‹ La maison du myst`ereChapitre 9 sur 14 · LA TRAHISON · texte numérisé non relu

LA TRAHISON

Deux jours après, en revenant de faire un tour de chasse, son fusil sur le dos, pensif, le front courbé, il heurta, à la nuit tombante, quelque chose de blanc et de mou, que son pied écrasa près de la citerne.

Il allait passer sans prendre garde, mais il se retourna.

Il ramassa un petit paquet de cuir blanc, délicat et léger, entouré de flocons de laine comme des flocons de neige et enrubanné d'un ruban de couleur rose.

Un soulier de la poupée de Christiane, échoué là, tout contre le treillage de fils de fer qui entourait la citerne.

Alors, et soudainement, Corradln entrevit la vérité... Comme la nuit était venue tout à fait et qu'il ne craignait pas d'être surpris, il enjamba la clôture, et, se coulant jusqu'au bord du puits, essaya d'en distinguer le fond. Ne pouvant rien voir, il essaya d'entendre... Rien... Mais si Villandrit était là, il se défiait...

Il se hasarda à appeler, voix retenue, mais distincte :

LA M.^SOif DU iVIYSTÈRE 121

— Julien... N'aie pas peur... C'est moi, Corradiû... Aucune réponse ne monta deg profondeurs... Mais

il s'imagina toutefois qu'un peu de vie s'était manifestée au fond... frôlement, pierrailles remuées...

Aux Basses-Bruyères, il savait trouver, dans le vestibule, la voiture de la poupée. En effet, elle était là, sous une panoplie de vieilles armes. Corradin retourna les petits draps du lit précieusement bordés et fit, du même coup, tomber de menus débris de pain séchés, rassis, durcis, datant de plusieurs Jours.

Il pensa :

« Voilà le véhicule qui sert au ravitaillement... »

Ainsi prévenu, il n'eut pas de peine à découvrir le reste.

Le lendemain au soir, il surprenait l'enfant daiia son pieux pèlerinage.

Il garda pour lui son secret. Seulement, il so dit que Régine devait travailler à faire évader son i.iari (;t qu'il n'y avait pas une minute à perdre s'il voulait empêcher cette évasion.

Deux jours s'écoulèrent encore...

Depuis la veille, Régine avait quitté les Basses- Bruyères, prétextant un voyage à Paris. Corradin lisait clairement dans son jeu.

« Elle reviendra de Pari.s avec une voiture, des vôtements. un déguisement, tout ce qu'il faudra pour aider Julien... Ce sera cette prochaine nuit ou l'autre... » '

Il ne se trompait pas, et ce fut, en effet, la nuit suivante...

A onze heures du soir, une carriole attelée d'un assez bon cheval, et conduite par un cocher d'aspect jeune et frêle, dont on ne voyait pas le visage sous un chapeau aux larges bords rabattus, s'arrêta dans le chemm de la citerne, s'avança près du bord, se pencha. Le cocher trois fois de suite appela — et sa voix tremblait bien fort :

— Julien ! Julien [ Julien !

En même temps qu'il frappait trois fois dans ses mains.

Pujs, il recula et attendit.

^ LA MAISON fiU MYSTÈRE

Il y eut, dans l'intérieur, des raclements contre les parois et une tête émergea, puis des épaules, puis Villandrit parut, étreignant Régine dans ses bras.

Et il lui redisait dans son étreinte :

— Quoi qu'il arrive, souviens-toi que je suis innocent... Et garde-toi pour moi, car je te reviendrai...

Elle l'entraînait vers la carriole, haletante, éperduei de joie.

— Viens, fuyons... je te conduirai où tu voudras... Et je ramènerai la voiture... Tu y trouveras des vêtements, tout ce qu'il faut... Hâtons-nous !...

Déjà elle avait franchi d'un bond léger le marchepied, avait saisi les guides et Julien s'apprêtait à en faire autant lorsque tout autour d'eux les buissons semblèrent s'animer et ils furent entourés par des gendarmes et des inspecteurs de police.

