‹ La maison du myst`ereChapitre 3 sur 14 · VERS LA CATASTROPHE · texte numérisé non relu

VERS LA CATASTROPHE

Quelques années s'écoulent.

La Volière, maintenant, est déserté. Le général est mort. M™'= de Bettigny n'est plus.

Aux Basses-Bruyères, il y avait une petite reine — Christiane — qui avait les yeux, les cheveux et le fin visage délicat de sa mère. C'était elle qui animait de cris, de rires, d'ordres, de prières et parfois de larmes vite écloses, vite éteintes, la grande maison, les jardins et le bois touffu qui, partant de la rive de l'Oise, mélangeait ses frondaisons à celles de la forêt.

La fabrique a traversé de mauvais jours.

Deux fois, depuis le mariage, les ateliers furent près de sombrer.

Mais un génie bienfaisant veillait sur leurs destinées et apporta le salut.

La première fois, la faillite de la banque Leverdier l'atteignit si rudement que la fabrique, ébranlée, s'écroulait. Pour la paye de quinzaine, Julien avait raclé le fond des tiroirs, vendu les bijoux de famille de Régine, fait argent de tout. Des traites, dont on refusait le renouvellement, allaient être présentées et la caisse était vide. Il avait, en vain, battu le rappel des amis, des usuriers, des bâiiqùes véi-euses. il

y ■ LA MAISON DU MYSTÈRE

n'obtenait plus de crédit et il s'agissait de trois cent mille francs.

Et soudain le ciel s'éclaircit. Les nuages se dispersent.

Marjory était venu trouver Villandrit et, simplement :

— En souvenir de mes vieux amis, je ne veux pas que Régine soit dans la peine...

Il avait ouvert sa bourse toute grande.

Julien accepta et signa les papiers où il reconnaissait la créance. L'ancien banquier, en regardant courir la plume, avait eu un singulier sourire...

Rentré au Pré-Noir, il brûla cette reconnaissance.

Du même coup, détruisant la dette...

C'est ainsi qu'il avait fait son entrée aux Basses- Bruyères, et Régine, émue, s'était contentée de lui dire :

— Vous retrouverez auprès de nous les affections que vous avez perdues.

D'abord, ses visites furent rares, hésitantes, on eût presque dit peureuses.

On le vit, rôder souvent aux alentours, avec des airs de se cacher : en toute évidence ce n'était ni Villandrit, ni Corradin qu'il cherchait ainsi... Donc, ce ne pouvait être que Régine et, lorsqu'il réussissait à l'apercevoir, il la suivait d'un regard ardent.

Rudeberg, d'autres, Favaicnt surpris ainsi.

Une seconde fois, la fabrique fut en danger. Le caissier venait de disparaître en emportant deux cent mille francs. Et pas de crédit dans les banques. Il y eut alors, aux Basses-Bruyères, des journées de profond désarroi.

Puis, alors que tout semblait perdu, un rayon de soleil dans cet abîme.

Le caissier, pris de remords, écrivait à Villandrit et renvoyait la totalité de la somme.

De nouveau, le salut. Deux mois se passèrent.

Et voici que les journaux annoncent l'arrestation, à Versailles, chez une maîtresse, de l'employé infidèle, encore nanti de cent cinquante mille francs...

D'où venaient donc les autres ? Quelle main chari^ table et prodiguo?,,.

— Vous, n'est-ce pas, mon ami ? disait Julien à Marjory en le pressant de répondre.

Le pauvre homme, confus, essaya de mentir, balbutia et finit par avouer...

Corradin, le même jour, murmurait à Toreille de son ami :

— Tout cela te paraît-il naturel ?

— Que veux-tu dire ?

— Oh ! rien... je t'assure... absolument rien !

Car s'il y avait un génie bienfaisant pour veiller sur les Basses-Bruyères, un autre génie, celui de la jalousie et de la haine, ne s'endormait pas, lui non plus.

