‹ La maison du myst`ereChapitre 4 sur 14 · UN RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

UN RENDEZ-VOUS

Villandrit laissait à son ami l'entière direction de la fabrique. Sans être associé dans les affaires, Corradin y avait un intérêt, dégagé de toute responsabilité. Il était pauvre. La fabrique avait besoin de capitaux et il n'était pas en situation de lui apporter ce qui manquait. Mais, justement parce qu'il occupait un poste de dépendance, ses ambitions secrètes s'en exaltaient, la rage de sa médiocrité grandissait et les projets s'accumulaient dans sa tête, entretenus par sa jalousie et par son amour. Ce n'était donc pas seulement par le jeu régulier des commandes et des livraisons, par la baisse ou la cherté des prix de revient basés sur les matières premières, par les augmentations des salaires ou le renouvellement obligé de l'outillage que les métiers traversaient ainsi des crises périodiques d'où ils sortaient vacillants et en danger. Un mauvais esprit préparait ces crises. Corradin, en reléguant le banquier loin des Basses- Bruyères, avait réussi un coup de maître et, désormais, il était certain de ne plus trouver devant lui, pour s'opposer à ses projets, la générosité spontanée de Marjory. Le champ était libre à ses intrigues et rien ne l'empêchait plus de manier à sa guise ]#. fortune, la réputation et le bonheur d@ son ami.

Si loin qu'il, fût, Marjory veillait..

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Depuis longtemps, il avait surpris la main qui, savante et traîtresse, guidait les Basses-Bruyères vers la faillite, au milieu de renchevêtrement de difficultés sans cesse grandissantes, à la source desquelles ne songeait même pas à remonter l'absolue confiance de Viliandrit dans Corradin.

Deux mois se passèrent.

Viliandrit n'avait pu cacher à Régine les motifs de l'absence de Marjory qui, du jour au lendemain, avait cessé toute visite, disparu comme s'il était mort. Il n'avait pas attendu qu'elle s'en étonnât et provoquât des explications.

Régine l' écouta jusqu'au bout, très troublée, sans l'interrompre.

Quand il se tut, elle dit seulement, toute grave :

— J'ai peur que tu n'aies commis une injustice. Si notre vieil ami avait les arrière-pensées que tu lui prêtes, crois-tu que je ne me serai-s doutée de rien ? Que depuis longtemps, alors même que j'étais jeune fille, mon instinct de femme ne m'eût pas avertie ? Un homme dangereux, dis-tu, par son passé, par le mépris qu'il a des femmes ? par une expérience scandaleuse ? par les moyens qu'il ne répugne pas d'employer ? Hélas ! que tout cela est peu de chose quand on aiime comme je t'aime, mon Julien !...

— Tu as l'âme candide d'une enfant qui n'a jamais connu le mal...

Et Régine, malgré elle, après cet entretien, demeura inquiète et nerveuse.

Vers la fin du mois de septembre, la situation devint critique. Viliandrit, qui, jusqu'alors, avait marché confiant, commença d'envisager le prochain avenir avec terreur. Certaines banques, qui lui avaient consenti des prêts considérables en lui promettant le renouvellement des valeurs a échéance, manifestaient tout à coup — sans que rien eût fait prévoir ce revirement — la volonté d'exiger le remboursement et prétextaient de difficultés imprévues pour se montrer intraitables. Il en avait été averti par Corradin lui-même et il était parti pour Paris en hâte, en avertissant Régine que ses démarches l'y retiendraient deux pu trois jours.

Il avait l'air si soucieux et si sombre que la jeun« femme eut un triste pressentiment.

Il n'essaya pas de la rassurer.

Il voulait, au contraire, qu'elle s" attendît à la catastrophe.

— Vois-tu, chérie, il y a un soit jeté sur la maison. J'ai beau faire. Tout va de travers et, pourtant, tu es témoin du mal que je me donne. En ce moment, la crise est la plus redoutable de toutes celles que nous ayons subies... Je ne te cacherai pas que, si je ne rencontre pas à Paris, auprès de mes créanciers et même auprès de mes débiteurs, un peu de complaisance... eh bien... il faudra... il faudra...

Sa voix s'étrangla.

— Je n'avais jamais envisagé un pareil dénouement, dit-il, je travaillais pour toi, pour notre Christiane, pour votre bien-être... J'avais de vastes projets... pour la réalisation desquels il me fallait patienter une année encore... Au bout de cette année, non seulement toutes nos difficultés eussent disparu, mais j'avais le droit de compter sur un bénéfice énorme. C'était justement en vue de cette année de dernier labeur et de derniers tâtonnements que j'avais dû contracter de gros engagements. La promesse de me soutenir, de m'aider, de ne pas, en un mot, me casser les reins, était formelle... Je ne comprends pas pourquoi cette promiesse ne serait pas t-enue... et... si elle n'est pas tenue... dame !... C'est la fin...

Une fièvre fit briller d'un éclat maladif son regard qui se détourna.

Elle entrevit peut-être quelque acte sanglant de désespoir, car elle jeta un grand cri et l'entoura de ses bras.

— Julien ! Julien ! Quoi qu'il arrive, promets que tu penseras à ta Régine... à notre chère enfant... Promets !... Si tu penses à elle, à moi, je serai tranquille...

Mais il évitait de répondre et de la regarder. On entendait jouer Christiane dans le jardin. Régine l'appela.

L'enfant accourut, son chapeau dans le dos, sa

iO LA MAISON va MYSltRÏ

poupée contre sa poitrine, rouge, les cheveux flottants, jolie comme un ange.