— Perdu ! murmura Villandrit.

— Qui donc nous a trahis ? disait Régine avec un regard désespéré, et se tordant les mains... quel est le misérable ?...

Sa colère s'effondra dans des sanglots bruyants.

Il fallut l'arracher des bras de son mari... Alors, pendant que le cortège s'en allait, elle se laissa tomber dans l'herbe mouillée par la rosée nocturne et longtemps, longtemps, elle resta là, anéantie, n'ayant plus ni sanglots ni larmes...

Quand elle se releva, elle fut effrayée de voir auprès d'elle un homme dont la silhouette se confondait avec la nuit et qui, immobile, la regardait.

Au geste qu'elle fit l'homme devina son effroi.

— N'ayez aucune crainte, Régine... Je viens d'être prévenu de notre grand malheur et j'accourais auprès de vous... pour vous rappeler mon affection profonde et vous dire que vous... et Christiane... vous ne resterez pas seules, abandonnées.

Elle tendit, sans répondre, sa main à Corradiû.

Et elle était si faible qu'elle fut obligée, pour rentrer, de s'appuyer sur son bras.

Dans le trajet, il n'osa lui parler... Même — il le sentit — des paroles banales de consolation eussent été uu outrage à cette irameBse douleur.

Elle, pourtant, murmura certains mots, à plusieurs reprises, au moment où ils arrivaient :

— Trahis... Par qui ?... Pourquoi ?... Ah ! le lâche ! le lâche !

— Plus tard, Régine, dit-il doucement, plus tard, nous chercherons ensemble !...

RUDEBERG CONTRE CORRADIN

Corradin se savait aux mains de Rudeberg et il était surpris que le bûcheron n'eût fait encore aucune démarche pour lui imposer les dures conditions de son silence.

« A quoi pense-t-il ? Et surtout que voudra-t-il ? »

Le misérable avait peur de ce vagabond. Il le fuyait.

Il était, du reste, hanté par une idée fixe, celle de lui échapper, de desserrer cette étreinte qui, un jour ou l'autre, pourrait devenir insupportable et empoisonnerait sûrement sa vie. Sortir de cet esclavage et respirer librement.

Il rêvait aux moyens de recouvrer cette liberté.

Assurément, il avait devant lui un ennemi qui saurait tout prévoir, rusé, patient, à l'intelligence déliée. Le moyen le plus simple, radical, eût été de le supprimer. Il l'avait tenté. Il n'avait pas réussi. A présent Rudeberg était en éveil et il avait dû prendre contre Corradin de telles précautions que sa mort précipiterait le châtiment du meurtrier au lieu de lui apporter le salut. L'autre moyen, c'était de s'emparer des clichés et de les détruire, c'était de découvrir la cachette où Rudeberg les avait rais à

LA MAISON Dlî MYSTÈRE ' 125

l'abri. Là aussi Corradiu avait éciioué, mais dans cette lutte qui commençait, il n'avait pas dit son dernier mot.

Ruses contre ruses et pièges contre pièges, il fallait jouer au plus fin.

Rudeberg avait repris des habitudes régulières de travail.

Du matin au soir, sa cognée retentissait dans le bois. 11 ne quittait plus ses compagnons forestiers et même, depuis l'assassinat de Marjory, il semblait avoir abandonné la vente de ses photographies.

Comme les camarades lui en faisaient la remarque, il répondait, énigmatique :

— Plus besoin... Et même, bientôt, je n'aurai plus besoin de travailler.

— Tu as donc fait un héritage ?

— Mieux que cela... j'ai découvert une mine d'or dans la forêt...

On riait. Il laissait rire et cognait de plus belle contre les troncs.

Nuit et jour, pendant toutes les heures que Corradiu ne consacrait pas à la fabrique — car on avait dû remettre les métiers en marclie malgré la catastrophe — îl surveillait les allées et venues de Rudeberg, guettant loccasion propice.

