DEUXIÈME PARTIE
Les nouveaux époux passèrent leur lune de miel à la ferme de Rembereourt. A côté des bâtiments d exploitation, Lafrogne père avait fait bâtir un pavillon qui servait de pied-à-terre à la famille pendant la saison des fruits, et où la jeune mariée s’installa du mieux qu’elle put. Cette prime-aube du mariage parut délicieuse à Germain. Ce robuste chasseur, dont l’appétit était loin d’être blasé, savourait avec des émerveillements infinis la volupté de posséder à lui seul une femme jeune, élégante et mignonne. Il goûtait aux joies du mariage avec les ravissements d’un pauvre diable qui a longtemps vécu de fruits sauvages ramassés au bord des routes, et à qui l’on sert pour la première fois de belles pêches veloutées, délicates et fondantes. On était à l’époque de la fenaison, et l’odeur amoureuse des foins coupés, qui s’exhalait matin et soir autour de la ferme, contribuait encore à enivrer Germain. Il adorait Laurence, et celle-ci, qui n’était point femme à moitié, profitait de cette griserie des commence¬
ments pour établir peu à peu sa domination sur le cœur et l’esprit de son mari.
Le premier usage qu’elle fit de son pouvoir fut de mettre les ouvriers dans la maison de la rue du Bourg et d’en bouleverser radicalement la disposition intérieure. Hyacinthe hasarda bien quelques timides objections ; mais, de même que Germain, il fut vaincu par les mignardes façons et les cajoleries de sa belle-sœur. L’antique logis des Lafrogne fut gratté, rechampi, parqueté et décoré à neuf pendant l’été et l’automne qui suivirent le mariage. On ne garda guère de l’ancien ameublement que les verdures de Flandre qui garnissaient le salon et la chambre verte. Hyacinthe en soupira tout bas, la vieille Catherinette cria au sacrilège, mais le rajeunissement de la maison des deux Barbeaux n’en continua pas moins. Chaque après-midi, Laurence venait de Rembereourt afin de suivre les progrès de la métamorphose. Elle faisait le trajet dans un joli panier , traîné par deux petits chevaux corses, dont Germain avait fait emplette quelques semaines après la noce, et que la jeune femme conduisait elle-même. Quand
le panier traversait au grand trot la rue des Clouères et la rue du Bourg, les gens se mettaient aux fenêtres pour voir passer la jeune Mme Lafrogne, les cheveux légèrement ébouriffés, la tête coiffée d’un feutre gris dont le voile volait au vent, et tenant les rênes blanches dans sa main gantée de peau de daim.
— Elle va bien, la petite femme ! disaiton, elle fait danser lestement les écus des Lafrogne. . . Ah ! si la pauvre tante Lénette voyait ça !
Mais la tante Lénette dormait dans un endroit où les oreilles n’entendent point, où les yeux ne voient plus, et, sans respect pour sa mémoire, les réparations allaient leur train. Quand les menuisiers et les peintres eurent fini leur besogne, on s’occupa de l’ameublement. Il y eut des portières à toutes les portes et des tapis jusque dans l’escalier. Mme Lafrogne dénicha à la ville haute un meuble de tapisserie au petit point dont elle orna le salon. On fit venir de Paris le lustre hollandais, les lampes japonaises et les faïences des jardinières. On tendit un boudoir de satin ponceau, afin de mieux faire ressortir la peau blanche et les cheveux noirs de Laurence. Germain eut un fumoir tapissé de nattes indiennes, garni de divans orientaux, où il n’osait ni cracher ni fumer. Pas une encoignure qui ne fût embellie par des fleurs naturelles, pas un pan de mur où l’œil ne fût amusé par quelque bibelot précieux : — torchères en fer forgé, cuivres tout flamboyants d’éclairs, faïences aux colorations tapageuses.
On ne parlait plus dans Villotte que des merveilles de la maison des deux Barbeaux. Chacun inventait un prétexte pour pénétrer dans cet intérieur et constater les coûteux embellissements dus aux caprices de Mme Lafrogne. Alors c’étaient des coups d’œil obliques échangés entre voisins, des hochements de tête et des sourires sarcastiques, commentant des réflexions peu bienveillantes : — Cela coûtera gros, disaient les visiteurs, les deux Barbeaux n’ont qu’à préparer leur bourse. — On fait des folies à tout âge! — Que voulez- vous? cette Parisienne leur a tourné la tête, murmurait Delphin Nivard. en s’apitoyant hypocritement
Deux Barbeaux
sur le sort de ses deux camarades, tandis qu’en dedans une joie maligne illuminait ses petits yeux verts clignotants sous leurs paupières sans cils.
