EUDEBEBG VEND SES PHOTOGRAPHIES
A rencontre de ce que chacun attôndait, aux Basses-Bruyèrea, aucun événement ne s'y passa le lendemain. A ne s'en rapporter qu'aux apparences, rien n'y eût fait croire qu'un crime avait été com^ mis au château voisin, si, de temps à autre, quelques mots n'en eussent été dits, à "voix basse et comme peureusement. Et même ce calme fut tel que Villandîit en exprima ' sa surprise à. Régins et à Corradin :
— Je suis étonné qu'on n« viem^^e pai recevoii- ma, déposition...
Corradin répondit :
— On viendra !
Régine resta nerveuse.
Elle était assaillie par des pressentiments «luxquels elle essayait,, vainement de se soustraire.
Cependant, vers 'la fin de l'après-midi, Julien, étant allé à Saint-Sauveur, remarqua certaines figures suspectes. Des hommes — des incomms, en toute évidence — le suivaient et, durant deux heures, ne le quittèrent pas.
Agacé, Julien ^'approcha d'eux et l«ur dit :
«- Oïl VQus SI doîyié i' ordre 4s ©% sunêWer ?
LA MAISON m MYSTèïUE ^
Ils 8ourir«nt, l'aip insolent, tournèr^pit le doa et partirent sans répondre...
Mais il continua de les aperoeyojr guj de l9i,u ou de prèvS lui faisaient cortège.
Ce fut en somme — aux Bassea-Bruyères — la dernière journée qui s'écoula dans une tranquillité relative.
Celles qui suivraient allaient être vécues au milieu de toutes les anxiétés, dans les larmes et le désespoir, joies éteintes ot bonheur e foudroyés,..
Quand Julien rentra, îl fit une autre remarque.
Û était six heures et la cloche venait de sonner. Les ouvriers sortaient.
Au lieu de se disperser, ils se groupèrent dans la cour de la fabrique et des conversations très animées s'engagèrent avec force gestes.
Lorsque Villandrit parut au milieu d'eux, les conversations cessèrent brusquement et il se fit un silence absolu, profond.
Les hommes le saluèrent, mais il sentit une insistance singulière jusqu'à la maison.
Qu'avait-on raconté ? Quels bruits couraient ? Quels sentiments nouveaux avaient pu changer leur confiance habituelle, cordiale et presque familière, en cette attitude de soupçon et de curiosité défiante ?
La nuit fut claire.
La lune projetait ses froids rayons sur les allées du jardin jusqu'à la lisière plus sombre des grands hois.
Julien se mit à, la fenêtre et reconnut distinctement les policiers qui le gardaient — cela ne faisait pas de doute — et n'avaient pas quitté les abords de la fsLbrique.
Un frisson de malaise le parcourut.
« Evidemment, pensa-t-il, demain j'aurai à soutenir une lutte pénible... »
Ses yeux se tournèrent vers la chambre de P.égin>'>.
En même temps, il entendait la voix enfantine c'e Christiane qui, réveillée, criait :
— Bomie nuit, père,..
Et celle de Bégine, gray^ et Inquiète, qiù demar*^ <ia}t I
— A qtioi rêves-tu, mou Julien ?
Il devint soucieux.
Un pev de bruit se fit sous Sa fenêtre. Il se pencha, aperçut Corradin qui, malgré l'heure avancée, se promenait.
— t'as envie de dormir ? lui cria-t-il.
Surpris en pleine songerie, Corradin sursauta et leva la tête. Il se mit à rire.
-— Ni toi, à ce qu'il paraît ?
— Moi, je vais ine coucher... Boiisdir !
— Bonsoir et à demain !
Là encore, dahs ce simple mot si vulgaire : <( A demain ! », Villandrit crut recevoir le choc d'une menace.
(( Décidément, je vois tout en noir! murmura-t-il... Allons essayer d'oublier !... »
Comme il s'était endormi au point du jour, il se réveilla assez tard.
Son valet de chambre était près du lit, à guetter Son réveil.
— Qu'y a-t-il, Auguste ? fit Julien en bâillant et se frottant les yeux.
— Ce sont des messieurs du Parquet qui attendent Monsieur au Salon depuis une heure...
— Ah ! bien... Excusez-moi auprès d'eux et ditesleur que je vais les rejoindre... Vite, apportez-moi mon chocolat... je le prendrai tout en faisant une toilette sommaire...
Il sauta hors du lit et se hâta. Bientôt, il fut prêt.
En bas, deux gendarmes allaient et venaient dans le vestibule. Deux autres derrière la porte qui donnait sur les communs... Dans le vestibule également, trônant dans des fauteuils gothiques à hauts dossiers, les deux policiers dont la surveillance l'avait si fort intrigué la veille.