Il passa des nuits entières aux envh'ons 'de l'auberge où le bûcheron s'était réfugié avec son fils, après l'incendie de la masure.

. Des nuits entièi-es autour des ruines noircies de la cabane dans l'espoir qu'il surprendrait le secret de Rudeberg.

Heure par heure, il aurait pu rétablir l'existence du bûcheron.

Rudeberg ne se doutait de rien.

Seulement, quand par hasard il se trouvait sur le passage du directeur, il ôtait poliment sa casquette et le saluait, exagérant sa politesse avec un sourire narquois.

Et, s'il était avec Pascal au moment de ces rencontres, il ne manquait jamais de dire :

— Petit, salue le monsieur qui est toujours si bon pour le pauvre monde...

1^ LA MAISON DU ftfySTÈRE

:— Je VOUS salue bien, monsieur, faisait l'enfant, d'un air doux et tirnide.

Le calme, l'indifférence apparente du bûcheron augmentaient l'épouvante de Corradin,

Une nuit qu'il veillait aux abords de l'auberge, couché comme un malfaiteur en quête d'un mauvais coup dans un hangar, parmi des débris de paille, de copeaux, de fagots et de bûches, l'œil fixé de l'autre côté de la rue, sur une fenêtre éclairée, il vit une ombre s'agiter derrière les rideaux blancs, que vint rejoindre aussitôt une autre ombre plus petite.

C'était, cette fenêtre, celle de la chambre du bûcheron.

Ces deux ombres étaient celles de Rudeberg et de son fils.

Il faisait un clair de lune admirable. Corradin consulta sa montre. Elle marquait trois heures après minuit.

Pourquoi, 3, pareille heijrc, le père et le fils venaient-ils de se lever ?

Corradi?! ne perdit pas un de leurs mouvements. Son cœur se mit à battre. Il se disait que peut-être allait-il toucher à l'occasion tant cherchée, et que Cette nuit serait décisive pour le reste de sa vie.

Bientôt la lumière s'éteignit..

Le père et le fils descendirent l'escalier extérieur et se trouvèrent dans la rue.

— Attends-moi ici, petit, fit Rudeberg en embrassant Pascal, et si tu ne me vois pas revenir, tu sais ce que tu auras à faire...

Les paroles étaient distinctes. D'autres furent prononcées à voix basse.

Corradin en tira la conclusion toute naturelle :

« Rudeberg est sur ses gardes !... »

Mais, du moins, cela prouvait aussi qu'ij partait p.our une expédition mystérieuse... Corradin, de plus en plus, entrevoyait l'occasion rêvée.

Le bûcheron, engagé dans la rue du village, avait pris les champs, gagné le bois. La nuit était si claire que Corradin le suivait de loin sans peine. Du reste, sa chance marchait avec lui, car, à plusieurs reprises, alors qu'il avait perdu de vue Rudeberg,

celui-ci s'était arrêté comme s'il n'était pas sûr de son chemin et essayait de s'orienter, et ces moments d^arrêt permettaient à l'espion de le rejoindre. Corradin avait remarqué que le bûcheron portait, en sautoir, une sorte de boîte de conserve attachée à son épaule par une corde et qu'il maintenait avec sa main pour éviter les soubresauts.

(( Les clichés ! » murmura-t-il avec une joie profonde.

Rudeberg a^rait atteint le bois. Il s'y engagea. Corradin put se rapprocher sans être vu, grâce aux broussailles, et sans craindre les alternatives d'ombre et de lumière.

La course sous bois ne fut pas longue.

ïludeberg atteignit une clairière où ne poussaient que des arbrisseaux, mais au milieu d'eux un chêne superbe — un des rares chênes de ce coin de forêt — élevait vers le ciel sa forte membrure séculaire dans une envolée qui éloignait de lui les autres arbres. Il prenait pour lui seul tout l'air et toute la lumière et tout ce qui essayait de pousser et de vivre autour de lui végétait. Ce géant, d'un seul jet du tronc, se lançait à trente ou quarante pieds du sol et là seulement corameiiçaient les branches.