On adjoignit une femme de chambre à la vieille Catherinette, et Hyacinthe eut luimême sa part de confortable. Il quitta les deux pièces qu’il occupait au-dessus des bureaux, et on l’installa, bon gré mal gré, dans la chambre verte, meublée à neuf.
Mais si Laurence avait réussi à métamorphoser radicalement l’intérieur de la maison, elle ne put rien changer aux habitudes et aux goûts des deux frères, Quand, à l’arrière-saison, les travaux furent terminés et qu’on revint s'établir rue du Bourg, les deux Barbeaux reprirent imperturbablement leur train de vie coutumier : Hyacinthe continua de passe? ses journées à tenir les écritures, et ses soirées à lire des tragédies ; Germain se remit à partager son temps entre son commerce de droguerie et les émotions de la chasse. On ne le vit plus guère qu’à l’heure du souper; il arrivait affamé, recru de fatigue, mangeait comme un ogre et se couchait à neuf heures.
Peu à peu la maison redevint ce qu’elle avait été autrefois : silencieuse, solitaire, fermée aux visiteurs. Une froide et lourde somnolence semblait tomber du haut du toit sur les pièces somptueuses et muettes. Germain s’était nettement refusé à faire des visites de noce; le monde l’effrayait, et, à part Delphin Nivard qui venait de temps à autre se chauffer au coin du feu d’Hyacinthe, aucun étranger n’était reçu chez les Lafrogne. Mme de Coulaines, pour laquelle Villotte avait toujours été un exil, n’y avait pas fait long ifeu après le mariage de sa fille. Dès qu’elle avait vü Laurence bien établie, elle s’était senti un regain de jeunesse, et, comme ses trois mille francs de rente lui suffisaient maintenant, elle s’était empressée de retourner à Paris pour y reprendre ses habitudes et ses relations d’autrefois.
A l’entrée de l’hiver, Laurence demeura seule dans sa grande maison luxueusement meublée. Quand elle eut visité de la cave au grenier ce logis dont elle était la souveraine, quand elle se fut mirée dans toutes les
La Maison des Deux Barbeaux
.glaces et assise dans tous les fauteuils capitonnés, elle commença de trouver son existence dorée un peu bien monotone. Un ennui gris, subtil et pénétrant comme un brouillard d’octobre, filtra autour d’elle à travers les portières laineuses et les rideaux soyeux de sa chambre. Il l’enveloppa tout entière pendant les longues heures inoccupées du jour et les heures plus interminables encore de la veillée. Elle comprit alors la cruelle vérité de cette rude chanson populaire lorraine qu’elle avait entendu chanter aux vendangeurs de Rembercourt :
Au diable la richesse
Quand le plaisir n’y est point !
Un jour, quand je serai morte,
Je n’emporterai rien du tout,
Qu’une vieille chemise Et un drap par dessus.
Voilà la belle morte,
On n’y pensera plus !
A quoi lui servait d’avoir d’élégantes toilettes qu’elle ne pouvait montrer? A Villotte, on ne se promène pas ; les dames de la bourgeoisie n’ont d’autre distraction que d’aller au marché ou à l’église. Or, Laurence laissait la corvée du marché à Catherinette ; quant à l’église, comme elle était d’une piété fort tiède, elle se bornait à y paraître le dimanche à la petite messe de onze heures. Elle sortait donc très peu et s’ennuyait mortellement.
Même quand les deux Barbeaux étaient au logis, la société de ces deux compagnons à l’esprit peu ouvert et peu expansif n’avait rien de récréant. Leurs goûts casaniers, leurs idées vieillottes, leurs causeries, roulant sur des choses de l’ancien temps ou des souvenirs de M110 Lénette, la laissaient indifférente et taciturne. Parfois il semblait à Laurence que son cerveau se rétrécissait, que sa jeunesse s’en allait, au contact de ces deux hommes plus vieux que leur âge, et elle se regardait avec effroi dans une glace, croyant déjà apercevoir une ride sur son front ou un fil blanc parmi ses cheveux noirs. Elle avait des langueurs indéfinissables, terminées par des crises de larmes dont elle était elle-même honteuse et qu’elle dissimulait de son mieux.
Les deux frères, peu expérimentés en ce
qui touchait aux choses féminines, ne sa> vaient rien faire pour remédier à ces accès de mélancolie. Germain, qui avait contenté
Elle FAtsAtT le trajet dans un jolj panier.
toutes les fantaisies de sa femme, était persuadé qu’il avait rempli, et au delà, l’engagement qu’il avait pris de la rendre heureuse. Elle avait de jolies toilettes, un nid douillet ; que pouvait-elle désirer davantage et pourquoi ne s’y serait-elle pas trouvée à l’aise?
