‹ La maison du myst`ereChapitre 11 sur 14 · LA CHAMBRE AUX RELIQUES · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE AUX RELIQUES

Pendant six mois, Régine fut entre la vie et la mort, atteinte d'une langueur contre laquelle les efforts des meilleurs médecins restèrent longtemps inutiles.

Ce fut sa jeunesse qui triompha de sa maladie.

Durant le temps si long qu'elle avait été alitée, Corradin avait témoigné la plus vive inquiétude. Elle l'avait entendu souvent, alors qu'on la croyait endormie, conférer avec les docteurs. Il avait veillé sur elle avec autant de sollicitude qu'en eût montré son mari.

Il était dans sa chambre lorsque les médecins déclarèrent, sans hésitation, que tout danger n'existait plus, que la convalescence serait rapide et courte, et Corradin, en écoutant cela, avait éprouvé une joie si vive, un trouble si profond que Régine en fut frappée.

Elle lui avait tendu les mains avec élan, après le départ des docteurs.

— Vous êtes bon. Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi.

Il répondit avec simplicité :

— Je n'ai eu qu'à me souvenir de mon amitié pour

Villandrit. Dans l'entrevue qua j'eus avec lui, la veille de son départ de l'île de Ré pour la Guyane, il me dit en parlant de vous : « Prends soin de ma femme et de ma fille... Veille sur elles... »

— Vous avez promis et vous avez tenu...

— Cela était si naturel que je n'eus pas besoin de promettre.

— Moi, dit-elle lentement, — baissant les paupières pour mieux concentrer la vision qu'elle évoquait, — il me dit dans son adieu : « Attends-moi... je reviendrai sûrement... Je trouverai le meurtrier de Marjory. Et je ne m'arrêterai pas tant que je n'aurai pas reconquis notre honneur perdu... »

Elle s'arrêta, puis :

— Je l'y aiderai de mon côté, fit-elle sans défiance, puis-je compter sur vous ?...

— N'est-ce pas mon devoir ?

— Vous avez dû réiléchir sur ce crime... l'affection que vous avez pour mon mari vous y obligeait... Quelle est votre opinion ? Avez-vous découvert un indice qui puisse, de si loin que ce soit, nous mettre sur le chemin de la vérité ? Cette catastrophe fut si brusque que, depuis le mois de septembre, j'ai été folle, sans pensées, sans la force de prendre un parti... Aujourd'hui seulement, . je puis enfin réfléchir, sans éprouver l'intolérable torture qui me brisait le crâne.

(( Je sais que, vous aussi, contre l'évidence même, vous défendiez votre ami... Je sais que c'est ainsi que, au début de l'enquête, vous l'avez défendu. Mais le voici condamné... Nous voici séparés de lui par des milliers de lieues, par des années qui sont comme une éternité... Henri, dites-moi ce que vous pensez...

— Vous ne me pardonneriez jamais de le croire coupable !

— Serait-il donc vrai que...

— Non, vous dis-je, non... ne vous méprenez pas sur mes paroles ! Certes, ainsi que vous, j'ai réfléchi, en proie à toutes les incertitudes, devant un si redoutable ensemble de preuves accumulées qu'elles en formaient un faisceau foudroyant... Et j'aurais pu

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me dire que... le céseapoix d'une ruiiie certaine et proche, que la peur de la pauvreté pour vous et pour sa fille... que la perspective du suicide, tout cela avait dû, pendant une minute, agir sur son cerveau et l'anoler... Mais j'ai repoussé cette pensée avec horreur... D'autres doutes me sont venus, lorsque j'appris l'existence de la lettre de Marjory, les soupçons que celte lettre attirait sur vous-même, Régine, les déductions qui furent tirées de ce fait aux débats de la cour d'assises... Je me suis dit qu'il n'est pas d'honneur d'homme amoureux qui tienne devant la jalousie et que Julien, ayant pu un instant se croire outragé, avait voulu punir... Un acte de violence vite regretté, mais trop tard, quand tout est devenu irréparable...

— Moi, je ne pouvais concevoir pareille crainte... Est-ce que je n'étais pas sûre que Julien avait foi en mon amour ?

— Pourtant, sa visite imprévue au Pré-Noir, son agitation, sa querelle avec Marjory, avouée par luimême... et, plus tard, sa fuite pour échapper à unç arrestation, ce qui fut une si grande faute, puisqu'i] était innocent ?

— J'ai dit aux juges : « Je ne le crOirais pas coupable même s'il faisait l'aveu de ce crime ! » Julien m'a trois fois juré, sur ma vie et sur Christiane, qu'il n'avait rien à se reprocher... Donc, il est innocent... C'est ma foi... La foi dans son innocence, comme la foi en Dieu, ce sont des choses qui ne se diacutent pa^ I

Il s'inclina.

— En tout temps, comptez sur moi ! dit-il.

Le lendemam il se présenta chez elle, portant sous son bras un lourd portefeuille gonflé de papiers.

— Je viens vous exposer la situation de la fabrique depuis six mois, dit-il.

Régine était plus belle peut-être qu'elle ne l'avait jamais été, mais ses yeux, si doux et si rieurs autrefois, si douloureux à présent, créaient autour d'elle une atmosphèi"6 de pitié et de respect. En dépit d^ sa trist«ss» «Ils se retrouvait dâbout, ^-rêta à la vii^ à U ^ia ^ s'otirait i ^t^,- é'é^msi'^, charge* de

grands et magnifiques et imposants devoirs... Il l'admira un instant et soupira...