Quelle somme de fiel et de rage s'était amassée dans ce cœur ? Tout de suite, après l'entrée de Régine à la maison, Corradin avait voulu fuir... Assister à ce gentil bonheur de deux êtres qui s'adoraient, être le témoin de ces tendresses, entendre ces baisers tout au long du jour, et deviner les autres caresses, tout au long des nuits, c'était au-dessus des forces humaines. Et, pourtant, il resta, puisant à ces spectacles des ferments empoisonnés qui s'ajoutaient à ses souvenirs, à ses regrets, à tout le venin de ses rancœurs... Il attendait... Il ne savait pas ce qu'il attendait... Mais il était impossible que la vie ne lui réservât point quelque terrible revanche... Et quelle qu'elle fût, il la prendrait... En patientant, il faisait son devoir à la fabrique où Villandrit lui avait confié particulièrement la recherche des dessins et des coloris dans les étoffes de fantaisie. Jamais deux associés ne travaillèrent avec plus d'amitié, dïins une union plus complète. Et jamais non plus dissimulation ne fut autant que celle-là prodigieuse. Elle ne se démentit pas. Elle ne se trahit pas. Il n'eut jamais d'imprudence. Ni dans ses paroles, ni dans ses gestes, ni dans un seul de ses regards... Julien et Régine l'entouraient d'affection et leur confiance était absolue.

Marjory, peu à peu, avait reporté là ses habitudea de la Volière.

Il ne se passait guère de jour sans qu'on le vît, arrivant le plus souvent à pied, car le Pré-Noir n'était pas très loin, et s'arrêtant dans sa promenad<î

pour reprendre haleine. Il s'essoufflait vite, et pour peu qu'il fît un effort, son cœur battait la chamade, jusqu'à la syncope et parfois l'étouffement. Cette puissante carrure, ces larges épaules, tout cet ensemble de vigueur cachait une faiblesse qui s'aggravait à chaque saison, une santé débile. Il le savait, du reste. Il le disait à Julien, à Régine. Il n'en avait pas pour longtemps. La mort de ceux qui habitaient la Volière avait paru le frapper lourdement, et depuis que le cottage était vide, cet homme s'affaissait pour ainsi dire sur lui-même, se courbait, comme s'il était rongé par quelque mal interne. Il refusait, du reste, de se soigner.

— Les médecins, c'est bon pour les maladies que tout le monde peut guérir. Quand s'offre une difficulté, les pauvres gens perdent la tête...

Lorsque Villandrit s'absentait, ce qui était fréquent, Marjory venait quand même, et il semblait que, ces jours-là, il fût plus gai. Sa large face rouge, si souvelit mélancolique et pensive, s'animait, ses yeux s'allumaient comme s'ils s'avivaient aux flammes d'un foyer intérieur. Mais si Régine recevait des visites, Marjory n'entrait pas au salon. Il attendait que la jeune femm.e fût seule. Entre lui et elle, il ne voulait persotme.

Corradin, depuis quelque temps, n'avait pas été sans remarquer ces étranges allures.

Ces regards, empreints d'une douceur extrême et presque de tendresse, ces timidités, ces tremblements, cette VQix hésita,nte, ces tristesses ou ces joies subites, cette sorte d'humble soum-ission, cet esclavage môme, devant Régine, rien de tout cela ne pouvait échapper à la haine attentive et perspicace. Corradin veillait et ne comprenait pas.

Il ne comprenait pas, mais que voulaient dire les attentions de cet homme, à qui la richesse pouvait permettre bien des fantaisies ? Et n'a-t-il pas son éloquence, le geste furtif d'une main qui ramasse une fleur tombée d'un corsage ou s'échappant d'un bouquet ? Ou qui dérobe, avec l'effroi d'un malfaiteur, quelque rtiban oublié ?...Un gant perdu, dont on aspire le parfurn et qu'on appilie siir ses lèvres ?

Et Corradin se dit un jour, ayant trouvé :

<( Cet homme est amoureux de Régine ! Et cela explique tant de choses ! »

De celui-là, il ne fut pas jaloux. Il n'avait rien à craindre. Mais ce secret, ne pourrait-il pas s'en servir ? Confusément, il entrevoyait l'avenir... La clarté viendrait.

Le jour qu'il vit Marjory dérober le gant de la jeune femme, sur le banc d'une allée où elle s'était assise avec Christiane, Corradin, peu après, rencontra le voleur et lui dit :

— Il doit rôder un amoureux aux environs, car ^jme villandrit ne retrouve rien de ce qu'elle oublie... Avant-hier, un coupe-papier en nacre... Hier, un mouchoir... Aujourd'hui, un de ses gants... Vous, monsieur, qui, souvent vous promenez dans nos bois, vous n'avez aperçu aucun étranger suspect?

Le gros homme avait manifesté la plus vive émotion. Son rouge visage était devenu gris de terre strié de filets sanguinolents.