Du reste, pour le quart d’heure, les deux Barbeaux étaient absorbés par une occupation qui ne leur permettait guère de s’apercevoir des tristesses vagues de la jeune femme. Iis réglaient les mémoires des menuisiers, des peintres et des tapissiers qui avaient contribué à l’embellissement de leur maison, et ils constataient avec effroi que le total de la dépense avait dépassé de beaucoup leurs prévisions. Ayant gardé les principes de stricte économie inculqués par la tante Lénette, ils ne laissaient pas de faire la grimace à l’aspect de ces formidahles additions.
Hyacinthe surtout poussait de nombreux soupirs et gémissait de ce que les nouveaux aménagements avaient laissé inoccupées les
La Maison des Deux Barbeaux
deux pièces situées au-dessus des bureaux.
— On aurait pu en tirer parti, murmurait-il à Delphin Nivard, et c’est de l’argent qui dort.
Un matin, le chef de bureau vint trouver les deux frères et leur demanda si, sérieusement, ils ne songeaient pas à utiliser cet appartement devenu vacant.
— Les deux pièces, leur dit-il, ont un escalier indépendant et une sortie sur la rue de la Municipalité : cela ne vous gênerait en rien, et vous avez assez de vieux meubles pour les garnir convenablement... Si vous vous décidiez à les louer, j’aurais votre affaire : un garçon bien rangé, bien élevé, tranquille, qui ferait honneur à ses propriétaires... Il cherche un appartement meublé, et il serait heureux de loger dans une maison comme la vôtre.
Le locataire proposé par Nivard était un jeune avocat, attaché au parquet de Villotte et répondant au nom de Xavier Duprat. Germain ne dit pâs non, Hyacinthe alla aux renseignements et en rapporta de parfaits. M. Duprat était un jeune homme distingué, ayant des goûts sérieux, de bons principes, une conduite exemplaire. Il était membre de la Société de Saint- François de Régis et offrait toutes les garanties désirables. L’affaire se conclut donc par l’entremise de Nivard, et il fut convenu que le nouveau locataire entrerait en jouissance le Ier avril.
Ce jour-là, dans l’après-midi, Laurence s’occupait à renouveler les fleurs du petit salon qui lui servait de boudoir, Germain était allé assister à une pêche aux étangs de Belval, Hyacinthe était sorti pour affaires, quand Catherinette annonça que le locataire demandait à parler à madame.
Sur un signe de la jeune femme, la domestique introduisit M. Xavier Duprat.
D’après ce qu’elle avait entendu dire à son mari et à so.r beau-frère, Laurence s’était dessiné en idée un portrait assez ridicule de ce magistrat en herbe. Ce locataire patronné par Nivard et accueilli avec enthousiasme par les deux Barbeaux devait être quelque provincial à tournure de séminariste, gauche et engoncé dans de maussades vêtements noirs. Elle fut plus qu’a¬
gréablement surprise à l’aspect du visiteur qui s’avançait en la saluant.
C’était un grand et beau garçon de vingtcinq ans. Un léger pardessus marron, aux revers de soie largement étalés sur une poitrine bombée, laissait voir une taille souple et bien prise dans la redingote noire étroitement boutonnée; un pantalon d’un joli gris complétait cette toilette à la fois élégante et simple. Le visiteur était ganté et chaussé avec un soin scrupuleux. Son linge était fin et d’une blancheur irréprochable. Il n’avait pas encore fait aux exigences du parquet le sacrifice d’une soyeuse barbe châtain clair. Très soignée et frisant naturellement, cette barbe encadrait à merveille le visage au teint chaud, un peu bistré, éclairé par deux yeux bruns, veloutés et caressants comme des yeux de femme.
— Madame, commença-t-il, je n’ai pas voulu m’installer dans votre maison sans vous présenter mes hommages et vous dire combien je suis heureux d’avoir été accueilli à titre de locataire par M. Lafrogne.
Sa voix était chaude et caressante comme son regard ; peut-être même eût-on désiré moins de douceur mielleuse dans l’accent. Mais cet organe était si mélodieux qu’il charmait tout d’abord, et Laurence subit d’autant mieux cette séduction que son esprit prévenu y était moins préparé. Elle se sentit honteuse des imaginations qu’elle s’était mises en tête, et de son ton le plus aimable elle demanda au jeune homme s’il avait déjà pris possession de son appartement.
— Pas encore, répondit-il, j’ai laissé mes bagages au pied de l’escalier.
