LE CARACTÈRE ET LA PORTÉE DE CETTE LUTTE DE PLUME
Les mémoires contemporains de Richelieu fournissent peu de renseignements sur sa vie intime et sur sa maison ; l'on n'y relève à ce sujet cjue des généralités sans intérêt documentaire, t'ette lacune tient à plusieurs causes ; en dehors du peu d'importance attachée à ces détails par leurs auteurs préoccupés surtout du point de vue politique, elle est due à la discrétion des domestiques du Cardinal, à la terreur qu'il inspirait et aussi à l'obscurité voulue des personnes de son entourage immédiat et de sa maison, annihilés de plus par leur passivité même et leur rôle eiïacé d instruments qui étaient de règle chez Richelieu.
Auliery est le seul à nous avoir laissé quelques détails sur la vie privée du premier ministre ; et encore, malgré leur exactitude que nous aurons plus d'une fois l'occasion de contrôler, sont-ils bien sommaires et restreints, ne formant, comme ils le font, qu'un accessoire de son Histoire du Cardinal ; l'œuvre entière même est en outre trop succincte et trop apologétique pour qu'on en puisse espérer des documents qui ressortent plus de la chronique que de l'histoire proprement dite.
En revanche, parmi les nombreux pamphlets écrits contre le Cardinal, de son vivant, quelques-uns constituent une source des plus précieuses dans l'ordre d'idées qui nous occiipe ; leur caractère les rend toutefois a priori tellement suspects que nous avons jugé indispensable de leur consacrer quelques pages ; elles sont destinées surtout à montrer la valeur des éléments que nous y avons puisés, et rentrent à ce titre dans le cadre de notre étude.
Jusqu'en 1()2G, la politique et surtout les questions religieuses en forment le fond; c'est «c une vingtaine de petits livrets ou feuilles volantes que les Allemands envoyèrent en latin en 1625 et 1626 », et qui cinq ans plus tard sont devenus introuvables '.
i. M. de Morgues, Juijeineiil aiir h Pré/'acc, p. ."il. l Recueil de pièces pour la défense de la rei/ne-iiiére... Anvers, l(j43.] — L'Advis d'un Ihcoloijien sans passion
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Vers 1627, Richelieu avait répondu collectivement à tous ces libelles par 1 " Adiùs d'un Théologien sans passion » et emprunté pour cela la plume de Mathieu de Morf^ues, abbé de Saint-Germain '.
Mathieu de Morgues était alors prédicateur de la reine-mère, poste qu'il occupait depuis 1 620 ; ancien curé de Notre-Dame-des-Vertus près Paris, lieu de pèlerinage célèbre fréquenté par Louis XllI -, il s'vest fait connaître pendant deux ans par des prédications qui Font rendu populaire, et il en a été tiré par la reine Marguerite de ^'alois qui l'a entretenu deux ans comme homme de lettres. En 1613, à la mort de cette princesse, le Cardinal du Perron l'a présenté à Louis XIII pour la charge de prédicateur du roi, devenue vacante par la mort du P. Portugais, et il a passé plus tard dans la maison de Marie de Médicis dont il a embrassé le parti lorsqu'elle s'est enfuie à Blois(3 mai 1617).
Richelieu le connaît depuis longtemps : il l'a apprécié comme prédicateur et comme polémiste ; carde Morgues a publié en 1617 un ouvrage de théologie contre les protestants -^ ; il l'a vu de près, comme surintendant de la maison de la reine, et il se l'est attaché comme il le fait de tous les
{Recueil de diverses pièces pour servir à l'histoire, 1639, p. 645) donne une liste comprenant 16 libelles. — Aubery {Ilist. du Gard, de liiclielicu, p. 38, 39, 43 les énumère avec leurs titres français et en mentionne deux de plus. Ces pamphlets ont fait l'objet d'un travail de M. G. Iluliault iDe potiticis in Bichetiu/n lintjna lalina libellis, Saint- Cloud, 18.i6 portant plus spécialement sur VAdinunitiu et le Mysteria politica qui les résument tous.
