LE MYSTERE DE LA MAISON
Marjory vient d'apercevoir Julien.
De loin, il implore, il tend des bras suppliants.
Mais Julien, absorbé, ne le voit pas et va s'éloigrier, lorsque Marjory, dans un effort suprême, arrive jusqu'à lui.
Il est exténué, hors d'haleine... Des cris gutturaux, convulsifs.
Il porte les mains à sa gorge.
Et il n'a. que la force de bégayer :
— C'est ma fille... ayez pitié d'elle et de moi !...
Il s'écroule... essaye de se relever... retombe, se relève et retombe encore... se débat...
Dans ces efforts où s'épuise le reste de sa vie, une liasse de billets de banque, puis une autre, débordent de la poche de sa robe de chambre — car en sa hâte de rejoindre Villandrit, il n'a pas quitté son vêtement d'intérieur — s'échappent et vont se blottir entre deux touffes de bruyères dont les fleurs fanées sont couleur de rouille.
Après quoi, avec un grand soupir pareil au dernier râle, ou à un dernier sanglot, il reste immobile, la face vers le ciel, un bras replié sous lui, l'autre s' allongeant dans les herbes, le poing fermé.
- Sa fille !... Régine est sa fille !... Oh ! pardon, mon ami, pardon, de tout mon cœur !
La révélation a frappé Villandrit comme la foudre. II en est, un instant, étourdi.
Mais Marjory a bien l'air d'être mort.
Julien s'agenouille, écoute, l'oreille contre la poitrine, s'assure.
Rien ne semble plus vivre là...
Une immense compassion pour le malheureux s'empare de lui — repentir de ce qu'il a fait, de ce qu'il a dit... des cruautés commises... des outrages... de tant d'injustices qu'il voudrait réparer...
— Trop tard ! exhale du fond de lui son amer regret.
Est-il vrai qu'il soit trop tard ?
Il se penche de nouveau vers la bouche entr'ouverte, puis vers le cœur...
En ce moment, pris d'effroi, il appelle :
— Au secours !... Au secours !...
Il lui semble que les arbres et les broussailles qui entourent l'étang étouffent sa voix... qu'elle ne porte pas plus loin que la ceinture étroite des feuillages d'or où il est enfermé...
Et cependant il lui a semblé aussi — ce détail, il se le rappellera plus tard — qu'une voix lointaine, parfaitement nette, lançait vers le ciel des strophes étranges et vengeresses :
— Cachez-moi, cria-t-il, et le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche...
La voix se tut soudain... Peut-être Rudebei'g avaitil entendu son appel... Mais .Julien n'y réfléchit pas et, pour chercher de l'aide, il prit sa course vers le château de Pré-Noir.
Marjory ne bouge pas. C'est une immobilité de cadavre.
Les eaux de l'étang resplendissent sous les rayons du soleil qui se hâte vers l'ouest. Pas la plus légère brise. Le bruit do la course de Villandrit a seulement dérangé des grenouilles qui s'étaient hasardées à remonter sur la berge, et qui ont plongé de nouveau...
floc... flûc... Quelques lignes concentriques, vite effacées, n'ont paa terni le miroir de plomb.
Et toujours, s' approchant de Prc-Moir, les appels de Villandrit :
— Au secours !... Au secours !...
Mais le château est vide de ses habitants. En prévision de la visite de Régine, le banquier avait donné congé à tous ses gens et leur avait permis de prendre l'auto, avec le chauiïeur, pour aller au cinéma à Compiègne.
Le jardinier même est absent. Seule, sa femme est là, qui épluche des légumes pour son pot-au-feu. C'est à elle que Julien s'adresse.
Aux premiers mots, elle réplique :
— Non, personne au Pré-Noir, sauf les deux vitriers qui sont en train de casser la croûte en buvant une bouteille de blanc derrière la serre aux raisins.
Il y court. En effet, les deux hommes sont là, assis sur un banc. Ils ont, depuis longtemps, fini de manger et de boire et causent tranquillement politique, en fumant leur pipe, béats, sans soucis, comme des gens qui ne s'en font pas.
