CHOYAIT RESPIRER ENCORE CETTE FINE ODEUR DE VIOLETTE
Xavier passa son après-midi à ruminer les impressions de la matinée. Sa vanité était flattée; il avait touché le cœur d’une vraie femme du monde, élégante, coquette et toute pimpante dans sa fraîche beauté de dix-neuf ans. En lui, le limon sensuel qui est au fond de toute créature humaine fermentait doucement à la tiède chaleur de ces préliminaires d’amour. Etendu dans le fauteuil où s’était appuyée la tête de Laurence, il croyait respirer encore cette fine odeur de violette dont les vêtements de la jeune femme étaient imprégnés,; il fermait voluptueusement les yeux et revot ait tous les détails de la scène du matin.
Il n’essaya point ce jour-là de troubler de nouveau la solitude où Mme Laf rogne s’était renfermée. Il lui semblait de bon ton de se montrer tout d’abord généreux et réservé; mais le lendemain il résolut de pousser plus avant ; après avoir procédé minutieusement à sa toilette, il prit sous son bras deux romans de Iialzac afin de motiver
sa visite, et se rendit chez la femme de son propriétaire.
Comme il traversait la cour, il rencontra Germain qui sortait du vestibule. — Vous alliez chez ma femme, monsieur Duprat? lui dit ce dernier, inutile ! vous ne la trouveriez pas... Elle est partie hier pour Rembercourt.
Et comme, involontairement, à l’annonce de ce brusque départ, la figure du jeune homme s’était allongée : — Cela nous contrarie un peu, Hyacinthe et moi, continua Germain en bourrant sa pipe, parce que nous avons ici du travail qui nous retiendra jusqu’en juin, et que nous ne pourrons passer avec eiie que les dimanches : mais elle prétend qu’elle est souffrante et que l’air de la campagne lui fera du bien... Vous savez, quand les femmes ont une idée, il n’y a pas à aller contre...
Le jeune homme remonta chez lui fort désappointé. Cet expédient dilatoire, imaginé par Laurence, dérangeait toutes ses combinaisons. Pourtant une réflexion vint mêler quelque douceur à l’amertume de sa déconvenue. — Il fallait que Mme Lafrogne
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le redoutât bien fort pour avoir fui si rapidement ! Cette précipitation à s’éloigner donnait la mesure de la fascination qu’il avait exercée et marquait combien la jeune femme avait conscience de sa propre faiblesse.
Laurence avait eu peur, en effet. Comme beaucoup d’honnêtes femmes, elle pensait que l’amour platonique est une distraction parfaitement licite, où les maris n’ont rien à voir. Elle s’était bercée de l’espoir que l’amour de ce jeune homme, si sérieux et si bien élevé, planerait constamment dans des régions angéliques et immatérielles ; qu’entre eux la passion resterait pure, et que le désir des choses défendues, pareil à une hirondelle infatigable, volerait toujours audessus de leurs têtes sans jamais y poser son aile. — Et la chute avait été si prompte ! le vol idéal avait été si court ! — La jeune femme était fort irritée de ces deux impertinents baisers qui étaient si vite descendus sur ses yeux, et en même temps elle éprouvait une douceur non pareille à se les rappeler, ainsi que la musique caressante des paroles que Xavier lui murmurait à l’oreille. Comme elle avait une nature droite et répugnant à la duplicité, elle se trouvait mal à l’aise en face des deux honnêtes figures de Germain et d’Hyacinthe. Il lui semblait qu’on voyait sur son visage la trace des baisers de Xavier, et en présence des deux Barbeaux elle n’osait plus penser à son séduisant et audacieux voisin.
Aussi saisit-elle le premier prétexte qui s’offrit pour s’enfuir à Rembercourt. Dans cette retraite heureusement située entre la rivière et un grand pan de forêt, Laurence croyait qu’elle serait à la fois plus protégée et plus libre. Elle n’aurait plus à craindre le voisinage troublant des fenêtres de Xavier, elle pourrait penser à lui sans rougir devant Germain; elle savourerait les prémices de la passion sans risquer de se laisser entraîner sur une pente dangereuse.
Cette innocente illusion ne fut pas de longue durée. Dès le surlendemain de son départ, Xavier Duprat devint un visiteur assidu des bois de Rembercourt. — Au sortir du petit village de Fains, la colline boisée qui forme l’un des versants de la vallée s’avance comme un promontoire dans la
plaine, dominant de ses futaies à pic l’eau tranquille d’un canal et les bâtiments de la ferme. Au point culminant du bois, une tranchée dévale brusquement en face de Rembercourt, et par cette éclaircie on peut, sans être vu, plonger comme à vol d’oiseau au-dessus des cours et des jardins.
C’était là que Xavier venait s’installer chaque jour. Etendu à l’ombre, il épiait tranquillement, du haut de cet observatoire, tout ce qui se passait à la ferme. Pour amuser ses yeux, pendant les longues heures où il faisait le guet, la vallée prodiguait les charmes de son opulente parure d’été. — Les vergers, où déjà rougissait la cerise, étaient pleins d’oiseaux chanteurs ; les prés mûrs répandaient au soleil leur onduleuse et plantureuse verdure aux tons chauds semés çà et là de taches blanches ou dorées ; entre les saules et les peupliers, la rivière luisait par place comme de l’argent fondu; et de l’autre côté des prairies, les coteaux de Varney et de Bussy détachaient sur le bleu du ciel leurs vignes d’un vert phosphorescent. Au milieu de tout cela, il y avait des envolements de pigeons aux ailes mélodieuses, de sonores claquements de fouet, des gloussements de volailles, et parfois le passage d’un train lancé à toute vapeur qui traversait la vallée avec un long sifflement. Mais Xavier Duprat, peu sensible au spectacle de la nature, n’était préoccupé que d’une chose : — le pavillon aux volets verts qui s’élevait à l’un des angles du mur de la ferme. Armé d’une lorgnette, il n’avait pour objectif que ce corps de logis, dont la blancheur ensoleillée tranchait sur les arbres du verger. Il espérait toujours que Laurence, lasse de sa réclusion, se laisserait tenter par l’ombre fraîche de la futaie voisine et qu’elle viendrait se promener sous bois.
Un jour, enfin, sa patience fut récompensée. Il vit la jeune femme ouvrir la porte qui donnait sur la forêt, franchir rapidement le canal et disparaître derrière les arbres de la lisière. Leste comme un chevreuil, il dégringola le long de la coulée ombreuse, et comme Laurence gravissait le même chemin en sens opposé, à un brusque tournant elle se trouva soudain en face de Xavier Duprat.
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Elle étouffa un cri de surprise, devint pourpre et resta immobile au pied d’un hêtre.
— Pardon, madame, dit Xavier en saluant très bas, pardon de vous avoir effrayée. Croyez bien que, malgré les apparences, cette rencontre n’a rien de prémédité. Depuis une semaine, je me trouvais si seul chez moi, la vue de vos persiennes constamment closes me faisait si tristement sentir mon isolement, que j’ai voulu marcher au grand air. Un secret attrait m’a poussé de ce côté, mais j’étais loin d’avoir l’indiscrète pensée de troubler votre retraite... Le h-asard seul a tout fait.
Laurence crut de ce petit discours ce qu’elle voulut bien ; mais l’attitude du jeune homme était si pleine de respectueuse admiration, sa voix avait des inflexions si ten ■ dres, son air doux et soumis contrastait si fort avec les audaces de l’autre semaine, qu’elle pensa qu’un accès de rigorisme serait ridicule ; au lieu de rebrousser chemin, elle continua de marcher à côté de lui dans le sentier qui était juste assez large pour qu’on pût y passer deux de front en se frôlant un peu.