Sa réponse ne fut qu'un balbutiement.

En même temps qu'il parlait, son regard suppliait :

<c Ne me trahissez pas et, puisque vous m'avez deviné, gardez-moi le secret... Je ne fais rien de mal... Ma tendresse est silencieuse... Mon cœur est fermé d'une triple serrure qu'aucune main n'ouvrira jamais... Je trouve mon bonheur à aimer ainsi que j'aime... Laissez-moi finir dans cette douceur ma vie qui s'en va... »

Une fois, Marjory avait donné des instructions à Rudeberg, en lui tendant .deux billets de banque. Longuement, il avait conversé avec le bûcheron.

— Rien de plus facile, avait répondu Fils-de- Famille... je vous aurai ça...

Et, un mois après, il remettait au Pré-Noir, à Marjory, toute une série de photographies représentant Régine, prise un peu partout, sans qu'elle s'en doutât : dans la forêt, seule, avec Christiane, à bicyclette, à cheval, ou dans les jardins des Basses- Bruyères, sur la terrasse, en ces attitudes pensives et comme recueillies qui lui étaient familières. Le bûcheron, en livrant son travail, avait ajouté ;

2i LA MAISON DU MYSTÈRE

— Ça n'a pas été commode, tous les jours... 11 m'a fallu des ruses d'apache...

En lui glissant deux autres billets de banque, les mains de Marjory tremblaient de bonheur et il se hâta de congédier Fils-de-Famille pour rester seul avec son trésor...

D'autres faits se passaient autour desquels Corradin glana pour sa haine.

Le banquier s'autorisait maintenant de tous les prétextes : fêtes, anniversaires, paris, philippines, cpi'il aimait à provoquer et qu'invariablement il perdait, pour apporter à Régine des cadeaux dont la richesse était telle qu'ils eussent été refusés si Marjory n'avait su entourer ces dons magnifiques de précautions délicates pour les faire accepter... A Régine, soit, disait-il, mais c'était en réalité à cause du souvenir qu'il gardait de ses amis de la Volière. Puis il prétendait ne rien acheter. Ces bijoux, ces pierres précieuses, ces perles parfaites, tout cela traînait chez lui dans des fonds de tiroirs. De tout temps, il les avait connus. Il s'était contenté d'en faire changer et moderniser les montures anciennes pour les mettre à la mode, et la dépense, en vérité, était peu de chose. Refuser eût été lui ca,user une grande peine. Ensuite, les deux sauvetages de la fabrique créaient des droits à sa générosité. Un refus devenait difficile. L'engrenage !... Peut-être Marjory avait-il manœuvré pour en arriver là... Peut-être, au contraire, avait-il agi en pleine illusion, sans arrière-pensée, tiré en avant par une affection impérieuse.

Or, un jour, seul à la fabrique, Corradin s'empara des bijoux. Il courut les faire estimer par un bijoutier de Compiègne et il s'en revint édifié...

Il y en avait pour près de deux cent mille francs.

Alors, il fut armé pour semer autour de lui le malheur.

Son attaque fut brutale. Depuis si longtemps il patientait !

Ce fut dans une soirée de juin, à la sortie des ateliers, Villandrit venait de quitter son bureau de la fabrique. Dehors, roulant une cigarette, Corradin le guettait ;

— Julien !

Et, montrant la lourde silhouette épaisse de Marjory, qui suivait Régine, allant de massif en massif, par les allées fleuries des Basses-Bruyères, des fleurs dans les bras, il dit à voix basse — et le ton d'indifférence affectée cachait une joie atroce :

— Tu ne t'aperçois de rien ?

— Régine et notre bon vieil ami devisant côte à côte... Est-ce cela ?

— C'est tout !

— Que veux-tu de plus ?

— Tu es donc trois fois sourd et trois fois aveugle ?

— Henri... Qu'y a-t-il ?