Villandrit, ému, leur jette ces simples mots :
— Marjory est mort... Que l'un de vous téléphone à Saint-Sauveur ou à Compiègne pour y niander un médecin... L'autre m'aidera à transporter le corps au château...
Déjà, l'un d'eux s'empressait de courir à Pré-Noir. Le second, débourrant sa pipe, disait :
— Vaudrait mieux, pour aller chercher M. Marjory, atteler le petit poney à la charrette qui sert le samedi aux provisions du marché ?...
— Faites... Hâtez-vous !...
Quand la voiture fut prôte, le premier ouvrier revint :
— Le docteur Harrier était justement chez lui... dit-il. Il accourt.
Les trois hommes grimipèrent dans la charrette et Villandrit prit les guides.
Les dôux vitriers étaient deux jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, aux yeux vifs, aux honnêtes figures, l'un nommé Cadoux et l'autre Lemirepied.
Cadoux, qui se tenait près de Julien sur le siège de devant, demanda :
— Comment que c'est arrivé, monsieur Villandrit, cette triste affaire ?
Pourquoi cette question, si nette, si naturelle, sembla-.t-eile émouvoir et gêner Villandrit ?
— Marjory, vous le savez peut-être, souffrait d'une maladie de cœur... Je lui avais rendu visite... et l'avais trouvé dans son fauteuil... près de son feu... très fatigué... Cependant, lorsque je le quittai, rien ne faisait prévoir... Au moment où je retournais aux Basses-Bruyères, alors que je longeais la berge de l'étang, je fus surpris de l'apercevoir qui accourait vers moi... 11 paraissait en proie à une émotion extraordinaire... et, du reste, à bout de souffle et de forces... Je présumai... qu'il avait quelque chose à me dire, oublié sans doute dans notre entretien... Je m'avançai vers lui... et quand il arriva près de moi, le pauvre homme, n'en pouvant plus... essaya de parler... et roula, inanimé...
— Mais il n'est peut-être pas mort ? fît Cadoux.
Et Lemirepied, sur le siège d'arrière, et qui avançait la tête pour écouter :
— On dit que ces maladies de cœur, ça vous donne des syncopes si pareilles qu'on a l'air d'être clamsés et qu'il y a eu des gens qu'on a enterrés vivants que si on s'était donné la peine de les ravigoter ils vivraient encore...
— J'ai essayé de le ranimer, dit Julien en hochant la tète, et voilà pourquoi je suis venu tout de suite au château pour qu'un médecin puisse le soigner...
— Bien sûr, bien sûr, n'y avait que ça à faire... Et ils gardèrent le silence. Le petit cheval trottinait dans l'avenue du bois.
A ti',avers les arbres de la futaie on vit bientôt miroiter les eaux calmes de l'étang. Le sentier, qui, de l'avenue, descendait jusqu'à la berge, était trop étroit pour la charrette. Ils attachèrent le poney à un hêtre et firent le reste du chemin à pied...
Mais, en arrivant à l'étang, Villandrit se recula tout à coup, frappé par une vision d'épouvante qui lui arracha un cri d'horreur...
b Ï.A MAISON DU NfTSTÈRR
Tout à l'heure, Marjory était venu s'affaisser devant lui, à ses pieds, tout près du buisson épais de houx... à quelques mètres de l'étang...
Il ne s'y trouvait plus !...
Le cadavre avait maintenant la tête et les épaules sous l'eau, le reste du corps étendu dans la vase, où, à cause de sa lourdeur, il s'imprimait en creux. .- Une des mains tenait une touffe de joncs déracinés dans quelque effort pour se retenir... l'autre s'enfonçait dans des poignées de nénuphars dont les longues tiges, détachées du fond, étaient remontées à la surface et s'enroulaient comme de souples serpents autour de son bras...
Les deux ouvriers se regardèrent...-
Après quoi, ils se tournèrent vers Julien, qui, pâle, tremblant, se taisait.
— • Eh ! monsieur Julien, ça ne s'accorde guère avec ce que vous nous avez raconté...
Julien balbutia :
— Le malheureux n'était pas mort !
— Tandis que maintenant, il n'y a plus de doute...
— Mais que s'est-il passé, mon Dieu ?