Xavier avait une langue dorée, et il ne laissa pas languir la conversation. Côte à côte, le bras effleurant le bras, ils suivaient lentement les petites sentes moussues : le soleil, tamisé par les hautes branches des hêtres, faisait pleuvoir des gouttes lumineuses sur l’herbe et sur les feuilles ; dans ce clair-obscur, çà et là des ancolies bleues et de grands orchis tachetés dressaient leurs têtes fleuries, tandis qu’au cœur de la futaie les loriots brodaient des vocalises flûtées sur la basse profonde des ramiers roucoulants.
Sans déclamation, avec une grâce aisée et une mélancolie adroitement mesurée, Xavier parlait de son isolement, de ce besoin d’ intimité qui lui donnait parfois la nostalgie de la vie de famille. Il avait eu une enfance si heureuse près de sa mère qui l’adorait!... Le futur substitut s’entendait à merveille à faire jouer les cordes du sentiment maternel et des joies familiales. Laurence l’écoutait avec une sympathie toujours croissante. La beauté de cette après-midi de juin aioutait encore aux séductions du
langage de l’amoureux, et pendant des heures la jeune femme resta sous le charme, si bien que le soleil était déjà bas quand elle songea à rentrer à la ferme. Il la reconduisit jusqu’à l’orée du bois, et lui arracha la promesse de se retrouver le lendemain au même endroit.
Elle y revint. Tous deux prenaient goût à cette école buissonnière en pleine forêt. Le beau temps, la délicieuse griserie de l’amour qui commence, la piquante saveur du fruit défendu, et surtout l’audace ingénue de la jeunesse faisaient passer Laurence sur les périls de ces promenades clandestines.
Quant à Xavier Duprat, ravi de la tournure que prenaient les choses, il se montrait délicat et réservé, se gardant bien de gâter sa situation par de trop brusques attaques. Il savait rester sage et respectueux. En garçon raffiné et prudent, il se sentait d’ailleurs peu de goût pour les Oarystis en plein air qu’un garde mal appris ou un bûcheron in discret peut venir déranger. Il était semblable à un écolier qui a volé un beau fruit, et qui, le sachant bien en sécurité au fond de sa poche, se contente de le tâter du doigt de temps à autre, en se réservant de choisit son heure pour le savourer à son aise. Il calculait qu’une fois complètement maître de la volonté de Laurence, il lui serait facile de s’insinuer dans les bonnes grâces des deux Barbeaux, qui étaient gens à mener par le nez. Il deviendrait alors l’ami de la maison, le commensal préféré, et, sans en dommager sa réputation, sans compromettre son avenir, sans faire de scandale, il trouverait dans le confortable logis de la rue du Bourg bon souper, bon gîte... et le reste.
Un incident malencontreux vint gâter cette aimable perspective. Jusque-là le beau temps avait favorisé les deux jeunes gens ; mais une après-midi, pendant qu’ils se promenaient sous bois, le ciel se brouilla et un soudain coup de tonnerre leur annonça un orage qui s’était formé à la sourdine. Ils étaient sur le versant qui descend vers Fains, et, par une éclaircie, ils virent tout à coup la vallée obscurcie par de gros nuages. La rivière était toute noire; de larges nappes de pluie poussées par le vent commençaient à cacher les collines sous
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d’épaisses buées grises, — ils ne pouvaient rester en plein bois, et ils coururent le long de la lisière, en quête d’un abri un peu plus imperméable que les branches des hêtres. Justement, au pied de la côte, il y avait une brasserie, bien connue des pêcheurs à la ligne, qui allaient s’y reposer auprès d’une chope, quand le poisson ne mordait pas. — Laurence et Xavier, toujours courant, se précipitèrent dans la foulerie qui formait une des dépendances de l’établissement, et là, cachés derrière les cuves, ils attendirent la fin de la bourrasque. Il faisait si noir dans ce bâtiment, uniquement éclairé par la porte cochère, qu’ils ne craignaient guère d’être reconnus. Au bout d’une demi-heure, les éclats de tonnerre devinrent plus sourds et plus lointains, la pluie diminua, et un rayon de soleil, perçant gaîment l’obscurité de la foulerie, annonça aux deux reclus
Cctait la que Xavier vexait s'installer.
qu'ils pouvaient reprendre la clé des champs.
Comme ils quittaient leur refuge juste sous le porche de la grand’porte, ils se jetèrent dans les jambes d’un quidam qui accourait en sens contraire, et qui, trempé jusqu’à l’échine, se hâtait d’entrer à la brasserie. Or, par une malheureuse chance, ce quidam n’était autre que Delphin Nivard.
Laurence le reconnut la première. — - Courons, dit-elle tout bas à Xavier, c’esô M. Nivard !
Ils s’éloignèrent rapidement. Quand ils furent à cent mètres : — Etes-vous sûre que ce soit lui ? demanda Xavier.
— Je le crois, répondit-elle, car il doit dîner ce soir à la ferme avec Hyacinthe et M. Lafrogne.
Xavier Duprat se retourna d’un air inquiet vers la brasserie. C’était bien Nivard, en effet. Il était revenu sur ses pas, et, planté sur le seuil de la porte cochère, la main en abat-jour sur ses yeux, il paraissait lorgner, à travers les dernières buées de l’orage, le couple qui s’éloignait.
-— Voilà qui est fâcheux! murmura Xavier Duprat, dont la figure s’assombrit.
Laurence était tout aussi inquiète que son compagnon; mais, le voyant tourmenté, elle voulut le rassurer. — Bah ! reprit-elle, il ne nous a vus que de dos et il a de mauvais yeux. Je vais vite rentrer à Rembercourt où je changerai de robe et de coiffure avant qu’il arrive, cela le déroutera. Soyez demain à l’entrée du bois, et je vous conterai comment les choses se seront passées...
Tls se quittèrent là-dessus. — Le lendemain, dès trois heures de l’après-midi, Xavier attendait Mme Lafrogne au rendez-vous indiqué.
Le même jour, vers deux heures, les employés du bureau de Nivard furent étonnés de voir leur chef de file enlever ses manches de lustrine, brosser son chapeau et quitter son fauteuil de cuir. Delphin Nivard était un modèle d’assiduité, et sa conduite était tellement anormale qu’elle stupéfia tous les plumitifs de sa division. Le chef de bureau enfila une rue détournée, et, longeant les bords du canal, prit à son tour la direction de la ferme. C’était le chemin le plus
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long, mais aussi le moins fréquenté. Il arriva ainsi, masqué par les arbres, jusqu'à la lisière inférieure de la forêt, et là, sautant dans le taillis avec l’agilité d’un chat sauvage et l'adresse d’un braconnier, il chemina sans bruit sous la fouillée jusqu’en vue de Rembercourt.
Trois heures et demie venaient de sonner à l’église de Fains quand Laurence quitta la ferme et s’engagea dans le sentier où l’attendait le jeune Duprat.
— Eh bien ? demanda-t-il en scrutant d’un regard de juge d’instruction la figure un peu pâlie de la jeune femme.
— Rassurez-vous, répondit-elle, je crois que Nivard ne se
Nivard, longeant les bords du canal, prit le chemin de la ferme.
doute de rien. Quand il est arrivé pour dîner, je m’étais métamorphosée des pieds à la tête ; il n’a point paru me soupçonner, et il n'a pas soufflé mot de sa rencontre... Etant donné l’homme, s’il eût eu le moindre soupçon, il me l’aurait fait entendre par quelque allusion méchante, car il ne m’aime pas, et il n’aurait pas été fâché de me jouer un tour.
— N’importe, reprit Xavier d’un ton bref, ces promenades en plein air sont imprudentes, et il faut y renoncer.
Elle lui jeta un coup d’œil surpris et attristé. — Soit ! murmura-t-elle, puisque vous le désirez.
— C’est dans votre intérêt ! soupira-t-il avec un accent d’hypocrite abnégation.
Elle secoua les épaules et fit une moue peu résignée.
— d’ailleurs, insinua-t-il doucement, il
me semble qu’il y a un autre moyen de nous voir... un moyen plus simple et moins périlleux.
— Lequel?