— Je ne te répéterai pas ce qu'on dit, dans le pays, autour de nous... et que tu n'entends pas... Je te dirai seulement, pour te mettre en garde, ce que je sais, ce que j'ai vu... Et d'abord, ne connais-tu donc pas cet homme, dont la réputation cependant fut scandaleuse ? Dangereux par son cynisme et par sa fortune, estimant une femme comme on estime un cheval, d'une cruauté impitoyable. Il a vieilli, mais dans le vieil homme l'autre n'est pas mort. Et son vice prudent ne le rend pas moins à craindre qu'autrefois. Il rôdait à la. Volière en quête de Régine. Tu lui as ouvert à deux battants les portes des Basses- Bruyères. Il aime ta femme... Il t"a sauvé deux fois, non pour toi mais pour elle... et cela lui a permis de vivre dans son intimité... Voici qu'il la pare de bijoux et l'on s'étonne... J'ai pu évaluer ses générosités dernières. Tu ne trouves pas étrange qu'elles se montent à deux cent mille francs ? Son amour se manifeste pre.çque librement, comme s'il ne redoutait plus rien de toi... et ses regards passionnés ne se portent plus sur Régine sans trahir leur secret.

La main de Villandrit torturait le bras de Corradin.

Et Corradin continuait de répandre tout le venin amassé depuis des années.

— Je l'ai vu ^-amasser des objets appartenant à Régine et les cacher, non sans les avoir couverts de baisers... Et Rudeberg te dira — comme je le lui ai fait dire — que Marjory a payé très cher une collée-

tioii d'iiistantancs de ta femme, qu'il conserve sans doute chez lui pieusement, ainsi qu'on fait des plus humbles choses, qui sont autant de précieux gages d'amour... Tout cela et tant d'autres histoires !...

Villandrit écoutait, la tête basse un peu pâlie, et se mordant les lèvres.

— Tu as bien fait de m'avertir... Merci. Voici Marjory qui nous a vus et vient de notre côté... Laissemoi, je te prie...

— Pas de violences... prends garde I

— Es-tu fou ? dit Julien, étonné... Je plains ce pauvre homme, voilà tout !... Penses-tu, par hasard, que je soupçonne Régine ?

Il haussa les épaules et son regard exprima, dans un calme absolu, son admirable confiance dans celle qui l'aimait.

— Mon cher ami, dit Julien, en prenant le bras du banquier et en l'entraînant vers la maison, je voudrais vous entretenir d'un état de ciioses, en réalité peu grave, mais qui, s'il devait continuer, deviendrait douloureux pour nous tous et insupportable pour moi...

— Eh ! mon Dieu, dit Marjory, souriant, vous me faites peur. De quoi s'agit-il ?

— J'irai droit au but. Je n'oublierai jamais que la fabrique vous a dû d'être sauvée de la débâcle, mais comment vais-je me faire comprendre et vous exprimer, sans vous attrister, certaines appréhensions délicates, d'un ordre si particulier que...

Il s'interrompit pour saisir les mains de Marjory. Et, brusquement :

-^ Promettez-moi de me pardonner le chagrin que je vais vous faire ?

— Je vous le pardonne, mais pourquoi voulez-vous me causer du chagrin ? dit le banquier, dont la voix devint incertaine.

-^ Lorsque vous avez aidé la fabrique à se tirer d'embarras, vous avez déboursé...

— Une première fois trois cent mille francs...

— Et jamais, depuis lors, vous ne m'avez parlé de cette créance et ne m'en avez réclamé le remboursement... Pourquoi ?

— Pour deux excellentes raisons, mon cher garçon, — d'abord, parce que je n'ai pas besoin d'argent, et, en second lieu, — je connais admirablement l'état de vos affaires, — parce que, de votre côté, vous n'en avez pas... Et surtout, — acheva-t-il avec une sorte de timidité, — ne me considérez pas comme un créancier ordinaire...

— Voilà bien ce que je vous reproche.

— Vous pouvez me rembourser ?

— Non, et vous ne vous trompez pas sur la situation gênée de mes ateliers...

— Alors, que me reprochez-vous ?

— C'est ici la question délicate... • L'intérêt que vous nous montrez a surpris bien des gens. On a tenté de l'expliquer et on n'a pas trouvé d'explication, si ce n'est qu'il s'agit entre vous et nous d'une affection telle que vous cherchez, en toute occasion, à nous en donner les preuves...

— Où est le mal ?

— En ces preuves mômes.

— Précisez...

— Nous sommes, Régine et moi, très heureux de l'affection que vous nous témoignez, mais cette affection s'est manifestée, en ces derniers temps, de façon si directe et si imprévue que j'ai le droit de m'en alarmer. . .

— N'ai-je pas vu Régine tout enfant ? Ne l'ai-je pas vue grandir ? Ne connaîssiez-vous pas, avant votre mariage, cette affection dont vous semblez vouloir vous plaindre aujourd'hui ? En quoi peut-elle vous surprendre ? Ai-je tort de trop aimer qui j'aime ?