— Asseyez-vous, monsieur, reprit Laurence, je vais recommander qu’on monte tout cela chez vous, et qu’on vous prévienne lorsque les choses seront en ordre.
Elle sortit un moment, tandis que le nouveau locataire jetait un coup d’œil curieux sur l’arrangement du petit salon où il se trouvait. — Tout y sentait la femme jeune, raffinée et coquette : depuis les violettes trempant dans de frêles cornets de verre de Venise jusqu’aux écheveaux de soie aux couleurs gaies qui s’étalaient sur une mignonne table à ouvrage. Les fauteuils bas et moelleux, les chauffeuses en velours de
La Maison des Deux Bai beaux
Gênes, de grands écrans japonais, tout avait un précieux parfum de richesse élégante et cossue,
- — J’ai stylé Catherinette, dit Laurence en rentrant, et tout sera bientôt prêt, monsieur.
Ils restèrent un moment assis sans parler, chacun d’eux se recueillant pour rassembler ses impressions, tandis que les violettes emplissaient l’atmosphère tiède d’une suave odeur de renouveau. Laurence semblait un peu intimidée par ce tête-à-tête inattendu ; Xavier Duprat, au contraire, était fort calme et regardait, non sans plaisir, à travers ses cils demi-fermés, le joli visage et la fraîche toilette de la femme de son propriétaire. Celle-ci, embarrassée de cet examen, rougissait et agitait nerveusement son petit pied ; à la fin, rompant la première le silence : — Vous habitez Villotte depuis peu, monsieur? demanda-t-elle.
Il répondit qu’il arrivait de Paris, où il avait passé son doctorat et où il était resté six ans.
— Vous avez vécu à Paris! s’écria-t-elle vivement; moi, j’v suis née... Quel quartier habitiez-vous ?
Il nomma une rue voisine du Luxembourg.
— Ah ! fit-elle avec un gros soupir, et, fermant ses beaux yeux, la tête un peu renversée en arrière, pendant une minute elle revit le jardin tel qu’elle l’avait connu par les après-midi de printemps : - — la terrasse des marronniers avec la musique militaire rangée en cercle et jouant une valse ; les étudiants aux airs crânes, aux façons bruyantes, se promenant par bandes entre les chaises alignées ; la jeune verdure des talus, la blancheur mate des statues se détachant sur les massifs de lilas, l’eau argentée du bassin frissonnant au grand soleil, et çà et là le mélodieux bruit d’ailes des ramiers quittant les marronniers en fleurs pour s’aller poser sur le bras d’un Mercure ou l’épaule d’une Diane.
Elle eut comme une hallucination de ce coin de Paris ; elle en voyait tous les détails, elle entendait les voix joyeuses des enfants, les fanfares des cuivres, et croyait même respirer par bouffées l’odeur bien connue des
gaufres toutes chaudes se mêlant aux senteurs végétales des parterres...
Elle secoua la tête, rouvrit les yeux et vit que le jeune homme la contemplait avec une discrète admiration. — Pardon ! balbutia-t-elle, je pensais au Luxembourg... Je m’y suis tant promenée autrefois! Comment avez-vous pu quitter Paris, monsieur, pour venir vous enterrer à Villotte?... Vous devez bien vous ennuyer dans cette bicoque de petite ville !
Il fit un mouvement en arrière comme un homme légèrement choqué, et prenant une attitude à la fois solennelle et pensive, une de ces poses dédaigneuses, affectionnées par les jeunes doctrinaires de la conférence, il répondit avec un ton mélancoliquement sentencieux qu’un acteur lui eût envié : — Madame, je travaille beaucoup et je n’ai pas le temps de m’ennuyer... D’ailleurs je suis habitué à la solitude, et elle ne m’effraie plus.
— Vous êtes bien heureux, monsieur !
s’écria-t-elle avec une vivacité amusante, moi je n’y suis pas faite... Je ne m’habituerai jamais à une ville où on n’a pas un spectacle à voir, pas un livre intéressant à lire... C’esV peu dire que je m’y ennuie, reprit-elle avec véhémence, je m’ y assomme!
Il ouvrit tout grands ses yeux scandalisés.
— J’ai dans ma bibliothèque, dit-il d’un air d’aimable compassion, quelques-unes des œuvres de nos auteurs contemporains : m’autorisez-vous, madame, à les mettre à votre disposition ?
Elle accepta immédiatement, et elle commençait à le remercier, quand Catherinette vint annoncer que l’appartement était prêt. Xavier Duprat s’inclina profondément, et ils se séparèrent ; mais tout en se rendant chez lui, le futur magistrat souriait dans sa barbe, et je ne sais quelle fatuité intime lui disait qu’il avait marqué sérieusement son passage dans le boudoir fleuri et capitonné de Mme Lafrogne. — En effet, il y avait semé des germes de sensations nouvelles,1 dont la floraison rapide devait donner un parfum plus troublant et avoir une existence plus durable que les violettes et les jacinthes des jardinières.