— Vous êtes seule le soir presque toute la semaine ; qui vous empêche de me recevoir à Rembercourt?
— C’est impossible! que penseraient les fermiers et les domestiques ?
— Votre pavillon est séparé de la fermepar les jardins, et tous ces gens-là se couchent comme les poules, sitôt la nuit venue.
— Je ne suis pas seule, j’ai avec moi- Marianne.
— Votre femme de chambre?... Elle loge dans les combles et vous au rez-dechaussée... Vous pourriez vous débarrasser d’elle de bonne heure, et, si vous laissiez ouverte la porte du bois, il me serait facile d’entrer chez vous, à la nuit close...
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. — Je ne ferai jamais cela! interrompit- 'telle avec véhémence, ce serait mal.
— Le mal gît surtout dans le scandale, répliqua-t-il d’un ton coupant et dur qu’elle ne lui connaissait pas encore ; plutôt que de vous exposer aux médisances du public, dans ces courses à travers les chemins, j’estime qu’il vaut mieux renoncer à nous voir.
Elle baissa la tête et resta un moment silencieuse. — Non, murmura-t-elle enfin, comme si elle se répondait à elle-même, je ne puis pas vous faire entrer clandestinement à Rembercourt... Prêter les mains à une pareille chose, ce serait de ma part une sorte de trahison.
- — Aimez-vous mieux que j’y entre en escaladant le mur? demanda-t-il d’un air ironique.
Elle eut la naïveté de prendre cette bravade au sérieux. — Ne vous en avisez pas! s’exclama-t-elle effrayée, on lâche les
chiens à la nuit, et ils vous sauteraient à la gorge !
Il vit tout le parti qu’il pouvait tirer de cette crédule appréhension, et, poursuivant d’un ton résolu : — J’en ferai 1 essai dès demain soir à neuf heures, dit-il, n en déplaise aux molosses de M. Lafrogne.
Mais, c’est une folie! s’écria-t-elle en
joignant les mains, vous perdez la tête, monsieur.
— Je vous jure que je suis parfaitement de sang-froid... J’escaladerai demain la muraille, à moins que vous ne préfériez m’ouvrir la porte du bois.
— C’est impossible.
— C’est votre dernier mot?... à demain donc, et il en adviendra ce qu’il plaira à Dieu.
D’un air offensé, il la quitta brusquement, remonta le sentier et disparut avant qu’elle pût ajouter une parole.
— Qd’ï a-t-il, cadet! demanda Hyacinthe étonné.
Vers une heure de relevée, les deux Barbeaux travaillaient dans leur petit bureau poudreux, orné d’échantillons de bois de teinture, de registres à dos verdâtre et de factures embrochées dans des tiges de fer. Il faisait très chaud : par la fenêtre ouverte où grimpaient, en guise de jalousies, des capucines et des volubilis, on entendait le bourdonnement sourd des mouches à miel dans les banquettes de balsamines, et, par moments, des bouffées d’air tiède appor taient du fond de la cour des émanations poivrées de gingembre et de noix muscade.
Hyacinthe, perché sur un tabouret, les jambes de son pantalon soigneusement re montées, afin que l’étoffe ne prît point de faux plis aux genoux, transcrivait ces factures sur son livre- journal, et, entre lts barreaux du tabouret, on apercevait ses chevilles maigres, chaussées de bas gris.
Germain, la pipe entre les dents, décachetait un supplément de courrier que venait d’apporter le facteur de midi.
Au milieu de ces dépêches commerciales sur papier bleu, une lettre timbrée de Villotte attira son attention. Dans une petite
ville, il est rare qu’on emploie la poste pour communiquer avec ses voisins. La suscription de l’enveloppe portait le nom de Germain Lafrogne, écrit d’une main d’écolier inexpérimenté. Le cadet des Barbeaux déchira le cachet et se mit à lire. Tout à coup il posa brusquement sa pipe sur la table et poussa une exclamation qui fit tourner la tête à Hyacinthe. Germain était pâle et ses mains tremblaient.
— Qu’y a-t-il, cadet? demanda l’autre étonné.
Germain tendit la lettre à son frère. — Tiens, voici ce qu’on m’écrit, murmura-t-il d’une voix altérée.
Hyacinthe lut à son tour la lettre, qui était ainsi conçue :
t( On engage M. Germain Lafrogne à se défier de son locataire, qui rôde beaucoup trop souvent du côté de Rembercourt. Du reste, s’il veut savoir pourquoi sa femme était si pressée de s’installer à la ferme, et s’il veut être édifié sur les rapports de cette dernière avec M. Duprat, il n’a qu’à se trouver ce soir même à Rembercourt, à la nuit tombante. A bon entendeur, salut. »
— C’est une infamie ! s’exclama Hyacinthe.
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— Oui, celui qui a lancé ce billet a visé juste... Cela m’a donné comme un coup de couteau au cœur.
— Voyons, reprit l’aîné d’un ton qui voulait être rassurant, je pense que tu ne vas pas croire à une dénonciation anonyme?
— Je voudrais n’y pas croire... Mais quel intérêt aurait-on à m’écrire cela?... Nous n’avons pas d’ennemis.
— Nous avons des envieux... Et puis, il y a tant de mauvais plaisants.
— On ne risque pas de pareilles plaisanteries, dit Germain d’un air sombre, en allant fermer la fenêtre... Depuis que j’ai lu ce papier, il m’est venu un tas de réflexions que je n’avais jamais faites et qui me frappent tout d’un coup... Laurence est jeune, et j’ai le double de son âgej elle aime le plaisir, et nous ne sommes pas amusants ; enfin je suis un ours, et ce monsieur de làhaut est un joli cœur...
— Un garçon si réservé, si pieux!... Je ne peux pas croire qu’il soit capable d’une pareille noirceur !
— Tu ne connais pas le monde, Hyacinthe, tu juges toujours les autres d’après toi... Vois-tu, nous n’entendons rien aux femmes, ni l’un ni l’autre... Ah! nom d’une balle, s’écria-t-il en se rasseyant, je voudrais déjà être à ce soir... Je souffre trop!
— Tu iras là -bas?
— Tu le demandes? repartit Germain d’une voix amère et irritée.
— Ecoute, cadet ! reprit le brave Hyacinthe après avoir médité un moment, veuxtu un bon conseil? Pars tout de suite pour Rembercourt. Si cette accusation a quelque fondement, il vaut mieux prévenir le mal que d’avoir à le punir. Ta présence empêchera ta femme de commettre une faute, et la sauvera peut-être.
— : Non, répliqua nettement Germain, maintenant que le soupçon m’est entré dans la cervelle, un pareil expédient ne me l’enlèverait pas... En supposant que je trouve Laurence tranquille dans son jardin et que rien ne se passe ce soir, je me dirais toujours: « Si je n’étais pas arrivé, que se serait-il passé? » Et je serais continuellement tourmenté par un doute ; non, dussé-je en crever, j’attendrai jusqu’à la nuit, je me faufilerai
là-bas sans être vu... Et j’en aurai le cœur net.
— Alors tu m’emmèneras avec toi.
— Viens, si tu veux... Maintenant reprenons notre besogne et patientons !
Ils reprirent leurs écritures ; mais ni l’un ni l’autre n’avaient grand goût au travail. Les chiffres s’enchevêtraient devant leurs yeux, et leur esprit était ailleurs. Les heures se traînèrent lentes, silencieuses, interminables. Ils entendirent Xavier Duprat rentrer dans son appartement et s’installer à son bureau. Hyacinthe fit un geste éloquent, en montrant le plafond comme pour dire : — Tu vois bien, il reste chez lui, et on le calomnie. — A quoi Germain répondit par un haussement d’épaules. Le soleil glissa petit à petit le long des capucines en fleurs, remonta au premier étage, puis s’envola au faîte du toit. Dans la cour moins lumineuse, où flottaient toujours d’aromatiques senteurs d’épices, le bourdonnement des abeilles s’apaisa ; puis Catherinette vint annoncer que le dîner était prêt. Ils mangèrent tous deux du bout des dents ; ils essayaient de se forcer, mais la nourriture s’arrêtait dans leur gosier, et ils restèrent accoudés sur la table, sans mot dire, auprès du dessert intact, jusqu’au moment où le crépuscule assombrit les panneaux de chêne de la salle ,
— Allons, murmura Lafrogne cadet en se coiffant de son feutre, il est temps... Nous prendrons la route des Romains.
