‹ La maison des deux barbeuxChapitre 7 sur 13 · FRISSONNER LES COUPABLES · texte numérisé non relu

FRISSONNER LES COUPABLES

poudre gisaient, décharnées et rigides, sous le sable du cimetière. Germain reconnaissait au passage la grosse écriture noueuse du père Thoiré, la bâtarde sévère et proprette de la tante. Puis au verso d’un feuillet, il arriva aux caractères élégants et fluets de Laurence. A côté des larges écritures commerciales, ces lettres délicatement penchées et bouclées avaient l’air de fleurettes mignonnes poussant aux marges d’une allée de gravier. Il se mit à les déchiffrer attentivement, oubliant l’heure qui s’avançait et le soleil qui entrait à flots par la fenêtre grande ouverte.

Il remarquait, non sans un sentiment de surprise attendrie, avec quel soin minutieux et presque pieux la maison avait été dirigée pendant cette période de la vie de Laurence. Rien n’avait été négligé, elle avait pensé à tout : à l’ordonnance des lessives, au renouvellement des fleurs plantées sur la tombe de M1Ie Lénette, aux menus préférés d’Hyacinthe et surtout à son bien-être, à lui, Germain. A chaque page, la préoccupation du mari absent se trahissait par un léger détail : les vêtements chauds préparés et empaquetés pour Rembercourt dès la fin d’octobre, le

linge frais envoyé à la ferme chaque semaine, même certains pâtés de viande froide, commandés à Catherinette et expédiés par Hyacinthe les jours de grandes chasses au bois. Elle n’avait point passé un jour sans s’occuper de lui...

Il feuilletait de plus en plus lentement, et il alla ainsi jusqu’à l’endroit où l’écriture s’arrêtait brusquement à mi-page. Là, en guise de signet, il y avait quelques feuilles de rose éparpillées, à demi desséchées déjà, mais exhalant encore un parfum discret et assourdi, comme l’adieu que Laurence avait soupiré tout à l’heure en s’éloignant.

Et c’était fini. Personne maintenant n’aurait plus le courage de rien inscrire sur les pages restées blanches. Le vieux livre de raison que l’aïeul avait légué à ses enfants, et que Laurence avait considéré comme un devoir de tenir au courant, personne ne le continuerait plus... A quoi bon? Ces livreslà ne sont précieux que pour les familles qui se perpétuent, et Hyacinthe et Germain mourraient sans postérité dans leur morfondante solitude de célibataires. Tout était dit maintenant. Laurence allait partir, et une fois la jeune femme envolée, la maison redeviendrait le logis maussade et silencieux des deux Barbeaux. Ils n’auraient plus qu’à brûler le vieux registre, de peur qu’après eux on ne le vendît dans un lot de papiers inutiles, et que quelque boutiquier ne fît des cornets avec les feuillets pleins de l’écriture du grand-père, de Lénette et de Laurence...

Personne ne pouvait voir ce qui se passait dans la petite chambre haute, personne que les fauvettes sautillant dans les pruniers d’en face ou les hirondelles passant et repassant devant la fenêtre. Aucun regard indiscret ne surprit donc ces deux larmes qui roulèrent des yeux de Germain et se perdirent dans sa barbe. D’ailleurs, il avait baissé la tête tout contre le registre comme pour cacher son émotion même aux oiseaux du jardin. Il la tenait si près des pages jaunies, si près ! que tout à coup ses lèvres se posèrent sur les feuilles de roses séchées, et que le rude chasseur y mit un baiser...

Pendant ce temps, au trot des deux chevaux coises. le panier ramenait Hyacinthe et Laurence à Vi Hotte. Ils échangèrent pe-u

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de paroles durant la route; l’aîné des Barbeaux poussait de profonds soupirs, et la jeune femme faisait d’énergiques efforts pour rester calme. Dès qu’on fut arrivé rue du Bourg, Laurence écrivit à sa mère et se prépara pour le départ. Elle n’emportait que son modeste trousseau de jeune fille, et ses bagages furent bientôt prêts. Vers le soir, elle fit ses dernières recommandations à Catherinette et pria son beau-frère de monter chez elle pour l’aider à ficeler ses malles.

Tandis que le brave Hyacinthe, tout contrit, mais n’osant s’opposer à un départ qui avait été approuvé par Germain, assujettissait et nouait les cordes en conscience, Laurence étiquetait les clés des armoires et des placards.

— Tout est en ordre, dit-elle, quand Hyacinthe eut achevé sa besogne ; voici les clés, elles sont numérotées et vous vous y reconnaîtrez facilement.

Elle lui tendit le trousseau, mais les doigts de Lafrogne aîné étaient si gourds et tremblants que le paquet de clés glissa de ses mains et tomba bruyamment sur le parquet.

Ce bruit de ferrailles fut si étourdissant qu’ils n’entendirent pas qu’on frappait à la porte. On tourna le bouton, et Germain entra, rouge, poudreux, tout échauffé par la marche et le soleil.

Il regarda les caisses ficelées et alignées le long du mur. — Ainsi, dit-il à Laurence, qui était devenue pâle, vous êtes bien décidée à partir?...

— Il le faut, balbutia-t-elle.

— Eh bien, s’écria-t-il, en ce cas, nous partirons ensemble, il n’est pas convenable que ma femme voyage seule.

Les yeux noirs de Laurence s’ouvrirent tout grands ; elle tremblait et n’osait pas comprendre, mais Hyacinthe, lui, avait déjà compile, et secouant vivement la main de son frère :

— C’est bien, cadet ! s’exclama-t-il ; allons, embrasse-la !

Laurence s’était déjà jetée dans les bras de son mari, et la tête roulée sur la large poitrine du robuste chasseur, elle fondait en

larmes.

