‹ La maison du myst`ereChapitre 10 sur 14 · VINGT ANS DE TRAVAUX FORCES · texte numérisé non relu

VINGT ANS DE TRAVAUX FORCES

L'instruction de l'affaire ne fut pas longue.

Malgré les protestations véhémentes de Villandrit, les preuves paraissaient convaincantes, et à toutes celles qui s'étaient accumulées au Pré-Noir, dans la première enquête, s'ajoutait celle qui venait de sa fuite : un innocent n'essaye pas de se dérober aux explications que la justice a besoin de lui demander.

Du reste, il faut le reconnaître, Julien se défendit mal. Il se sentait de toutes parts trahi par le mauvais destin qui s'acharnait à sa perte. Partout où il se retournait, il se heurtait, dans ses réponses, à des impossibilités ou à des invraisemblances.

Lors de son arrestation, on avait trouvé sur lui, en le fouillant, la lettre de Marjory à Régine, dans laquelle le banquier implorait de la jeune femme un rendez-vous à Pré-Noir.

Et cette lettre, si claire pour tous ceux qui ne connaissaient pas le secret des amours de Marjory et de sa paternité, avait incliné l'instruction vers une orientation nouvelle.

Il en résultait nettement, en effet, que certains rapports existaient entre le banquier et Régine.

Quels autres rapports que ceux d'un amour coupable ?

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En vain Villandrit essaya de se défendre...

En vain, contre tous, proclama-t-il sa tendresse envers sa femme et sa foi complète en elle.

La lettre ne semblait-elle pas résumer l'ensemble du drame ?

Marjory profitait de l'absence ds Julien... Il avait donc besoin de se cacher... Et il se plaignait de n'avoir pas vu Régine depuis longtemps^-.. Il se défiait de la surveillance de Villandrit... C'est donc qu'il se sentait, comme elle, en faute ? Et le rendez-vous qu'il donnait avait besoin de mystère, puisque Marjory éloignait ses gens pour faire la solitude... Et les phrases enflammées qui terminaient la lett.-e... « Je voudrais que pendant une heure vous soyez toute à moi sans que rien intervienne entre nous... comme si pendant cette heure-là le monde entier était mort autour de nous ! »

Il n'y avait pas de doute, c'étaient là des p'nrases enflammées d'amant...

Alors la déduction des juges avait été bien simple.

Et combien logique dans sa fausseté !

Julien Villandrit avait, à son brusque retour de Paris, surpris cette lettre...

Il avait ainsi connu les amours adultères.... compris quel genre d'intérêt le banquier portait aux Basses-Bruyères depuis longtemps...

Il avait couru à Pré-Noir... voulant Surprendre sa femme.

Entre lui et !\Iarjory un* querell» s'était élevée... De quelle nature ? L'enquête avait effleuré là des points d'une délicatesse extrême où sombrait l'honneur du mari... Elle n'avait pas pu les approfondir... C'était là, sur ces points, que du mystère resta môme pendant les débats de la cour qui durèrent trois jours... Le fait, celui du meurti-e, demeurait à la charge de Villandrii... Les motifs qui avaient poussé au meurtre furent discutés entre les jurés... Il s'ensuit que l'arrêt fut rendu — étant donné le partage des voix — avec l'admission de circonstances atténuantes.

On s'était attendu à l'unaniiaité $t à une conda»-

LA MAISON Sy MY»TèHS StSJI

Villandrit bénéficia de ces discussions.

Pendant ces débats, l'angoisse avait régné aux Basses-Bruyères.

D'heure en lieure, de Beauvais, les nouvelles avaient été transmises par dépèches.

Aux Basses-Bruyères, Régine, seule, manquait... appelée aux débats...

Mais Corradin était là, et Christiane, et Rudeberg, installé dans la jolie maison tapissée de lierre, que fleurissaient, pendant l'été, les chèvrefeuilles au parfum discret pareil à une respiration de la campagne, et des rosiers grimpants, et Pascal, qui, du collège de Compiègne, était venu passer auprès de son père les vacances du jour de l'an... Toute cette journée d'iiiver avait revêtu comme une livrée de deuil.-.. Le ciel était bas, chargé de couches de nuages d'un gris sale, superposés... A chaque instant, ils menaçaient de s'ouvrir et de s'effondrer en avalanches... Des flocons tombaient... puis remontaient, pour se perdre là-haut et attendre une occasion meilleure... Et les champs, les jardins, les bois, dépouillés de toute parure, étaient mornes... Un vent aigre soufflait, qui passait sur de l'huraidité, de la froidure, sur la rivière gi'ossie, sur les ruisseaux, les mares et les étangs glacés...

