PASSIF ENTRE LES MAINS DE M110 LÉNETTE
La Maison des Deux Barbeaux
livre des mains, la baisa au front, et s’asseyant près d’elle : — Ecoute-moi bien, Laurette, j’ai du nouveau à t’apnrendre.
— Quoi donc? murmura Laurence, tu as l’air rayonnant.
— Il y a de quoi... On vient de me faire pour toi une proposition de mariage... un parti magnifique, inespéré... Devine!
— Le fils d’un prince! dit railleusement Laurence, dont les yeux eurent une expression d’incrédulité.
— Non, mais ton cousin Germain Lafrogne.
— Ce n’est pas tout à fait la même chose, répliqua la jeune fille avec une moue dédaigneuse.
— Je te conseille de te plaindre ! un garçon qui a vingtcinq mille francs de rente, sans compter la fortune de son frère, qui est quasi la sienne.
— Un ours, reprit Laurence d’un air déçu, un sauvage qui a au moins vingt ans de plus que moi.
11 — Tu raisonnes comme une enfant ! Si tu avais un peu d’expérience, tu saurais que les garçons de l’âge et de la tournure de Germain sont les meilleurs maris. Tu feras de lui ce que tu voudras. D’ailleurs, il n’est point déjà si mal bâti ; il a de beaux yeux et de belles dents, il est solide et il faut que l’air des bois conserve les gens, car il ne paraît pas son âge... Il ne s’agit pas de faire du sentiment, petite fille, tu sais que nous sommes gênées et que nous ne parvenons jamais à nouer les deux bouts. Hier encore j’ai eu une scène avec l’épicier, qui m’a menacée du juge de paix... Sois donc raisonnable et ne refuse pas le seul parti un peu propre qui se soit présenté ; plus tard tu t’en mordrais les doigts.
Laurence, le menton dans l’une de ses mains, et de l’autre tambourinant contre la vitre, restait silencieuse.
— Hyacinthe reviendra demain, reprit la veuve, que dois- je lui répondre?
— Je sais bien que je n’ai pas le droit d’être difficile, dit enfin la jeune fille en secouant nerveusement ses épaules, ré¬
Réponds-lui que je ferai ce que tu voudras.
ponds-lui que je ferai ce que tu voudras.
Restée seule, Laurence revint s’accouder à l’appui de la fenêtre, et les deux mains plongées dans la crêpelure de ses cheveux abondants, les yeux fixés sur les arbres des jardins, elle s’enfonça dans une mélancolique méditation.
Le soleil s’était couché, mais une chaude réverbération empourprait encore le ciel vers la droite. Sur cette rougeur, les cimes des arbres, les pignons des maisons et l’aiguille d’un clocher s’enlevaient en noir avec un vigoureux relief. Laurence, qui instinctivement aimait les couleurs vives, les parfums violents et la musique tapageuse, prenait d’ordinaire un grand plaisir à griser ses yeux de cette opulente lumière des soleils couchants. Ce soir, elle ne put s’em-
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pêcher de soupirer en songeant au contraste de cette illumination du ciel avec l’assombrissement intérieur où venait de la jeter la singulière démarche de Germain.
Certes elle avait souhaité plus d’une fois de se marier; mais bien qu’elle n’eût pas grand motif d’espérer un mari brillant, elle avait rêvé tout autre chose que son cousin Lafrogne. Le sauvage Germain, sous son enveloppe rugueuse et déjà mûre, ne réalisait nullement l’idéal qu’elle s’était plu à concevoir. Et pourtant elle reconnaissait elle-même que sa mère raisonnait juste en lui conseillant de ne pas dédaigner un parti !qui était avantageux, sinon séduisant.
C’était déjà beaucoup de pouvoir sortir de cette existence étroite et besoigneuse où il fallait liarder chaque jour, porter des robes fanées, des gants recousus, et subir les aigres réclamations de fournisseurs rendus féroces par de nombreux mémoires impayés. Au moins, quand elle se nommerait Mme Lafrogne, elle serait riche et souveraine d’une maison où rien ne manquait ; elle pourrait se donner le luxe qu’elle aimait, ce superflu qui pour elle passait presque avant le nécessaire.
A l’âge de Laurence, quand le cœur n’a pas encore parlé, on ne voit la vie qu’en surface ; on n’en soupçonne pas les dessous pénibles, douloureux ou mortifiants ; aussi on prend légèrement des résolutions devant lesquelles plus tard on est étonné de ne pas avoir reculé avec terreur. C’est ce qui explique le nombre de ces mariages disproportionnés que tant de jeunes filles acceptent, non pas seulement avec résignation, mais presque avec le sourire sur les lèvres. Ce serait odieux, s’il n’y avait au fond de tout cela plus d’ignorance et d’étourderie que de calculs intéressés.