Ils sortirent par la rue du Bourg, enfilèrent des ruelles détournées et s’enfoncèrent dans le chemin qui longe les vignes de Chanteraine.
Ils firent le trajet sans prononcer un mot. La nuit était tout à fait venue, une nuit sans lune, propice aux rendez-vous amoureux.
Quand ils furent en vue de Rembercourt, au lieu de suivre la route, ils contournèrent les murs de la ferme, et s’engagèrent dans les prés. Il y avait du côté de la rivière une petite porte dont Germain avait gardé la clé. C’est par là qu’ils pénétrèrent dans l’enclos, où tout semblait assoupi et où l’on n’entendait que le chant nocturne des grillons dont le vague bourdonnement semblait être la respiration sourde des champs endormis.
Pendant ce temps, le calme était loin de
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régner dans l’appartement de Laurence.
Derrière les persiennes clives, deux voix y troublaient le silence de la nuit : l’une, tour à tour irritée et suppliante ; l’autre virile, insinuante, et dont les intonations ressemblaient fort à celle de M. Duprat.
C’était Xavier, en effet, que Laurence avait eu l’étourderie de recevoir chez elle. Craignant qu’il ne recourût à une escalade, comme il l’en avait menacée, elle n’avait pas osé fermer la porte du bois ; à la nuit close, dès qu’il avait été certain que la femme de chambre s’était retirée, Duprat s’était hâté de pénétrer dans la pièce du rez-de-chaussée où la lueur d’une lampe lui faisait supposer que Mmo Lafrogne devait se trouver. Une fois établi dans la place, il s’était promis de n’en point sortir de sitôt, et, estimant que cette chambre confortable et coquette était un séjour préférable aux humides talus de la forêt, il usait de son éloquence la plus persuasive pour obtenir la permission d’y rester. Il avait posé sans façon son chapeau sur un meuble et demeurait impassible devant la jeune femme qui le suppliait de s’éloigner.
— Soyez raisonnable, lui disait-elle, et pour plus de précaution elle avait mis entre elle et lui un grand fauteuil derrière le dossier duquel elle s’appuyait comme pour s’en faire un rempart, — je vous ai donné une preuve de confiance en vous laissant entrer, ne me forcez pas à m’en repentir, et quittez-moi.
— Vous êtes cruelle, madame, répliquait-il d’un ton à la fois hardi et câlin, après m’avoir conduit au seuil de la terre promise, vous voulez que je me contente de l’avoir entrevue... Vous me croyez plus héroïque que je ne suis.
— Je vous crois un homme d’honneur, trop bien élevé et trop respectueux pour rester chez une femme malgré elle.
— L’amour n’est pas respectueux à ce point, et je vous aime trop passionnément pour ne point passer par-dessus les bienséances vulgaires... J’ajouterai, continuat-il avec une légère nuance d’ironie, qu’en venant vous-même un matin chez moi vous m’avez montré clairement que la sympathie nous fait souvent sauter à pieds joints pardessus les convenances mondaines.
— Si j’ai été étourdie, murmura-t-elle en rougissant, c’est peu généreux de me le rappeler et surtout d’en abuser.
— Pardon, mais êtes-vous généreuse, à votre tour, en détruisant brusquement une espérance que vous avez été la première à faire naître?
— Quelle espérance? s’écria-t-elle irritée, expliquez-vous, je ne vous comprends pas !
— Si j’ai été assez hardi pour espérer, poursuivit-il, n’y ai-je pas été encouragé tout d’abord?... Il y a des regards qui sont presque une promesse d’amour, et j’ai cru voir ces regards-là tomber de vos yeux sur moi. Au fond de ma solitude je vous aimais silencieusement et sans espoir ; mais permettez-moi de vous le rappeler, c’est vous qui m’avez poussé à sortir de ma réserve, et, ce qui n’est pas généreux, c’est de rejeter mon amour, après m’avoir laissé croire que vous m’aimiez.
Si peu délicat que fût ce reproche, il tombait juste et ne laissait pas d’embarrasser la jeune femme. Pliant la tête sous les arguments que lui lançait Xavier, elle sentait trop combien la lutte était inégale ; pourtant elle ne voulait pas faiblir, et elle essayait de se débattre contre les dangereuses conséquences de ses précédentes étourderies.
— J’ai été légère, c’est possible! s’exclama-t-elle les larmes aux yeux, j’étais aveugle, mais tout ce que vous me dites me rend plus clairvoyante, et je ne veux plus encourir le même reproche.
— C’est un peu tard, murmura-t-il en souriant doucement et en se rapprochant du fauteuil.
— Non, monsieur, dit Laurence en se rencognant de plus en plus entre le mur et le meuble qui la protégeait ; si vous ne vous retirez pas de bon gré, je vous jure que je vais appeler Marianne !
— Vous ne ferez pas cela, repartit Xavier d’un ton calme, à quoi bon? Personne ne croirait que j’aie pu entrer ici sans votre consentement ; ma présence à une pareille heure ne s’expliquerait que par une complai ■ sance de votre part, et un esclandre me compromettrait sans vous excuser.
Cette impitoyable logique accablait T au-
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rence ; elle se sentait à la merci de cet homme, il la tenait déjà moralement entre ses mains, et sa force de résistance commençait à s’épuiser. — Ah ! balbutia-t-elle désespérée, ce n’est pas d’un galant homme ce que vous faites là, c’est de la lâcheté !
— Non, reprit-il, mais cette fois avec une voix pleine d’inflexions caressantes; non, c’est de l’amour... l’amour le plus fervent et le plus passionné!... Pourquoi êtesvous si ineffablement belle? C’est votre beauté qui me trouble et me fait tout oublier. Ne soyez pas cruelle, laissez-moi vous adorer à genoux ! Je vous promets un amour brûlant, discret, religieusement fidèle. Je mettrai à vos pieds tout mon dévouement, toute ma jeunesse ; vous serez la reine de mon cœur, la souveraine de mes pensées. Je vous donnerai le bonheur que vous rêviez, que vous n’avez pas trouvé, et personne n’en saura rien... Rendez-moi votre confiance, permettez-moi de vous aimer et de vous servir !
Tout en parlant, il s’était mis à genoux et s’était assez rapproché pour effleurer les plis de sa robe. Il s’efforçait de s’emparer de ses mains qu’elle lui refusait encore, mais déjà plus faiblement. Enervée, fascinée et tremblante, elle voyait venir le moment où elle ne pourrait plus se défendre contre cette étreinte qui allait l’envelopper. Tout à coup le sable du jardin cria sous des pas rapides. Xavier, interdit, se remit d’un bond sur ses pieds. . .
— Sultan! Médor!... ici! s’exclamait Germain d’une voix éclatante.
— Mon mari!... Je suis perdue! murmura Laurence en s’appuyant contre la muraille pour ne pas tomber.
Déjà on ouvrait la porte du pavillon.
M. Duprat, blême, effaré, s’élança vers la fenêtre et, poussant les persiennes, il allait sauter dans le jardin, quand devant lui se dressa la longue figure d’Hyacinthe, flanqué des deux chiens de garde qui grognaient d’une façon significative.
— On ne passe pas ! dit flegmatiquement le frère aîné, rentrez !
Xavier recula, la tête perdue, et se trouva face à face avec Germain, qui venait d’ouvrir la porte de la chambre.