Christiane sortit après déjeuner, malgré le froid.

Depuis que Rudeberg était installé aux Basses- Bruyères, toutes les fois que Pascal venait, les deux enfants accouraient l'un vers l'autre... Il en était ainsi depuis le mois d'octobre, tous les dimanches... Christiane, enfant rêveuse et précoce, s'était attachée à son petit camarade d'une affection exclusive et soudaine... Elle avait alors huit ans et Pascal eu avait douze...

Christiane avait compris quel drame était celui de cette journée, dont toutes les heures marquaient pour elle des catastrophes...

Elle savait qu'elle était menacée de perdre son père...

Et Pascal ne savait comment la consoler...

De temps en temps, elle pleurait dans ses bras et il essuyait ses larmes aVec son mouchoir... Ils s'étfei-

igrnaiem alors... faisaient (Juelqties pHâ eît SlldTK^.ï et ne semblaient reprendre vie que lorsque le télégraphiste arrivait, apportant des nouvelles de là-bas, des nouvelles de cette salle bondée de public, surchauffée par le calorifère, où le pauvre homme défendait péniblement son honneur et sa vie... Christiane se représentait cela comme un abîme où s'agitaient des gens implacables qui brandissaient des armes d'où tombe la mort, et toutes les choses qui font pleurer les enfants séparés de leur père... Elle en concevait des épouvantes qui lui faisaient claquer les dents... et parfois elle se prenait à dire :

— Ils ne viendront pas ici, n'est-ce pas ?

— Non, non, n'aie pas peur ! faisait Pascal timidement.

Car, au fond, il n'en savait pas plus qu'elle...

Elle lui prenait alors les mains et, de ses grands yeux qui ressemblaient à ceux de sa mère, elle le regardait longtemps avec gravité. On eût dit qu'elle essayait, avertie instinctivement, de sonder ce qu'il y avait dans ce cœur de jeune garçon et de deviner si elle avait raison d'être confiante et de lui abandonner sa petite âme endolorie... L'amour glissait en elle ses étincelles vivaces qui, après avoir couvé comme un feu sous la cendre, éclateraient en incendie quelque jour... Et l'amour aussi, en lui, comme chez elle, déjà... Deux plantes, dont les racines longtemps nourries et réchauffées au sel de la terre élanceraient plus tard au soleil leurs rejets vigoureux et leur immortelle frondaison... L'amour... c'est presque toujours deux forces qui se concentrent pour se détruire l'une par l'autre... C'est aussi parfois deux forces qui s'alimentent l'une par l'autre pour survi\Te à la vie... Combien d'années faudra-t-il à ces enfants pour leur faire comprendre qu'ils s'aiment ?

Rudeberg, sur le seuil de sa jolie maison, fumait sa pipe.

Et, tout en fumant, il ne perdait rien de c-e que faisait les deux petits.

Il les vit entrer dans une serre d'hiver.

Et parce que Pascal youlait distraire son amie

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de son grânIS chagrin, il se ïrilt à cuefllli' qtielques fleurs qu'il relia entre elles avec des joncs qui servaient au jardinage. De ces fleurs, il tressa une couronne et, cette couronne, il la posa doucement sur les cheveux, sur le front de Christiane. Il en cueillit d'autres dont il lui fit une ceinture. Il l'admira et Christiane se prêtait à ce jeu.

— Viens ! dit-il.

Il la prit par la main et courut avec elle jusqu'au bassin de la pièce d'eau.

— Regarde comme tu es belle !

Elle se pencha sur l'eau pendant qu'il la retenait pour l'empêcher de glisser.

Et, après s'être regardée, l'enfant se mit à rire en battant des mains.

Rudeberg voyait cela, poussait nerveusement deg bouffées de fumée et pensait...

Il pensait que ces deux enfants grandiraient l'un près de l'autre, et que lui avait réalisé son rêve de tirer Pascal de la misère., ,

Mais il eut un frisson dans le dos.

A ce moment passait de nouveau le télégraphiste, une dépêche à la main.

Le télégraphiste annonça :

— M. Villandrit est condamné à vingt années de travaux forcés.

Cette condamnation ne frappait pas seulement le mari.

Elle déshonorait la femme...

Et Rudeberg continuait de penser.

Oui, il avait accompli son rêve, mais à quel prix ?

C'était lui qui avait laissé condamner un malheureux innocent de ce crime.

Et, du même coup, il était devenu complice du meurtre.