Le bûcheron s'assit au pied, pour se reposer, alluma sa pipe et fuma.

Ses petits yeux vifs viraient autour de lui dans un perpétuel geste de surveillance et, tous ses sens aiguisés, il écovitait la vie de la nuit dans le fourré.

Mais il n'entendait que les bruits familiers auxquels, depuis longtemps, était accoutumée son oreille... insectes qui se traînent sur les feuilles mortes... départ furtif d'un lapin... bond d'un chevreuil, ou, du haut de quelques cimes, la tombée de brarichettes mortes... Rien de suspect. Et l'homme fumait, tranquille, sans se douter que, au ras du sol, deux yeux ne le quittaient pas, attentifs à tous ses gestes...

Il resta longtemps ainsi, bourrant et fumant pipe sur pipe.

Corradin s'inquiétait;

« Qu'attend-il? Que prépare-t-il ? EnJBn, qu'estce que tout cela veut dire ? »

Il était trop loin pour distinguer ce qui se passait sur cette physionomie... ces regards aigus sous la rude touffe noire des sourcils... et les frissons cpui tout à coup faisaient vivre ces traits sous les polis emmêlés de la barbe...

Enfin, Rudeberg se décide à agir.

Tl retire de ses poches deux forts éperons qu'il fixe avec une courroie aux talons de ses sabots.

Il se lève, embrasse de ses deux bras largement étendus le tronc énorm.e dont il ne couvre et n'étreint ainsi que le quart de la circonférence, il enfonce d'un coup vigoureux son éperon gauche dans l'écorce et, pesant dessus comme s'il montait les marches d'un escalier, il se soulève...

Ensuite, un coup vigoureux de l'éperon droit, et le même geste d'ascension.

A chaque coup de pointe, il montait, pareil, dans le clair de lune qui s'éteignait, pour, tout à l'heure, faire place à l'aurore, à quelque animal fantastique dont Corradin entendait parfois, dans un effort, le souffle puissant.

n atteignit les basses branches et disparut dans le feuillage rouillé de l'automne où l'on n'aperçut plus qu'une masse sombre se rem.uant indistincte.

Quand il redescendit, un quart d'heure après, il ne portait plus en sautoir sa boîte de conserve. Et Corradin, en le voyant passer près de lui, eut un frisson de triomphe.

La cachette était là-haut, dans cruelque creux de l'arbre géant, bien à l'abri, nid d'écureuil, ou de fouine, ou oiseau de nuit.

Mais le problème se dressa devant Corradin... Comment atteindre là-haut ? Et surtout sans aide et sans mettre personne dans la confidence ?

Une échelle ? Non, i] était trop loin des Basses- Bruyères.

Une forte corde? Oui... Et, bien que l'aube fût prochaine, il avait le temps de courir à la fabrique, de B9 îpunir d'une corde, de revenir, de grimper...

LA MAISON DU MYSTÈRE ItS

car il ne fallait pas perdre une minute... Le salut était là... et il fallait craindre tous les hasards...

Alors, son parti étant pris, il se hâta, courant par liîs sentiers sans reprendre haleine.

Une heure après, il était revenu.

Le soleil se montrait à l'horizon, mais qu'importe ! Autour du grand chêne, aucun travail de bûcherons. C'était la solitude et même aucun chemin ne conduisait jusqu'au géant... Personne ne viendrait interrompre son travail...

La corde accrochée à la plus basse branche et enroulée autour du tronc lui offrit un point d'appui pour s'enlever tantôt avec les pieds et tantôt à la /orce du poignet.