La mère la poussa vers Villandrit, dont les yeux se remplirent de larmes.

— Promets ! si tu ne veux pas qu'en ton absence je meure d'efiroi ! dit-elle, haletante.

— Je te le promets !

— Sur ton amour pour mol ?

— Sur notre amour...

— Sur ta fille ? dit-elle, enlevant Christiane et la déposant — l'enfant devenue sérieuse soudain — dans les bras de son père.

— Sur toi ! Sur elle !...

Il les couvrit de baisers, tantôt l'une, tantôt l'autre. Alors Régine respira, dans un soulagement de bienêtre, son cœur plus léger.

— Je te crois... Va, maintenant, mon Julien... Tu peux partir. Je n'ai plus peur.

A Paris, avant toute démarche, il voulut visiter, -rue de Jussieu, avenue du Maine et à Gentilly, les clients auxquels, en ces derniers temps, il avait fait des livraisons importantes. Les sommes dues à la fabrique auraient pu lui permettre de parer au danger immédiat d'une faillite. Mais, à sa surprise, il dut constater que, contraires à ses intérêts, des crédits à très long terme avaient été accordés par Corradin.

Il reçut partout des réponses qui ressemblaient à des mots d'ordre.

— Nous ne sommes pas prêts... Tâchez de patienter jusqu'à l'échéance.

L'un d'eux, même, ajouta :

— Nous ne voulions pas d'un pareil crédit... Votre directeur nous l'a presque imposé !

Sur-le-champ, Villandrit n'y prit point garde.

Ce fut plus tard que ces paroles singulières lui revinrent à l'esprit.

Puis, après ces premières déconvenues, le voici vivant pour ainsi dire un conte joyeux, mené par des génies bienfaisants.

A la banque Fournier-Jadot, Jadot, qui avait reçu le jeune homme dans son cabinet de la rue de Châteaudun, lui dit :

— Mais, mon cher monsieur, la banque, depuis avant-hier, ne possède plus rien sur vous. Et comme personne ne nous a priés d'en faire un mystère, je puis vous apprendre que notre créance a été rachetée par Marjory, l'ancien banquier. Nous avons tout d'abord iiésité à nous en dessaisir, mais l'offre d'une prime de cinquante mille francs nous a décidés. De ce fait, votre compte avec nous est à joui\..

Pareille réponse au Crédit de Paris.

Il y devait cent mille francs. Les titres de la créance avaient été rachetés par le même Marjory contre cent cinquante mille francs versés comptant.

La féerie continuait, merveilleuse, se développant parmi des nuages roses sur des chemins fleuris où Villandrit glissait maintenant sans obstacles et sans heurts.

Parfois, il essayait de dissiper son ivresse et se demandait :

— Dans quel but cet homme a-t-il fait cela, après ce qui s'est passé entre nous ?

Mêmes réponses à la maison Liverdou, à la maison anglaise Philotsow, à la maison allemande Brumer-Becker, fournisseurs de matières premières, et qui, couverts de leur arriéré de compte, lui ouvraient de nouveau largement leur crédit.

-Même réponse chez Ripailler, auquel il avait commandé différents métiers tissant deux pièces à la fois et d'autres supprimant l'a navette. A la maison Brouot, à laquelle il avait confié l'entreprise de la transformation des Basses-Bruyères, où l'électricité actionnait maintenant les métiers.

Alors une angoisse s'empara de Julien.

<t Près de quatre cent mille francs versés ! » murmurait-il...

Il repensait à ce qu'il savait, à l'amour insensé de Marjory pour Régine, à l'outrageant mépris de l'hcmme, manifesté pendant toute une vie de révoltant cynisme, pour tout ce qui avait été pureté, fran-. chise, innocence et tendresse chez la femme.

Et il seJtitit son front §e glacer dans une tempêt« de colère.

11 était au pouvoir du banquier, pieds et poings liés.

« Il est le maître de la situation. Il peut faire ce qin'il veut... Mais s'il essaye d'atteindre Régine... ou même de jeter l'inquiétude dans cette âme charmante, malheur ! Malheur à lui ! ! ! »

Dans l'après-midi du lendemain, il descendait du train, à Compiègne. Il n'avait prévenu personne de son arrivée, et il dut prendre une voiture de louage.

Le lendemain du jour où .Julien Villandrit était paiti pour Paris, un garçonnet d'une dizaine d'années s'en revenait de l'école de Saint-Sauveur, sac au dos, sifflant, sautillant à cloche-pied ou poussant de la pointe ferrée de son soulier tous les morceaux de bois qu'il rencontrait.

Tout à coup, il s'entendit appeler :

— Pascal !

Et un gros homme qui semblait malade s'approcha de lui. C'était Marjory.

L'enfant, brun, aux larges yeux, vêtu d'un costume propre presque élégant, était le fils de Rudeberg.

Parmi toutes ses aventures, Rudeberg, un jour, avait rencontré une chanteuse de café-concert, avec laquelle il s'était marié et qui était morte quelques années après en lui laissant le petit.

Et le bûcheron s'était pris d'un amour passionné pour cet enfant. Une adoration sauvage en dehors de laquelle, dans la solitude de sa vie, il ne connaissait rien au monde. Une tendresse plus tendre que celle d'une mère, frémissante et inquiète. Quelque chose d'exclusif et d'infiniment jaloux.

Pascal s'arrêta et retira poliment sa casquette. L'homme appuya la main sur son cœur dont les sui'sauts étaient visibles sous son veston. Et quand il fut calmé :

— Tu sais qui se suis ?