Lu dlspai'itlon des créances réunies entre les mains du pau^Te jMarjory et par lui détruites avait replacé dans leur équilibre les intérêts de la fabrique. D'autre part il entrait dans les vues de Corradin de consacrer à l'extension des affaires les quatre ou cinq cent niiile francs qu'il avait volés sur le banquier assassiné. Et c'était ainsi que substituant sa participation à celle de Villandrit il était devenu à pou près le maître des Basses-Bruyères en conservant Régine comme associée. Avec une activité prodigieuse il avait développé la fabrication des tissus sur les métiers modernisés, installés pendant les derniers temps de la gestion de Julien et surtout en usant des procédés nouveaux que l'im^agination de Villandrit avait inventés, inais dont la condamnation l'empêchait de recueillif le bénéfice. Les Basses-Bruyères, sorties de la gène et de !â période des hésitation», étaient florissantes.

Tel lut, ré.5umé, le bilan qu'il exposa.

Elle n'écoutait pas, du reste.

A ces réalités, dont il l'entretenait, elle opposait ses regrets et son rêve.

Sa pensée s'enfuyait au loin, auprès d'un forçat qui peinait de toutes les forces de son corps sous les ardeurs d'un ciel de feu, parmi les marécages d'où naissent les fièvres pestilentielles... auprès d'un forçat qui, sans doute, devait suspendre bien souvent son pénible labeur, les yeux gros de larmes, pour adresser, à travers les espaces infinis, un baiser à la mère et à l'enfant abandonnées à leur destin au delà de l'Océan. Elle le voyait, recru de fatigue, parmi les brutes criminelles dont il était le com.pag-non et qui sait ? peut-être le souffre-douleur.

Et pendant que Corradin lisait les chiffres alignés sur ses livres, elle étouffait le sanglot qui montait à ses lèvres du plus profond de son désespoir.

A partir de ce jour, Corradin prit petit à petit l'habitude — qui pai'ut naturelle — de venir presque tous les soh's auprès de Régine lorsqu'elle était seule, ppBf, disait-il, la tenir au courant de ses intérêts.

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Ost ainsi qu'il imposa sa présenc» et se rgîidit nécessaire.

Dans le siège de Régine qu'il entreprit dès le premier jour par des moyens détournés, tout fut calcul chez lui et rien ne fut laissé au liasard. Il avait jusqu'alors dissimulé sa passion, à ce point que Jamais le moindre soupçon n'était venu avertir la jeune femme. Il agirait ainsi tant que l'heure ne serait pas venue. Mais cette heure, il l'appelait de toute l'exaspération de son amour, et maintenant qu'il vivait auprès d'elle sans contrainte, il se demandait s'il aurait la force d'attendre plus longtemps.

La première bataille qu'il devait livrer était celle du divorce. Il fallait amener lentement Régine à cette idée. Le divorce, si Corradin y réussissait, serait pour lui un premier triomphe et la voie toute tracée à une victoire plus grande encore.

Car il se disait que la jeune femme ne pourrait consentir à divorcer qu'avec l'arrière-pensée d'un nouveau mariage...

Et quel autre que lui s'offrirait à être le mari ?

Cependant, sans que son attention fût mise en éveil, déjà des forces latentes se formaient et se manifestaient contre lui, venant d'une créature que son âge et sa faiblesse même empêchaient d'être soupçonnée.

Une enfant précoce observait, se souvenait, comparait, et obéissant à l'instinct prodigieux de certaines natures nerveuses, tenait cet homme à distance, évitait son contact, lui marquait de la répulsion qui n'allait pas jusqu'aux paroles — elle n'eût point expliqué ce qu'elle ressentait — mais dont les gestes et les regards exprimaient nettement la violence.

Cette enfant était Christiane.

Elle n'avait jamais eu avec Corradin que des relations amicales.

En tout temps il l'avait gâtée, comblée de cadeaux, pour faire plaisir à la mère.

Subitement l'attitude de la fillette Changea.

Tout d'abord, elle s'étonna de le voir venir aussi

souvent, car fnalnteiialit 11 ne se passait pas de jotir sans qu'il se montrât aux Basses-Bruyères.

Câline et tendre, plus tendre encore depuis que le père avait disparu, depuis que Régine était si triste, depuis qu'elle versait tant de larmes secrètes, elle n'était jamais si heureuse que lorsqu'elle se retrou vait auprès de sa mère, toute seule, afm de se pelotonner sur ses genoux.

Or, elle n'était plus seule.

Un hasard méchant voulait que presque toujours Corradin surgît entre elles.

Et pour causer avec Corradin, Régine la faisait asseoir en lui recommandant de se tenir bien sage et de ne pas mêler son babil à la conversation des grandes personnes.

Jeux ou baisers interrompus presque régulièrement.

Ce fut son premier grief, le premier repli de ce petit cœur, la première fissure par laquelle entrèrent coup sur coup les impressions les plus inattendues» et les plus émouvantes.

Quand Corradin venait aux Basses-Bruyères, c'était, en général, le soir, après la fermeture deî ateliers, et Christiane se rappelait que c'était aussi à cette heure-là surtout qu'elle voyait son père, dé barrasse des soucis de son travail, et qu'elle jouait avec lui...

Comme Villandrit, Corradin essayait de l'amuser, de la faire rire.

Pourquoi n'y prenait-elle aucun goût ? Pourquoi ses grands yeux restaient-ils sérieux, interrogateurs •

Elle voyait cet homme voler peu à peu, jour paz jour, la place du père.

Si Régine le retenait à dîner, — et leur ancienn' intimité le lui permettait, — l'enfant remarquait qu-- Corradin s'asseyait à table en face de Régine. Jadic'était le père qui s'asseyait là... Parmi les siège de la salle à manger, deux chaises spéciales ser valent au maître et à la maîtresse de la maison, e- Christiane voyait avec gêne que Corradin occupai i celle où toujours, depuis qu'elle pouvait se souvenii. elle retrouvait son père...