L'analyse de ces deux dernières pièces se trouve dans le Mercure Jésuite (Genève, 1631, p. 773 à 883); elle y est suivie de la sentence de condamnation du Cliâtelel, des censures de la Faculté de théologie de Paris, et de l'Assemblée générale du Clergé alors réunie, ainsi que des arrêts du Parlement et de celui du Conseil d'Etat qui mit fin au différend survenu à ce sujet entre le Parlement et quelques prélats; l'on y voit la portée alors attribuée aux libelles incriminés et surtout à VAclmonitio. Ce dernier a été particulièrement étudié par M. Léon Geley (Fancan et la politique de Richelieu de 1617 à 1627, Paris, 1884) à propos de Faucan qui y répondit, sous rinspii;ition directe de Richelieu ; ce fut là, d'après cet auteur, sinon la seule, au moins l'une des principales causes de sa disgrâce mystérieuse, relationnée avec les projets de Richelieu contre les protestants de France et provoquée par la raison d'Etat. La question des deux retentissants factuuis a été aussi traitée, à un point de vue spécial, par le P. Prat dans ses Recherches historiijues et criti<jues sur la Compagnie de Jésus en France du temps du P. Coton {1o6i-l626i. Lyon, 1876, t. IV, p. 574 et suiv.
1. Claude Perroud, Essai sur la vie et les œuvres de Mathieu de Morijues, abbé de Saint-Germain, Le Puy, 186b.
2. Abbé Amodru, A'oire-Dame des Vertus, ancien pèlerinage du diocèse de Paris, Paris, 1875, p. 37 et 38.
3. Déclaration de la volonté de Dieu en l'inslitulion de l'Fucharistie, [contre les erreurs de P. du Moulin, Paris, 1617.
hommes de valeur dont il peut s'assurer le concours ; c'est sur son ordre que de Morgues a écrit à Ang-ers, en IGlcS, le « Manifeste de la. Royne-mère envoyé au Roy », puis les » Veritez chresliennes au rny ires-chreslien ' ». La première de ces deux pièces signées par Marie de Médicis et dirigée contre de Luynes a valu à l'aumônier l'inimitié du favori ; lorsque ce dernier demande son éloignement à la reine, Richelieu lui-même, l'inspirateur de ces écrits, prend sa défense « disant que S. M. périroil plustôt que d'abandonner aucun des siens, et manquer de sa protection au sieur de Saint-Germain qui l'avoit tres-dignement servie - ».
De Morgues est donc à ce moment le familier et le confident du Cardinal ; lorsqu'en 1627 ce dernier veut répondre à la série des pamphlets dont nous avons parlé, c'est à l'aumônier de la reine-mère qu'il confie ses notes ; de cette collaboration sorti'» Advis d'un Théologien sans passion » qu'il corrige de sa propre main -^
Le pamphlétaire attitré de Richelieu prendra encore la plume en sa faveur; en 1(3.30, il défend sa politique par un écrit justificatif qu'il signe cette fois d'un pseudonj'me bien transparent, François de Yelay, lieu de sa naissance en Languedoc ''.
Vn an plus tard, survenait la rupture éclatante de Richelieu et de la reine-mère; de Morgues, resté fidèle à la reine, comme en I6l7,embras-
1. Vcrilcz chresUenneu uu roy Ires-chreslien l'homme pervers met en aranl noises; et ccliiy (jui est flapporleiir, sépare les Princes avec souvenance de ma pauvreté et de ma Iransf/ression de l'Alin/nc et du fiel. Ensemble le rraij Manifeste de la Royne-mère envoyé au Roy, 1G20.
2. Lettre d'un vieux conseiller d'Estat à la royne-mére du roy ires-chreslien (Pièces cui'ieuscs en suite de celles du S' de Saint-Germain). Anvers, 1644, t. H, vol. IV, p. i:ju.