— Mais oui, monsieur Marjory.

— Veux-tu me faire une commission ?

— Volontiers, si ça ne me prend pas trop de temps, parce que père m'attend et quand j» suis seuleraffat

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cinq minutis on retard, si vous saviez comm« il est inquiet !...

— Voici une lettre... Te charges-tu de la porter à ]Vîm« Villanclrit ? Sans dire de qui elle vient et qui te l'a remise ? Cela ne te détournera pas de ton chemin car tu passes devant les Basses-Bruyères... Et voici pour te récompenser... et de quoi acheter des livres, car je sais combien tu es studieux...

Marjory se rejeta sous le couvert. Pascal, ébloui, coula une pièce d'or dans sa poche.

Dix minutes après, il était devant la fabrique.

Il allait entrer dans les jardins, quand il se sentit arrêté par l'épaule.

— Où vas-tu, petit ?

— A la maison, monsieur Corradin... j'y ai une course à faire et on m'a donné une pièce d'or...

Il tenait encore à la main la lettre de Marjory.

Corradin eut un soupçon.

Tout à l'heure, en sortant des ateliers, il avait cru voir aux alentours, sur la rive du bois et se dissimulant de son mieux, l'encolure du banquier.

— Une lettre pour ]M"'° Villandrit, je parie ?

— Oui, monsieur Corradin.

— Eh bien, petit, je vais t'épargner la moitié du chemin. Donne-la-moi et je la lui remettrai moimôïne.

— Mais, c'est que...

Il n'eut pas le temps d'hésiter davantage. Corradin lui avait d'un geste brusque arraché le papier et, sans plus se soucier de l'enfant, il s'éloignait.

Pascal se gratta la tête, indécis, ses larges yeux pleins de colère.

Après quoi il lança :

— C'est pas pour dire, m.ais vous n'êtes pas poli, monsieur Corradin.

Et il prit sa course vers la forêt pour regagner le temps perdu.

Corradin rentra chez lui, le sourcil contracté, l'œil mauvais.

L'enveloppe ne marquait aucune suscription. Il n'hésita pas. Il la fît sauter et déplia fiévreusement

il LA MAISON DU MYSTÈRE

le papier... C'était bien de Marjory... Il eut un ricanement (le joie,

Marjory, se sentant malade, sachant qu'il était à la merci d'une émotion brusque trop violente, implorait Régine, l'implorait passionnément, et personne dans cette supplication, presque désespérée, n'aurait pu faire le départage du père ou de l'amant, tant la tendresse s'y exprimait en termes que leur ardeur même rendait équivoques.

« Votre mari est à Paris et y restera sans doute plusieurs jours. Rassurez-vous sur lui, Régine. Parti en pleine inquiétude, il vous reviendra joyeux. Sa jalousie vous éloigne de moi, mais moi je ne puis vivre sans vous. La vie, loin de vos yeux, est décolorée et morne.

« Depuis deux mois, je n'ai pu vous apercevoir que de loin, en me cacliant, et j'ai senti que j'étais frappé à mort. Vous étiez nécessaire à mon cœur... Par qui et comment vous remplacer ? Et où trouverai-je le courage qu'il faut pour me délivrer de la charmante et douloureuse obsession de votre pensée constante ?.,.

« Puisque, ces prochains jours, vous serez libre, sans rien craindre de la surveillance de Villandrit, je vous attendrai chez moi demain après-midi. Vous n'aurez pas à redouter d'indiscrétion. J'aurai soin d'éloigner mes gens que j'enverrai à Compiègne et même à Paris.

« Oh ! ma Régine chérie — ces paroles de mon affection extrême me brûlent les lèvres — je voudrais que, pendant une heure, vous soyez avec moi, très près de moi, toute à moi, sans que rien n'intervienne entre nous... Sans que je puisse être jaloux d'un regard même indifférent posé sur votre idéale beauté, comme si vous et moi nous étions seuls au monde... Comme si, pendant cette heure-là, le monde entier était mort autour de nous... »

Et Corradin, ayant lu, murmura, les poings serrés de rage, les ongles déchirant la paume : u Plus de doute !... Il est son amant I »

Il replia la lettre, la glissa sous une enveloppe, cacheta et, se penchant à la fenêtre, il appela un ouvrier qui passait :

— Va porter cette lettre, que le petit Pascal m'a remise... Inutile de la monter à M""^ Villandrit... Tu la laisseras à l'office, aux Basses-Bruyères.

Et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que Régine l'avait lue.

Elle était à table lorque le valet de chambre la lui apporta- Elle interroge-a :

— Comment cette lettre vous est-elle parvenue ?

— Il paraît que c'est le petit Pascal Rudeberg... mais l'enfant n'a rien dit...

Le front pâli, le cœur troublé malgré elle, Régine relut ces phrases une seconde fois. Les paroles de son mari, les allusions, les craintes, revenaient à sa mémoire... Cet homme qu'elle avait vu auprès d'elle depuis aussi longtemps qu'elle pouvait évoquer un souvenir, était-il possible qu'il eût conçu pour elle un monstrueux désir, patiemment entretenu, diaboliquement caché sous les apparences d'une affection qu'elle avait comparée "souvent à celle-là même qu'elle recevait de son père ?