160 LA MAtÉ©N »U MYiSTÈRE

Une fois elle n'avait pu s'empêcher de faire une de ces réflexions terribles si habituelles aux enfants :

— Pourquoi prends-tu la place de papa ?

Cela était si bien le résumé de la situation où vivait cet homme, avec ses secrets espoirs et ses secrètes ambitions, qu'il fut embarx'assé.

Régine, attristée, regarda sa fille et un nuage passa sur son front.

L'existence de Villandrit et de Corradin avait été si intime, si étroitement liée, et cela depuis l'enfance, qu'ils avaient fini par adopter, l'un et l'autre, certains gestes qui leur étaient communs, certaines paroles rituelles pour exprimer certaines réflexions, certaines exclamations pour exprimer certaines surprises.

L'enfant frissonnait de la tète aux pieds en les écoutant.

Elle pensait :

« On dirait papa ! »

Et ses yeux si expressifs se chargeaient de reproches.

Non pas seulement envers cet homme, mais envers Régine.

Quand elle le surprenait, soit dans la salle à manger, soit au salon, touchant à quelque bibelot que Villandrit aimait plus particulièrement, elle avait des envies de crier au sacrilège, et, plusieurs fois, il lui ari'iva de s'élancer vers Corradin et de lui retirer des m.ains la chose autour de laquelle se promenaient ses doigts sacrilèges.

îl lui échappa de dire avec du':"eté :

— Tu es folle, petite I... Qu'est-ce qui te prend donc ?

Avec un regard en dessous, elle répliqua :

— Ce n'est pas à vous, c'est à papa...

Il haussait les épaules, mais déjà il avait l'impression de cette inimitié naissante.

Elle s'accentua bientôt.

Une nuit qu'elle venait d'avoir un cauchem.ar, elle se réveilla en sursaut et pendant longtemps elle ne put se rendormir.

Elle se leva. Il faisait un clair dé lutiè ëi pur, si

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brillant, qu'on distinguait toutes les plantes, tous les arbrisseaux, toutes les fleurs des jardins.

Elle souleva le rideau de sa fenêtre et regarda.

On était au milieu de la nuit et il y avait quelqu'un dans les jardins.

Quelqu'un au pied de la maison, près d'un massif, et qui se tenait immobile, et qui avait les yeux fixés sur la façade, là où s'ouvraient les fenêtres de l'appartement pai'ticulier de Régine.

Elle reconnut tout de suite Corradin^

Que faisait-il là? Elle ne- pouvait le concevoir. Et pourquoi, au lieu d'être couché comme tout le monde depuis longtemps, pourquoi, au lieu d'être dans le pavillon qui était sa demeure, venait-il là, près d'elle, près de sa m.ère ? Comnaent l'eût-elle compris ?

Le lendemain, elle fit une remarque dont elle fut révoltée comme d'un attentat qui enlevait à Régine un peu de la perfection dont son âme d'enfant l'entourait.

Corradin baisait longuement la main de Régine.

L'enfant cria, comme pour avertir d'un danger la jeune femme :

— Oli ! maman !... Oh ! maman !...

Du reste, Régine elle-même avait dissimulé sa surprise.

C'était ia première fois, en effet, que Corradin, vis-à-vis d'elle, se permettait cette politesse galante, qui venait d'être remise à la mode.

Depuis la condamnation de Villandrlt, après la longue maladie qui l'avait suivie, Régine négligeait la maison, où elle n'apportait plus ses soins habituels d'élégance... Jadis, au temps heureux de leur amour, partout, dans toutes les chambres, souriaient des fleurs... Depuis de longs, longs mois, tous les vases et les jardinières restaient vides.

Tout à coup, les fieuj-'s reparurent.

Corradin avait donné des ordres à Rudeberg.

Régine le remercia, mais ses yeux restèrent voilés de tristesse.

Il y avait, sous la longue charmille couverte «îui reliait les jardtas au bcûs, ua êertaîh ba^ qp^ r4î-

landrit avait adopté, et où, dans les lourdes chaleurs, il aimait venir chercher un peu de repos et de fraîcheur, soit en lisant, soit en fumant.

Corradin y fut surpris à plusieurs reprises par Christiane.

Dès lors, Christiane évita désormais de passer sous la charmille.

Un jour qu'il venait d'entrer au salon, où il attendait Régine, elle le vit déplacer, sur le piano à queue, une photographie de Villandrit, devant laquelle il posa une statuette, comme si la vue de cette photographie lui était insupportable.

Quelques minutes après, Christiane, étant entrée avec sa mère, alla remettre la photographie à sa place, sous les yeux de Corradm, qui, soudain, durcirent.

Comme Régine lui permettait de fumer, il se servait d'un cendrier dont Christiane, l'année précédente, avait fait cadeau à son père, certain jour de fête, et qu'il avait adopté, depuis ce jour.-là, pour y jeter les bouts de ses cigares ou de ses cigarettes.

Elle alla prendre le cendrier sous les yeux de Corradin et le porta dans sa chambre.

Et toujours la même réflexion qui trahissait chez l'enfant la même idée fixe.

— Ce n'est pas à vous... c'est à papa !

Boutade d'enfant irréconciliable qui se butait...

Mais quel regard l'accompagnait, large, profond, où roulaient tous les mystères !

11 arrivait parfois que lorsqu'il avait certaines affaires à expliquer à Régine, Corradin et la jeune femme s'enfermaient dans le bureau de Villandrit, jolie pièce, attenante au salon et meublée tout entière dans le goût du Premier Empire. Christiane y retrouva sa mère un jour. Et elle resta sur le seuil, comme frappée d'épouvante.