Les yeux du fnari, fouillant l’intérieur' de la pièce, se fixèrent d’abord sur Lau-, rence, debout entre le mur et le fauteuil dont! elle s’était fait un rempart, puis ils tombèrent sur Duprat, qui reculait devant Hyacinthe comme devant un spectre.
D’un bond Germain s’élança sur l’apprenti magistrat, et l’empoignant rudement par son col et sa cravate, il lui lança d’une voix sourde l’une des plus méprisantes injures du vocabulaire meusien : — Malabrel
— Pas de violence, monsieur ! balbutia Duprat, je me soumets à tout, mais ne me brutalisez pas !
Avec ses regards terrifiés, sa pâleur de noyé, il était piteux ; son corps tremblait, sa voix était devenue rauque. Germain regarda l*h face ce grand garçon à l’apparence robuste, que la frayeur rendait tout à coup plus débile qu’une vieille femme ; il en eut pitié et, retrouvant son sang-froid à mesure que l’autre devenait de plus en plus épeuré, il se borna à secouer vertement son perfide locataire, et à le jeter sur un fauteuil où Duprat s’affaissa comme un paquet de linge mouillé.
— Je ne veux pas d’esclandre ici, dit le mari de Laurence, et je ne toucherai pas à votre peau ! — Il alla fermer la porte qui était restée entr’ouverte. - — Ecoutez-moî bien, reprit-il d’une voix basse et lente, je pourrais vous saigner comme un poulet... Vous savez aussi bien que moi que vos tribunaux n’auraient rien à me faire... Mais vous ne valez pas même un coup de poing ! Vous allez sortir d’ici ; arrangez-vous pour que je ne vous retrouve pas demain à Vil lotte, car si jamais je vous rencontre dans mon chemin, il n’y aura pas de lois qui tiennent, et je vous décarcasserai, aussi vrai qu’il y a un Dieu!... Maintenant filez... Hyacinthe, recondu;s-ie !
M. Duprat s’était hâté de se lever, et les jambes chancelantes, le dos voûté, les yeux à terre, tête nue et les cheveux en désordre, il se dirigeait vers la porte, sans oser icgarder Laurence.
— Vous oubliez votre chapeau! lui dit Germain d’un ton tranquillement dédaigneux.
Il se retourna craintivement, s’empara
La Maison des Deux Barbeaux
de sa coiffure avec un geste oblique et rapide, et ouvrit la porte en tâtonnant. Tandis qu’il disparaissait dans le corridor, Germain, ies bras croisés, la face tournée vers la porte, montrait sa solide carrure, son buste énergique et sa tête chevelue à Laurence, qui avait assisté comme une statue à ce brusque dénoûment. Quelles que fussent ses terreurs et ses angoisses personnelles, la jeune femme ne pouvait s’empêcher d’admirer ce rude chasseur, si contenu dans sa force, si maître de lui et si digne dans les moments les plus terribles. Elle le comparait involontairement au triste amoureux dont elle entendait encore les pas chancelants au fond du jardin, à ce phraseur couard qu’elle avait eu la faiblesse de prendre pour un héros de roman. Elle méprisait Xavier, la honte et le dégoût la prenaient en songeant que cet homme avait posé ses lèvres sur son visage. En un clin d’œil, le ridicule venait de tuer son amour coupable.
On distingua le bruit de la petite porte qu’Hyacinthe verrouillait. Germain alors rentra dans la chambre et se retourna vers sa femme, qui attendait avec un horrible
YOÜS ALLEZ SORTIR D’ICI, ARRANGEZ-VOUS POUR QUE JE NE VOUS RETROUVE PAS DEMAIN A VlLLOTTE
battement de cœur l’explosion de la colère du mari outragé.
— Rassurez-vous, dit-il d’une voix très calme, je ne vous adresserai ni reproches ni gros mots. C’est inutile, je ne veux pas de scandale. Pour l’honneur de notre famille, il ne faut pas qu’on puisse clabauder sur notre compte. Nous sauverons les apparences ; mais vous comprenez qu’il n’y a plus entre nous d’intimité ni de confiance possibles. Nous serons séparés de fait, voilà tout... Je m’arrangerai pour demeurer ici le plus souvent ; vous, vous resterez dans notre maison de Villotte, et je veillerai à ce que vous n’v manquiez de rien...
Laurence fit un geste comme pour protester, mais il ne lui laissa pas le temps de l’interrompre et continua résolument : — Je le veux, et c’est bien le moins que vous m’obéissiez. . . Vous habiterez Villotte ; Hyacinthe vous y ramènera demain... Je n’ai rien de plus à vous dire.
Il tourna le bouton de la porte et sortit sans même regarder sa femme. Celle-ci avait repoussé le fauteuil placé devant elle et s’était élancée vers son mari. Elle voulait se jeter à ses pieds, implorer son pardon, le prier d’écouter l’aveu de sa honte et de son repentir. — Monsieur ! s’écria-t-elle d’une voix suppliante...
Mais il ne fit pas mine de l’entendre ; il causait avec Hyacinthe dans le couloir. Peu après, il ferma la porte d’entrée, puis il monta avec son frère au premier étage, et toute la maison retomba dans un profond silence interrompu seulement par le ruissel lement lointain de la rivière et le bourdonnement tremblotant des grillons dans le jardin.
— Le temps est au beau.
La maison des deux Barbeaux redevint plus mélancolique, plus silencieuse et plus solitaire qu’au temps de MUe Lénette. Les Persiennes des fenêtres donnant sur la rue du Bourg restaient hermétiquement closes, sauf pendant deux heures, le samedi, quand Catherinette époussetait les meubles et cirait l’appartement. La porte d’entrée ne s’ouvrait pas deux fois le jour. L’intérieur, où les tapis amortissaient le bruit des pas, avait l’aspect demi-obscur et la taciturnité d’un cloître : on ne s’y parlait qu’à voix basse, comme dans une église.
M. Xavier Duprat, en garçon prudent, r/ avait pas attendu au lendemain pour déguerpir. Dans la nuit même, il avait pris le premier train partant pour Metz. Une fois en sûreté dans le sein de sa famille, il avait prétexté une subite maladie, et, ayant sollicité de son procureur un congé illimité, il avait chargé un collègue d’enlever du logis Lafrogne ses livres et ses effets mobiliers.
Huit jours après, Germain ayant fait nettoyer le logement vacant, y avait transporté ses hardes et ses papiers. C’était là qu’il couchait lorsqu’une affaire imprévue le retenait à Villotte ; le reste du temps, il vivait à la ferme.
Quant à Laurence, elle menait une existence de recluse et de pénitente. Son premier soin- avait été de congédier sa femme de chambre et de se contenter du service de Catherinette. Puis elle avait opéré une réforme dans sa garde-robe; adieu les toilettes pimpantes, les nœuds de rubans et de dentelles, tous les raffinements de coquetterie qu elle prenait plaisir à inventer. Elle avait revêtu une simple robe de laine noire montante, et elle avait serré ses bijoux dans leurs écrins. Les meubles du boudoir et du salon avaient été ensevelis sous des housses, les cuivres et les lustres de cristal de roche dormaient emprisonnés dans de la gaze.
Elle n’habitait plus que sa chambre à coucher, où un portrait de la tante Lénette, un vieux pastel aux couleurs demi-effacées, lui jetait soir et matin un regard réprobateur. Elle ne voyait personne si ce n’est, aux heures des repas, le méthodique Hyacinthe, qui venait mélancoliquement s’asseoir en face de sa belle-sœur, f
Ils se parlaient peu, sauf en présence de Catherinette ; mais, quand ils se trouvaient en tête à tête, l’aîné des Barbeaux devenait muet comme l’un des poissons de son enseigne. Il mangeait, le nez dans son assiette; quand parfois Laurence levait les yeux vers lui d’un air suppliant et qu’il pressentait qu’elle voulait faire appel à sa miséricorde, il détournait la tête et entamait une conversation intime avec le chat de la maison qui lui frôlait les jambes. Laurence n’osait insister; elle comprenait qu’elle avait en Hyacinthe un juge indigné, et d’autant plus rancunier qu’il avait été le dernier à la croire coupable. Après le dessert, Hyacinthe, repliant minutieusement sa serviette dans les plis, se levait, allait frapper deux ou trois petits coups secs sur le baromètre, en murmurant : « Il pleuvra demain, » ou « le temps est au beau, » puis il poussait un gros soupir et s’esquivait sans bruit, comme il était entré.
