CHAPITRE PREMIER
LE DOCUME.XT; LE RÈGLEMENT. SoN AUTIlENTlCITli. — SoN LMPORTANCE.
Son caractère.
« Le Compte de l'année 1(1^!) de la despence de la maison de Monseigneur le Cardinal duc de Richelieu » est un registre in-folio de soixantequatre feuillets de papier fort, relié en parchemin. De nombreuses et importantes mutilations lont malheureusement réduit, car il en comprenait primitivement soixante-dix-huit. Des quatorze manquants, dix ont été coupés au ras du pli; pour les quatre autres, le double feuillet a été arraché.
Sur les soixante-quatre feuillets restants, huit ont été partiellement mutilés, presque tous par le découpage des parties inférieures restées blanches, au moins d'un côté.
Des deux rubans de soie écarlate qui le fermaient en haut et en bas, il n'est resté comme témoins que leurs larges attaches plissées en éventail, fixées de chaque côté et au verso sur le parchemin de la couverture.
Par endroits, surtout dans les interlignes, des griffonis et des mots sans suite, un essai de calligraphie enfantine, une recette d'<i ongant n, décritures différentes, dénotent une série de possesseurs ignorants ; lun d'eux a utilisé un fond de page blanc (au recto du feuillet Gèi) pour y laisser un souvenir curieux par son contraste avec la gravité du document; c'est une chanson militaire d'amour du xvui' siècle, en (juatre couplets, à 1 orthographe fantaisiste, et aux vers non séparés, faute d'espace :
Je viens eu ce jour Te faire la cour Petite hollandaise.
Je viens en ce jour Te faire la cour Pour te parler d'amour.
Sur la couverture en parchemin, dans le h;iut et des deux côtés, est tracé le titre en belle ronde : " Compte de Cannée 1639 de La despencc de
2 LA MAISON UU CARDINAL ÛE RIClILLir.L:
/a maison t/e Monseigneur le Cardinal duc de Richelieu » ; au dos seulement, sous le titre, en cursive, la note àparapher.
Pour résumer d"abord brièvement son contenu, le manuscrit comprend deux parties distinctes : la première est affectée à la dépense mensuelle donnée pour chaque mois en six chapitres dont le titre est répété uniformément en tète de chaque page correspondante.
« La dépense ordinaire de la table. »
« L'augmentation de la susdite dépense ordinaire. »
(1 La dépense ordinaire pour la grande Ecurie. »
(< La dépense ordinaire pour la petite Ecurie. »
« La dépense ordinaire pour le paiement des deux Compagnies. »
« Les menues dépenses du mois. »
Le dernier article de la « menue dépense » est suivi d'un arrêté de la dépense du mois avec mention de la signature de Cinq-Mars, l'évêque d'Auxerre.
La seconde partie, la plus intéressante, comprend dix chapitres de dépenses diverses, chacun sous sa rubrique spéciale, avec un tableau récapitulatif de leurs totaux ; cette page nous a heureusement servi k combler par dillerence la lacune du feuillet manquant où se trouvait le total de la dépense ordinaire des douze mois.
Après la dépense, vient le détail de la recette de Tannée, malheureusement incomplet; le Compte se termine enfin par l'énoncé de l'opération financière qui a permis à l'argentier de rembourser à la Caisse centrale du Cardinal les sommes qu'il a dû y puiser pour obvier à l'insuffisance des recettes.
lîien que le registre ne soit qu'une minute, il a autant et même plus d valeur que l'original, ayant été collationné sur ce dernier et certifié par Le Masle, Prieur des Roches, le 18 mars 1640, k pour estre mis dans le trésor des archives de Monseigneur ».
Plus haut. Le Masle reconnaît avoir gardé « entre ses mains l'original avec toutes les quittances et pièces justificatives d'iceluy ».
Le coUationnement a surtout porté sur l'élément numérique, le plus essentiel, car une ligue entière du te.xte original, au chapitre des Aumônes, a échappé au copiste, sans qu'il y ait eu d'addition postérieure; d'autre part, des rectifications de chiffres, l'une en marge, les autres dans le corps du manuscrit, des additions d'articles complets faites après coup, soit dans des parties réservées en blanc, soit dans des interlignes, montrent bien que l'original devait présenter certaines lacunes au moment de la copie, et que cette copie a même été commencée avant l'arrêté définitif des comptes. Certains mémoires de fournisseurs ou sont arrivés trop
LE DOCUMENT ii
tard, ou ont été modifiés après leur passation au livre; ce qui tendrait encore à le prouver est le fait très significatif que ces corrections et additions se trouvent exclusivement dans la seconde partie occupée par les Dépenses diverses et les comptes des fournisseurs. Tous ces détails sont relevés plus loin, soit au cours de cette étude, à leur rang, soit par des notes en renvoi à la reproduction du document.
Le Masle, Prieur des Roches, ayant signé le document, la mention « à parapher » portée sur la couverture, ne peut concerner que le Cardinal, sans quoi elle serait sans objet.