Sa droiture, sa candeur se refusaient à y croire, mais puisque Julien lui avait montré le danger... Toutes ces manifestations, surprises chez Marjory, étaient-elles d'une affection profonde, se traduisant en pareilles exagérations? Est-ce que, au contraire, n'agissent point comme lui les amoureux fortement épris ? Pour certains hommes, la question d'âge ne fait rien en amour... Est-ce qu'on peut s'empêcher d'aimer ? Et ce sont eux qui souffrent le plus... Mais jamais, jamais elle n'avait été gênée devant lui, ni par un geste trop vif, ni par ime parole à laquelle on pouvait se méprendre, ni par un regard pesant trop lourdement... Aurait-elle été innocente à ce point qu'elle n'eût pas su lire dans les yeux de Marjory le secret de sa convoitise?...

Irait-elle à ce rendez-vous ?

Telle était la question qui se posait, le problème à résoudre,,.

Et, rentrée dans sa chambre, le déjeuntr terminé, elle touriiait et retournait la lettre entre ses doigts sans pouvoir se résoudre à rien.

<( Depuis deux mois, je n'ai pu vous apercevoir que de loin, en me cachant, et j'ai senti que j'étais frappé à mort... Vous étiez nécessaire à mon cœur... »

Cette phrase surtout l'émouvait. Une fois, elle aussi, en se promenant dans les petites allées des Basses-Bruyères, elle avait surpris Marjory qui se dissimulait de son mieux sur son passage et elle avait été douloureusement frappée par les ravages de cette figure pâlie et amaigrie, où les chairs pendaient flasques, où le regard éteint ressemblait déjà à celui d'un moribond, par cette attitude abandonnée d'un homme qui ne se défend plus, qui ne résiste pas et qui a pris son parti de mourir... Dès lors, ces paroles n'étaient pas de vains et criminels mensonges ? Irait-elle ?...

Mais elle relisait toujours :

« Sans que je puisse être jaloux d'un regard rEtême indifférent posé sur votre idéale beauté... comme si le monde entier était mort autour de naus... »

Un amant se fût-il exprimé d'autre façon ?

Malgré cela, elle ne croyait pas et elle se disait :

« Pourtant !... Pourtant... »

La Lettre n'indiquait pas d'heure... Pour s'en assurer, elle voulut là lire de nouveau.

Elle venait de la poser sur un petit bureau, sur d'autres papiers. Et deux fenêtres ouvertes ayant fait courant d'ajr, les feuilles légères partirent en tourbillon, pendant que les fenêtres se refermaient avec fracas.

Ella chercha vainement la lettre, ne la trouva point.

Irait-elle à ce rendez-vous? N'irait-elle pas ? Quel mal y aurait-il si elle y allait ? Et si elle n'y allait pas, quelle cruauté peut-être envers cet homme dont

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la touchante bonté avait veillé sur elle et sur son Julien, car elle se rappelait aussi ces mots :

a Rassurez-vous sur lui. Parti en pleine inquiétude, il vous reviendra joyeux ! »

Sans doute, cela voulait dire que la générosité de Marjory s'était exercée une fois de plus en faveur de Julien et qu'une fois de plus la fabrique était hors de danger ?

Elle hésita ainsi longtemps, puis partit en un coup de décision brusque.

De son pavillon, un rideau de fenêtre légèrement soulevé, Corradin guettait, lui aussi en proie à des émotions tumultueuses.

La haine pour Julien, et d'antre part la jalousie livraient en lui de furieux combats.

Il se répétait, dans un sourd grondement de rage :

« Femme de Julien !... Maîtresse de Marjory !... Et moi, moi, qui l'aime ! »

De ces deux hommes, le m.ari et l'amant, il ne savait pas celui qu'il haïssait le plus.

Et ce fut cette haine, et le besoin douloureux d'acquérir une certitude, et peut-être cet instinct qui précipite aux catastrophes, qui le firent descendre en hâte de chez lui, quitter lo pavillon et se diriger, prudent, sur les traces de Régine...

Régine s'en allait lentement, comme avec regret, par les grandes avenues.

Du reste, elle ne croyait pas au mal et ne pensait pas à se cacher.

Rien ne fut plus facile pour lui, par les petits sentiers, que de la suivre. Même il pouvait la surveiller, détailler ce qui se passait en elle, quand, l'ayant devancée, elle venait à passer près de lui, qui s'arrêtait pour la voir... Il y avait un peu d'effroi sur cette jolie figure, je ne sais quel trouble dans ses yeux... Certes, cela ne faisait pas de doute, elle hésitait, pourquoi ?

« Pourquoi ? se demandait Corradin... Pourquoi, puisqu'elle est sa maîtresse ? )>

Elle passa sur la rive de l'étang et s'avança vers les jardins, mal* n'alla pas plus loin que la bordura du bol».

De là, elle se mit à regarder Pré-Noir qu'on *ipercevait dans les arbres.

Lui, non loin, marchant du pas léger d'un sauvage, se disait encore :

i< Elle n'ose... Elle s'assure que personne ne la voit... Ou bien craint-elle le retour inopiàé de son mari ?... Ou peut-être va-t-il venir la rejoindre? »

Oui, Régine tremblait, sur le point de franchir cet espace découvert de massifs, de pelouses, de chemins sinueux parmi les fleurs, qui la séparait du château. Cela lui apparaissait soudain comme un désert énorme, rempli d'embûches, au bout duquel l'attendait un péril obscur, tout enveloppé des fantômes que lui créait son épouvante. En ce moment — et elle ne pouvait guère savoir que cette minute allait être décisive pour sa vie — sa pensée se dégageait, se simplifiait pour ainsi dire. Elle ne se demandait plus si cet homme, qui l'attendait anxieusement làbas, l'aimait d'amour ou autrement ; si elle devait répondre à son appel de moribond ou si cet appel n'était qu'un piège... Du fond d'elle monta une terreur inexplicable à laquelle elle obéit...