Les ouvriers avaient empoigné le corps par les jambes et le retiraient doucement, avec précautions, comme s'il y avait encore là de la vie à sauver... Mais la bouche ouverte, par où l'eau avait dû s'engouffrer, les yeux révulsés et je ne sais quelle contraction d'atroce épouvante sous laquelle les traits s'étaient pour ainsi dire ramassés et tordus, tout indiquait la mort, une mort terrible...
Et quand, pour la seconde fois, Marjory fut ainsi étendu dans les herbes, tous trois, dans un trouble visible, le contemplèrent en silence.
Le plus ému — ému jusqu'à la terreur — était certes Julien Villandrit...
Son absence avait duré environ une demi-heure, pas davantage.
Qu'était-il arrivé pendant ce temps ?... Quelle lutte pour la vie?...
Il essayait de reconstituer ce drame tragique...
Tout à coup, peu après le départ de Julien, Marjory, qui n'était qu'en syncope, s'était réveillé... 11
avait repris »& connaissance». Il avait senti ses forces renaître, ou du moins assez de forces pour tenter de se lever, de regagner sa demeure... Cette hypothèse était admissible... Et même Cê n'avait pas dû être sans des efforts bien pénibles qu'il avait fait cette tentative... La terre amollie de la rive gardait certaines empreintes qui étaient comme les phrases d'un livre... elle était piétinée... ici, le corps avait roulé... les traces des mains, des doigts se voyaient., les traces des pieds plus profondes... et c'était un piétinement qui faisait qu« la berg« en était labourée..;
Puis, une traînée de quelque chose de lourd avait aplati les touffes de joncs et les joncg, cassés, ne s'étaient pas relevés.
Et cette traînée de chose lourde — le Gorpfq — allait jusqu'à l'étang...
Alors quoi?... Que devait-on penser?...
L'homme avait-il voulu rafraîchir sa fièvre, reprendre des forces en se plongeant la t^te dans l'eau ?
Et là, soudain, saisi par le froid, il n'avait plut bougé ?..
Et la mort était venue...
Ou bien?... Ou bien?...
Mais à cette pensée, Villandrit laissa échapper toute sa détresse en criant :
— On l'a assassiné !...
Les deux ouvriers dirent ensemble, très bas :
— Oui, c'est ce que nous pensions.
Oui, 1g crime était évident, apparaissait dang tous ses détails horribles...
La terre piétinée portait bien les empreintes prqf ondes des pieds de Marjory... de la victime.
Mais d'autres aussi, d'autres plus fines, plus étroites... celles du meurtrier...
Et ce n'était pas tout.
Le pauvre homme n'avait pas succombé sans résistance. Jadis, dans sa jeunesse et dans sa maturité, il avait été d'une étonnante vigueur. Certes, l'âge et la maladie l'avaient affaibli. Au dernier moment, aux prises avec le criminel, il avait dû se retrouver tobiist«, pendant quelques opiinutes, gt |'ét?iit défendu.^.,
éè LA MAISON bu MYSIERE
Cela se voj^ait... à la convulsion de ce visage où se trahissaient les dernières énergies... cela se voyait à ces rnains qui s'étaient nccrochées pour se retenir â tout ce qu'elles rencontraient.., cela se voyait surtout à ses vêtements déchirés, à son gilet dont les boutons avaient sauté... à la robe de chambre en lambeaux... au col de chemise tordu, béant, cravate perdue... à tout cet ensemble d'une lutte acharnée, désespérée..
Villandrit répétait, machinalement, répondant à ses pensées :
<( Pendant que J'étais parti !»
Tout à coup, Cadoux se penche, ramasse un objet dans de hautes herbes.
— Voilà peut-être l'explication ! dit-il. Et il tend à Julien un portefeuille...
Le portefeuille, Julien le reconnaît.
Toiit à l'heure, il l'a vu, ail Pré-Noir, entre les mains du banquier. Ce portefeuille, oh ! il s'en soufiént ! était gonflé, arrondi, par des billets.
Une partie de la commandite rêvée par Marjory è'y trouvait.
Le reste, en liasse de billets de mille ffatics, à môttîé, dans la robe.