Germain n’assistait à ces repas que rarement, les soirs où il était forcé de coucher
La Maison des Deux Barbeaux
à Villotte, et alors le dîner était encore plus lugubre. Laurence n’osait ni lever les yeux ni remuer, et si, par distraction, son mari lui adressait la parole, elle croyait deviner dans chaque mot une intention amère ou méprisante. Lorsqu’il lui arriva pour la première fois de partager le souper de famille, Germain resta sombre et taciturne jusqu’à ce qu’on eût desservi ; mais, au moment de se lever, il dit à Laurence sans la regarder :
— On a donc renvoyé Marianne ?
— Oui, monsieur, murmura-t-elle, c’était une dépense inutile, j’ai voulu m’habituer à me servir moi-même.
— En effet, répliqua-t-il d’un ton sarcastique, cette fille ne pouvait plus vous être utile, maintenant... Je comprends!
Elle crut qu’il insinuait que Marianne lui avait servi de complice à Rembercourt, et elle voulut protester, mais il lui ferma la bouche par un : — C’est bien ! — très sec, et il sortit avec Hyacinthe.
Ces coups de boutoir de Germain étaient pour elle la pire des tortures. Elle sentait qu’il la jugeait plus coupable qu’elle ne l’était en réalité, et qu’il avait pour elle un mépris dédaigneux. Parfois, humiliée et endolorie, elle voulait l’aller trouver et tenter de se justifier ; puis elle prenait peur, elle savait d’avance que, rien qu’en entendant sa parole rude et ironique, elle se troublerait et n’arriverait qu’à gâter davantage la situation. Elle préférait se taire et attendre. Elle craignait, en provoquant une explication, de perdre sa dernière espérance, et elle tenait tant à la conserver !
Elle y tenait, non par intérêt ou par amour-propre, — mais par suite d’un sentiment d’une nature plus mystérieuse et plus tendre. Elle voulait reconquérir l’estime de Germain, tout simplement parce qu’elle commençait à aimer son mari.
Oui, Laurence aimait Germain Lafrogne. Le labyrinthe du cœur féminin, si compliqué et si plein de routes enchevêtrées, a de ces tournants étranges et de ces surprises merveilleuses. Les femmes subissent irrésistiblement l’attrait de la force, et, comme Mm° Sganarelle, « il leur plaît d’être battues ». Celui qui veut gagner leur tendresse doit les battre moralement ou physiquement,
selon leur position et leurs habitudes sociales.
Du moment où Laurence avait vu Xavier pâlir et trembler sous le regard de son mari, elle n’avait plus eu que du mépris pour ce lamentable amoureux, et, du même coup, son admiration pour Germain était née.
L’idole primitivement adorée avait été brisée ; mais, en même temps, un dieu plus imposant s’était dressé à la même place sur un piédestal tout neuf, comme dans les évolutions de la mythologie antique. Le sangfroid dont Germain avait fait preuve, la façon dont il avait su vaincre sa colère, la sauvage grandeur avec laquelle il avait congédié le coupable et la magnanimité hautaine avec laquelle il avait traité I.aurence, tout cela avait fortement frappé la jeune femme. Loin de le trouver ridicule maintenant, elle le regardait avec une sorte de crainte tendre qui est le commencement de l’amour. La rusticité du farouche chasseur avait même à ses yeux une âpre couleur de réalité qu’elle trouvait plus belle que toutes les sentimentalités romanesques dont elle avait jadis peuplé son imagination. Elle était maîtrisée par cet homme fort et elle souffrait cruellement de l’avoir offensé.
Se réhabiliter dans le cœur de son mari était son unique désir. Mais comment arriver à le convaincre et à se disculper? Comment détruire les préventions de Germain, quand toutes les apparences étaient contre elle, et quand celui qui aurait pu plaider sa cause, quand Hyacinthe lui-même la tenait en suspicion?... Elle voulut du moins montrer aux deux frères qu’elle n’était point la femme frivole qu’on supposait, et qu’elle pouvait devenir aussi sérieuse, aussi bonne ménagère que la tante Lénette. Elle se fit initier aux détails du ménage par Catherinette ; la maison fut tenue avec une stricte économie, et, comme au bon temps d’autrefois, les deux Barbeaux trouvèrent leur linge en ordre et leurs vêtements d’hiver et d’été préparés à point. Parfois elle s’enfermait dans sa chambre, en tête-à-tête avec le pastel de tante Lénette, et elle demandait à l’image fanée de la vieille fille de lui inspirer les moyens de reconquérir Germain ; mais les traits de la défunte restaient rechignés et
bo
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impassibles, et ses sévères yeux gris semblaient dire à l’infortunée pénitente : « Je n’ai pas confiance ! »
Un jour, en furetant dans un secrétaire fermé depuis la mort de la tante, elle trouva un registre manuscrit, aux feuillets de papier verdâtre couverts d’une grosse écriture. C’était ce que nos pères appelaient leur livre de raison, le mémorandum où ils consignaient à la fois leur dépense et les événements de la vie domestique. Toute l’existence patriarcale des Thoiré et des Laf rogne y était relatée naïvement et au jour le jour, jusqu’à l’heure où MUe Lénette avait cessé d’écrire. La vie passée de Germain s’y déroulait depuis l’heure de son baptême.
Laurence parcourut ces longues colonnes de comptes avec l’intérêt qu’elle avait mis jadis à dévorer V alentine . Il lui semblait qu’elle entrait ainsi intimement dans la vie de son mari, et l’animation qu’elle apportait à cette lecture rétrospective montrait mieux que tout ce qu’on pourrait dire combien elle était possédée par le désir de mêler désormais ses pensées et ses émotions à celles de Germain. Il restait encore beaucoup de pages blanches sur le registre. Laurence le serra dans son pupitre, et à partir de ce moment elle y inscrivit les dépenses de la maison.
Elle sortait peu. On ne la voyait guère que les dimanches à l’église, à la messe de neuf heures. Naturellement la ville s’était préoccupée des changements survenus dans la maison des deux Barbeaux, on avait flairé quelque drame intime et on avait beaucoup glosé sur l’étrange façon de vivre des deux époux. Delphin Nivard seul aurait pu donner des éclaircissements sur ce mystère ; mais comme il ne se sentait pas la conscience nette et comme il ne se souciait pas de renouveler connaissance avec la rude poigne de Germain, il avait mis une martingale à sa langue et se contentait de savourer en son par-dedans le mal qu’il avait fait. De guerre lasse, les curieux avaient renoncé à chercher la clé de l’énigme, et quand le hasard de 1a. conversation amenait Mme Laf rogne sur le t pis, on se bornait à hausser les épaules. — Elle a une maladie noire, disaient les com¬
mères, c’est bien triste pour son mari. — Et on s’en tenait là.
Une maladie noire, an effet. A mesure que les mois se passaient, la jeune femme perdait courage et patience. Dans le plein éclat de ses vingt ans, un deuil intérieur assombrissait pour elle les plus claires journées de soleil et les plus belles fêtes de 1 été. Elle se disait que son printemps était manqué, et elle se comparait mentalement à un arbre fruitier en fleurs atteint mortellement par la gelée d’une nuit de mars. — Tout était admirablement préparé : les étamines d’or se pressaient tendrement autour du pistil vert ; le vent du nord avait soufflé et avait tout perdu. Les corolles blanches restaient encore sur les branches, mais un petit point noir marquait la place du pistil brûlé par la gelée. — Laurence se trouvait plus misérable encore que cet arbre malchanceux, car elle savait que, si sa vie était manquée, c’était par sa faute.