Corradin était assis dans le fauteuil où jamais l'enfant n'avait vu, là aussi, un autre homme que son père...

Il maniait, tout en parlant, les objets familiers à sou père...

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II se servait d'un porte-plume en écaille qui était celui de son père...

Que de fois, quand elle jouait sur les genoux paternels, Villandrit n'avait-il pas dit :

— Ne touche pas, chérie, tu vas le casser.

Alors elle le reposait précieusement, obéissante, mais c'était pour se livrer à un autre jeu qui consistait à retirer de Villandrit ses larges lunettes de travail en écaille blonde. Là encore, le père grondait doucement, quand elle voulait les ajuster sur son nez.

— Christiane, tu es insupportable !

Après quoi, il l'embrassait.

Elles étaient là, près de l'encrier, les lunettes d'écaillé blonde. Elles étaient là, hors de leur étui. Dans un geste distrait, Corradin venait de les prendre et les maniait, en pensant à autre chose, mais, tout à coup, l'on entendit un léger bruit sec, suivi d'un autre bruit cristallin...

L'écaillé fragile venait de se briser et l'un des verres tombait sur l'encrier...

Alors le même cri, affreux, de la détresse enfantine :

— Oh ! maman ! Oh ! maman !

Elle s'abat dans les bras de Régine en proie à une crise de nerfs...

Ce jour-là, Corradin comprit, pour la première fois :

a Cette enfant me hait... »

Et je ne sais quel effroi de cette faiblesse passa dans les os du misérable, car, en une vision terrible, il évoqua soudain, là-bas, sous le ciel de septembre, le paysage joli et mélancolique de l'étang du Pré- Noir, là où se débattait sous son étreinte un vieillard qui râlait... et, seconde vision, non moins terrible, un homme, au bagne, expiant le crime qu'il n'avait pas commis... cet homme, père de cette enfant

« Elle me hait comme si ses yeux profonds lisaient en moi mon secret !.,. »

La dernière manifestation de cette inimitié fut celle-ci :

y..-'- LA M.U- . - . - ;

Au salon, CovradJn s'asseyait près de la fenêtre lorsqu'il avait à lire pour Régine certains rapports, dans un fauteuil qui faisait face à un grand portrait en pied de Villandrit, extrêmement vivant et ressemblant.

Un jour, Christiane remarqua que le fauteuil avait change de place.

Il tournait le dos au portrait.

Elle employa une partie de la matinée du lendemain, avec SOS petits bras qui n'en pouvaient plus, à lui rendre sa place primitive.

Deux fois de suite le changement eut lieu. Deux fois de suite, Cluistianc rétablit l'ancien état de choses.

Ce fut, en fin de compte, Corradin qui céda.

Et lorsqu'il prenait place dans ce fauteuil, il continua d'avoir au-dessus de lui le visage de Villandrit, tout à la fois sérieux et souriant : visage loyal et affectueux de l'ami qu'il avait trahi... de l'ami dont il n'avait jamais eu à se plaindi^e... et dont la regard pesa sur lui avec l'impression physique d'un fardeau énorme.

Corradin s'imaginait connaître et surveiller les moindres détails de l'existence de Régine et de Christiane.

Vivant ainsi dans leur intimité, il pouvait se dire et se disait :

« Rien ne m'éciiappe ! »

Et parce que, maintenant, Régine évitait de parler de Villandrit, il es]3érait que peu à peu s'adoucissait eu elle l'amertume de cette séparation.

Ah ! s'il avait pu se douter !

Un soupçon, certain jour, \ù\ était venu...

Il avait remarqué que la porte de la chambre à coucher particidjère de Villandrit était et restait constamment fermée à clef, la clef enlevée.

Il se dit que cette chambre rappelait à Régine trop de douloureux souvenirs, et qu'elle l'avait condamnée... Cette porte fermée indiquait qu'il y avait, là derrière, des choses retranchées de la vie commune, des choses auxquelles on essayait de ne plus penser... inflaiment tristes, côn\me sont toujours triçtas^ aux

temps de malheurs, les rappels des jours heureux... Et pourtant, on y pénétrait, parfois, dans cette chambre, car il avait remarqué, d'en bas, à plusieurs reprises, que les deux fenêtres en étaient ouvertes...

Mais il ne s'inquiétait pas...

Ah ! s'il avait su quel sanctuaire était là !

Et quelles reliques précieuses s'y étaient accumulées par les soins pieux et tendres de la mère et de la fille !

Tout ce qui avait appartenu à Villandrit, tout ce qui rappelait quelques plaisirs, ou seulement des habitudes, les choses les plus précieuses et d'autres insignifiantes, quelques-unes qui auraient amené le sourire sur des lèvres d'indifférents, tout ce qui témoignait de la vie du disparu, comme un serment solennel qu'on ne considérait pas cette disparition comme définitive et comme la certitude que l'homme auquel on élevait cet autel, et auquel on consacrait ce culte, reviendrait quelque jour.

D'abord, après l'incident du fauteuil déplacé et replacé dans le salon, Christiane, de sa propre autorité, avait fait enlever le grand portrait de son père et, sans même demander l'avis de Régine, elle l'avait fait accrocher dans la chambre, puis elle avait poussé dessous une comm.ode, sur laquelle elle avait mis deux vases, et désormais, par ses soins, ces deux vases, été et hiver, seraient fleuris.

— Vois-tu, quand il reviendra, disait-elle à sa mère, il verra que nous pensions à lui... Et s'il revient sans nous avoir prévenues, comme les fleurs seront renouvelées tous les jours, il verra que tous les jours on se souvenait...