Or, le portefeuille que liii tend Cadoux est vide...
Et le problème, au moins dans une de ses données, se simplifie :
— On l'a tué pout le volet* !
— Ça hl'en a l'àlr...
— Mais il avait des billets dans ses poches... je le sàî's... Fouillez-le...
Ils obéissent, non sans répughahCe.
lis ne trouvent qu'un mouchoir, une boîte contenant quelques pastilles de Vichy et un étui d'argent qui renfermait un porte-cigat-ettes de camphre. Grand fumeur, obligé de s'en abstenir, Marjory avait pris i'habitudé de ttoinper ainsi son besoin de nicotine.
Les ouvi'iei"s paraissent décontenancés. Lêilrs yeux deviennent soupçonneux. Ils se trouvent aux prises avec un mystère où se perd leiiir faculté dé ré&exion.
— Ma foi, monsieur, je crois que le plus simple c'est de prévenir la justice...
En ce moment le bruit d'une auto se rapprocha... et cessa tout près dans l'avenue...
Le médecin, docteur Harrier, descendit près de l'étang.
En quelques mots, Villandrit le mit au courant... Il écouta, les yeux fixés en haut d'un arbre où il semblait apercevoir un détail qui l'intéressait... C'était une manie, quand on lui parlait, indifférents, amis ou malades. Il ne regardait jamais son interlocuteur, mais, autour de lui, n'importe quoi... Du reste, très sérieux, dévoué et attentif et n'ayant qu'une confiance limitée dans la médecine.
Il s'agenouilla près du cadavre, écarta les vêtements, l'examina avec soin.
Quand il se releva, son examen terminé, il parut suivre avec une attention extrême les évolutions d'une grenouille qui nageait vers une mouche posée sur un brin d'herbe.
— Il est probable, en effet, monsieur Villandrit, que Marjory n'était pas mort au moment où vous l'avez quitté... mais en syncope seulement... d'après ce que vous-même vous racontez — rectifia-t-il avec une restriction rapide. Ce qui ^st vrai pour moi dans tous les cas — et ici encore Julien saisit une restriction nouvelle — c'est que ce malheureux a été étranglé et frappé à la tête, sans doute avec une pierre, et quand on Va. traîné dans l'étang pour faire croire à un suicide ou à un accident, il était mort. Il n'est pas mort noyé. Les traces de la traînée sont visibles dans les herbes abattues, ainsi que vous-même vous l'avez relevé... Quant à la strangulation, voyez, monsieur Villandrit, la marque sanglante des déchirures nettement produites par les dix doigts d^ l'assassin...
Julien se pencha sur le cadavre.
Mais il ne vit rien.
Un frisson le parcourait par tous les membres et un nuage voilait son regard...
Ces dix doigts, c'étaient les siens...
Ce cou, c'était lui qui l'avait saisi, en un accès de rage, de folie jalouse...
69 LA MAISON &U RlYSTÈRB
Peut-être, en cet Instant rapide, eut*îl le pressentiment qu'un danger tout à coup venait de surgir du fond de ce mystèr«.,. Il se redressa contre cette faiblesse et dit :
— Il faut ep hâte prévenir la juetioe...
Une demi-heure après, le corps de Marjory était étendu sur son lit, dans sa chambre ds Pré-Noir, tel qu'il avait été trouvé et retiré de l'étang. On n'avait en rien réparé le désordre de ses vêtements... Le portefeuille vide était auprès de lui... Du reste, Cadoux et Lemirepied avaient déclaré qu'ils restaient au château jusqu'à l'arrivée du procureur de la République et du juge d'instruction que le docteur Harrier venait d'avertir par téléphone. Et le docteur, en les attendant, mettait ses notes et observations en ordre pour rédiger le rapport que la justice ne manquerait pas de lui demandei; plus tard.
Les gens de Pré>Noir étaient revenus de leur partie de plaisir.
