RUDEBERQ FAIT DE LA PHOTOGRAPHIE
Rudeberg, ce même jour-là, où tant d'événements s'étaient passés, venait de rentrer chez lui, où il retrouva son fils. Le petit Pascal avait quitté l'école dô Saint-Sauveur à quatre heures et s'en était revenu, brinquebalant dans les buissons et mangeant des pommes ramassées le long des chemins. Déjà l'enfant avait installé sur une table boiteuse, à côté d'un encrier de plomb, ses cahiers et ses livres, il avait essuyé sa plume raidie d'encre sèche en la passant contre sa langue, et il travaillait, très attentif, la porte de la cabane ouverte sur la vallée, sans prendre garde aux mouches, aux abeilles ou aux guêpes qui, de temps en temps, lui rendaient visita. Il avait gagné la croix le samedi précédent, et 11 la portait fièrement sur sa blouse. Il en était ainsi, du restB, à peu près toutes les semaines. Très intelligent et très laborieux, très gamin avec cela, Pascal était l'élève favori de son maître, qui, sans cesse, redisait au bûcheron :
— Comme c'est dommage, vieux Rudeberg, que l'on ne puisse pas envoyer ce gentil garçon dans une grande école !... II arriverait vite, car il apprend ce qu'il veut...
Ru4el)srg n'ôvâît pôs bfiQlR (S'écouter de pareils
compliments pour aimer son fils et pour en être orgueilleux. C'était un amour passionné qui continait à l'adoration. Toutes les pensées et tous les actes de ce rude compagnon, à morale douteuse, n'avaient qu'un but, et ce but était de faire le bonheiu" de Pascal. Assurément, la mère la plus tendre et la plus affectueuse n'aurait pas pu aimer davantage. Il en était, comme on dit, « toqué », n'avait que son nom sans cesse à la bouche, faisant graviter toute sa vie autour de cette vie d'enfant. Son gain Journalier, c'était pour l'entourer d'un peu de confortable, pour du beau linge et des vêtements propres... pour que, sorti de cette cabane à demi démolie et branlante, loin de cette sordide misère, Pascal n'eût pas à rougir de son père et aucune honte devant ses camarades plus fortunés. Quand la journée était finie de son labeur dans les bois, que sa cognée se reposait d'avoir abattu ou fendu les beaux arbres, que ses mains étaient devenues si lourdes qu'il jjouvait à peine ouvrir les doigts, meurtris de fatigue, il aidait l'enfant à fairfe ses devoirs d'écolier. Alors, Fils-dé-Famille se rappelait qu'il savait son orthographe, et comptei-, qu'il était habile à dénouer les complications de certains problèmes et qii'à lui-même, autrefois, quand il était â l'école, son maître avait prédit c( qu'il arriverait et réussirait, parce qu'il avait une belle main... » Oui, il avait réussi... Cinq ans de prison... après quoi l'existence d'un paî-ia... le paih assuré, tant qu'il pourrait tenir la hache... mais ensuite?... Quel avenir pour son Pascal?...
« Si je n'étais plus là, pourtant ! QUé deviendrait mori cher petit gosse?... »
L'enfant n'était pas né poul- de rudes besognes. De santé parfaite, soit, mais les membres délicats de la mère... quelque chose de raffiné en lui, de distingué, d'élégant.
<t Tout est dans le cerveau ! » murmurait parfois Rudeberg, en le regardant, attendri.
Sou par sou, se retranchant même sur le nécessaire, il amassait des économies. Hélas I 11 h'amaSôàit pas grand'chose I Un aou suî* l'autre n'élevait
LA MAISON pu MySTÊRE 79
pas beaucoup la pile. Et deux fois, à cause d'une coqueluche, puis deux ans après à cause d'une rougeole, les économies' s'étaient envolées en frais de médecin et de pharmacien. D'autant plus que, pendant ces maladies, Fils-de-Famille n'avait pas travaillé, n'ayant voulu laisser à personne la garde du petit.
Le mot de l'instituteur lui revenait à l'esprit :
« Une grande école? le collège? le lycée?... Il en parle à son aise... Mais comment? Avec quoi?... Ah ! si je découvrais une mine d'or dans la forêt de Compiègne ! Comme j'y trouve parfois des bois de cerfs que je vends cinquante francs aux amateurs ! »
Donc, en cet après-midi, il rentra chez lui plus tôt que d'habitude.