C'était lui qui vouait aux larmes, jusqu'à la fin de ses jours, une jeune femme qui ne méritait pas un pareil destin.

C'était lui qui apportait le malheur dans cette maison.

Il n'aurait eu, pour empêcher tant d'injusticé&j qu'un mot à dire, un geste à faire..

tJâ LÀ UMàHL^ BU MXâl'bRJS

Il n'avait pas dit le mot, 11 n'avait pas fftlt le

Il étal», plus infâme que le meurtrier lui-même, car le forfait qu'il venait d'accomplir était pétri de lâcheté, de bas calcul, d'égoïsme féroce.

Rudeberg pensait tout cela et il se sentait mal à l'aise.

Mais s'il avait agi ainsi, c'était pour Pascal... non pour lui-même 1

C'était par exagération de son amour paternel.

Pour Pascal 1...

Et soudain s'ouvrirent, devant ses yeux effarés, les portes de l'avenir.

Est-ce que, plus tard, ce qu'il avait fait ne se retournerait pas contre lui ?

Etait-il donc le m.aître des joura^ des mois et des ans qui allaient venir et qui lui donnerait la certitiide qu'en une heure fatale de l'un de ces jours, de ces mois, de ces années, ses actes d'aujourd'hui ne seraient pas révélés à son fils et que le fils n'aurait pas à juger son père ?

Les portes de l'avenir s'ouvraient pour lui rnon^ trer, en écriture flamboyante, la vérité terrible;

« T« auras été criminel pour rien, si ton fils, plus tard, apprend ton crime I... Au lieu de l'affection que tu avais voulue, tu recueilleras l'aversion... l'horreur de toi... Cet amour candide, même, dont tu écoutais tout à l'heure les premiers balbutiements, deviendra impossible... et c'est t-oi qui l'auras décidé ainsi... Non, tu n'as pas pensé à tout... Tu n'as pas pensé qu'un jour viendrait où Pasciii, ti amoureux qu'il fût, n'oserait pas épouser la fille de l'homme qui avait lâchement, pour le voler, assassiné un vieillard... En laissant condamner cet homme, toi, Rudeberg, tu as du même coup condamné ton enfant... Tu as bien accompli ton rêve, mais quel rêve?... Rêve de larrnes et d'angoisses... Tu as jeté autour de toi la semence de tous les dése.spolrs... »

Et l£ frissen qui lui coulait par lee éfaules lui «arra^k^ un erl ^

LA MAISON BtJ MYSTÈRt liS

« Non... non... murmura-t-ll... ce n'est pas cêla... il ne faut pas... »

Mais il était trop tard.. Le mal était fait. Son sort était lié à celui de Corradin et il fallait cturiï toutes les chances de l'Inconnu...

Un autre encore attendait le verdict au pavillon des Basses-Bruyères, Corradin...

Quand la dépèche lui fut remisa, il poussa un soupir de soulagement. Il lui sembla qu'il était délivré d'un fardeau oppressant. En lui, nul remords, mais seulement, jusqu'au dernier mom.ent, la folla épouvante d'être découvert... Le verdict le rasBuyait. Certes, il y avait bien sur cette assurance l'emirs tenace et inquiétanto de Rudeberg... Mais Rudeberg était là, auprès de lui, sous son œil et sous sa main. La lutte s'annonçait inévitable. Il était préparé k toutes les ruses comme à toutes les violences... Il na s'effrayait pas. Même les dangers qui, dâ là, psa?raient venir, ne rel&naieat pas son esprit... t«ndu, eu ce mernent, vers un» seule passion... Ea tîisat et en volant PJarjory, il n'avait obéi qu'à l'iastinct de cette passion, qui clamait au fond de son cœur :

« L'occasion unique s'offre à toi... Déimrrasse-toi d'un rival... Laisse faire la destinée qui travaille à ton profit... Demain, tu ^eras seul aux Basses- Bruyères... Et Régine aussi sera seule auprès de toi... On se lasse de vivre dans les larmes et da vivra dans la honte... Tu apparaîtras av»c tom ardent amour... ïu efiaceras, avec tes baisers, la passé funeste... Elle ne te soupçonnera pas et elle t'aimera !... »

Il jeta sur uns table la dépêcha qui anaoRÇipLit :

« Vingt ans de travaux forcés ! »

Il ferma les yeux...

Il continuait d'écouter la mystérieuse x&lx qui l\û contait ses espérances. Et, lentement, avec un s«?irire d'extase, le misérable répétait :

« Elle t'aimera !... Elle t'aimera !... »

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