Il n'eut pas de peine à gagner la moitié de la hav teur et là, au croisement de deux fortes branches, il découvrit la cachette qui s'enfonçait dans le cœur de l'arbre à la profondeur d'une trentaine de centimètres. Rudeberg avait bouché le trou avec de la mousse, des feuilles, des branchettes cassées. Corradin enleva le tout et plongea sa main.

En rencontrant le froid d'une boîte de fer, il se mit à rire.

Il retira la boîte. La corde y était encore attachée et il la passa à son cou.

Sa besogne était terminée et en redescendant il était léger comme un oiseau.

D'en bas, il fit tomber la corde, l'enroula autour de sa ceinture, car il ne fallait pas, en rentrant aux Basses-Bruyères, attirer l'attention des gens qu'il ne manquerait pas de rencontrer.

A huit heures, son expédition terminée, il arrivait à son pavillon.

Tout près, sur un banc, assis l'un contre l'autre, un homme et un enfant l'attendaient.

De loin, en entrant dans les jardins, il les avait reconnus et il avait vivement caclié sous son veston la boîte en fer.

Il souriait. Il ne craignait plus rien de Rudeberg réduit à l'impuissance...

En apercevant le directeur, Rudeberg se leva, ôta ça casquette et dit :

130 LA i:^xïûQ-< lit y.ïyrtî\z

■— Ryïi^i^lï, ijj.Oi.iàicur ÇùJ.ïa.dîB, vaUij ^Ve?. ffiàJ lefea prem^nade à là fraîchs ?

Et à son fils :

— Dis bonjoui^ au monsieur... petit... au mon- »i«ur qui nous veut du bien...

— C'est moi que vous attendez, Rudeberg ? Vous Youlez me parler ?

— Oui... si ça n© vous dérange pas trop, monsieur le directeur.

— Eh bien ! entrez... Il est de bonne heure, je parie qn» vous n'avez pas encore déjeuné ?

— Ma foi non, ni moi ni Pascal, mais Pascal a une •route d« pain dans son cartable.

— Vous prendrez bien un chocolat avec moi ?

— Un cho... un chocolat !... Ah ! bon Dieu de bon soir... y a plus de dix ans que je me suis pas mis un cataplasme de ce genre-là sur l'estomac !.,. Quant au petit, le pauvre gosse, il ne sait même i^as ce que c'tst I... I

Déjà ils étaient dan» la salle à manger du pavillouT Corradin avait sonné la bonne qui le servait et

commandé trois tasses.

Après quoi il se retom'na vers Rudeberg et d'un ton

bonhomme :

— Et maintenant, mon brave, expliquez-moi ce qui vous arrive...

— Une chose que vous savez, mon bon monsieur, que vous savez mieux que personne. On m'a incendié ma pauvre cambuse, sur la rive de la forêt... que, même sans mon petit Pascal, j'y rôtissais bel et bien... alors, je me suis dit que puisque je n'ai plus de gîte, vous m'en trouveriez bien un auprès de vous, où je serais tranquille, jusqu'à la fin de mes jours... sans plus craindi'e d'être incendié ni rôti... ai moi ni Pascal...

— J# ne vois rien pour vous aux Basses-Bruyères, mon bonhomme...

— Tu entends, Pascal ? Le monsieur ne voit rîen pour nous aux Basses-Bruyères... Va falloir que nous cherchions nous-mêmes... Pourtant, il me vient une idée, monsieur le directeur... Vous avez un jàrdiAier qui est qjq sa,&tn9 tacnpg r^-^^ur Ù.^h ém,*

Là maison liU M.ïaTÎR5 VSl

quante ou soixante hectares de terres et autant de bois dos Basses-Bruyères... On dit qu'il s'en irait volontiers à Compiègne, parce qu'il se fait vieux... Et puis, qu'il veuille ou ne veuille pas, vous lui donnerez bien congé pour me faire plaisii- ? Et moi je le remplacerais...

— Non, vieux, ce n'est pas possible... Ce serait une injustice envers ce brave homme...