Laurence et Germain voyagèrent pendant cinq mois. Quand ils rentrèrent à Vil-

lotte, en décembre, l’émotion causée par tous les événements que nous venons de conter avait eu le temps de se calmer, et les deux époux reprirent tranquillement possession de leur maison de la rue du Bourg. M. Xavier Duprat ne reparut plus à Villotte, mais l’aventure désagréable qui avait marqué ses débuts dans la magistrature r l’empêcha pas de faire un joli chemin, *. appartenait à l’école de ces jeunes doctrinaires qui joignent beaucoup de morgue à beaucoup de souplesse, et qui, ayant plus d’ambition que de principes, ne sont jamais gênés par leurs opinions ou par leur conscience. Déjà substitut avant la guerre, il retrouva en 1871, dans les ministères et à l’Assemblée nationale, quelques anciens camarades de sa conférence, dont l’influence était toute-puissante et à l’aide desquels il sut se faire pousser à un siège de procureur, en attendant mieux.

Son éloquence rigide est en grande faveur à la cour de X..., et quand il prend la parole dans une affaire criminelle compliquée d’adultère, les réquisitoires de ce magistrat inflexible font frissonner les coupables sur leur banc et dilatent le cœur des jurés. Parfois l’honnête Hyacinthe, qui a gardé l’habitude de feuilleter la Gazette des tribunaux, tombe sur une de ces virulentes répliques de M. le procureur Duprat, et la lecture de ces phrases pompeuses sur « la perversion des mœurs contemporaines et le mépris des saintes lois de l’honneur et de la morale 10 a le don de le mettre de mauvaise humeur pour le reste de la journée. Il rougit jusqu’au blanc des yeux, et on l’entend s’écrier en plein cercle, en froissant le malencontreux journal : — « Hypocrite!... vil sycophante ! »

Heureusement l’aîné des Barbeaux trouve dans la maison de la rue du Bourg de douces compensations qui lui font vite oublier la saveur amère de ce calice. Il est devenu oncle. Quelques mois après le retour des deux époux, la jeune Mme Lafrogne a mis au monde un garçon qu’oil ? nommé Claude, comme le grand-père Lai rogne, et qui a été tenu sur les fonts baptismaux par Hyacinthe et Mme de Coulaines.

Le nouveau-né est vigoureux et râblé ;

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tout annonce; à le voir pousser dru, que ce sera un gars solide et que le nom des Lafrogne ne disparaîtra pas de sitôt de l’état civil. Grâce à lui, la maison des deux Barbeaux connaît de joyeux tapages, dont les vieux couloirs et les hautes solives avaient perdu l’habitude depuis plus de quarante ans. Hyacinthe en est ragaillardi, et quand, par un clair soleil, il promène dans ses bras

le marmot devant la façade de la rue du Bourg, les sirènes des fenêtres et les chérubins du portail semblent eux-mêmes rajeunis par l’arrivée de ce jeune hôte. Ils lui souhaitent la bienvenue du haut de leurs chapiteaux de feuillage, et le bambin émerveillé échange des risettes avec ces faces joufflues, et ces bouches que le rire fend jusqu’au* oreilles.

Une belle après-midi d’octobre. Les maisons de campagne qui bordent la rampe du Cœur-Volant, à Marly, étaient baignées d’une opulente lumière. Aussi l’une d’elles avait-elle ouvert toutes ses fenêtres comme pour profiter plus amplement de cette dernière flambée du soleil d’automne. Des matelas et des draps, entassés sur les barreaux des croisées du rez-de-chaussée, pendaient au dehors, tandis que les portes intérieures, également ouvertes à deux battants, indiquaient clairement l’intention d’aérer à fond l’appartement, après le récent départ de quelqu’un.

Une jeune fille vêtue de noir se tenait dans l’une des pièces du premier. On avait de là une vue très étendue sur les terrains et les massifs mélancoliques du parc de Marly, sur le village en amphithéâtre et sur les hautes futaies d’un roux-violet qui le couronnent. Un tapage de notes joyeuses s’harmonisait avec la riche lumière et les éclatantes couleurs automnales : cris d’enfants ramassant des châtaignes sous bois, martellements sonores sur les douves des tonneaux, cliquetis retentissants de chaînes dans les futailles nettoyées pour la vendange. Mais ces réveillantes rumeurs de la vie campa¬

gnarde et ces lumineux sourires des derniers beaux jours laissaient complètement indifférente la jeune fille à la robe noire. Assise au bord d’une chauffeuse, les coudes posant sur un guéridon et les mains enfoncées dans ses cheveux dont les boucles épaisses tombaient librement sur ses épaules, elle était violemment secouée par l’explosion d’une de ces douleurs qui s’épanchent franchement, à un âge où la source des larmes a encore toute son abondante fécondité.

Ses joues étaient ruisselantes, sa poitrine déjà formée était soulevée à chaque instant par de brusques soubresauts. Elle paraissait avoir seize ans et, autant qu’on en pouvait juger à travers ses larmes, elle était jolie. Très blanche avec des cheveux noirs moutonnants et frisés, elle avait des yeux renfoncés, d’un vert sombre, sous de longs sourcils qui se rejoignaient presque; li bouche un peu grande était d’un rouge vif, et sur l’une des joues un signe noir accentuait le caractère énergique de cette tête d’adolescente.

Au plus fort de ses sanglots, deux coups discrets, répétés une seconde fois plus discrètement encore, résonnèrent à la porte. Elle tourna la tête et, au même moment, quelqu’un entra en s’excusant et en saluant. A travers

72 Le Sang

■ — Je vous demande pardon de vous

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