Il avait laissé le chantier où les gardes de l'Etat lui passaient volontiers ses fantaisies, et, décrochant son appareil pendu par sa courroie à une branche, il était parti en disant :
— J'ai besoin de photos poiu' les vendre au Vieux- Moulin, dimanche... La fin de la saison est proche... J'ai encore deux bonnes heures de belle lumière... Il faut que j'en profite...
C'était l'heuye où Villandrit, s'il n'avait pas été rendu sourd par sa rage jalouse, aurait pu entendre résonner dans les arbres :
Et comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'oeil à. la même place au fond de l'horizon.
Rudeberg, eji rentrant, embrassa son fils dans les cheveux :
— Ne te dérange pas, petit.;, ne te dérange pas dans ton travail...
Il était très agité, l&g ye^ux brillants d'un singulier éclat.
-r Tu. as l'air contant, papa ! Tu as fait de foelle^ photos ?
— Peut-être, mais, tu sais, on n'est janjais sûr qu'après le révélateur. Dans tous les oas, si ellee sbîit "Sfei yeaiuëçi, Je creds que je les vendrai v^ l^iç^
B(^ LA MAISCM4 DU MYSTÈMS
prix... J'ai découvert, te soir, des coins de paysage admirablement éclairés... Ça n'est plus de la photographie, c'est de lart...
— Veux-tu que je t'aide à les développer, papa ?
— Non, non... travaille bien... Vois-tu, je crois qu'un jour tu seras récompensé de ton travail, de ton obéissance, et de l'affection que tu as toujours témoignée à ton vieux vagabond de père...
— Oh ! papa, tu es, si bon... Comment ne t'aimeralt-on pas ?
Rudeberg ouvrit une porte au fond de la cabane. Elle donnait sur un cabinet noir et le bûcheron en avait calfeutré soigneusement les disjointures pour empêcher toute infiltration de lumière inopportune. C'était là qu'il développait ses clichés. Pour faciliter 8on travail, il s'éclairait d'une lanterne rouge.
En refermant la porte, il recommanda :
— Surtout, petit, ne me dérange pas... Si tu ouvrais, ce serait une catastrophe...
— Jamais, papa, je ne suis entré là sans ton ordre...
— Je le sais bien, petit, je le sais bien...
La porte se referma. L'enfant se remit à son travail. Rudeberg, dans la nuit profonde du cabinet noir, fit un peu de lumière rouge et commença son œuvre. Mais il s'y reprit à plusieurs fois. Ses doigts tremblaient. Il fut obligé de s'arrêter et s'essuya le front.
Ainsi éclairé, son visage avait un aspect à la fois joyeux et sinistre...
Tout à coup, il se mît à dire :
« Est-ce que je l'aurais trouvée, ma mine d'or de la forêt de Compiègne ? »
Il entendit Pascal, dans la chambre, qui criait ;
— Tu as besoin -de quelque chose, papa ?
— Mais non, petit, mais non...
— J'avais cru t'entendre parler...
L'émotion de Rudeberg s'apaisa... Il devint très attentif à sa besogne...
— C'est pour toi que je travaille, mon cher petit... Et ce fut avec des gestes précis et assurés qu'il
développa deux plaques de verre, trempant les cli-
LA MAiam MJ m^stSm 81
chéâ dans la bain révélateur pour développer les images, les lavant et les plongeant ensuite dans un bain d'hyposulflte... De temps en temps^ il prenait les deux clichés, exposant tantôt l'un, tantôt l'autre entre lui et la lanterne, pour juger de la transparence. Après quoi, il les remit dans une cuvette pleine d'eau de pluie, de l'eau qu'il conservait soigneusement pour ce genre d'opérations ; et, cette fois, comme il allait être obligé d'attendre quelques heures, il sortit.
— Eh bien, papa, es-tu satisfait ?... demande PascaL
Rudeberg répond. Son regard est dur, sa voix s'étouffe ;
— Oui... très satisfait...
Le soir était venu.
Rudeberg avait l'habitude de préparer luî-mêmô la cuisine et de faire le ménage.