Le Compte présente deux paraphes, l'un au bas de lavant-dernière page, l'autre à la fin du texte, k la suite de la signature de Le Masle.
Le premier tracé d'une main sûre est formé très distinctement des deux lettres A D (Armand Duplessis ?) ; le A très caractéristique, est le même que celui d'un monogramme figurant à la fin d'une lettre de Richelieu à Houthillier en date du 13 novembre 1638 i; Avenel. qui l'a reproduit, dit n'avoir jamais rencontré ce paraphe dans la correspondance du Cardinal ; il donne le fac-similé de deux autres monogrammes de lui qui se trouvent dans une lettre du 18 août I(j3i adressée au même Houthillier-; mais ces deux derniers sont indéchiffrables, et il est difficile d y voir autre chose ([ue des paraphes de fantaisie.
L'on peut en dire autant de celui qui se trouve à la fin de la lelti-e de Richelieu k Boutliillier et aux surintendants du i septembre 11138 ■.
Le second paraphe final du compte est composé des mêmes lettres; le .\ est très distinct et de même forme que dans le précédent ; mais on le sent tracé par une main fiévreuse, brusquant le trait tremblé au début. Le D qui le suit est formé par un enchevêtrement compliqué en 8. et la plume a terminé par deux paraphes bouclés jetés violemment en travers, le second répétant le premier, mais avec des proportions cinq fois plus fortes, occup.mt presque toute la largeur de la page sur la moitié de la hauteur, éraflant le papier grenu au ressaut de la boucle et figurant vigoureusement une R fantasti({ue avec les trois redents presque horizontaux de la finale, connue jjour affirmer l'empreinte de la gritîe du maître.
Les paraphes du Cardinal sont-ils autographes? Pour le second .seulement, l'on pourrait hasarder une affirmation, car le premier est. sans
i. Avenel, Lettres, instructions diplonuiliijiies <'t paiiicrs il' Etat du Curtiintil ilr liichelieu, t. VI, p. 240.
•2. Ibld., l. IV, p. 594.
3. Rapports et notices sur l'édition des Mémoires du dtrd'inal de liirhel'ieu, t. II, fasc. I, pi. Xll.
4 LA 5IAIS0N m CARDINAL DE RICHELIEU
doute possible, de la main de Le Masle ; c'est celui qui accompagne toujours sa signature dans les nombreux actes notariés oii elle figure, documents se rapprochant le plus par leur nature de celui qui nous occupe, soit qu'ils le concernent à titre exclusivement personnel', soit qu ils intéressent la maison de Richelieu; dans tous, on l'y retrouve, alors même que le Cardinal a signé le premier, de même qu'au bas des pages et dans les marges pour approbation de ratures ou de renvois. Nous en citerons deux seulement parmi ceux que nous avons sous les yeux ; l'un d'eux est le contrat de vente d'une maison de la rue Saint-Hoiioré, par une dame Madeleine Boucher, veuve d'Antoine Ribault, passé le 27 mars 1636 par-devant les notaires M""* Guerreau et Parque ; Le Masle est visé dans l'acte comme ayant versé les fonds du montant de la vente, 20.000 livres tournois-; le second ayant pour objet un règlement de famille et passé le 3U avril 1625 devant les mêmes notaires, présente, outre les mêmes signatures et paraphes que celui-ci, une particularité intéressante; une addition en marge à la dernière page porte le paraphe du Cardinal, écrit de la main de Le Masle, semble-t-il, mais le nom de Richelieu qui a l'air autographe le précède -,
Tous ces paraphes qui sont manifestement de la main de Le Masle sont identiques comme caractères, ainsi que comme disposition pour ceux qui accompagnent la signature, au premier des paraphes du compte ; le second présente au contraire, avec tous ceux-ci, ([uelques dilTérences graphiques caractéristiques, et l'on peut se demander s'ils ne sont pas de deux mains différentes, le Cardinal ayant voulu lui-même apposer sa grllfe au bas de ce document d'archives, bien (jue Le Masle eût d'habitude son paraphe, comme fondé de pouvoir.
En tout cas, l'authenticilé de la signature de ce dernier est indiscutable, et par suite celle du document. En dehors même des preuves matérielles tirées de l'identification des écritures, il suffit, pour en acquérir la certitude, de lire le manuscrit ; non seulement tous les détails concordent a^ec les faits déjà connus, mais ils éclairent encore merveilleusement un certain nombre de points restés obscurs ou inexpliqués ; pour n'en citer (ju im élément, la lecture de l'état des « Gaiges des Domestiques », qui forme le huitième chapitre de la seconde partie, aura raison du scepticisme le plus prévenu.
1. Baif pour six années passé par-devant notaires d'une maison sise rue Cossonnerio entre Michel Le Masle, propriétaire et Anthoine Grenier, marchand bourgeois de Paris, Il juillet 16.34 (ms. orig. Coll. de laut.).