Avenel, Lettres..., t. V, p. 65S
La Maison nu Cardinal nn Richei.iei' 19
2f)fl LA MAISON DU CAROINAL DE PICHELIEf
à voir autour de lui jusque dans le détail de la vie matérielle. Lorsqu'il a été reçu et traité par le duc d'Angoulème, ce qui l'a choqué le plus a été de n'y pas voir « une seule écuelle lavée », et, quoique toujours maître de ses impressions, il n'a pu s'empêcher d'en témoigner son dégoût.
Après que les convives, hormis ses deux voisins, ont pris place à la table sans cérémonie, à la manière de la cour ', et avant de s'asseoir, après la récitation par l'évêque d'Auxerre, du Benediciie que Ion a écouté debout et la tête découverte -, le Cardinal a promené son regard d'aigle sur les moindres recoins de la salle, et sa lèvre fine s'est plissée de satisfaction en comparant avec le spectacle répugnant qu'il a eu, la veille, chez le roi, où le parquet présentait des traces non équivoques du repas précédent ^. ..
Le rigorisme du Cardinal sur cet article est connu, et les moins policés de ses convives, jusqu'au Chancelier qui manie fiévreusement son cure-dent en or, le front rembruni, en pensant aux recommandations sévères que lui a faites La Chambre à son lever ^, évitent de cracher à terre ce qui est trop dur à mâcher, ou ce qui leur fait mal au cœur, même en employant dextrement la main gauche -', comme doit le faire un << honneste homme ». 11 n'en est pas un qui n'essuie sa cuillère avant de la mettre au plat •>, qui ne boive son vin d'une haleine et posément, en regardant dans son verre ', ou qui n'évite, malgré la tentation, de boire en mangeant un œuf, pour mieux apprécier le bouquet des vieux vins soignés par Lagarde.
« Comme dans toutes les maisons réglées ^ », il y a trois services, chacun deux d'un grand plat, deux moyens, six petits et quatre assiettes — entrée, potages et hors d'oeuvre pour le premier — les rôts, salades et petits entremets pour le second, et un service complet dentremets, avant d'arriver au dessert où la fantaisie du maître d'hôtel et des écuyers d'office s'est donnée libre cours ^.
1. Abbé de Pure, Vie du maréchal de Gassion, Paris, 1673, II" partie, t. I, p. 21.
2. De Courtin, Xouveau traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens, Bàle, 1671, p. 144 et suiv.