Il s'en acquitta, ce soir-là, en fredonnant. Mais il ne savait aucune chanson et il mettait une musique quelconque, soit qu'il l'inventât, soit que ce fût des ressouvenirs de quelques airs entendus, sur les vers qui, sans cesse, hantaient son cerveau :
Lorsque avec ses enîants vêtus de peaux de bêtes,
— Ça va, papa ? interrogeait le petit en riant, regardant par-dessus son livre.
— Oui, ça va, mon fils... Une mine d'or, je te dis, une raine de diamants...
— C'est trop, papa, il ne nous en faudrait pas autant pour être heureux... Et d'abord, moi, Je serai heureux tant que tu m'aimeras et je n'ai besoin de rien...
La cabane du bûcheron était coupée par une cloison de briques. D'un côté, c'était une étroite chambrette, où dormait Pascal, l'autre une pièce guère plus spacieuse qui servait de cuisine, salle à manger, chambre à coucher pour Rudeberg, salle de débarras, capharnaûm où s'entassaient mille chosss hétéroclites, jusqu'à des livres. Sur une planche^ au-dessus du fourneau, voisinaient des livraisons
g^ LA B^AI^.ON OU IViySTtRg
illustréog, pêljB-mêle et dépareillées, avec (^es collections de feuilletons découpés dans les journaux, quelques tomes du Cabitiet des Fées, un Jules Verne, le cinquième volume de VHistoire de france, de Michelet, vingt pages arrachées à la Légende des Siècles, et trois romans qui paraissaient complets et dont les coins de pages étaient salis de coups de pouce mouillés et noirâtres, la Corde au Cou, de Gaboriau, les Mévioires du Diable, de Frédéric Soulié et la Petite Mionne, d'Emile Richebourg... Aucun liyre de nos grands psychologues romanciers, mais, ô miracle, les trois volmnes de Psychologie naturelle, du docteur Prosper Despine, échoués là par je ne sais quel extraordinaire hasard, dont les pages, il faut tout dire, n'avaient pas été coupées...
Lorsque le père et le fils se couchaient, Rudebçrg avait soin de laisser ouverte la porte percée dans la cloison, afin de veiller de plus près sur Pascal...
Cette nuit-là, il ne dormit pas... il resta agité et fiévreux.
A i^li^^ieurs reprises il se leya et vint doucement jusqu'au lit où l'enfant reposait du sommeil innocent et profond sans arrière-pensée et sans remords.
— Oui, petit, c'est pour toi que je travaille... car je veux que tu sois riche... Je ne veux pas que, comme moi, tu traînes ta vie misérablement... tu seras instruit et bien armé... et tant que je vivrai, tant que j'aurai mi souffle, on me trouvera près da toi pour t'aider et pour balayer le chemin devant toi... cher petit, cher petit...
En rêve, l'enfant disait, comme si les paroles étaient venues jusqu'à lui à travers les brumes de son somnieil :
— Papa, mon cher papa...
Les rudes lèvres broussailleuses ^^ p.enchèr^^nt gur le iront d© Pascal et, doiicejpGi©nt, l'^fl^urçar^ot d'un baiser lé^er.
Rudeberg regçigna son lit, mçiis il r^ta jusqu'à l'aube les yeux ^-ands ouverts.-
Dès qu'il fit jî)ur, il vi&ita ses clichés. C'était des c'artes ja1)staleg brdiuaiaree du f^mat 9 x 12. il parut sâ,tisfait 'de~ sbri e^^amen. Le séSaag^ était p%i?falt.
LA MAISOiN DU MYSTÈRE 83
Alors, il fit son tirage sur papier au bromure, puis referma la porte du cabinet noir avec une clef qu'il eut soin de mettre dans sa poche : on eût dit qu'il se défiait de Pascal ou que, pour des raisons secrètes, il voulait l'empêcher de pénétrer là pour y admirer les fameux paysages dont on lui avait parlé.
Mais, quand Pascal se réveilla, il était sept heures...
Depuis longtemps, les cartes photographiques étaient dans le portefeuille graisseux de Rudeberg... prêtes pour la vente, ainsi qu'il l'avait dit...
Quant aux clichéSj, ils avaient disparu.
vu