Quant à Julien, il repartit pour les Basses- Bruyères, le cœur lourd, infiniment troublé... La nuit tombait, une nuit très calme mais un peu froide. Tous les arbres de la forêt semblaient distiller chacun un voile léger de brume et je ne sais quoi de ténébreusement menaçant flottait autour de lui. Il grelottait . Il était innnocent même d'une pensée mauvaise... Oui, il avait commis un acte de violence, mais c'était tout... Malgré cela, il essayait de se rappeler dans les moindres détails ce qui s'était passé, et ses paroles, ses gestes, ses actes... enfin la chose, futile ou grave, sur laquelle pourrait s'arrêter une accusation... Il voulait reprendre assurance et il restait frémissant.
« Certainement des doute» viendront aux genS fle justice... Est-il possible, mon Dieu ?»
Quand il fut en vue des Basses-Bruyères, 11 s'arrêta, tout hésitant.
Qu'allait-il dire à Régine ?...
Comment lui expliquerait-il son retour brusque de Paris ? et pourquoi il n'avait pas passé l'après-midi à la fabrique ? pourquoi il avait couru à Pré-Noir ?... I^ui avouerait-il le terrrible accès de colère, après lec-
Ï-A IVIAISÔN Dtl MYSTÈRE 69
tnre de la letttre de Marjory, qui Pavait fait Sô précipiter vers le flagrant délit de lionte auquel il avait cru?... Oserait-il avouer à- Régine qu'il avait douté de son amour ? Et ce qui s'en était suivi ? Certe.<î, cette visite au Pré-Noir, il lui serait impossible de la cacher... Dès le lendemain, il s'y attendait, l'enquête aurait besoin de sa déposition... Les renseignements que seul il pouvait donner sur les heures qui avaient précédé le crime seraient pour la découverte de la vérité d'une importance extrême... Il ne se déroberait pas à ce devoir...
Des clartés brillaient aux fenêtres des Basses- Bruyères quand il entra ©t même derrière les rideaux de la chambre de Régine il distingua la frôle et élégante silhouette de la jeune femme, allant et venant.-
Une fois elle ouvrit sa fenêtre, s'accouda à la balustrade, puis rentra.
Elle devait savoir que Julien était revenu au courant de l'après-midi, puis qu'il avait disparu après avoir demandé de ses nouvelles.
Sûrement, elle était anxieuse, rongée d'inquiétude.
Il n'hésita pas plus longtemps et monta chez elle.
Quand elle le vit, il y eut en elle une détente nerveuse et elle se jeta contre la poitrine de son mari en pleurant.
— Mais qu'as-tu, Régine ? Ma chérie, qu'y a-t-U ? Brusquement elle se mit à rire, en essuyant ses
larmes...
— Rien... j'étais inquiète... je na sais pas pourquoi... pardonne...
Puis elle remarqua la pâleur de Julien, son trouble, 688 yeux qui la fuyaient.
— Mais toi... toi... D'où viens-tu ?... Cette absence... ce retour... et tout à coup, m'a-t-on dit, tu t'es mis à courir vers la forêt... parce qu'un des ouvriers t'avait appris que je m'étais dirigée... vers... Pré-Noir...
Il lui prit les mains, l'amena vers une chaise longue, prit place près d'elle.
— Régine, fit-il, ma Régine, nous aVOûs tous deux des aveux à nous faire.
Elle n'eut aucune hésitation, ses yeux dans les yeux de son mari ;
70 LA MAISON DtJ MTSTÎIRB
— Laisse-moi parler d'abord, dit-elle... Après ton départ, j'ai reçu une lettre de notre vieil ami Marjory... pressante, pleine de tendresse, et douloureuse, si douloureuse... Cet homme implorait... me suppliait de venir le voir upe dernière fois... car il se sentait très malade... et il s'adressait à ma pitié, plus qu'à mon afiection... Mon premier geste fut de répondre à son appel... malgré ce que tu m'as dit de lui autrefois. Je partis pour Pré-Noir... En chemin, j'eus des craintes... Je me rappelai tes paroles... la défense que tu lui avais faite... et comme tu ni'avais mise en garde contre ses ruses et les pièges qu'il pouvait me tendre... Je revins sur ures pas... Je rentrai aux Basses-Bruyères, et si ce malheureux est sincère, s'il n'est pas l'homme que tu crois, — et moi, mon Julien, je n'ai jamais partagé l'éloignemerit qu'il t'inspire, — il a dû m'attendre, et les heures de cet après-midi ont dû lui paraître lourdes... lourdes...