Mais Rudeberg poursuivait son idée :

— Alors, nous deux Pascal, nous nous installerona à sa place... Chouette, mon rêve... Et je suis sûr que vous ne me laisserez manquer de rien... J'engraisserai... je soignerai les fleura et les légumes de jyjœa Viiiandrit... je surveillerai la culture et \bs coupes de bois... Et par-dessus le marché, vous payerez la pension de m.on petit Pascal, au collège de Compiègne d'abord, et dans un lycée de Paris, ensuite. Rem.ercie le monsieur, Pascal, ram«rcie-le poiu- toutes ses bontés...

— Je vous remercie bien, monsieur, disait tme gea^ tiile voix un peu étonnée.

— Il n'y a pas de quoi, mon brave,. , aoaa, vraiment, riait Corradia an frappant sur l'épauls du bûcheron... Mais pendant ûite vous êt«s ea tr&ia, t»u. lez-vous des rentes ?

— Oh ! j'y ai pensé, dit Rudeberg paisi'ole, mais ce sera pour plus tard...

— Est-ce tout ?

— Non, il y aur^ bien sûr autre chose, ça dépendra de tant d'évéîiementa !

— Alors, revenez me voir quand ces événementslà s'accompliront... Vous avez fiai votre chocolat? Et toi aussi, mon. petit honirno ?... En ce cas, je ne vois pas ce qui vous retient.

Rudeberg paraissait rivé à sa chaise. Son œil était guilleret.

— Parlons franc, vieux, reprit Corr&dln, ge^u»nard... Vous aviez cru me tenir, n'est-ce pas ?

— Et je le crois encore... mon bon monsie'BW...

— Il faut en rabattre... Regarde I

D'un coup d'é^auleç, il ramena ©a çi>va,ïit îa feolte de fer et la mît scms îs nea du îràc+iOToia,

132 LA MAISCkN DU MYSltEE

Colui-ci ne parut pas ému et ne fit pas un geste.

— Ça, c'est comme une ancienne boîte de sardines, fit-il avec autorité.

— Et il faut bien penser que ce qu'elle renferme a de la valeur pour vous, puisque vous étiez monté pour la cacher jusqu'en haut d'un chêne...

Rudeberg hocha la tête. Pas le moindre trouble. Pas la moindre surprise.

— Ah ! vous étiez là ?

— Oui.

— Vous me guettiez ? Vous m'avez vu ?

— De la première à la dernière minute de votre promenade nocturne.

— Et la conclusion ?

— C'est que, n'ayant plus rien à craindre de vous, je...

— Pardon... vous raisonnez mal... D'abord, vous pourriez très bien posséder les clichés, cela n'empêcherait pas les photos d'exister... Et qui vous dit que... mais, mieux que ça, mon bon monsieur, mieux que ça... qui vous dit que vous allez trouver là dedans ce que vous désirez... et que ça n'est pas tout simplement des provisions que je suis allé cacher làhaut, comme en-cas de boustifaille, pour que les camarades ne me les chauffent point, à l'occasion ?...

Et ses yeux étaient si aigus, si insolents et si cruels que Corradin eut peur, à nouveau.

Il jeta la boîte de conserves sur la table et en fit sauter le couvercle ayec un couteau.

Des papiers blancs enveloppaient avec soin une chose dure et longue. Il développa ces papiers.

Il développa ces papiers.

Un carton blanc apparut... Sur le carton, des vers... Ce fut Rudeberg qui les récita :

On fit une fosse et Gain dit : « C'est bien ! » ■ Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se lut assis sur sa chaise dans l'ombre, Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tom^e et regardait Gain.

Corradin, blême, s'était abattu sur la table avec un sourd cri de rage et le front entra les djx dpi.jjft§ qui le déchirèrent compte des griffes...