3. Les écrivains du parti de Richelieu opposeront à de Morg-ues ce qu'il a écrit en faveur de celui-ci et r« Advis d'un théologien sans passion ■■ sera réimprimé au milieu des pièces destinées 'a réfuter les écrits postérieurs de l'auteur; de Morfjues repoussera d'abord énergiquement la paternité de cet ouvrage, et à l'appui de son dire, il donne alors des renseignements très précis sur la part presque totale (|u'y eut Richelieu. Plus tard, il est vrai, il changera de thèse et acceptera qu'on le lui attribue, mais c'est seulement après la mort du Cardinal, alors que la disparition de l'un des deux antagonistes a oté de l'acuité à la lutte ; il faut, croyons-nous, retenir la déclaration primitive de l'abbé de Saint-Germain faite .spontanément dans la première ardeur d'une polcmi(|ue violente, et avec un accent de sincérité indéniable. h'Advis, s'il n'est pas matériellement de la main de Richelieu, n'est pas dû seulement à son inspiration directe, comme tous les autres factums qui suivront de son côté, mais à une collaboration dans laquelle il apporta lui-même tous les éléments.
4. 11 a pour titre : <■ Lettres, déclarations et manifestes de Son Altesse de Savoye examinez : Intentions de Sa Majesté et actions de Monsieur le Cardinal de Richelieu Jiisti/iés |I(J30'. » [Recueil de diverses pièces pour servir à l'histoire, 1639, p. 66.)
De même que ÏAdvif, ce factum est attribué à de Morgues dans la Response au
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suit son parti. De l;i l'origine d'une guerre de plume, f[ui va durer douze ans, jusqu'à la mort du Cardinal, devant laquelle même l'aumônier de Marie de Médicis ne désarmera pas ; après 1642, il continuera longtemps encore ', car il survécut de longues années à son adversaire et ne mourut qu'à la (in de 1670, à l'âge de 118 ans, aux Incura]>les, oii il s'était fait bâtir une maison.
Le premier coup partit des Flandres, où de Morgues avait suivi sa maîtresse; c'est la fameuse " Trcs-huinhle, Ircs-vcrilahlc et frcs-iinporlante Rernons/rancc au Roi/ » écrite dans cette retraite de trois semaines pendant laquelle il a dû se cacher après la fuite de la reine du château de Compiègne ', pour se soustraire à la colère de Richelieu qui le fait rechercher.
liltelle intitulé : Trcs-huinhle, tres-veritahie ri trea-imporlante Remoiisstraiicc au lioy, I62S (Hpcuoil de diverses pièces, etc., KiHO, p. t)l6) ; il s'en disculpe comme pour le précédent dans ses « Reparties sur la Responce », etc., 1632, p. 81, et d'une façon aussi catégoiique : « On peut dire que cette i)ièce a été faicte et dressée par le Cardinal quiavoit seul les mémoires ; Saint-Germain n'a pu refuser d'en adoucir le slile. » Et il ajoute en un rude coup de boutoir : >• Le Cardinal a mauvaise grâce de reprocher un service qu'il a demandé et reçeu ; ((ue feroit-il s'il l'avoit rendu "? "
1. Au début de la Kronde, le pamphlétaire poursuivit de sa haine le successeur politique de Richelieu, comme le montre un passage de Dubuisson-.Vubenay, un contemporain dé^oué à la cause de l'aulorilé royale: " L'auteur des remonstrances injurieuses (ordonnées par le Parlement contre le cardinal Mazarin est le sieur de Saint-Germain-Morgues, prévôt de Pignan, homme obligé de bénéfices à la Cour, s'il y a homme en France qui le puisse être, mais méchant auteur et incapable d'écrire qu'en injures et satires. ■> (Mars 1652.) Journal des guerres civiles (Gustave Saige), Paris, 1885, t. Il, p. 186.
On relève le même détail ilans un triolet de Saint-.\mant sur la Fronde :
C'est assez, noble Parlement Faisons la paix, je vous en prie :
Saint-Germain parle doucement, C'est assez, noble Parlement, Beuvons ensemble vistement Aussi bien, tout le Peuple cric, C'est assez, noble Parlement, Faisons la paix, je vous en prie.
{Les nobles Triolets. Œuvres du sieur de Sainl-Aiiianl, Paris, 1651, 3'' partie, p. '.t2.)
Une mazarinade est attribuée ii de Morgues ; c'est le " Ron avis sur iitnsicurs mauvais avis ■) ; s. 1. n. d. — C. Moreau, Rihlioij. des mazarinadcs. Paris, 1850, l. I, p. 182, n''59i.
2. Jugement sur la l'réfacc et diverses pièces. (Recueil de pièces pour la ilèfense de la reyne-mère, Anvers, 1643, p. 51.)