La Maison des Deux Barbeaux
Après son départ, Laurence demeura longtemps rêveuse. Il lui semblait que le soleil était plus doré et que les fleurs répandaient une plus pénétrante odeur de printemps. Le soir, au souper, elle conta la visite de M. Duprat et fit l’éloge du jeune homme. Hyacinthe abonda naïvement dans son sens j quant à Germain, il avait à peine entrevu son locataire. Il n’en parut pas moins enchanté d’apprendre qu’il agréait à sa femme et à son frère, et promit même de lui rendre sa visite dans la huitaine.
Ce qui était certain, c’est que l’installation de M. Duprat dans la maison de la rue du Bourg avait donné à la vie de Laurence un intérêt tout nouveau. La présence de ce beau garçon, à la fois homme sérieux et homme du monde, semblait avoir rajeuni et réveillé la somnolente demeure. Les journées
commencèrent à paraître moins longues à Mme Lafrogne; et le soir elle s’endormait avec moins de peine en songeant que le lendemain matin, lorsqu’elle ouvrirait sa fenêtre, elle apercevrait Xavier à la sienne.
Les croisées du petit salon, donnant sur la cour, faisaient face à celles du cabinet detravail de M. Duprat. Le matin, en arrosant ses fleurs, Laurence jetait à la dérobée un coup d’œil chez son vis-à-vis. Elle entrevoyait le profil perdu du jeune homme courbé sur sa table de travail. Parfois il se levait, venait s’appuyer d’un air méditatif à la barre de la croisée, et, tout à coup, s’apercevant de la présence de Mme Lafrogne à la fenêtre d’en face, il saluait cérémonieusement et se retirait en hâte,, comme s’il eût craint d’être accusé d’indiscrétion.
Il faisait merveille DAiVS cette petite ville.
Xavier Duprat était le quatrième enfant d’un conseiller à la cour de Metz. Ses parents, ayant trois filles à doter, avaient donné à leur fils pour tout patrimoine une éducation soignée et de belles relations. Après l’avoir fait élever chez les pères du collège Saint- Augustin, ils l’avaient envoyé à Paris suivre les cours de la faculté de droit.
Le jeune homme avait quitté sa famille, ayant en poche une maigre pension de dixhuit cents francs, mais muni d’une ample provision de sages conseils, analogues à ceux que Polonius donne à son fils Laërte dans Hamlet : — être toujours en religion et en politique pour les principes d’ordre et d’autorité ; ne jamais heurter les bienséances ni fronder les personnages officiels ; se lier de préférence avec des gens placés plus haut que soi sur l’échelle sociale; faire la cour aux femmes âgées, se défier de son premier mouvement, parler peu et beaucoup écouter.
Le jeune Duprat, doué d’une forte volonté, d’un esprit délié et d’une ambition peu commune, avait suivi à la lettre les recommandations paternelles. Aussi avait-il réussi dans le monde et était-il arrivé à Villotte avec la réputation d’un homme distingué, sérieux, appelé aux plus éminentes positions. F açonné par les bons pères du col¬
lège Saint-Augustin, il avait appris de bonne heure à se conduire prudemment et adroitement dans la vie ; à une époque où une cer taine religiosité était redevenue à la mode, il savait allier dans une juste mesure les pratiques dévotes et les distractions mondaines, assistant le même jour aux conférences d’un père lazariste et aux bals du préfet, passant légèrement sur sa dévotion un aimable vernis d’homme bien élevé; en un mot, doux, poli, insinuant, réservé, ayant tout ce qu’il faut pour se pousser convenablement dans le monde.
Il faisait merveille dans cette petite ville, où les mères le citaient comme exemple à leurs fils adolescents, et où les pères de filles nubiles le regardaient d’un œil fort doux. Perspicace et fin comme il était, il s’aperçut vite de l’impression qu’i1 avait produite sur Mme Lafrogne. Plus d’un homme de son âge eût été facilement induit à la tentation. La jeune femme était jolie à souhait, élégante, riche, dans une position à flatter grandement la vanité d’un conteur de fleurettes. En outre, il était évident que son mari la négligeait, qu’elle s’ennuyait de la vie qu’on lui faisait mener et qu’elle n’eût pas été fâchée de trouver un consolateur. Mais Xavier Duprat était prudent et réfléchi, et, bien que ses vingt-cinq ans le démangeassent fort dans une petite ville dépourvue de ressources, il tenait avant tout à ne pas se compromettre et ne voulait s’avancer qu’à coup sûr. Le fruit défendu le tentait, mais il désirait que la branche vînt d’elle-même se mettre à portée de sa main. Bref, par une compromission de conscience qu’il n’est pas rare de rencontrer chez les natures plus habiles que droites, il voulait bien pécher, pourvu qu’aux yeux du monde il pût se donner les apparences d’un galant homme qui n’a succombé qu’à son corps défendant.