Quand Laurence sortit de sa méditation, l’illumination du couchant s’était éteinte; la colline, les maisons et les arbres ne faisaient plus qu’une masse noire, et dans le ciel, devenu couleur d’aigue-marine, une petite étoile tremblait ainsi qu’une larme au bord de l’horizon. La jeune fille secoua une dernière fois la tête, comme pour donner congé à l’idéal amoureux qu’elle s’était forgé bien souvent depuis sa sortie de pen¬
sion ; c’était fini, elle avait pris son parti,, et elle acceptait de s’appeler Mme Lafrogne.
Le lendemain, dès midi, Hyacinthe, prévenu par un billet de Mme de Coulaines, aida Germain à procéder à sa toilette de cérémonie. Le farouche chasseur s’était fait rafraîchir les cheveux et la barbe, il avait un chapeau de soie qui lui donnait la migraine, sa redingote le gênait aux entournures, et ses bottes vernies lui torturaient les pieds.
— Vois-tu, dit-il à Hyacinthe en faisant de vains efforts pour introduire ses mains dans des gants de peau, toutes ces cérémonies-là, ce n’est pas via partiel
Hyacinthe l’encourageait de son mieux,, tout en l’escortant rue des Saules, où ils trouvèrent leurs parentes qui les attendaient dans le salon décoré pour la circonstance d’un luxe de fleurs fraîches. Au bout de quelques instants, Mme de Coulaines fit un signe à Hyacinthe et l’emmena dans une pièce voisine, de façon à laisser les prétendus en tête-à-tête.
Laurence, assise sur le tabouret du:
piano, tortillait nerveusement une rose entre ses doigts. Germain, figé dans son fauteuil, se sentait plus que jamais gêné par sa redingote.
— - Il fait bien chaud ! dit-il tout à coup d’une voix étranglée.
— Le temps est à l’orage, répondit Laurence sans lever les yeux, voulez-vous que j’ouvre la fenêtre, mon cousin?
— Non, merci ! s’écria-t-il vivement. — Il lui semblait que, si la fenêtre était ouverte, il aurait encore plus de peine à s’expliquer. A la fin, brusquement, sans transition, comme un homme qui se jette à l’eau : — Cousine Laurence, reprit-il, votre mère vous a-t-elle fait part de ma demande ?
Elle rougit, et ses yeux noirs se fixèrent un moment sur Germain, qui en fut comme ébloui. — Oui, mon cousin.
— Eh bien répondez-moi franchement, comme il convient entre honnêtes gens, voulez-vous être ma femme?... Je ne suis pas un beau parleur et je n’entends rien aux longs discours... Sachez seulement que vous, me ferez grand plaisir en acceptant, et que
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je tâcherai que vous n’ayez pas à vous en repentir... Voulez-vous?
La rose trembla légèrement dans la imain de Laurence. — Oui, mon cousin, murmura-t-elle.
Il se leva et s’approcha de la jeune fille. — Merci, dit-il de sa grosse voix. — Et comme il lui avait pris sans façon la main, la rose à demi brisée lui resta dans les doigts.
I! la mit triomphalement à sa boutonnière et répéta : — Cousine, foi d’honnête homme, je ferai tout mon possible pour que vous soyez heureuse avec moi...
On s’occupa immédiatement de la publication des bans, et, trois semaines après, le mariage eut lieu à Notre-Dame. Comme la mort de M1!e Lénette était récente, il n’y
eut pas de noce. Toute la ville, fort surprise de ce brusque dénoûment, n’en assista pas moins à la messe. A la sortie, il y avait foule sur le parvis, et parmi les curieux se trouvait Delphin Nivard. Quand la première voiture s’avança et que la mariée, ramassant la longue traîne bruissante de sa robe de satin, y fut montée lestement, le bureaucrate resta un bon moment occupé à regarder les chevaux de louage trotter dans la direction de la rue du Bourg. Un pâle sourire plissa ses lèvres minces, et, tout en se frottant les mains, il murmura en son par-dedans : — Fouette, cocher ! ne verse pas en route, mon garçon, tu portes ma vengeance ! Cette belle mariée mettra les deux Barbeaux sur le gril... J’espère bien être là pour les voir rôtir et pour attiser le feu.
Les nouveaux époux passèrent leur lune de miel a la ferme de Rembfrcourt,