— Chère petite, murmuraii Régine en la caressant, les yeux brouillés de larmes.

Toutes deux, elles avaient fouillé dans des cartons et retrouvé des photographies de Julien, alors même qu'il n'était pas marié. Toutes les photos avaient pris place un peu partout, animant la chambre du visage du disparu. Elles en avaient conservé trois seulement, l'une pour le salon, la seconde pour la chambre à coucher de Régine, la troisièm« pour la chambre de Christiana Bientôt la

maison fut dégarni© de tout ce qui était un souvenir plus particulier de Julien. On eût dit que la uûère et la fille s'ingéniaient à faire tout disparaître et à reléguer loin d'elles ce qui pouvait ranimer et entretenir leurs souffrances et leurs regrets.

Corradin, étonné en fit la remarque.

Et il le crut !

Cependant, en ce sanctuaire fermé jalousement, où Régine et Christiane seules entraient, s'accumulaient des choses qu'elles ne touchaient qu'avec respect...

Le lit simple, face aux fenêtres, était prêt, les draps rais, et semblait ne plus attendre que l'homme qui devait y reposer sa fatigue. Le soir, elles allumaient parfois la lampe électrique, posée à la têto du lit, ainsi que faisait Villandrit presque tous les soirs, car il ne s'endormait jamais sans avoir lu. Sur une table, tout près, et qu'il pouvait atteindre en étendant le bras, se trouvaient les derniers livres, les derniers journaux, les dernières re\'ues qu'il avait parcourus. Dans un des livres, un coupe-papier marquait la page où s'était arrêtée la lecture.

Sur un fauteuil, négligemment jeté par lui le matin de son arrestation et de sa fuite, un pyjama, si singulièrement disposé que, la première fois qu'elles étaient entrées là, dans un grand coup d'émotion, elles avaient cru voir Julien endormi.

Les armes qui ornaient le vestibule, des pistolets de tir, des carabines de précision, des fusils ; il avait aimé la chasse à tir et à courre avec passion, et dans les chasses à courre de la forêt de Compiègne et de la forêt de Laigue, il avait été souvent invité. Des cors de chasse, des fouets, des cravaches, une cape gros-bleu, avec un liseré d'or et la longue visière de cuir verni... Les menus objets du bureau particulier de Villandrit, elles les avaient recueillis pour les apporter là.

Et Christiane, sans prononcer aucun nom, mais comme si la pensée d'un homme se fût présentée, incessante, à son esprit, avait dit :

— Au moins, comme ça, il ne pourra plus y toucher !

Jusqu'à des gaûts ©t %Qa ports-nipBuâie, et ujje

LA MAISON DU MYSTÈRE l57

bourse •n or où il mettait ses leuis, et san porte-» feuille, tous objets trouvés sur lui quand on l'avait arrêté au sortir de la citerne mais que le Parquet avait restitués à Régine...

Et sa montre en or, un bijou qui avait tant amusé Christiane, car elle marquait les heures, les minutes, les secondes, les jours de la semaine, les mois, et elle avait une sonnerie à répétition qu'elle obligeait son père à faire marcher sans cesse.

Deux médailles attachées en pendeloques à la chaîne de montre.

Des pipes, des fume-cigare et des fume-cigarette...

Un étui à cigares et un autre à cigarettes, en argent.

De menus objets de poche qu'il portait toujours sur lui : un canif, un coupe-ongles, de petits ciseaux repliés...

Et les vases et les bibelots précieux pour lesquels Régine connaissait sa prédilection, qu^il admirait sans cesse, qu'il caressait même parfois comme des choses vivantes...

Rien ne manquait...

Dans son grand portrait, Villandrit, le visage affectueux et souriant, approuvait ces témoignages d'amour...

Et ces lèvres entr'ouvertes semblaient dire à ces choses :

— Je vous reviendrai un jour...

Quand il n'y eut plus rien à recueillir dans la maison, quand le sanctuaire fut garni de tous les pieux souvenirs, Régine fit agenouiller Christiane devant son père...

— Vois, maman, il nous regarde !

C'était vrai, Villandrit regardait sa fille. Et la mère pria...

— Répète avec moi, mon enfant, et apprends par cœur ta prière.

Christiane baissa la tête, joignit les mains comme à l'église.

1,8. mère niur.itturâit, Leçt^pieiit, s'^rêt^j^t après

t58 LA MAISON DW M¥6TÈRB

chaque phrase pour laisser à sa fille le temps de comprendre et de répéter :

« Les honiiBes ont cru que tu avais mérité d'ôtre puni, parce que tu avais commis une grande faute ; mais, moi, mon papa, je ne le crois pas... Tu étais trop bon pour moi pour être méchant envers les autres... Je ne t'oublierai jamais... Maman et raoi nous t'aimons et nous t'attendons, mon papa... Reviens bien vite auprès de nous pour que nous soyons heureuses... Au nom du Père, et du Fils et du Saint- Esprit, ainsi soit-il... »

Régine tendit les bras à sa fille.

Toutes deux s'étreîgnlvent et pleurèrent silcncloiisement.

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LES CACHETTES DE RLT)EBSRG

Riideberg vivait aux Basses-Bruyères, profondément heureux, lorsqu'il savait se distraire de certaines pensées inopportunes.

Nous montrerons comment il se distrayait après avoir dit quelles étaient ces pensées.

Donc, profondément heureux.

De la rude vie qu'il menait, de privations et de misères, où l'avait conduit sa première faute, il tombait dans un repos absolu, dans une quiétude héato.

