A. DE B
Elle cacheta sa lettre et descendit pour l'envoyer. Elle rencontra Tune des servantes de la cuisine dans la demi-obscurité du sous-sol et lui mit une pièce de monnaie dans la main : la correspondance coûtait cher à M'"^ de Berg.
Dans le salon de Béate, l'obscurité se faisait de plus en plus. On y entendit un rire argentin dont la vibration était particulièrement loyale et « jeune » : Béate, en rentrant chez elle, s'y trouva en face d'un homme qui, assis sur l'estrade devant la table à ouvrage, prenait des
notes sur son calepin,, à la clarté déclinante du jour.
— Mais, Jean, à quoi songez-vous donc?
Vous allez perdre votre vue.
Jean s'élança hors du fauteuil dans lequel il était installé : il avait totalement oublié où il se trouvait.
— Mon Dieu!... s'écria-t-il en saisissant son chapeau, je me suis laissé accaparer par ces vieux bouquins. Pardonnez-moi, ma cousine. Je vais vous débarrasser de moi.
— Pas maintenant, dit-elle en continuant à rire, car Lothaire voudra vous voir. C'est à lui que vous comptiez faire visite?
Elle le poussa doucement dans le fauteuil qu'il venait de quitter et alla chercher son frère.
Il se tenait dans sa chambre debout devant une fenêtre, les yeux fixés sur la grande route.
— Lothaire, lui dit-elle, viens chez moi, Jean s'y trouve encore. Il a perdu dans la lecture d'un ancien voyage en Espagne, — tusai;^, le volume relié en blanc?... — la notion du temps et du lieu.
— Mais par quel singulier concours de circonstances Jean se trouve-t-il chez toi? dit Lothaire en allumant une cigarette.
— Je l'ai trouvé ici, quand je suis revenue de la maison des Hiboux, et comme j'étais fort occupée, ainsi que tu peux l'imaginer, je ne pouvais lui tenir compagnie, ni l'abandonner errant au travers du château. J'ai eu l'idée de lui donner ce livre, et tu vois qu'il y a trouvé un puissant intérêt.
Lothaire souriait, tout en l'accompagnant au travers du vestibule.
— Dis-moi, Béate, demanda-t-il. as-tu tracé l'inscription qui se trouve sur ta porte, avant ou après l'arrivée de Jean?
— Naturellement après, répondit -elle en rougissant... Je ne te comprends pas, repritelle d'un ton mécontent,
— C'est que tu sais, chère sœur, on interdit en général l'entrée d'une pièce qui contient quelque chose de précieux, que l'on veut garder exclusivement pour soi.
— 0 moqueur incorrigible!... fit Béate en passant vivement son mouchoir sur les caractères tracés à la craie... Ils ne te connaissent
guère, ceux qui, te jugeant d'après les apparences, te croient indifférent et froid !
Peu après, tous trois étaient assis dans le salon de Béate, et le volume qui avait tenu Jean sous le charme , fournissait le texte de la conversation. Il raconta les divers épisodes de son voyage. Il parlait bien, avec élégance , facilité, et du joli son de voix qu'avait aussi sa sœur : — C'est une musique, se disait Béate, qui avait pris sa place habituelle sur l'estrade et qui écoutait avec tant d'intérêt qu'elle oubliait tout, et les bougies encore allumées dans la salle à manger et les restes du diner à inspecter, etle déjeuner du lendemain à ordonner. En un mot , elle oubliait tous ses devoirs de maîtresse de maison. Un vent léger agitait devant les fenêtres les branches des tilleuls, et la chambre était embaumée par l'odeur du foin fraîchement coupé.
L'heure était avancée quand Lothaire accompagna son cousin au travers de la forêt, jusqu'à la maison des Hiboux. En rentrant chez lui, il rencontra le coupé de la duchesse. Il savait qui s'y trouvait, et regagna sa demeure en précipitant le pas. Lorsqu'il atteignit le per-
ron, il entendit refermer une fenêtre au-dessus de lui. Un jeune visage péniblement contracté se replongea dans les coussins de son lit.
La princesse Hélène l'avait vu s'éloigner en compagnie de son cousin, se dirigeant vers la maison des Hiboux. Enfin il était de retour !
ep NEW York. '