A laquelle elle obéit en s'enfuyant à travers bois...

Au Pré-Noir, -dVIarjory, pour la centième fois, se demandait :

« Viendra-t-elle ? »

Et les minutes passaient, les heures sonnaient. Et le château restait vide.

Il avait ouvert les fenêtres et de temps en temps il venait s"y accouder en jetant sur les jardins jusque vers l'étang un regard anxieux, plein de désolation, 11 souffrait de ne voir personne autour de lui, alors que c'était lui qui avait voulu cette solitude et le silence lui pesait, qu'interrompait à peine le sifflement monotone de deux ouvriers occupés justement cet après-midi à remettre des vitres à la serre aux raisins où r avant-veille un violent orage de grêlons avait fait des dégâts.

« Elle ne viendra pas... Peut-être n"a-t-elle pas reçu ma lettre ?... »

Il essayait de se rattacher à cet espoir, mais il en haussait les épaules et alors^ son visage émacié,

crispé dans une torture intime qui lui mouillait les yeux :

« Elle ne viendra pas, parce qu'elle a peur de moi... Et je me sens faible... je sens que la mort joue avec ce qui me reste de forces... et je n'aurai peutêtre pas la suprême joie de la voir ime fois avant de m'éteindre... Cruelle... Cruelle. »

Il attendit, s'allongea dans un fauteuil, les yeux fermés. Non qu'il dormît. Tous ses sens, au contraire, se tendaient vers la vie extérieure. A chaque instant un soubresaut, au moindre bruit qui le frappait... et souvent c'était un bruit imaginaire... De profonds soupirs soulevaient sa poitrine...

Il murmura encore... se parlant à lui-môme,., pour se convaincre qu'on l'abandonnait... et pour mieux voir le désert autour de lui :

« J'aurais voulu lui prouver que je continuais de veiller sur sa sécurité et sur son bonheur... et lui dire que, sans moi, son mari eût été perdu, bien perdu... et que je les avais, une fois de plus, sauvés... J'aurais voulu assister à sa joie, écouter sa gratitude et voir son charmant sourire... J'aurais voulu aussi l'avertir du danger qui les menace tous les deux... de cette haine qui veille dans leur intimité et de qui vient tout le mal... ouvrir leurs yeux, leurs yeux aveugles, sur l'homme qui possède leur amitié et leur confiance... et qui les trahit... »

Il se leva, se dirigea vers un bureau-secrétaire qu'il ouvrit et d'un des tiroirs il tira quelques photogTaphies joliment encadrées qu'il posa devant lui et qu'il se mit à admirer, pensivement, une tendresse entr'ouyrant ses lèvr-es...

« Régine ! Ma chère et bien-airaée Régine !... »

C'était elle, telle que, à maintes reprises, et sans le savoir, elle s'était offerte, dans toutes les attitudes, à l'appareil du bûcheron Rudeberg... Et dans tous les costumes aussi, depuis la jupe courte et sportive de la bicyclette et du tennis jusqu'à la coquetterie des jours de réception ou des courses à Paris... Un résumé d'une vie de jeune fille...

Il allait de l'une à l'autre, comme s'il avait voulu

faire un choix et sans cesse recommençait de çhpin

sir. Puis, lentement, il portait ces photographies à ses lèvres, avec des yeux d'extase.

« Pourquoi ne vient-elle pas ? Quel empêchement la retient ? »

Mais alors, si elle ne peut venir au Pré-Noir, lui, Marjory, pourquoi n'irait-il pas jusqu'aux Basses- Bruyères ?... Ici ou là, qu'importe, pourvu .qu'il pût la voir, lui parler ?

<( Si ce n'est pas aujourd'hui, jamais plus l'occasion ne se représentera !.., »

Tout à coup, il eut une exclamation et prêta l'oreille...

Distinctement montait jusqu'à lui le bruissement d'un pas sur le gravier du jardin.

Il s'élança vers la fenêtre et son visage avait en cet instant quelque chose d'exalté.

L'exaltation tomba et il s'écroula dans son fauteuil en murmurant :

« Julien !... Seul !... Que vient-il faire ici ?...

Lorsque le taxi-auto, que Villandrit avait pris à la gare de Compiègne, l'eut déposé devant les Basses- Bruyères, la première question fut pour demander au domestique accouru qui lui prenait sa valise :

— Où est madame ?

— Madame est sortie en promenade dans la forêt... à pied...

— Avec Christiane, sans doute ?

— Non, monsieur... Mademoiselle est avec sa gouvernante...

En général, Régine, lorsqu'elle partait pour se promener ainsi, avait l'habitude d'emmener l'enfant. Il s'informa, à tout hasard :

— Quelle direction a-t-elle prise ?

Le valet de chambre hésita, se consulta, puis tendit le bras :

— Ma foi, monsieur, sans être certain, ça doit être vers Pré-Noir...

Et le cœur de Villandrit se serra.

C'est qu'un© interrogation se posait dans son esprit.

— N'a-t-Glle pas profilé de mon sibsenc» pour ravoir Marjory ?

l.\ monta dans la chambre de sa femme.

Au moment où il y pénétrait, un coup de vent s'y engouffra, ainsi que tout à i'iieure lorsque Régine avait lu la lettre du banquier. Les fenêtres claquèrent, les rideaux battant comme des voiles... Des papiers s'éparpillèrent et s'envolèrent.