— Peut-être, monsieur Marjory, fit Julien avec gravité. On s'est ému de certaines découvertes... Il m'a été rapporté certains récits de gants trouvés, gardés ainsi que des reliques, et Rudeberg a conté comment vous aviez désiré posséder par devers vous...

— Ah ! Rudeberg ?

— Et personne n'ignore plus...

Marjory, très ému, gardait les yeux baissés, comme pris en faute.

Il balbutia :

— Ce sont des enfantillages de vieil homme.

— Tout le monde ne les considère pas ainsi. Ils étaient entrés.

Maintenant l'entretien se poursuivait dans le salon du rez-de-chaussée.

— Ces racontars pourraient aisément se changer en calomnies et salir l'innocence d'une jeune femme.

Marjory eut un geste violent de colère, mais aussi de souffrance.

— Pourquoi voyez-vous tout en mal ?

— Je vois ce qui est. Mais je ne savais pas encore, hier, ce qui était. Je le sais seulement d'aujourd'hui. Et croyez-vous que ces calomnies n'auraient pas de vraies raisons de se répandre si l'on apprenait autour de nous — et peut-être est-ce connu déjà — que votre générosité un peu imprudente s'est étendue jusqu'à offrir à Régine des cadeaux dont l'ensemble constitue une petite fortune ?...

— J'en éprouvais tant de joie, tant de joie...

— Et moi, je n'avais conçu aucun scrupule... A présent, nous devons prendre tous les deux une décision et je n'en vois pas d'autre que celle qui vous fera espacer vos visites aux Basses-Bruyères, jusqu'à ce que vous les cessiez tout à fait...

Marjory, resté debout, chancela.

Il s'appuya des deux mains sur le dossier d'un fauteuil :

— Vous... me... chassez?...

— Non... Je vous expose certains faits qui sont pour nous un problème, et à ce problème je ne vois pas d'autre solution.

— Vous me chassez ! redisait-il avec accablement. Mais que croyez-vous ? Que soupçonnez-vous donc ? En un mot, que craignez-vous ?...

— Je ne veux pas que, partout où Régiiie se présente, un regard curieux, ou insolent, puisse l'atteindre... Je ne veux pas qu'autour d'elle s'élèvent des pensées mauvaises, ou seulement inquiétantes... Je veux que l'atmosphère dans laquelle se passe sa vie soit saine... et vous-même, mon vieil ami, ne le voudriez-vous pas comme moi ?

Villandrit sortit du salon, fut absent pendant quelques minutes.

Marjory ne parut point s'en apercevoir.

Il y avait, sur ses traits, l'expression d'un désespoir sans borne. De temps en temps, il appuyait ses deux poings sur ses yeux, sur ses tempes, l'air égaré.

« Que leur ai-je fait, pour m' attirer un si grand malheur ? »

Julien rentra, des écrins dans ses bras.

— Je les ferai reporter chez vous, dit-il... Vous voyez qu'il n'y manque rien...

— Comment expliquerez-vous à Régine ?

— L'explication est toute naturelle... Elle la. comprendra.

— Comprendra-t-elle aussi pourquoi je m'abstiendrai de toute visite ? Et croyez-vous que cette enfant, qui toute sa vie eut l'habitude d'être gâtée et choyée par moi ne s'étonnera pas et même ne souffrira pas de ne plus me voir ?

— Il le faut, monsieur Marjory...

— • Vous êtes le maître.

Il se souleva avec peine. Et Julien put se rendre compte de l'immense douleur de cet homme. Alors, il se ressouvint des allusions de Corradin à toute une existence de dérèglements, à cette réputation dans les rayons de laquelle Marjory vivait encore, même sur son déclin. Lui, dangereux ? Auprès d'une coquette ou d'une vicieuse, peut-être. Auprès de la candide et amoureuse Régine, de cette âme de droiture et de tendresse, quelle dérision ! Il eut presque pitié.

— Je n'en resterai pas moins l'ami de cette maison, quoi que vous fassiez, 'injustement, pour m'en éloigner et je veillerai sur elle, malgré vous, de loin, comme j'y veillais de près... Vos affaires traverseront prochainement une crise sérieuse... Elle s'annonce déjà... Je ne sais comment vous en pourrez soi'tir... Est-ce vrai ?

— Je tâcherai de me débrouiller...

— Vous avez beaucoup de qualités, pas celle-là. Et Marjory haussa les épaules.