Il engraissait, car il ne travaillait guère, il donnait de ia besogne juste asi^ez pour ne pas être pris d'ennui ; mais comme il fallait pourtant que le travail fût exécuté, afin d'éviter les observations qu'on n'aurait pas manqué de faire sur un -jardinier-régisseur vivant de ses rentes, il avait dem.andé deux aides. Or, quand Rudeberg demandait, il obtenait sûrem.ent. Grâce à ses deux aides, les jardins, où il n'apparaissait guère, en chapeau de paille et serpillière, que pour se promener, étaient strictement et sévèrement tenus. Ayant des goûts délicats — il aimait à le répéter — il s'occupait plus spécialement des fleurs. C'était lui, par exemple, qui depuis quelque» i^urf", seioa I9& instruetitm» rôçuw de Cœ-mdîa,

160 LA MAIiBON DU MYSTÈRE

déposait tous les matins dans le vestibule les gerbes destinées à être réparties dans toute la maison. La régie de la propriété des Basses-Bruyères lui était un prétexte à des courses dans les environs, tantôt à pied, le plus souvent dans une élégante charrette anglaise que Corradin avait dû mettre à sa disposition.

Il se levait tard et se couchait de bonne heure, en un mot « se la coulait douce ».

Le visage épanoui, les yeux rieurs, la pipe aux dents dix heures par jour, c'était un gai luron ayant toujours le mot pour rire.

Et que de fois n'avait-il pas dit à Corradin, haineux et sombre :

— Hein ? En me voyant si heureux, vous ne devez pas regretter ce que vous avez fait !

Entre eux, du reste, n'existait aucun rapport... Presque jamais une parole ne s'échangeait... Si, de loin, Rudeberg l'apercevait venant de son côté, Rudeberg lui tournait le dos, se baissait pour déterrer quelque plante, pour remuer la terre autour d'une fleur, et, quand l'autre était passé, il se relevait.

Ses aides avaient fini par remarquer cette attitude. Ils en riaient.

— Ce n'est jamais le visage que Rudeberg lui montre, disaient-ils, mais son...

Et, voulant en avoir le cœur net :

— Qu'est-ce que vous avez donc contre lui, monsieur Rudeberg ?

— Rien. Il a une tête qui ne me plaît pas... Il aurait fait un mauvais coup dans sa vie que je n'en serais pas surpris, répondait l'autre, imperturbable.

Le mot fut entendu de Corradin, qui en pâlit de rage.

Ces deux hommes, obligés de vivre l'un près de l'autre, étaient à des milliers de lieues l'un de l'autre, et en même temps leur vie à tous les deux se passait avec la constante préoccupation qu'ils avaient de leurs pensées les plus secrètes et de leurs actes, chez l'un comme enez l'autre. Ils sentaient que leurs existences étaient irrémédiablement liées,

Rudeberg en prenait son parti, mais non pas Corradin.

Un soir, le jardinier-régisseur surprit, attachés sur lui, deux yeux qui le regardaient avec une si féroce envie de meurtx^e qu'il se releva, la bêche en l'air.

Et, tout bas, cette fois, il dit :

— Prenez garde, vous avez bien l'air d'un assassin...

La rage de l'autre s'effondra, du coup, dans un tremblement.

Et, en le voyant s'éloigner, Rudeberg murmurait :

— Il faudra qu'on s'explique...

Ces légers nuages n'étaient rien sur son bonheur.

Mais il en était d'autres...

Quand Régine apparaissait, venait à lui, seule ou avec Christiane, lui adressait la parole, ou même traversait le jardin, rêveuse et silencieuse, la béatitude de Rudeberg cessait brusquement comme se dégonfle d'un coup d'épingle un ballon d'enfant. Devant ce visage couvert de pâleur qu'aucun afflux de sang ne venait plus animer, devant ces beaux yeux voilés de deuil comme on se voile d'un crêpe, devant cette attitude lassée de plante qui se flétrit, à laquelle il n'eût pas fallu beaucoup de soins pour retrouver sa vigueur, mais qui s'étiolait comme à plaisir, devant cette démarche alourdie par trop de chagrins, l'homme se troublait jusqu'au fond de lui...

Une voix lui criait :

— Misérable I C'est ta faute !... Infâme qui profites d'un crime, tu es aussi coupable que l'assassin.

Cette voix, ces remords, il les cormaissait... il les avait entendus déjà.

Tout cela lui enfonçait dans la chair la douleur aiguë et froide d'une pointe de poignard. Il serrait les dents et se sauvait. Il rentrait chez lui, se versait de l'eau-de-vie et buvait à grandes gorgées jusqu'à ce que le calme fût revenu avec l'oubli, l'oubli avec l'ivresse. Les nuits qui smvaient se peuplaient de cauchemars effrayants. Par bonheur pour lui, il vivait seul sans domestiques, ayant l'habituddy depuis longtemps, de faire lui-même sa cuisine^

163 LA AtUS.ON DU MYSTÈBLiL

Personne, en ce chalet isolé, n'entendait ses crlg, ges appels et ses râles... Et le matin, au sortir de ces ténèbres terribles, il était comme la veille accoudé contre le seuil de la porté, la baii>e fleurie, l'œil vif, la pipe, son éternelle pipe aux dents, dans ses délices coutumières.

Une nuit que Corradin rôdait par là — cela lui arrivait souvent, — il avait entendu, l'oreille contre la serrure, des hurlements de bête.

Il s'était enfui, l'épouvante aux reins.