Pendant un temps elle s’était flattée de l’espoir que son changement de vie et son dévouement pour la maison attendriraient le cœur du maître et que, jugeant la pénitence assez longue, il s’adoucirait jusqu’à pardonner. Maintenant elle commençait à désespérer. Il y avait bientôt un an que durait cette situation, on touchait presque à l’anniversaire de la fatale scène, et rien n’indiquait que Germain fût disposé à l’indulgence. Il employait ses journées à Rembercourt à surveiller la ferme ou à faire des chasses enragées à travers bois. Lorsqu’il apparaissait à Villotte, Laurence l’apercevait à peine. De temps à autre seulement, quand elle avait le dos tourné, il lui jetait à la dérobée des regards en dessous, moitié tristes, moitié soupçonneux ; ou bien, à table, il avait parfois de brusques accès de toux, comme s’il eût voulu étouffer un soupir ou une émotion qui lui montait à la gorge. Le plus souvent, il se retirait de bonne heure dans le logement jadis occupé par Duprat, et il en partait dès l’aube. Pour l’entrevoir, Laurence se levait de grand matin, et, cachée derrière ses rideaux, elle épiait son réveil; elle le suivait des yeux tandis qu’il procédait à sa rapide toilette de chasseur, le cou nu, la chemise entr’ou-
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verte, la poitrine à l’air. La vie active l’avait conservé jeune, il n’y avait pas un fil d’argent dans sa barbe ni dans ses cheveux, ses yeux bruns brillaient d’un éclat viril sous ses gros sourcils noirs, et Laurence le trouvait beau.
Si en apparence Germain restait impitoyable, du moins Hyacinthe s’était adouci. L’aîné des Barbeaux rendait justice aux efforts de sa belle-sœur. Comme il était d’un naturel compatissant, il la plaignait tout bas, et un soir que Lafrogne jeune avait soupé à Villotte, il l’entreprit à ce sujet :
— Cadet, lui dit-il, en le reconduisant dans sa chambre, tu es bien dur pour Laurence. Je t’assure que la pauvre femme a du bon et qu’elle s’est fort amendée... Il ne faut pas vouloir la mort du pécheur, et une âme chrétienne doit savoir pardonner.
— Je ne suis pas une âme chrétienne, répliqua rudement Germain, je suis un mari indignement trompé et qui ne veut pas l’être une seconde fois... Chat échaudé craint l’eau froide.
— Mais, Germain, tu exagères peut-être aussi les choses... D’après ce que nous avons entendu de la conversation de ta femme avec ce misérable Duprat, il est évident que Laurence lui résistait; la faute n’avait pas été poussée jusqu’à ses dernières conséquences, et, en bonne justice, il est de règle que l’intention n’est pas réputée pour le fait.
— Vas-tu recommencer ta plaidoirie sur la coupe de Pharaon et le sac de Benjamin? interrompit sarcastiquement Germain ; tu n’es pas bon avocat, mon pauvre Hyacinthe, peu importe que la faute ait été entière!... Ce qui est certain, c’est que Laurence se moquait de moi et abusait de ma confiance.
— Tu l’as punie, et aujourd’hui elle se repent, elle souffre...
— Moi aussi j’ai souffert!... je souffre encore.
— Possible, mais peut-être est-il juste que nous pâtissions aussi, car tous les torts ne sont pas du côté de Laurence, et nous en avons notre part.
— Vraiment! s’écria Germain avec ironie, et lesquels? Serait-ce de l’avoir prise :sans un sou vaillant et de lui avoir donné
une maison confortable où elle vivait comme une reine?
— C’est, repartit lentement Hyacinthe, de l’avoir prise par égoïsme et non par affection. Soyons consciencieux, cadet, et reconnaissons que dans ce mariage nous n’avons vu que notre intérêt et non le sien. Laurence était pour nous une manière de femme de charge bien élevée et rien autre. Nous ne nous sommes pas dit qu’elle était jeune et que nous, nous étions vieux, qu’elle avait besoin de grand air et de distractions, et que nous l’enfermions sans pitié dans les quatre murs de notre vie casanière. Or, si l’on veut être aimé des gens, il faut les aimer un peu pour eux-mêmes et non uniquement pour soi... Voilà quels sont nos torts, mon camarade; ils n’excusent pas les siens; mais, selon mon humble jugeotte, ils sont suffisants pour que nous nous montrions moins raides... Je tenais à te dire cela ce soir, et là-dessus je te laisse à tes réflexions... Bonne nuit.
— Bonsoir ! grommela le cadet en fermant sa porte.
Germain dormit mal. Quand il se leva, l’aube blanchissait à peine au-dessus de la cour, et on n’entendait que le gazouillis des hirondelles sous le chéneau du toit. Il alluma sa pipe et s’accouda pour fumer derrière ses persiennes entre-bâillées. La maison sommeillait encore. Catherinette, alourdie par l’âge, avait les jambes moins alertes et descendait tard à sa cuisine. En face, aux fenêtres de Laurence, les rideaux tirés restaient immobiles. Un coq chanta dans la basse-cour, de petits nuages roses moutonnèrent dans le ciel, et V Angélus sonna au couvent des dominicaines. Au même moment, la porte du vestibule tourna sur ses gonds, et Laurence, enveloppée dans un peignoir gris, tête nue et bras nus, parut dans la cour, où glissaient les premières clartés matinales.
Elle aussi avait peu dormi ; n’ayant plus de femme de chambre, elle avait pris l’habitude de se lever la première, et, pour ménager les vieilles jambes de Catherinette, elle allait puiser elle-même à la pompe l’eau fraîche destinée à sa toilette. Elle s’approcha du bassin verdi autour duquel poussaient des touffes de cochléaria, posa le broc
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sous le robinet de cuivre et, soulevant dans ses mains délicates le lourd balancier de fer se mit à pomper lentement.
Un souvenir des jours d’autrefois filtra mélancoliquement dans le cœur de Germain. Il se rappela la première nuit passée par Laurence à Villotte, et les détails familiers de cette matinée où il avait été lui remplir sa cruche à la pompe. Elle était tout aussi jolie et mignonne qu’en ce temps-là ; plus peut-être encore. Tandis qu’elle se haussait ou se baissait, suivant les mouvements du balancier, les plis du peignoir marquaient la ligne onduleuse de ses épaules et de ses reins; l’une des manches retroussées laissait à nu ce petit signe noir qui avait jadis tout d’abord charmé Germain.
' Elle avait tourné le robinet, et l’eau tombait dans le broc avec un glouglou sonore. Tout essouflée d’avoir soulevé le balancier, Laurence s’arrêta pour respirer et leva la tête vers le pan de ciel bleu, encadré dans le carré des toits. Une légère toux partant des Persiennes du petit logement la fit soudain tressaillir; elle rougit et baissa brusquement les yeux, car elle venait d’apercevoir entre les lames les spirales bleuâtres de la pipe de Germain. — A son tour, elle pensait à cette première matinée passée à Villotte, et au broc d’eau fraîche si galamment apporté par le farouche chasseur.
Pendant ce temps, Germain, remué par une sourde émotion, se demandait s’il ne ferait pas bien de descendre comme autrefois, d’empoigner le broc et de le porter jusqu’à la chambre de Laurence. Il avait déjà la main sur le bouton de la porte :
— Non, pensa-t-il, j’aurais l’air trop bête ! — Et il se rencogna dans le fond de son logement.
La cruche trop pleine débordait et ruisselait jusque sur l’ourlet du peignoir;
Laurence poussa un soupir, puis elle saisit le broc précipitamment, et la porte se referma sur elle. — Il est impitoyable, songeait-elle en traversant le vestibule; s’il s’était senti un peu d’amitié pour moi, il serait descendu... C’est oien fini, il faut renoncer à le fléchir et je n’ai plus qu’à prendre un grand parti...
tout le reste du jour, elle s’enferma dans sa chambre en tête-à-tête avec le vieux registre de la tante Lénette. Germain était retourné à Rembercourt ; le soir à souper, au moment où Hyacinthe se levait pour consulter >e baromètre : — Monsieur, lui ditelle timidement, j’aurais une chose à vous demander.