— Régine, comme je reconnais là ton âme loyale !... Moi, chérie, mon aveu sera plus pénible... La lettre de Marjory...
— Je ne sais pas ce qu'elle est devenue... Un coup de vent...
— Je l'ai trouvée, je l'ai lue... je n'ai plus pensé que cet homme t'aimait depuis ton extrôme enfance et qu'ami de ta famille il t'avait vue toute enfant, puis grandie, et que, devenue jeune fille, alors que lui-même était presque un vieillard, il avait dû continuer d'avoir pour toi la même affection pour ainsi dire paternelle... J'ai lu cette lettre débordante de tendresse craintive... Je ne me suis pas arrêté au sens réel des mots... je n'y ai vu que des images passionnées, qui ont excité ma crainte et ma jalousie... Régine, j'ai eu vraiment une heure de folie... et j'ai couru à Rré-Noir, parce que je croyais t'y rencontrer et que je voulais vous punir...
— Julien ! dit-elle sans reproche, avec une grande tristesse... Mon pauvre cher Julien ! ! !
— Tu me pardonnes à ton tour ?
— Je t'aime... Mais que s'est-il passé ? N'as-tu plus rien à me dire ?
LA MAISON DU MYSTÈRE t\
il garda un instant le silence. Elle serrait les mainy fle son mari, elle les sentit brûlantes.
— Tu as la fièvre... tu as un malheur à m' apprendre...
— Quels sentiments, au fond du cœur, éprouvaistu pour î\Iarjory ?
— De lui, je ne me rappelle que des preuves d'affection. Il a, dans toute sa vie, essayé de me faire plaisir... Cet homme, qui passait pour être ou avoif été pour lès autres impitoyable, était pour moi toute bonté et toute faiblesse... J'avais pour lui, mon Julien, une gratitude très tendre...
— Alors, chérie, je vais te causer un grand chagrin... Marjory est mort ! ! !
Elle joignit les mains et fut quelque temps silencieuse.
Ses yeux se mouillèrent.
— Il ne mentait donc pas, tu le vois, lorsqu'il implorait ma venue en faisant allusion à sa fin prochaine. Et il a dû mourir en pensant que j'avais oublié ses bontés et que je n'étais qu'une enfant ingrate...
Elle ajouta plus bas — et ce fut son seul i^ptoche :
— Et comme il était innocent de toutes les mauvaises pensées et des projets ténébreux que tu lui prêtais, mon Julien, il a dû mourir bien malheureux...
Julien dit avec effort :
— Il a été assassiné !...
Elle se dressa, toute pâle.
— Mon Dieu !...
— Je l'avais quitté... après une discussion violente... lorsque je le vis accourir à moi... Il me rejoignit près de l'étang, et là... quelques mots qu'il prononça... m'apaisèrent... Oui, Régine, la paix était faite entre nous et... je veux le reconnaître, tu avais raison de ne rien craindre de ce pauvre homme... Il t'aimait, mais... non point ainsi que j'avais eu la folié de me l'imaginer... A peine eut-il parlé, hors d'haleine, à bout de souffle, qu'il tomba... L'émotion, l'effort, ce fut trop pour lui... J'essayai de le ranimer... vainement... Je courus au château chercher du secours... Et je revins... Eptre temps, un drame fou-
droyant s'était passé... Marjory était sorti de gg, syn- .cope... du moins c'e.st l'hypothèse que je fais... mais cette fois il était mort... On lui avait broyé la tête... Une lutte qui a dû être effroyable... On avait traîné son corps jusqu'à l'étang, et nous le retrouvâmes, la tête et une partie du buste plongés sous l'eau... J'avais vu, à Pré-Noir, son portefeuille rempli de billets de banque et des liasses d'autres billets dans, sa poche... Tout avait disparu... Le portefeuille, seul, restait, jeté dans l'herbe, et vide... Oii a tué Marjory pour le voler...
Julien fit quelques pas dans la chaa^bre, eji proie 51U trouble le plus profond.