U MAISON nu MYSTÈRE 1^

S^ns paraître rje» Yftjr, Rudeberg r^pxit le ûl

de ses idées :

— Nous disions donc que nous étions d'accord en principe, car je ne vous demande, en somme, rien que de juste. Vous savez bien que ce n'est pas moi qui ai mis le feu à ma maison... Voilà qui est entendu... Avant huit jours, vous aurez renvoyé le père Maudrut, votre jardinier, et je le remplacerai... Et il est entendu aussi qu'à la rentrée des classes Pascal deviendra interne au collège de Compiègne et que vous le défrayerez de tous les frais... Au bout d'un an ou deux, nous verrons ensemble où il conviendra de l'envoyer à Paris... Vous êtes bon de vous intéresser à lui et ça me va droit au cœur, parce que mon Pascal, voyez-vous, ça résume le monde entier pour moi... Petit, remercie bien le monsieur...

— Je vous remercie bien, monsieur, dit la gentille voix, et je travaillerai pour vous contenter.

— Ce n'est pas moi qui le lui fais dire...

(( Maintenant, petit, que ton sort est réglé, cours bien vite à l'école... tu seras en retard, mais tu diras au maître que c'est moi qui t'ai retenu... et je te permets d'annoncer partout la bomie nouvelle... n'est-ce pas, monsieur Corradin ?

Le petit s'apprêtait à partir et se dirigeait vers la porte :

— Embrasse le monsieur, mon enfant !... Corradin eut un geste si brusque vers la tête de

Pascal qu'on eût dit qu'il voulait l'étrangler.

Les deux hommes restèrent seuls. Soudain, l'allure de Rudeberg changea. Il se redressa, parut grandir, et son regard se chargeait d'une ironie insolente.

— Tout de même, vous aviez cru, bonnement, que je ne vous savais pas derrière moi, lorsque je suis allé au gros chêne...

Il jouissait de l'accablement du misérable et de sa rage muette.

— Mettez-vous bien dans la tête que je suis plus fort que vous...

Corradin répliquait, la y.oi?t étpuffpe ;

Wi LA MAttSQM DV MTST^I«

— Je vous offre — une fois pour toutes — '"eut mille francs pour que vous détruisiez photos et clichés... et qu'il ne soit plus question de cette aït'aij'e...

Le coup était inattendu.

Rudeberg en fut un peu déconcerté ; ses paupières vacillaient. Cent mille francs, c'était une fortune... l'avenir assuré pour Pascal, plus tard....

Il fut sur le point d'accepter.

Une réflexion l'ari'èta.

— Oui... grommela-t-il... cent mille francs, bien sûr, c'est une somme... mais, supposition qu'on m'en découvre possesseur... et qu'on s'étonne... et qu'on veuille savoir d'où vient tant d'argent ? Qu'estce que je dirai ? Il faudra bien que je m'explique... De là à me soupçonner du meurtre de Marjory, il n'y aurait pas loin... Et comme nous aurions détruit ensemble les preuves qui vous accusent et qu'il n'y aurait plus rien contre vous, c'est moi qui serais cuit...

Il surprit un léger mouvement chez Corradin et se mit à rire :

— Hein ! Vous y aviez pensé, je suis sûr ? Alors, je refuse... Ah ! si j'étais seul ! Si je n'avais pas mon petit Pascal ! Je serais crapule jusqu'au bout... et bien que votre argent soit rouge du sang du vieux Marjory, je l'accepterais... Mais il y a Pascal...

Il fît quelques pas dans la salle à manger, en proie à une émotion étrange.

— Il y a des moments où je regrette ce que je fais... où je me dis que je suis un fameux cochon de garder pour moi la vérité... de ne pas aller trouver les juges... de ne pas épargner tant de larmes à cette pauvre petite femme qui pleure tous les yeux de sa tête...

Corradin frissonna.

Est-ce que vraiment le vagabond serait capable de céder aux remords ?...

— Ah ! s'il n'y avait pas mon petit Pascal !... Son visage redevint dur. Il regarda Corradin en

face.