Aussi se garda-t-il de profiter de la permission octroyée par Laurence et de lui apporter sur-le-champ les livres dont il avait parlé. Pendant une quinzaine, il se tint sur la réserve, se contentant d’envoyer de respectueuses œillades dans la direction de la fenêtre de sa voisine. Il fut récompensé de sa patience, car un beau dimanche il reçut la visite de Germain Lafrogne en tenue de cérémonie.
Xavier Duprat se montra à "?n proprié-
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taire sous les dehors d’un garçon sérieux, timide, « tout entier à son affaire ». La conversation fut affable et cordiale. En se retirant, Germain dit à Xavier : — A propos, ma femme m’a prié de vous rappeler que vous lui aviez promis des livres.
Le jeune homme mit son oubli sur le compte de ses nombreuses occupations et proposa à M. Lafrogne de se charger lui-même des volumes.
— La demande de Mme Lafrogne est peut-être indiscrète, reprit le mari ; excusezla, c’est une liseuse et notre bibliothèque n’est pas très bien garnie.
Xavier prit sur un rayon Valentine , la Confession d’un enfant du siècle et les Poésies de Musset ; puis il les remit à l’honnête Germain, qui emporta innocemment ces livres, dont il ne connaissait même pas de nom les auteurs.
Pour un dévot, le choix était au moins singulier ; mais Xavier pensait probablement qu’il faut donner aux gens des livres appropriés à leurs goûts, et que les esprits comme les estomacs féminins s’accommodent mieux des friandises que des viandes solides.
Avant de reparaître chez Lafrogne, il attendit patiemment que les œuvres de Musset et de George Sand eussent produit tout leur effet sur la jeune imagination de Laurence. Il se bornait, le matin ou le soir, à la saluer de sa fenêtre; mais il ne négligeait aucune occasion de lier conversation avec le mari. Il l’accompagna même une après-midi à la ferme de Rembercourt. Laurence n’était pas de la partie, et Germain, en vrai propriétaire, promena son hôte dans tous les coins de son domaine, lui fit admirer son chenil, ses étables, ses engrangements, et le ramena à la nuit éreinté et fourbu.
Lafrogne cadet était enchanté de son locataire. — Il est très bien, ce jeune homme, dit-il à sa femme et à Hyacinthe, c’est un garçon ferré sur le Code et un aimable compagnon... un peu trop cérémonieux, par exemple!... J’avais l’intention de le faire souper avec nous, à la fortune du pot... Croiriez-vous qu’il n’a jamais voulu monter?... Il a fait un tas de façons, et, ma foi, je l’ai laissé... Je ne pouvais pas le prendre au collet, n’est-ce pas?
Laurence se contenta de sourire d’un air un peu dédaigneux, mais intérieurement elle était froissée. Elle en voulait à Xavier de cette réserve excessive. Depuis quinze jours, le travail de cristallisation dont parle Stendhal s’opérait doucement dans la tête de la jeune femme. Le printemps avec ses tiédeurs, le lyrisme des livres prêtés par M. Duprat, aidèrent encore à cette silencieuse floraison de l’amour.
Pelotonnée sur sa chaise longue, derrière ses rideaux ensoleillés, Laurence dévorait les Nuits, et de temps à autre, par l’entre-bâillement des stores, jetait un coup d’œil sur la fenêtre de Xavier. Parfois, aux heures claires de la matinée ou le soir, à la brune, elle l’apercevait feuilletant ses dossiers. Après souper, elle revenait s’accouder sans lumière derrière ses persiennes, et se plaisait à le suivre, allant et venant dans son cabinet éclairé discrètement par une lampe posée sur le bureau. La fenêtre du jeune homme restait ouverte bien avant dans la nuit. Penchée dans l’ombre, Laurence distinguait les livres empilés sur la table, le globe dépoli de la lampe autour duquel tourbillonnaient des phalènes, attirées du dehors par la lumière. Elle voyait la svelte silhouette de Xavier se mouvoir de la table à la bibliothèque. Elle le trouvait beau, fier et triste comme le Bénédict de Valentine ; elle lui prêtait la mélancolie dédaigneuse et passionnée des héros de Musset et elle le plaignait de vivre ainsi toujours seul. Elle enviait les petits papillons qui pouvaient entrer à leur aise chez lui et planer sur sa table de travail ; elle aurait donné beaucoup pour pouvoir pénétrer comme eux, sans qu’il s’en doutât, dans l’austère chambre d’étude, et pour lui apparaître tout d’un coup comme la muse consolatrice de la Nuit de Mai.