En môme temps, une feuille accrochée à l'embrasse des rideaux se détacha, vint tomber aux pieds de Villandrit et attira son regard...

Il crut reconnaître l'écriture et la ramassa...

« Une lettre de î.Iarjory f » dit-il en tressaillant.

D'un coup d'œil il la lut et il sut ce qu'elle contenait, alors il la relut phrase par phrase.

Oh I ces mots qui torturaient sa pauvre âme, où Ccrradin avait insinué le doute !

Ces mots si pleins d'angoisses, qui imploraient... et ceux qui étaient si tendres... et ceux-là, surtout, ceux-là où l'homme disait son besoin de solitude à deux :

« Je voudrais que, pendant une heure, vous soyez avec moi, très près de moi, toute à moi... comme si, pendant cette heure-là, le m.onde entier était mort autour de nous. »

Alors il oublia son amour et l'amour de Régine...

îl ne vit plus que mensonges, que vilenies, que hontes... Des mondes d'infamies s'ouvraient en des abîmes monstrueux sous ses pas...

Il s'écria :

« Oh ! les misérables !. ics misérables ! »

Et une seule pensée.

Courir au Pré-Noir, les surprendre à leur rendezvous, en pleine trahison !...

Il redescend, traverse comme un fou les jardins, la cour de la fabrique. Des ouvriers l'appellent, des contremaîtres se hâtent pour lui parler, ayant sans doute des communications à lui faire, des instructions à solliciter... Il n'entend rien.

Les ouvriers, surpris, échangent leuxs impressions :

— Le patron est fou...

Déjà il est sous bois, prenant au raccourci par d'étroits routins qui coupent la forêt dans les coins les plus broussailleux.

Il passe dans une clairière où travaillent des bûcherons...

Il ne les voit pas...

Dans la profondeur des arbres, une voix retentissante profère d'étranges choses...

Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr... Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. Et comme il s'asseyait, il vit, dans les cieux mornes. L'œil à la même place au fond de l'horizon.

Mais tout cela n'arrivait pas jusqu'à ses oreilles.

Au Pré-Noir, quand il passe devant les serres, les vitriers s'arrêtent de coller leur mastic et le saluent d'un : « Bonjour, monsieur Vilîandrit ! » auquel il ne répond pas. Et il se dirige droit vers l'habitation.

Tout à l'heure, en longeant la rive de l'étang, il a presque frôlé Corradin, caché dans les buissons épais, et qui sourit en le voyant. Pour Corradin, tout marche à souhait. Il ne sait pas que Régine n'a pas eu le courage de se rendre au château, qu'au dernier moment elle est revenue sur ses pas, prenant un autre chemin pour retourner aux Basses-Bruyères. Il rit silencieusement, parce qu'il a la certitude que Julien surprendra Régine chez Marjory. Il n'osait pas l'espérer.

Et il s'aplatit sur l'herbe et la mousse humides, comme une bête à l'affût. Il se dit que ce drame qu'il a déchaîné n'est pas fini, qu'il commence à peine, et sa haine pressent que les péripéties en seront terribles. Voilà des années qu'il attend, qu'il patiente, que, dans l'ombre de son hypocrisie, il guette l'heure de son infâme joie... Est-il vrai que cette heure est venue ?... Et dans ce drame, il est prêt à jouer tous les rôles...

Julien est entré au château. Les portes sont ouvertes. Il ne rencontre aucun domestique. La lettre de Marjory ne disait-elle pas quo toutes les précautioni avaient été prises ?..

LA MAISON DU MYSTÈRE 5î

Et c'est ainsi qu'il apparaît sur le seuil d'un vaste cabinet de travail aux riches bibelots, encombré d'objets d'art.

Là, dans un fauteuil large, chargé de coussins, Marjory, pensif, le front dans sa main, le regarde s'approcher de lui, ne se lève pas pour le recevoir.

Julien, la rage au cœur, s'est élancé et sa voix s'étrangle :

— Où est-elle? Où se cache-t-elle ?...

Marjory ne répondit rien, tout d'abord, et Villandrit s'imagine qu'il n'a pas entendu... Il lui secoue brutalement l'épaule.,.

— Répondrez-vous ?... Ah! vous ne comptiez pas sur moi, n'est-ce pas?.,. Et vous m'avez vu venir ?... Et elle a eu le temps de prendre la fuite ?...

Alors, Marjory murmure, avec un regard pitoyable :

« Celui-là souffre encore plus que moi 'et il souffre sans raison, »

Villandrit lui montre sa lettre froissée, dix fois relue :

— Vous n'aurez pas le courage de mentir... Très bas, Marjory :

— J'ai eu tort de contrevenir à vos ordres... Vous voyez que je suis malade et je désirais revoir Régine une fois encore, une dernière fois... Mais, rassurez-vous, monsieur, elle n'est pas venue !... Elle voua a obéi... elle a eu peur de venir !

— Vous mentez !

— Non... Je répète qu'elle n'est pas venue... Remarquez que je n'ai pas dit qu'elle ne viendra pas... Et je vous prie de vouloir bien l'attendre... Vous saurez ainsi ce que je voulais lui dire... qui a son intérêt pour elle comme pour vous...

— Je comprends... Vous voulez de nouveau l'accabler de votre générosité... Je viens de Paris, et vous devez penser que j'ai appris...

— Des bienfaits que vous semblez vouloir me reprocher comme des crimes...