— Mon cher Julien, — laissez-moi continuer de vous traiter en ami, — je me suis trop préoccupé, sur« tout en ces derniers temps et sans vous prévenir, de.

30 i,A amsoN DU mystï;re

vos ateliers, et, d'autre pavt, j'ai vécu trop longtemps parmi des difficultés et dans des tempêtes pour ne pas voir clair dans celles qui vous attendent. Elles sont graves, ces difficultés, plus graves que vous ne l'imaginez. Vous avez des ennemis qui guettent votre défaillance, renseignés sur votre faiblesse, et qui, sans que vous en conceviez le moindre doute, vous poussent doucement vers i'abime... Le jour où vous y tom.berez, votre succession sera vite recueillie par celui d'entre eux que vous soupçonnez le moins et qui aura le plus ardemment travaillé à votre perte.

— Si vos paroles ne sont pas de vaines menaces... précisez... dites-moi son nom...

Marjory hésita. Son regard douloureux se posa longuement sur Villandrit, puis il dit avec amertume :

— • A quoi bon ? Vous n'avez plus confiance en moi. Je vous laisse à vos propres forces... Débrouillez-vous seul, puisque vous le voulez... Débrouillez-vous contre les usuriers entre les mains desquels vous êtes tombé et des bandes de banquiers fripons auxquels, sans me consulter, vous avez eu recours... Débrouillez-vous pour votre fin de mois prochaine contre les créances, les traites, les billets de toute nature et les payements qui, de retard en retard, de report en report, vont arriver à leur échéance cette fois irrémissible.,. Débrouillez-vous, Julien, débrouillez-vous...

Il partit, lourdement !

Dans les allées du jardin, il rencontra de nouveau Régine qui achevait la cueillette Je ses fleurs.

Villandrit le suivait des yeux.

Au fur et à mesure que Marjory se rapprochait de la jeune femme, sa démarche trahissait son émotion... H fit tout à coup plusieurs pas précipités et vint s'écrouler comme une masse aux pieds de Régine.

Il se releva du reste presque aussitôt pendant qu'elle s'empressait auprès de lui, et, comme elle voulait appeler à son aide, Villandrit vit qu'il l'en empêchait.

Alors, en s 'appuyant plus fortement sur sa canne, il voulut repartir.

LA MAISON DU MYSTÈRE Ôl

Régine lui offrit son bras. Il refusa, d'un geste brusque, et s'éloigna.

Sa démarche se fit plus ferme, plus décidée. Son pas, sur la terre, se posait plus solide et sa carrure semblait avoir retrouvé toute sa puissante vigueur. Il ne se retourna pas vers la maison, ni vers Régine qui, pourtant, guettait ce regard d'adieu et fut longtemps à l'attendre...

Et Julien vit qu'elle était soucieuse,

Y avait-il entre eux un secret ?

Quel secret ?

Quand il fut sous bois, et certain qu'on ne pouvait plus l'apercevoir, alors seulement Marjory s'arrêta.

<( Ne plus la voir... ne plus vivre auprès d'elle, dans l'air qu'elle respire... ne plus entendre sa voix, ses chansons et ses rires... Ne plus sentir la douceiu' de sa charité tendre se poser sur moi?... Est-ce possible sans que j'en meure ? »

Quel secret ?

A Paris, vingt ans auparavant, Marjory et Marie- Ange de Bettigny s'étaient aimés. La réputation de Marjory, à cette époque, telle que Corradin la représentait, était méritée. La cruauté de l'homme visà-vis de ses maîtresses était un attrait pour certaines femmes. Mais, au contraire de ce qui s'était passé jusque-là, son attachement pour Marie-Ange fut profond, son amour vrai, et alors que les scandales du banquier avaient défrayé toujours les chroniques mondaines et galantes, il arriva que le secret fut si jalousement gardé par lui sur cette liaison qui devait être la dernière de sa vie que personne au monde ne s'en aperçut.

Ce qui changea cet homme et trouva le chemin de son cœur, ce fut la naissance de Régine.

Il ne pouvait douter qu'elle fût sa fille.

Ce que furent ces vingt années pour la maîtresse et pour l'amant, nous n'avons pas à en écrire l'histoire.

Nous dirons seulement que le père avait peu à peu senti grandir, dans le silence obligé de son cœur, toutes les tortures de sa paternité secrète.