Un matin, l’occasion lui fut offerte de satisfaire cette fantaisie, et elle ne sut pas y résister. Xavier était au parquet, et la femme de chambre, chargée du ménage du locataire, était venue demander à Laurence des rideaux blancs pour la fenêtre du cabinet de travail. Après un moment d’hésitation, elle résolut d’accompagner la chambrière sous le prétexte de rapporter elle-même les livres qu’on lui avait prêtés. — Après tout,
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ce n’était pas là un gros péché, pensait-elle, et, d’ailleurs, toutes les propriétaires regardent comme un devoir de veiller à ces détails de ménage. — Néanmoins son cœur battait fort en montant l’escalier de M. Duprat.
Une fois dans l’appartement, on s’aperçut que les rideaux étaient trop courts. Il fallait découdre un rempli et refaire un ourlet. La femme de chambre redescendit pour s’occuper de cette opération, et Laurence, restée seule, put examiner à loisir le sanctuaire où travaillait Xavier.
Le cabinet était à la fois élégant et sévère comme le maître du logis. L’une des murailles était entièrement couverte par une large bibliothèque vitrée, pleine de livres aux reliures brunes et uniformes. Un grand crucifix d’ivoire sur un fond de velours noir faisait face au bureau. Çà et là, les murs étaient décorés de gravures d’après Ary Scheffer, représentant Saint Augustin et sainte Monique, Mignon aspirant au ciel, etc. Sur la cheminée, un buste de d’Aguesseau en bronze se dressait entre deux potiches garnies de plantes vertes au feuillage sombre et métallique. Le bureau était encombré de cartons, de dossiers et de livres de droit ; à côté, sur un guéridon, étaient épars des gants gris-perle, un paroissien et un album de photographies.
Ce dernier objet attira surtout la curiosité de Laurence. Elle en examinait curieusement la reliure en cuir de Russie, maintenue par des fermoirs d’acier bruni, et je ne sais quel démon la poussait à l’ouvrir. Ces albums sont le plus souvent une sorte de musée intime dont les portraits peuvent fournir à un observateur perspicace plus d’un renseignement sur le présent et le passé de leur propriétaire. Laurence brûlait de connaître les figures qui composaient l’album de Xavier. La femme de chambre en avait bien pour une heure à rallonger les rideaux ; l’audience ne se terminait qu’à onze heures,
. et il en était dix ; M. Duprat ne pouvait donc rentrer maintenant, et elle avait tout le temps de contenter sa curiosité. — Elle fit sauter lestement les fermoirs de l’album et l’ouvrit. En tête se trouvaient les portraits du père et de la mère de Xavier, puis trois jeunes filles assez laides, — ses sœurs pro¬
bablement. Ensuite arrivaient à la file des personnages graves, décorés, cravatés de blanc, figures solennelles et rasées de vieux magistrats ; enfin, toute une collection d’ecclésiastiques : révérends pères à mines doucereuses, moines aux profils d’ascètes, abbés mondains et souriants. Laurence poursuivait sa perquisition, rassurée par ces têtes pieuses et vénérables, mais redoutant toujours, en tournant un feuillet, de rencontrer une figure de femme, jeune et jolie, dont la présence lui révélerait quelque mystère d’amour.
Tout à coup la porte s’ouvrit, et Xavier Duprat, portant sa serviette gonflée de paperasses, parut aux regards effarés de la curieuse.
Elle poussa un petit cri, laissa retomber bruyamment la couverture de l’album, el une rougeur intense lui brûla les joues et le front.
Xavier la considérait d’un air étonné, sévère, un peu ironique. — Vous, madame, chez moi? dit-il d’une voix grave où perçait néanmoins une secrète satisfaction. — Il referma soigneusement la porte, jeta ses paperasses sur une chaise et fit quelques pas vers la coupable, qui se tenait devant lui, honteuse et les yeux baissés.
— Oh ! monsieur, murmura-t-elle suffoquée, que je suis confuse... Pardonnez-moi ! Les rideaux étaient trop courts, Marianne est allée les rallonger et...
— Et vous êtes restée. . . je le vois, acheva le jeune homme avec le même accent ironique et austère.