Elle dit :
— Soupçonqje-t'Oû quelqu'un ? A-t-on découvert mx Indice?
— Je rignore„. Le docteur Harrier a été mandé... La justice est avertie... En ce moment, elle est sans doute à Pré-Noir et a commencé son enquête... Demain, nous apprendrons peut-être...
Un valet de chambre vint les prévenir que le dîner était servi.
Ils passèrent dans la salle à manger.
Déjà Christiane était à table-, la serviette au cou, très affairée devant son potage.
Corradin entra presque aussitôt.
Trois fois par semaine, à jours fixes, il dînait en famille, avec Viliandrit.
Après le dîner, dans le bureau, ils causaient et fumaient, examinaient les alïaires de la fabrique, échangeaient intimement leurs réflexions, et il était souvent très tard lorsqu'ils se séparaient. Presque toujours, une fois Christiane couchée, Régine prenait son ouvrage et assistait ainsi, mais sans y prendre part, à ces entretiens.
Corradin la salua et lui tendit la main, qu'elle serra.
Puis, elle fit la remarque :
— Vous avez changé de toilette, ce soir, Henri ? Vous voici en noir et il me semble qu«, ce matin, je vous avais aperçu en costume clair ?
Il répliqua €© ^ouriaRt ;■
— C'eet quo j'ai vo'alu vous faire honneur,- chère niadame...
Ils prirent place à table.
Régine déplia sa serviette et, dans ce geste, s'arrêta tout à coup.
Elle examinait un point rouge très apparent sur la blancheur de la toile et elle y glissa le doigt... le point s'élargit.
— Du sang 1 dit-elle.
Ensuite elle regarda ses mains. Dans le creux de la droite, sur la paume, une tache rouge.
— Gomment me suis-je blessée ? murmura-t-elle... Sans même m'en apercevoir ?
Elle versa un peu d'eau sur la serviette et frotta sa main.
La tache disparut.
La main était saine et intacte.
Elle releva les yeux sur Corradin et s-ur son marL
— L'un de vous est donc blessé ?
Corradin ébaucha un sourire d'indifférence :
— Je me suis égratigné à un clou, au pavillon, en changeant de place un tableau. J'ai collé un peu de taffetas anglais, qui ne tient pas... Et c'est moi qui vous ai salie, Régine... Je vous prie de rn'excuser.
Il montra rapidement sa main droite, à l'intérieur de laquelle deux plaies, sous le sparadrap, étaient sanguinolentes — deux plaies étroites, n'ayant guère chacune qu'un centimètre de large et séparées l'une de l'autre par trois ou quatre centimètres de chair restée indemne... Le clou, sans doute, s'était accroché en haut de la paume, puis avait lâché prise pour s'accrocher de nouveau plus bas...
— Voulez-vous que je vous fasse un pansement un peu moins sommaire ? Et je laverai les deux petites plaies avec de l'eau ox.ygénée ?
— Vous n'y pensez pas, Régine !... Vous n'allez pas prendre au sérieux ce bobo ?
Pom* la seconde fois, il se mit à rire, longuement» Villandrit le regarda avec surprise...
Corradin ne riait jamais 1
74 LA I^AISpN pu ljaYST|ïte
Quant à Julien et à Régine, leurs visages restaient graves. Le valet de chambre qui servait venait de sortir.
— Qu'y a-t-il"? Vous avez l'air soucieux?... Julien, ton voyage à Paris a-t-il été inutile ?
— Tu ne connais pas la nouvelle ?
— Quelle nouvelle ?
— Marjory a été assassiné, cet après-midi, à l'étang de Pré-Noir.
Corradin achevait son potage... Encore deux ou trois cuillerées... Après quoi, il posa sa cuillère dans son assiette, et, s'adossant à sa chaise, en s'essuyant les lèvres, il dit :
— Assassiné?... A-t-on des détails?... Conte-moi cela...
Villandrit le mit au courant.
— Personne, à la fabrique, ne sait-il rien encore ?