— Nous deux, an reste» mous n'en avons pas finLv.

LA MAfSOi Bti MÏSSÈRii 13S

J'ai réfléchi... Les photos, ça s'use... ça se fane... ça dépérit... L'iauniidité peut les détruire ou les rendre si indistinctes qu'elles seraient inutiles... De mêzne les clichés... Un accident est toujours à craindre... On ne sait pas... Je ne suis pas riche... les produits dont je me sers ne sont pas les meilleurs... et, dame, avec le temps !... Et je ne voudrais pas voir disparaître mon gage... le gage qui assure l'avenir de mon Pascal... Vous comprenez, monsieur Corradin...

— Non.

— Deux précautions valent mieux qu'une, et voilà pourquoi je viens vous dem-ander de m'écrh-e un petit mot... un petit mot de rien du tout... Qu'est-ce que ça vous fera ? Vous êtes pris, n'est-ce pas, et solidement pris !... Alors ?...

— Quoi!... Qu'esigez-vous ?...

— Une lettre...

De rouges lueurs de meurtre passèrent dans les yeux de Corradin.

— Ne vous fâchez pas !... On m'a vu entrer... il faudra qu'on me voie sortir... ou alors on se demandei'a ce que je suis devenu...

Et, après un lourd silence :

— Si nous passions dans votre cabinet de travail, nous serions mieux pour tmvaiîler.

Un geste de résistance, mais ce fut tout. Corradin, la tête basse, obéissait.

Dans son cabinet, il s"écroula plutôt qu'il ne s'assit dans son fauteuil de bureau.

— Prenez une feuille de papier, monsieur CoiTadiu, et votre meilleure plume...

L'autre fît ce qu'on lui ordonnait.

— Et ne soyez pas surpris si je n'hésite pas dans les termes... La lettre est prête dans ma tête... Et puis, ne suis-je pas un ancien clerc de notaire ?...

Il s'était assis lui-même commodément et bourrait sa pipe.

Corradin attendait, la main agitée d'un tremblement nerveux.

— Calmez-vous... Il faut que voire écriture soit lisible... si vous tremblez, elle pourra ressembler à H'importo quoi, sauf à la vôtre...

Instantanément, le tremblement cessa.

Rudeberg cligna l'oeil en souriant. Encore cette fois, le coup était manqué.

Et posément, entre chaque bouffée de fumée, il dicta :

« Le 24 septembre 1910, vers quatre heures de l'après-midi, Marjory a été assassiné près de l'étang de Pré-Noir. Je reconnais être l'auteur de ce meurtre, dont le bûcheron Rudeberg fut témoin à mon insu et je certifie l'exactitude des deux photographies du meurtre qui furent prises par lui...

« La présente déclaration a pour but, en mettant ma liberté et ma vie entre les mains de Rudeberg, d'assurer sa propre sécurité en empêchant ainsi tout attentat venant de moi... »

Ce ne fut pas écrit tout d'un trait...

Sans de sourds cris de rage, sans arrêts, sans refus, sans menaces...

Le bûcheron resta insensible, comme une statue de pierre...

Quand Corradin eut fini :

— A présent, mettez la date et signez !.., Corradin s'exécuta.

Rudeberg lui arracha le papier des 'mains pour le relire attentivement.

Pendant qu'il le relisait, la main de Corradin effleura la clef d'un tiroir qu'elle ouvrit sans bruit, y plongea et, brusquement, en retira un revolver.

Quand le bras armé se tendit vers le bûcheron, il trouva pour lui répondre un énorme et long pistolet d'arçon, à silex, datant des guerres du Premier Empire, que Rudeberg braquait sur lui, le doigt sur la détente.

Le bûcheron, posément, expliquait :

— Ne vous en faites pas... l'arme est ancienne... mais ça doit tuer tout aussi proprement qu'un browning... et j'ai renouvelé l'amorce hier...

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