Le lendemain, il lui avait parlé :

— Vieux misérable, vous finirez par nous trahir... Il hocha la tête, tira cinq ou six bouffées de sa pipe

et dit, lent et mesuré :

— Non, Mais voyez-vous, je suis toujours comme ça quand Elle me parle... Quand Elle s'approche de moi, et qn'Elle se montre si douce, si tiiste, qn'Elle me dit de bonnes choses, ça me remue... ça me chavire, ça me vend drôle... Or, hier, figurez-vous, voilàt-il pas qu'Elle s'est mise à me parler de Pascal !...

Après quoi, il tourna le dos à Corradin et s'en fut cueillir des roses.

Quant à Christiane il la gâtait.

Certes, l'enfant excitait en lui les mêmes remords. Certes, l'enfant était triste aussi. Mais c'était une enfant. L'Lûsouciance reprenait souvent le dessus. On réentendait dans les jardins, comme autrefois, son rire éclatant... Hélas ! depuis le départ du père pour le bagne, dix-huit mois déjà s'étaient écoulés !... -rS^

Il la gâtait, car il voyait en elle l'arnie de Pascal.

Les grands jours de tludeberg étaient les dimanches où le jeune garçon accourait "voir son père, les congés de certaines fêtes et les vacances.

Ces jours-là, on pouvait vraiment dire que les deux enfants ne se quittaient pas.

Les repas finis, ils se retrouvaient et, le soir, quand Christiane allait se coucher, c'étaient des adieux interminables qui faisaient dire à la gouvernante, en riant :

. — Mais vous ne vous .qviittez pas pour toujours... vous voiia rev-sirez deîiiain i^atin...

Et, souvent, près de monter dans son lit, elle paraissait à la fenêtre, coirime un ange dans ses voiles blancs, et à Pascal, en ))as, envoyait encore des baisers plein ses deux mains.

Elle lui écrivait o.v, collège. Il répondait. C'était un doux enfantillage auquel personne ne pensait à s'opposer, et même l'on souriait aux lettres naïves de Christlane... Pourtant, nous l'avons dit, c'était bien l'amour qui continuait de balbutier dans ses pages innocentes, comme il balbutiait dans les regards, et dans les tendresses, et dans les baisers.

Telle était, légèrement esquissée, la vie de Rudeberg aux Basses-Bruyères... >-

Les Basses-Bruyères y avaient gagné d'çil)riter un homme lienreux. Quoique son J^onheur îtit interinittent... les beaux jours l'emportaient suy les mauvais...

!Mais la forêt avait perdu l'hôte singulier à la rude vo\x sonore qui, durant si longtemps, avait clamé aux échos retentissants des hautes futaies :

Lorsque avec ses enfants velus de peaux (Je bêtea, Echevelé, livide, au milieu des temoètes, Caïn se fut enfui de devant Jehovali...

Rivé à Rudeberg, Corradiu se répétait chaque soir :

« Où a-t-il trouvé des cachettes si sûres, si bien choisies, qu'il ne semble même plus s'en préoccuper, comme s'il avait la certitude complète, absolue, que jamais ni moi ni d'autres ne pourrons les découvrir ?»

Duel silencieux, sournois, entre ces deux hommes.

Duel de pensées constantes, tendues vers le même but.

Duel farouche,- impitoyable, où jamais n'interviendrait un pardon de l'un à l'autre.

Duel à mort, si jamais il en fut !

Une fois, ayant été absent pendant deux jours et deux nuits, Rudeberg, en rentrant, avait cru remarquer qu'une visite domiciliaire avait été faite chez lui, prudente, ceî"t«*, et au cour» de la,quf>11« oh

s'était ingénié à ne laisser aucune trace. Pourtant, il avait la certitude de ne pas se tromper.

Comme dans la masure incendiée, Corradin était venu.

Et Rudeberg avait haussé les épaules avec mépris, en disant :

« Cet homme n'est pas un adversaire digne de moi... »

Il s'en alla le trouver le même jour et s'expliqua nettement :

— Monsieur Corradin, vous avez commis l'indiscrétion de venir chez nioi en mon absence. Cela me déplaît. Comme vous auriez sans doute un autre jour l'envie de recommencer, je tiens à vous déclarer, sous la foi du serment, que les petites choses qui vous intéressent si fort ne sont point cachées à mon domicile, ce qui serait imprudent et mal avisé de ma part, après ce qui s'est passé entre nous une première fois... La France est grande, monsieur Corradin, et les petites choses en question sont cachées quelque part en France... Je ne crains pas de vous donner ce renseignement, ajouta Rudeberg en caressant sa barbe noire parsemée de fils d'argent... D'autre part, je suis homme de précautions... Ne croyez pas que, si je venais à disparaître, tout disparaîtrait avec moi... Non... Ma seule sauvegarde, c'est la crainte que vous avez de moi, — de moi mort comme de moi vivant, — et je me suis sauvegardé... Autrement, il y a longtemps que je serais mort, n'est-ce pas, monsieur Corradin ?