Le général n'eut pas de soujpçons, et les deux

amants s'ingénièrent à entourer leur passion d'uiio prudence qui, jamais, ne s'était démentie.

Atteint de paralysie des jambes, Bcttigny avait vu se resserrer de jour en jour plus étroitement l'horizon de sa vie dans laquelle se mouvaient, seules, deux créatures adorées, sa femme et sa fille.

Dès le début de la maladie, Marie-Ange s'était consacrée à rinfirme entièrement, dans un grand remords de la faute commise, et Marjory comprit que, s'ils continuaient de s'aimer malgré tout, c'en était fini pourtant de leurs amours.

Le lien de l'enfant rendait indissoluble leur union coupable.

Ils s'aimèrent en ce petit être où l'amant — le père — retrouvait en des élans de tendresse les traits, la finesse, la pureté de lignes, la parfaite beauté de la femme qu'il n'avait pas cessé de chérir...

L'enfant devint jeune fille, devint femme, devint mère à son tour.

Tout à coup, la catastrophe tant redoutée, à laquelle on ne pensait plus, qu'on ne croyait plus possible, éclate, sur le tard de ces vies que rien des choses passées ne paraissait plus menacer. Deux ans après le mariage de Régjne.

Un drame vulgaire, déconcertant dans sa simplicité tragique.

A la Volière, un jour, Marie-Ange croyait le malade endormi dans la chambre.

Et chez elle, une à une, elle brûlait les lettres anciennes de Marjory, celles qu'elle avait conservées et qui étaient les plus ardentes. Parfois, quelques mots faisaient palpiter son cœur, l'attiraient, la retenaient. Et elle relisait des phrases passionnées. Puis, en soupirant, elle jetait aux flammes purificatrices ces protestations qui avaient été, pendant un si long temps de sa jeunesse, toute son existence de fièvre et de volupté.

Si absorbée par ce douloureux sacrifice de destruction qu'elle ne prit pas garde au roulement d'un fauteuil mécanique glissant sur le tapis.

Le général était derrière elle et la regardait. Des minutes...

Elle jette soudain un grand cri de terreur lorsqu'elle volt s'avancer une main décharnée qui se referme sur sa main et lui arrache une lettre,

— Ne lis pas !... Ne lis pas !...

Il dit, frémissant :

— Par-dessus ton épaule, je lisais... Je ne... suis pas... sûr d'avoir bien lu...

— Je t'en prie... je t'en supplie... à genoux...

Le regard du mari outragé, du mari qui ne sait rien encore, mais qui soupçonne, se pose sur elle, terrible, et elle s'effondre demi-morte...

Broyée par toute sa vie, qui, d'un seul coup, va retomber sur elle...

C'est plus qu'une lettre d'amour...

C'est la lettre d'un père...

Une lettre qui, en quelques mots fatals, semble avoir été écrite — ironie de la destinée — pour résumer les ardeurs d'autrefois, rappeler les étreintes folles, et pour faire surgir aussi du fond du noir inconnu la passion paternelle de Marjory, la passion si douloureuse en son impuissance qu'elle apparaissait, dans la plainte de l'homme, déjà comme un inexorable châtiment.

Les lignes révélatrices s'échappent des mains du malade.

îl murmure, le regard s' éteignant dans la mort :

— Je ne méritais pas cela !...

Elle est à ses pieds. Elle iui étreint les genoux.

— Pardon ! Si tu savais comme je me suis repentie !...

Il ne l'entend pas...

Une seule image devant lui, celle de Régine...

De Régine, l'adorée, et qui n'est pas sa fille...

— Mon Dieu !...

Il pleure.

Et longtemps il n'y eut là que des sanglots. Parfois, sans relever la tête, elle essaye de prononcer :

— Pardon !... Pardon !...

— Non... jamais... Je ne vivrai plus assez longtemps pour trouver le courage de te pardonner... Va... Va hors de ma présence... Va ! Que je ne te

revoie plus près de moi... Toi !... Toi !... Marie- Ange... Toi !...

Elle se traîne hor.s de la chambre.

Elle est folle...

Tout s'écroule. C'est vraiment la foudre qui l'anéantit.

Elle s'en va vers les allées embaumées du jardin, sans savoir... Elle tend les bras vers les fantômes de son imagination en délire... Elle appelle... qui? Elle ne sait pas non plus... Parfois, elle tombe... Elle se rem.et debout... et elle court...

Est-ce le hasard ?

Est-ce l'instinct qui la pousse?

