DÉRANGER DANS UN MOMENT PAREIL
ses pleurs, elle reconnut Me Dumesnil, le notaire de Marly. C’était un petit homme à la mine fleurie, aimable et circonspect, scrupuleusement vêtu de noir et cravaté de blanc.
— Je vous demande pardon de vous déranger dans un moment pareil, mademoiselle Aimée, murmura-t-il en s’inclinant de nouveau.
Elle réprima un mouvement d’impatience, essuya ses yeux, et sans parler, — il y avait encore trop de sanglots dans sa gorge, — elle lui fit signe de s’asseoir.
Le notaire obéit, toussa d’un air un peu embarrassé, et posant son chapeau sur un meuble.
— Mademoiselle, commença-t-il d’une voix mouillée et compatissante, mon honorable et regretté client, M. de Rouvre, que nous venons d’avoir le chagrin de conduire à sa dernière demeure...
Ce début réveilla la douleur de la jeune fille, et elle se remit à pleurer.
— Pardon, mademoiselle, reprit le notaire, je suis profondément confus de venir vous parler d’affaires à une heure aussi intempestive, mais il est de mon devoir de vous éclairer sur votre situation actuelle... M. de Rouvre était votre père... Il s’arrêta, ravala l’épithète juridique que lui avait d’abord suggérée la pratique du Code civil, et, rougissant, il ajouta : — adoptif?
— Oui, monsieur, répondit-elle, il m’avait recueillie après la mort de ma mère, il y a huit ans... Il était si bon et il m’aimait
des Finoël
tant!... Et songer qu’en moins d’un jour il a été enlevé et que je ne le verrai plus !
Les larmes coulèrent de nouveau violemment.
— Assurément, dit le notaire, en tortillant ses gants noirs, le coup a été brusque... Nous avions encore fait le whist ensemble il y a trois jours. Ces affections du cœur sont vraiment effrayantes... M. de Rouvre était loin de se croire si près de sa fin et il n’avait pas mis ordre à ses affaires... Hum!... Il est mort sans testament.
Elle souleva légèrement les épaules et regarda le notaire. Ses paupières allongées et presque closes ne laissaient voir que par une ligne étroite son regard humide, et ce regard semblait dire au notaire : — Que m’importe ?
Me Dumesnil hocha la tête, et répondant à cette interrogation muette :
— C’est grave, mademoiselle Aimée, très grave en ce qui touche vos intérêts. Le défunt m’avait manifesté l’intention de vous adopter légalement ; la mort ne le lui a pas permis, et, comme il est mort intestat, la totalité de sa fortune se trouve dévolue à ses héritiers légitimes, représentés par des cousins de province... Je ne sais si je me suis fait comprendre, ajouta-t-il envoyant que la jeune fille ne sourcillait pas ; aux yeux de la loi vous êtes pour le défunt une étrangère, et ses héritiers sont maîtres de tout ce qui est ici.
— Ah ! murmura-t-elle.
Elle venait enfin de discerner la vérité brutale à travers la phraséologie professionnelle du notaire. Elle resta un moment silencieuse, contempla la petite chambre luxueusement meublée, et par la fenêtre, le coteau de Marly plein de soleil ; ses yeux se mouillèrent.
— De sorte, reprit-elle, qu’ils vont me chasser d’ici !
Le notaire commençait à se sentir touché à travers son enveloppe officielle.
— Vous voyez les choses trop en noir, répondit -il ; le juge de paix et le greffier vont venir seulement poser les scellés; les parents ont été prévenus et ils arriveront sans doute au premier jour... J’aime à me persuader qu’ils se montreront convenables avec vous... Mais je crains, j’ai des raisons de craindre...
Le Sang des Finoël
Elle se leva brusquement et un éclair brilla entre ses paupières demi-fermées.
— Ne craignez rien, répliqua-t-elle, si je suis maintenant une étrangère ici, eux aussi me sont étrangers, et je ne veux rien leur devoir... Je partirai, je travaillerai pour vivre.
Le notaire la regarda, stupéfait.
— Ma chère demoiselle, dit-il, vous avez seize ans, et ce n’est pas à cet âge-là qu’une jeune fille peut courir seule le monde... Et puis, une femme ne trouve pas facilement à gagner sa vie. Vous parlez de travailler ; mais quel genre de travail comptez-vous entreprendre ?
Elle baissa la tête, se rassit, croisa ses mains sur ses genoux et balbutia décontenancée :
— Je ne sais pas, mais j’essaierai, je chercherai...
— Et en attendant? objecta le notaire.
Elle objecta un geste d’incertitude et de découragement, ses lèvres se crispèrent et son désespoir éclata de nouveau.
— Votre mère n’était-eb * ”as actrice au Théâtre-Historique ?
Elle fit un signe affirmatif.
— Quel était son nom... son vrai nom de famille?
— Coralie... Coralie Chenut, réponditelle entre deux sanglots.
— Où était-elle née?
— Dans un village de la Haute-Marne qui s’appelait... attendez... Auberive...
Oui, nous y avons même encore des parents ; du moins ma mère me parlait de deux sœurs qu’elle avait laissées là-bas.
Le petit homme prenait des notes sur son carnet.
— Chenut, dites-vous, murmurait-il en griffonnant, Auberive, Haute-Marne... Bien, j’écrirai pour savoir si vos tantes vivent encore, et si elles peuvent veiller sur vous.
La jeune fille le regardait avec des yeux effarés.
— Rassurez-vous, ma chère demoiselle, continua-t-il en empochant son carnet, ayez confiance ; je ferai ce qui dépendra de moi pour concilier les exigences professionnelles avec l’estime affectueuse que je vous porte... Je vous présente mes devoirs, mademoiselle.
Il prit son chapeau, s’inclina et sortit.
Aimée se retrouva dans sa solitude désolée. Celui qu’elle appelait son père. Honoré de Rouvre, était depuis le matin seulement couché dans le cimetière de Marly, et déjà elle sentait les dures conséquences de cette mort si soudaine. Elle se trouvait sans un ami au monde. Depuis longtemps, le défunt avait rompu avec toutes ses relations, La société de cette enfant lui suffisait. Aimée n’avait autour d’elle que des domestiques, et ceux-ci, flairant déjà probablement un changement de maîtres, ne songeaient qu’à tirer leur épingle du jeu et à chercher du service ailleurs. Il ne restait à la jeune fille que la ressource vague de cette parenté inconnue, évoquée par le notaire, et cette seule perspective lui donnait le frisson.
Sa pensée, ramenée brusquement après
Le cousin était ombrageux, la cousine