Elle ne savait plus quelle contenance prendre et continuait de répéter en détournant les yeux : — Je suis si fâchée! Pardonnez-moi d’avoir eu l’indiscrétion d’ouvrir ce livre.
— Cela n’est rien, reprit-il dédaigneusement, n’en parlons plus ! mais vous n’avez sans doute pas réfléchi que, dans une petite vide, les démarches les plus innocentes donnent lieu à de malignes interprétations ; que penserait-on si l’on savait que vous êtes venue chez moi ?
— Oh ! répliqua vivement Laurence en relevant la tête, je suis heureusement audessus de pareils commérages!... Le seul tort que j’aie eu, c’est d’avoir ouvert cet
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devinrent humides, et tout à coup deux grosses larmes roulèrent len tement le long de ses joues.
A Cette naïve explosion de douleur et de confusion était si charmante que le jeune doctrinaire en fut touché à travers sa cuirasse de dignité glacée et de faux puritanisme. Ces deux belles larmes remuèrent le fond voluptueux de son tempérament bilieux-sanguin. En somme, il en était arrivé à ses fins.
Laurence s’était compromise sans qu’on pût l’accuser, lui, d’avoir poussé la jeune femme sur cette pente périlleuse. Après tout, il ne voulait point mal de mort à cette pécheresse, et il était miséricordieux.
Ses yeux retrouvèrent peu à peu leur expression câline ; il prit affectueusement l’une des mains de Laurence entre les siennes : — Non, chère madame, murmura-t-il, je ne vous en veux pas.
Sa voix avait des accents d’une mansuétude fondante. Il avança ” un fauteuil et força la jeune femme à s’y asseoir; puis, accoudé paternellement au dossier, il la regarda d’un œil à la fois indulgent et charmé.
Laurence, rassérénée par ce changement de façons, mais encore trop émue pour parler, se bornait a tourner vers lui, avec une expression de vive reconnaissance, ses noires prunelles tout humides, tandis que ses lèvres rouges souriaient. — Oh ! soupira-t-elle, que je suis contente que vous ne me gardiez pas rancune !
— Je ne vous en veux pas, répéta-t-il en se penchant de plus en plus ; mais comprenez quelle a été mon émotion en rentrant dans ma solitude et en vous y trouvant, vous, jeune, charmante, adorable...
Il lui chuchotait ces mots dans l’oreille, ses lèvres effleuraient presque les abondants cheveux crêpelés de Laurence, dont la poitrine gonflée se soulevait encore par moments. Elle subissait de plus en plus l’influence de cette voix caressante, de ces
Laurence dévorait les « Nuits. »
album, et je serais désolée si vous ne me le pardonniez pas.
— Je vous répète que cela n’est rien, fitil toujours impassible et gourmé.
— Je vois à votre ton que vous me gardez rancune, monsieur... Dites-moi que vous ne me tiendrez pas rigueur à cause de mon étourderie.
— Non, certes, madame...
— Adieu, monsieur!... Vous ne rn’en voulez pas, bien vrai ?
Elle lui tendait la main gentiment ; mais lui, tout à son rôle de puritain, feignit de ne pas voir cette main tendue et s’inclina cérémonieusement.
Elle resta immobile et douloureusement mortifiée par cette dureté dédaigneuse. La honte, le chagrin, l’excitation nerveuse provoquée par cette scène inattendue lui oppressèrent la poitrine, sa gorge se serra, ses yeux
La Maison des Deux Barbeaux
regards câlins fixés sur sa figure, et involontairement, comme fascinée, elle tournait sa tête vers lui.
— C’est trop ! murmura-t-elle, après m’avoir grondée, voilà que vous me faites trop de compliments.
— Ce ne sont pas des compliments, c’est l’expression même de ma pensée la plus intime...
Il avait à peine achevé que sa tête se rapprocha encore, et lentement ses lèvres déposèrent deux baisers sur les yeux qui se tournaient pour lui sourire.
Tout étourdie et troublée par cette lent» caresse, elle ne protesta pas d’abord. Même sa tête se souleva, ses lèvres s’avancèrent comme attirées irrésistiblement vers celles de Xavier ; puis, la réflexion lui revenant comme un coup de foudre et reprenant conscience d’elle-même, elle fut épouvantée de l’audace du jeune homme et de tout ce qu’elle avait permis. Alors, à la fois honteuse et grisée, rouge, les yeux voilés, elle se leva, repoussa les mains qui voulaient s’emparer des siennes, et, sans dire un mot, s’élançant vers la porte, elle disparut
Tous DEUX PRENAIENT GOUT A CETTE ÉCOLE BUISSONNIÈRE EN PLEINE FORÊT.