— Et que je refuse, à coup sûr, quoi qu'il puisse me coûter !.,.

— Eh bien ! monsieur, cette générosité qui vous f^it honte, moi, je vous le dis, vous la recevrez... voua la recevrez malgré vous... et je vous défie de vous en délivrer I,..

Brusquement, il avait ramené sous sa main une liasse de papiers qui traînait sur son bureau. Un feu de bûches fiambait dans la cheminée vers laquelle le malade allongeait furieusement les jambes enveloppées de sa robe de chambre.

Avant que Julien eût deviné son geste, pêle-mêle toute la liasse flamba.

Et riant doucement, riant avec tristesse, le banquier disait :

— Voici les créances de la banque Fournier-Jadot et celles du Crédit de Paris... Voici les créances de la raaison Liverdou, et celles de Phiiotsow, que j'ai eu beaucoup de peine à racheter, et celles des Brumer- Becker, qu'on m'a cédées sans discussion, et celles de Pàpallier, qui n'a consenti à recevoir que ce qui lui était dû. Et la dernière, celle qui se recroqueville près de la bûche du coin, qui noircit avant de prendre feu, c'est la plus importante de toutes, celle des électriciens Brouot... Ainsi donc, Julien, vous n'avez plus de créanciers à redouter... les autres ne sont pas à craindre et ne constituent que de la broutille à laquelle vous ferez face avec aisance. Cet autodafé, je ne l'avais point préparé pour vous... je le réservais pour Régine... Je me réjouissais de lui apporter le salut... C'était une surprise... pareille à... celle d'un ami... ou d'un père... qui, le jour d'un anniversaire, fait cadeau d'une poupée à son enfant...

Il en avait trop dit. Ses lèvres n'étaieuL-elles pas cadenassées par le serment d'autrefois ?... Et surtout, ah ! surtout, par le terrible secret renfermé sur le déshonneur de Marie-Ange, que sa fille, à jamais, ne devait point connaître.

Il en avait trop dit, et pourtant une fièvre le brûlait d'aller jusqu'au bout de son dévouement. H ne réfléchissait plus, ne calculait plus, entraîné par le mouvement Impétueux de sa révolte intérieure. Puisqu'on le provoguait, il se vengeait... Mais quelle

vengeance, que celle qui, aux yeux de tous, excepté à ceux d'un mari jaloux, eût montré la profondeur d'affection creusée au cœur de l'homme !...

— Ces papiers, qui sont si peu de chose pour moi, et qui, pour vous, représentaient la fortune, l'honneur, et la vie, c'était devant elle, en sa présence, que je voulais les anéantir... Vous m'avez rendu les cadeaux que ma vieille amitié avait cru pou\'3ir lui faire, et qu'avant votre mariage son père et sa mère eussent tolérés... mais cela, ces cendres rouges, ces cinq cent mille francs qui s'en sont allés en fumée, je désirais lui en offrir le sacrifice, et j'en concevais par avance une joie si grande, si grande !... Ce n'est pas tout... J'avais pensé... Vous ne sortirez, en liberté absolue, de toutes vos difficultés financières que si quelqu'un, ayant confiance en vous, vient vous tendre la main, en un mot, si vous trouvez une commandite qui vous permette de vivre pendant un an ou deux, en attendant la mise en pratique de vos inventions... Et cette commandite, moi, j'avais résolu de vous la proposer...

Il tira de sa poche, de son portefeuille, des liasses de' billets.

— Ce n'eût point été, cette fois, un cadeau, car i' aurais intéressé à vos affaires mon expérience... mais en secret. Pour les autres, vous seriez resté avec la responsabilité de vos chances et la gloire de vos succès. Je me serais contenté d'être le guide qui eût arrêté vos imprudences... le vieux bonhomme qui vous eût averti de certains dangers... l'esprit tatillon, mais très clair, qui eût refréné vos audaces... Et de tout temps ce fut mon rêve très cher... Par l'intei'médiaire de Régine, j'aurais essayé, une dernière fois, avant de mourir, de vous persuader... Ce n'est pas moi, c'est elle qui vous eût présenté cette requête... Et alors, j'aurais été tranquille sur votre avenir à tous deux... Ce n'est pas tout encore...

Il respira fortement... il était las...

— Julien... Julien... je voulais aussi vous donner un conseil., et c'est elle, c'est Régine qui vous l'eût porté.. Vous n'avez pas de plus grand ennemi... plus sournois et plus irapla<;able,.. que votre ami Corra-

din... Tout le mal dont vous souffrez vient de lui.... Prenez garde !... Prenez garde 1...

Julien se taisait, humilié.

Cet homme le dominait de toute la force de l'argent. Mais il se révolta contre cette domination. Le soupçon avait lait en lui son œuvre malfaisante et déjà les ravages en étaient redoutables,

— Monsieur, dit-il, vous venez de m'obliger, en effet, à me courber devant votre charité... et cela... d'une façon bien singulière... en détruisant à jamais ces créances... Mais il est désormais impossible qu'une explication complète, décisive, n'ait pas lieu entre nous... Il faut à... vos aumônes... des raisons impérieuses... Ces raisons, j'ai le droit d'exiger de vous que vous me les disiez... Autrement, vous autoriseriez de ma part les suppositions les plus graves... qui pourraient atteindre, ou l'honneur même de Régine... ou l'honneur de sa mère...

Marjory tressaillit.

Oui, la situation était telle que Julien la dépeignait...