Il faut croire cependant que Rudeberg, après réflexions, ne jugea pas suffisantes les précautions prises, car durant les jours qui suivirent, il se livra à d'étranges démarches... Par une nuit sombre, il sortit de son chalet et s'engagea dans les petits chemins forestiers, qui le conduisirent jusqu'aux ruines du cirque romain de Champlieu... Une partie de la nuit, il rôda dans ces ruines, parmi les gradins, les amoncellements de pierres, les vestiges des murailles... Il semblait occupé là à une mystérieuse besogne... Mais les ténèbres étaient si profondes que Corradin, s'il l'avait suivi, n'aurait pu deviner de

quelle nature était cette besogne... Elle ne lui prit, du reste, que la première moitié de la nuit... La seconde, il la passa ailleurs. Il sortit des ruines vers deux heures du matin et se dirigea à grands pas vers le fond de la vallée où les touristes, il y a quelques années, visitaient encore les restes grandioses d'un castel féodal incendié en 1870, lors du passage des Allemands. Une haute tour restait debout avec d'imposantes murailles au pied desquelles se creusaient les anciens fossés que n'avaient pas encore comblés les orties et les plantes parasitaires. Rudeberg s'y engagea, marchant là avec une certitude qui prouvait que depuis longtemps ces lieux avaient été repérés par lui et lui étaient familiers... Il avait jadis maintes fois pris des photographies du Val-Champlieu... Tout à coup, il disparut... Jusqu'à quatre heures, ce fut, dans la nuit, la solitude et le silence... Un silence qu'interrompaient seulement les hululements des chats-huants qui avaient fait de ces ruines leur séjour d'élection... et qui voletaient effarés, dérangés dans leurs habitudes par quelque apparition nocturne... Silence interrompu également par des grincements de brodequins ferrés qui s'agrippaient aux pierres, par des dégin^olades de pierrailles qui envoyaient dans l'ombre noire des nuées de poussière grise... comme si quelqu'un se fût amusé à tenter la prodigieuse escalade des antiques remparts.

Vers quatre heures, Rudeberg reparut dans le sentier et, du même pas allongé et rapide, reprit le chemin des Basses-Bruyères.

Il y ai-riva à la pointe du jour, sans que personne l'eût aperçu.

Il ne se coucha pas et, ce raatin-là, il fut le premier au travail, dans les jardins, très affairé parmi les massifs et les fleurs.

Après déjeuner, il s'enferma chez lui... s'assit à une petite table qui lui servait de bureau et, tirant un calepin de sa poche, il étala des papiers couverts de notes, de chiffres, de signes, et même de dessins grossiers dont on eût dit qu'ils avaient été exécutés par un aveugle dont les doigts agitaient au hasard

JGÔ ;.A MAISON pu RJYSTÈÏlp

un crayon, oy\. par un homme qui sq fût livré à ce travail,' en pleine obscurité, car les notes, les chiffres, les lignes, s'enjambaient les uns sur les autres, ou s'entrenlêlaient en désordre.

Il examina le tout et ne fut aucunement inquiet.

Sa mémoire aidant, il était sûr de remettre en tout cela de Tordra et de la clarté.

Ce fut à quoi il s'absorba après avoir fermé soigneusement la porte et les fenêtres, afin d'avoir le temps de tout cacher s'il survenait quelque visite imprévue.

Mais personne ne le dérangea.

Il entrevit un instant Corradin, sous le soleil torride de midi, qui se dirigeait vers la fabrique... Il le suivit des yeux, puis il se mit à rire en dLisant tout haut :

« C'est pour toi que je travaille !... »

Son travail dura longtemps.

Quand il eut fini, il prit une large enveloppe solide, choisie à cette intention.

Il écrivit dessus :

« A ouvrir par M'^« Régine Villandrit, après ma mort, que ma> mort survienne naturellement ou qu'elle soit le résultat d'un crime... u

Dans l'enveloppe, il introduisit une feuille de papier qui portait ces déclarations :

« J'ai commis une mauvaise action,, que je n'ai pas eu le courage de réparer de mon vivant.

(( Je veux, du moins, qu'elle soit réparée après ma mort.

« J'ai laissé condamner un homme que l'on a accusé à tort du meurtre de Marjory.

(( On trouvera, en suivant mes indications, les preuves qui désigneront le vj-ai coupable : elles parlent d'elles-mêmes, et je n'ai pas besoin d'en faire rembarquer la gravité.

« Ce sont des photos, prises par moi, du crime et du meurtrier à l'instant — miracle de vengçan&e et (dé châtiiBent — où 1« crime se commettait. ' ' "

LA MMSO.N DO MYiTÈKE J67

<( Le plan ci-joint indique où j'ai caché ces documents terribles, (c En s'y reportant, on les découvrira aisément. »

Etait joint le plan détaillé des ruines du Val- Champlieu, très clair, très méthodique, où reparaissait l'ancien clerc de notaire.

Il était accompagné du commentaire suivant :

« Sous la cinquième pierre, au nord-est de la touffe de genêts, poussée dans la muraille du donjon, à trente-cinq mètres de haut, exactement, comptés du pied du fossé, — à six mètres vingt centimètres au-dessous du chemin de ronde, — directement sous l'ouverture d'un mâchicoulis, par laquelle on distingue, en bas, une robe blanche tombée dans la fontaine, les documents dont je parle sont enfermés dans une cassette de fer... »

A Cet endroit, et après avoir écrit ce qui précède, Pvudôberg avait posé sa plume.

Longtemps il avait réfléchi... comme s'il était irrésolu dans une grave détermination à prendre... jMême il tira de sa poche son portefeuille, gonflé des lettres de Pascal, dont il né se séparait jamais... et des doigts hésitants en palpaient les poches graisseuses... Puis il écrivit, en murmurant :

« Ce pauvre Corradin ! S'il pouvait se douter ! »

Après quoi, il ter^nina.

« J'ai été coupable en laissant condamner un innocent.

« Je supplie M™^ Villandrit de me pardonner et de ne pas faire retomber ma faute sur mon bien-aimé Pascal, sur l'enfant chéri qui doit tout ignorer de l'indignité de son père... »

En fermant l'enveloppe il se disait encore :

« Corradin découvrira peut-être les ruines, — tout

arrive, — mais pour le reste, non ! A moins d'être

Dieu le Père ! Et encore ! »

Il partit après déjeuner, emportant la lettre. Deux

heures après, quand il rentra, il ne l'avait plus.

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