— Personne. On n'eût pas manqué de ni'avertir. A ton retour de Paris, j'étais chez moi. Je t'ai vu quand tu traversais le jardin et je me disposais à aller te rejoindre pour te prier de me dire comment tu t'en étais tiré avec nos clients et nos créanciers lorsque je t'ai vu de nouveau, sortant de la maison et disparaître en hâte. J'ai supposé que tu avais une course pressée dans les environs... J'ai travaillé chez moi une partie de l'après-midi sans être dérangé. Ce n'est que vcr^ six heures que, fatigué, j"ai quitté mon travail, juste au moment où sonnait la cloche des ouvriers... Pour me dégourdii-, j'ai fait un tour de promenade dans le parc et ne suis rentré qu'à l'heure du dîner...
Il hocha la tête et demanda :
— Mais ce meurtre, qu'en penseg-tu, toi, Julien,.» toi qui, par un terrible hasard, y as été mêlé si intimement ?
Vil>andrit eut un léger frisson.
— Ma conviction est que Marjory, en reprenant connaissance, a dû être surpris, tout faible et chancelant, par quelque vagabond qui l'p, assailli et volé...
— Pas dô traces ? pas d'indices ? p^s de pgreiryes ? Julien esguissa un geste vague,
— La jTistr(* e^t SUT les Iféux.r. Eççérons l
LÀ MAISON DU MYSTÈRE Th
— Oui, dit Corradin... Espérons I...
Le valet de cliambre rentra et servit.
Alors, ils se turent...
Au milieu du repas, Christiane qui, en enfant sage et bien élevée, n'avait rien dit^ $e dressa tout à ooup, battant des inains...
Elle montrait Corradin et riait aux éclats.
— Mais, petite folle, qu'as-tu donc ? questionna Régine.
— Papa... mamah... Vite, vite, regardez ! Voici bon atni qui vient de boire, coup sur coup, trois grands verres de vin pur !...
Or, Corradin ne buvait jamais que de l'eau...
Il rougit violemment, jeta sur la fillette enchantée et joyeuse un regard où, dans un sillon de flamme tracé par la foudre, apparut une colère féroce...
Une colère aussitôt apaisée, car lui-même se mit à rire.
— C'est ma foi vrai... Il faut croire que c'est la rnort tragique de ce pauvre Marjory qui me donne des distractions...
Il appuya là main sur son front.
— Et voilà que ce vin me porte à la tête, dit-il, en s'appuyant au dosssier de son siège.
Une pâleur profonde effaça pendant quelques instants toute trace de vie sur son visage... Ce ne fut qu'un éblouissement. Il se versa un plein verre d'eau et le but...
— C'est fini... Je viens de me retrouver dans mon élément...
Encore une fois, il se mit à rire... dans un accès nerveux et saccadé...
Régine et son mari le considéraient non sans surprise...
Jusqu'à la fin du repas, Villandrit, dans une sorte d'obsession, poursuivit Corradin de ce même regard préoccupé et absorbé.
C'est qu'il se souvenait des avertissements étranges de Marjory :
« Vous n'avez pas de plus grand ennemi, plus sournois et plus implacable, que votre ami Cori-adin... Tout le mal dont vous souffrez vient de lui !... »
Mais, ce soir-là, il était torturé par d'autres souvenirs plus récei:its, et surtout par le tragique spectacle .d'une mort sanglante... Les paroles de Marjory finirent par s'anvoler, se dispersèrent dans le désordxô de son esprit, hanté par toutes les angoisses...
Plus tard, dans la soirée, quand ils furent seuls, Régine vint mettre ses bras autour du cou de Julien et l'interrogea. :
— N© m'as-tu pas raconté que notre ami Marjory, en te rejoignant à l'étang de Pré-Noir, prononça quelques mots qui apportèrent l'apaisement dans ta pauvre âme en désarroi?.., Qu'a-t-il dit, mon Julien, pour te convaincre et pour quo la paix fût faite entre vous?...
Il s'était attendu à cette question.
Il avait préparé sa réponse :
— Il a dit : « La mère de Régine était témoin de mou affection profonde pour cette enfant... Elle en était heureuse... Avez-vous plus de droit qu'elle pour vous défier de moi ? Croyez un homme qui se gent près de sa fin et qui n'oserait pas mentir... «
Elle parut sâ contenter de cette réponse.