La voici arrivée au Pré-Noir...

Qu'est-elle venue faire là, chez son amant ?..,

Chercher protection ? crier sa détres.çe ? iN'on, non... La vue de Marjory l'épouvanterait...

Alors?...

Derrière le Pré-Noir est un étang magnifique, calme sous les frondaisons.

C'est là qu'elle vient de s'arrêter.

Des nénuphars pointent leurs tieurs jaunes ou leurs fleurs blanches de camélias hors de leurs larges plateaux de lourdes feuilles nageantes, d'un vert sombre, et des couleuvres à collier se reposent, en allongeant leur con, sur des herbes qui tremblent à peine sous ce léger fardeau.

Ce calme absolu attire Marie-Ange... le silence la suggestionne.

De l'étang, de la forêt, des jardins de Pré-Noir, cachés par des buissons mais qui ne sont pas loin de là, m.ontent des parfums capiteux qui la grisent.

Rien ne bouge da.as le ciel aux immobiles nuages...

Ni dans les coupoles des grands hêtres qui sont figés par le chaud soleil do juillet, somnolents sans respirer la brise...

Ni dans les br< ussailles des sous-bois, où les oiseaux font leur si<;ste.

Ni dans l'eau, qu^^ pas une ride n'effleure, pareiiJe à une nappe de plo/nb en fusion.

Elle répond tout 1 aut à l'idée qui lui vient :

« Oui... oui... w

Ne vous ai-je pas dit qu'elle était folle ?

Elle se rapproche de la rive bourbeuse.

Elle marche dans la vase où, déjà, s'enfoncent ses pieds menus...

Elle s'avance vers les joncs à tête rousse.

Et la voici déjà au milieu du large tapis mouvant des nénuphars en désordre.

Elle s'engloutit lentement...

C'est la taille, ce sont les seins, ce sont les épaules et le cou...

Puis la bouche, et les beaux yeux — les yeux de Régine couleur de noisette — et les cheveux — les cheveux de Régine, couleur d'acajou clair...

C'est à peine si l'eau lourde vient de s'agiter pour annoncer une agonie...

Ce ne fut que trois jours après qu'on repêcha son pauvre corps.

Et le mari et l'amant se retrouvèrent face à face... Tous deux méconnaissables, ravagés par le désespoir.

Silencieusement, le mari tendit à l'amant la lettre révélatrice.

Ce fut seulement alors que Marjory comprit la mort de Marie-Ange, et que cette mort était un suicide. Le coup fut si brusque c[u'il sentit la vie lui échapper. Il porta les mains à ses yeux, devant lesquels, parmi les ténèbres, passèrent des fulgurations, et il liéchit... première atteinte du mal qui le rongeait secrètement.

Lorsqu'il sortit de sa syncope, ce fut pour entendre le général de Bettigny prononcer contre lui sa sentence :

— Voici le châtiment de votre félonie... Quand je ne serai plus, vous chercherez sans doute à vous rapprocher de votre fille... votre fille...

Il s'arrêta, la voix s' étouffant, puis reprit :

— ... Pour trouver auprès d'elle un bonheur que vous ne méritez pas... Je veux... je veux que Régine ignore votre paternité... Je veux... je veux qu'aucune révélation de vous, ni de votre vivant, ni après votre mort, ne lui fasse connaître le passé de sa mère... Il me faut votre serment sacré...

— Je vous fais ce serment...

— J'ai dit : « Après votre mort », car je prévois

votre testament, par lequel vous voudriez payer peutêtre entre les mains de la fille les joies criminelles que vous devez à la mère...

Très pâle, le banquier répéta :

— Je fais ce serment...

— Le jour où vous seriez tenté d'être parjure, n'oubliez pas que Régine apprendrait du même coup la honte maternelle... Cela vous fera hésiter... Mais du jour où elle connaîtrait par vous — même par imprudence — la vérité, mon notaire, confident de notre triste secret, viendra lui révéler ce qu'elle ignore encore... que sa mère n'est pas morte victime d'un accident, ainsi que nous le lui avons laissé croire... et que c'est vous, par votre amour, qui l'avez tuée...

— Jamais... jamais... balbutiait Marjory.

— Ainsi, quoi qu'il arrive, jamais elle ne saura...

— Jamais !... Jamais !...

— • Maintenant, laissez-moi mourir seul... J'ai le dégoût et l'horreur de votre visage de mensonge et de trahison...

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