— Parlez, ma chère enfant, répondit Hyacinthe.
— Pourriez-vous me conduire demain à la ferme?
— A la ferme! répéta-t-il interloqué.
— C’était, à son sens, le dernier endroit que Laurence devait songer à revisiter. — A la ferme ! Et qui donc voulez-vous y voir?
— J’ai besoin de parler à mon mari... à M. Lafrogne.
— Mais il était ici hier, comment n’avezvous pas profité de l’occasion?
— Hier, je n’avais pas encore arrêté la résolution que j’ai prise aujourd’hui, et dont je tiens à l’informer.
— Que votre volonté soit faite, ma chère enfant, mais je ne vous cacherai pas que l’endroit est mal choisi, et que Germain est de mauvaise humeur.
— Je me suis déjà dit tout cela... Nous partirons de bonne heure, n’est-ce pas?
— Dès que vous voudrez... Mais c’est donc bien urgent, et ne pourriez-vous patienter jusqu’à ce qu’une occasion plus favorable?...
— Non, c’est impossible.
L’aîné des Barbeaux trouve dans la maison de la rue dd Bourg de douces compensations.
Neuf heures venaient de sonner à l’église de Fains : le son grêle de l’horloge, après avoir longé les lisières des bois encore imbibées de la rosée matinale, était entré par la fenêtre ouverte de la chambre de Germain, mêlé aux claquements de fouet des remorqueurs de bateaux, aux nasillements des canards et au bruit sourd des faux abattant les herbes des prés. Germain, le pied sur une chaise, bouclait ses guêtres et se disposait à partir pour les bois, quand un roulement de roues fit crier le gravier de la cour, et il crut reconnaître le piaffement des petits chevaux corses qu’on attelait d’ordinaire au panier. Il se leva, dressant l’oreille. Quelques secondes après, un pas furtif, et si léger qu’il semblait à peine frôler les marches de l’escalier, monta vers lui, en se rapprochant toujours. Le frôlement cessa sur le palier, et on frappa timidement à la porte.
— Entrez! cria-t-il d’une voix impatiente.
Laurence apparut sur le seuil, vêtue de sa petite robe noire. Une voilette couvrait à demi son visage très pâle, et sur sa poitrine, agitée par l’émotion et par la montée de l’es¬
calier, elle serrait nerveusement un objet enveloppé dans un journal.
— Vous ici ? murmura Germain interdit.
— Hyacinthe est en bas, répondit-elle comme pour s’excuser de sa hardiesse ; je suis montée seule parce que je désirais vous parler en particulier.
— Entrez et fermez la porte... qu’avezvous à me dire ?
— Je viens vous demander la permission de partir.
— Partir? — Il la regarda, stupéfait.- — - Et où voulez-vous aller?
— Dans la seule maison où je puisse vivre sans être à charge à personne... chez ma mère.
— Ah ! qui vous fait supposer qu’ici vous soyez à charge à quelqu’un 7
— On est toujours à charge aux gens quand on mange leur pain sans leur être utile ni a'gréable... Je me rends justice... Je sais que jê n’ai plus votre affection ni votre estime, que vous ne me gardez que par condescendance pour l’opinion publique et poui obéir aux convenances.
— Et vous trouvez que cela est injuste...
— Je ne me plains pas, je sais que vous aviez le droit d’agir encore plus rigoureu-
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sement que vous ne le faites... Seulement vous eussiez été moins cruel en me chassant tout de suite qu’en me réduisant à cette condition humiliante... La punition est trop dure... J’ai patienté pendant des mois parce que je croyais toujours...
Elle s’interrompit brusquement et rougit en s’apercevant qu’elle allait se trahir. Germain avait levé la tête et regardait sa femme droit dans les yeux, comme pour chercher à lire dans ses prunelles humides le complément de sa pensée.
— Poursuivez, dit-il, que croyiez-vous?
— Je croyais que j’aurais la force d’accepter votre mépris comme une pénitence, de mettre de côté mon orgueil, de supporter avec patience cette situation qui n’est ni d’une épouse ni d’une servante... Mais je ne peux pas... je ne peux pas !
Sa voix devenait moins ferme ; on devinait qu’elle faisait un effort pour comprimer les sanglots qui menaçaient de monter jusqu’à ses lèvres. Germain avait détourné la tête, et il regardait obstinément du côté du mur.
Il y eut un silence. Au dehors, le grincement d’une faux aiguisée par un faucheur montait par intervalle jusqu’au fond de la petite chambre où les mouches bourdonnaient dans un rayon de soleil.
— Je ne suis pas un croquemitaine, reprit Germain d’une voix un peu altérée ; mon intention n’est pas de vous garder prisonnière, et vous pourrez partir quand le cœur vous le dira.
— Je partirai demain... Mais avant de m’en aller, j’ai à vous rendre compte de l’argent que vous m’aviez donné pour la maison...
Elle déplia le paquet qu’elle tenait serré contre sa poitrine et en tira le vieux registre -e M1Ie Lénette. — Voici mon livre de dépense, continua-t-elle, et voici l’argent qui reste.
Elle posa le registre et un petit rouleau d’or sur la table, tandis que Germain faisait un geste comme pour se défendre, de rien exiger de pareil. — Pardon, dit-elle en insistant, je tiens à ce que vous sachiez que tout est en ordre chez vous...
Lafrogne cadet s’était levé et se prome¬
nait lentement dans l’étroite chambrette, la tête penchée, le dos arrondi ; quand il arriva près de la fenêtre, il murmura sans se retourner : — C’est demain... irrévocablement?
— Oui, demain... je prendrai le train de dix heures.
Elle hésita encore un moment, attendant toujours un mot de lui et ne voulant pas le quitter sans une dernière parole affectueuse, mais il ne bougea pas ; les larmes emplissaient les yeux de Laurence, et elle n’osait plus parler. Elle se borna à balbutier : — Adieu, monsieur ! — mais si bas, si indistinctement qu’on eût dit plutôt un commencement de sanglot qu’une parole articulée. Puis elle ouvrit la porte et descendit lentement l’escalier. Quelques minutes après, or entendit de nouveau les chevaux piaffer, et le panier rouler sur la route...
Germain alors se retourna. Ses traits énergiques s’étaient violemment contractés; il aperçut le livre de comptes sur la table, et, se rasseyant d’un air sombre, il l’ouvrit machinalement. Tout à coup, il se sentit secoué par une profonde émotion intérieure qui se traduisit par un léger tremblement des lèvres et du menton sous sa barbe touffue ; il avait reconnu le livre de raison de la famille, le vieux registre à couverture de parchemin où successivement Jean Thoiré et la tante Lénette avaient consigné les dépenses et les événements mémorables de la maison. En tournant les feuillets, il tomba sur une page au haut de laquelle on lisait écrit de la main de MUe Lénette : • — « Aujourd’hui, 23 mars 1822, est né mon neveu Germain Lafrogne. » — Il lui sembla qu’il découvrait, ensevelis sous les feuilles mortes de maints étés, tous les souvenirs de son enfance, depuis le jour où, revêtu de sa première culotte, il avait été traîné par la tante à l’école des soeurs de la Doctrine, jusqu’à cette glorieuse matinée où, suivi de son chien Phanor, il avait commencé sa première chasse dans la plaine de Véel, radieuse de soleil.
Il tournait lentement les pages jaunies. Sur certains mots, des grains de sable bleu, ayant séché l’écriture, jetaient encore au soleil le scintillement de leurs paillettes métalliques, tandis que depuis bien des années
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les mains qui avaient semé ces pincées de
Les réquisitoires de ce magistrat font