— L'acte auquel je viens d'assister est une preuve de l'intérêt immense que vous portez à Régine, et à moi par contre-coup, et cette affection m'apparaît dans votre lettre d'un caractère tel qu'elle ne peut s'expliquer que de deux façons.

Il se pencha sur Marjory :

— Ou Régine est votre fille...

Les yeux de Marjory se fermèrent vivement et il devint très pâle.

— Ou Régine est votre maîtresse...

Sur le. visage du malade, une navrante expression de douleur.

Et il protesta dans un cri étouffé d'indignation :

— Julien ! Mon Dieu ! ce blasphème !

Ses mains s'étaient jointes et toute la flamme de son pur, de son immense amour passa dans son regard de reproche.

Villandrit, frémissant, ne comprenait pas, ne pouyait pas comprendre cette douleur.

Penché sur lui, il répétait, menaçant i

LA MAISON Dti MYSTÈRl! 57

— Votre fille ou votre maîtresse ?.., l'une ou l'autre ?

— Epargnez-moi !... implorait Marjory, d'une voix faible.

— Je veux savoir !

— Contentez-vous de ce que j'ai dit.

— Ainsi, vous refusez de me répondre ?

— Je n'ai rien de plus à vous apprendre...

— Mais ce silence m'est odieux... insupportable..., Un instant, dans un accès de violence, Julien saisit Marjory à la gorge... il serre... il le secoue misérablement...

Et l'autre râle :

— Julien... Julien, revenez à... vous !

Villandrit desserre les doigts, dont les ongles ont laissé sur le cou leurs dix traces sanglantes...

Il se recule... Il a honte de sa brutalité... mais il a peine k se contenir.

Que pouvait-il contre ce malade ?...

— Ah 1 je voudrais vous arracher ce secret du fond de votre cœur pourri !... Et vous triomphez de moi par la toute-puissance de votre faiblesse qui est votre sauvegarde... Oui, vous êtes l'amant de Régine... ou vous l'avez été... Voilà ce que vous n'avouez pas !... Voilà le seul aveu que vous ne puissiez me faire, car si elle était votre fille, ne suis-je pas homme à entendre cette révélation et à garder un pareil secret?... Vous vous taisez toujours?... Eh bien! je saurai la vérité, je vous le jure, et votre complice parlera... Et c'est elle, oui, c'est elle, misérable, qui portera le châtiment que vous méritez tous les deux !

Il s'enfuit comme un fou.

Et Marjory balbutiait, dans un appel désespéré :

— Julien ! Mon cher Julien !

Il restait anéanti.

Puis, un revirement. Il se lève, galvanisé, avec des gestes brusques et raides.

Il sort.

Il a retrouvé — pour combien de temps ? — sa force, sa volonté, toute son indomptable énergie.

Le voici hors du château...

Péjà, Villandrit est hors de vue, mais il a dû

prendre le chemin des Basses-Bruyères, et Marjory

n'hésite pas à s'y engager d'une marche rapide.

C'est qu'il a peur... une peur qui le rend tout tremblant... une peur qui le tue...

Si Villandrit se trouve avec sa femme avant que Marjory ait pu le rejoindre, que se passera-t-ii ?...

Emporté par sa colère, par sa jalousie, par la violence aveugle qui remplace en lui toute réflexion, le mari posera les deux redoutables questions auxquelles lui, Marjory, a refusé de répondre :

— Es-tu sa maîtresse ? Es-tu sa fille ?

Et puisque Régine n'est pas sa maîtresse, l'affreuse vérité, soudainem.ent, éclatera à ses yeux... dans la lumière de tout ce qui s'est passé depuis son enfance...

— La fille de Marjory !...

Cela, il ne le faut pas... Non... il en a prononcé le serment sacré...

La joie infinie qu'il aurait à presser sur son cœur paternel cette jeune femme en l'appelant sa fille, cette joie, achetée au prix d'une pareille et aussi redoutable révélation, qui amènerait l'enfant à rougir de sa mère, il n'en veut pas... Il a fait son choix du silence et préféré ce sacrifice jusqu'à l'heure de la tombe. . .

Et il court pour empêcher la catastrophe.

Il court pour dire à Villandrit :

— Vous n'avez don.c pas deviné qu'elle est ma fiile?..

Villandrit vient de s'arrêter au bord de l'étang de Pré-Noir. Déjà, les arbres qui se penchent au-dessus des eaux tranquilles, les joncs très hauts qui s'inclinent sous le fardeau de leurs plumets roussâtres et les larges plateaux verts des nénuphars défleuris commencent à prendre leur parure d'automne. Les bois sont plus silencieux tout autour, car, depuis le mois de juillet, la vie bruyante des oiselets chanteurs a cessé... Le soleil qui se penche vers le couchant caresse le miroir des eaux de ses feux obliques... C'est encore la pleine et pure clarté d'une magnifique journée de septembre. Tout à l'heure, ce sera la paix du ^ir. Et voici, pi-ès d'un buisson de houx, à quel-

ques mètres du bord, là-bas, entre ces deux coulées d'herbes vertes où apparaissent des grenouilles aux pattes étendues, voici la place où, dans la boue sablonneuse du fond, le pauvre corps de ]Marie-Ange a été retrouvé...

Yeux fixes, traits contractés, bouleversé par la tempête de son cœur, Julien s'est arrêté là, d'instinct, comme pour interroger cette morte et lui demander :

— Veux-tu me révéler l'odieux mystère et me dire le mot de l'énigme ?...

Et parce qu'il s'est attardé là deux minutes, il donne à Marjory le temps de le rejoindre...

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