle voyait les fenêtres briller au clair de lune.

Sa vue commençait à se troubler et elle avait le vertige quand elle arriva près de la petite maison de Finoël. Elle essaya d’ouvrir la porte, mais ses doigts tâtaient en

Le Grand-Justin ratelai-t le charbon.

vain le panneau sans pouvoir saisit le loquet.

Finoël ne s’était pas couché. Etonné de trouver la maison vide à son retour, il atten dait Aimée avec inquiétude. Au bruit des doigts grattant contre la porte, il accourut avec la lampe à bec, et dès qu’il eut ouvert, il recula stupéfait devant la .figure de la jeune fille, dont les pupilles dilatées et immobiles le regardaient avec une expression effrayante :

— D’où viens-tu? s’écria-t-il, etqu as-tu.

Elle le distinguait à peine tant ses yeux étaient devenus troubles :

A boire ! murmura-t-elle d’une voix

étrange; puis elle chancela et s’agenouilla sur le pavé.

— Ah ! mon Dieu, s’exclama le bonhomme, es-tu malade, ma pauvre petite?

Il la souleva dans ses bras noueux et laporta sur son propre lit, où elle resta pendant quelque temps inerte et comme engourdie.

Seigneur ! murmurait le vieillard

épouvanté et perdant la fête, que lui est -il arrivé?

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