Et enfin, au salon, trois hommes qu'il connaissait parfaitement, avec lesquels il entretenait même des relations d'amitié, qui le saluèrent avec une cordialité où l'on sentait, dans un laisser-aller de familiarité et de convention, une sorte de gêne lointaine et une réticence..
— Soyea les bienvenus, messieiii-s, dit Julien... Je vous attendais... Interrogez-irnoi !,..
Les trois hommes étaient le docteur Harrier, le procureur de la République, Prosper Delvaux, du Parquet de Compiègne, et le juge d'instruction Fernand IMarietty.
Bien que, pendant toute la journée de la veille, ils n'eussent point donné signe de vie aux Basses- Bruyères, cette journée n'en avait pas été pour celçi, moins remplie. Et l'on jugera de l'enquête à laquelle ils s'étaient livrés par les questions précises, déconcertantes dans leur netteté, presque tragiques par leur tend3,nce, qu'ils adressèrenit à Julien Villandrit. Ce ne fut pas en réalité — et il s'en rendit compte du premier coup — ■ une déposition qu'ils venaient chercher, mais un interrogatoire qu'ils venaient faire subir. Du premier coup, également, Julien se rendit compte encore que les ma.gistr^ts avaient pénétré dans les secrets de sa vie depuis plusieurs jours, et qu'ils pouvaient, heure par heure, reconstituer cette vie... Mais où commença pour lui un véritable effroi, ce fut lorsqu'il comprit quel sens ils donnaient à ses moindres actes et de quelle redoutable façon ils interprétaient les plus insignifiants de ses gestes et les plus indifférentes de ses paroles. Le ton seul de ces questions resta froidement aimable. Ce n'était pas l'accusé qui, jusqu'à présent, comparaissait devant eux. C'était toujours l'ami. Et même, comme Régine était entrée au salon, ils tolérèrent sa présence auprès de son mari. Ainsi ils mettaient Villandrit en confiance en adoucissant les apparences de toute rigueur.
— Des renseignements qui nous sont parvenus de partout, dans la journée d'hier, il semble, cher monsieur Villandrit, que votre maison traverse ep ce moment, ou du moins traversait encore hier, une crise fort grave. Vous avez essayé d'intai'vènir auprès de vos créanciers pour retarder leurs échéances et auprès de vos ciientp débiteurs pour avancer la daté de leurs payements... Voipi les dépoBitioas de la Bançfuè du Crédit de Pi3X4?, çle Fournîer-Jadot, cell'^s de Liverdou, Fliiïptsow
8B LA WAÏSÔN 1» ÏJlYRTÈftE
Bfoffier-Beckery Rlpallier fet des électriciens Brouot..r Et, d'après leurs déclarations mêmes, vous n'avez reçu satisfaction ni des uns ni des autres... vos clients débiteurs, parce qu'ils ont refusé de ne pas bénéficier des longs crédits que vous leur aviez accordés... vos créanciers, parce qu'ils n'étaient plus en possession le leurs créances... rachetées jusqu'à la dernière, et quelques-unes avec des primes importantes, pour l'ancien banquier Marjory...
— Vous avez résumé parfaitement la situation, cher monsieur, dit Villandrit,
— Et nous sommes dans le cœur même du sujet... Dans quelle intention le banquier Marjory avait-il fait ces rachats qui se montent à...
— A un peu plus de quatre cent mille francs... j'ai établi aisément mes comptes... Ce n'est pas la première fois que M. Marjory venait en aide à la fabrique... il l'a voulu sans doute une fois de plus... je dis « sans doute », car il ne m'avait pas confié ses projets...
— Vous avez rendu Visite à Marjory peu de temps avant sa mort... Pour quelle raison ?.,.
— Je pourrais vous répondre : (( Sans raison » et comme se voient deux amis. Je préfère vous dire que je désirais m' expliquer avec Marjory sur les causes secrètes de sa générosité... Celle-ci me gênait, m'inquiétait... A Paris, j'étais entre les mains de plusieurs créanciers... Au Pré-Noir, je découvrais, tout à coup, que j'étais entre les mains d'un seul... Je ne sais pourquoi j'estimais que cette situation pouvait être dangereuse pour mci...
— Et ces causes secrètes, Marjory a consenti è vous les révéler ?...
— Non sans débats, et même sans nous être quelque peu querellés...
— Confiez-les à la justice...
— Mon cher monsieur, permettez, au contraire, que je les garde pour moi...
— Vous nous devez toute la vérité...
— Ce silence pourrait ©ntraîner pour vous certains ennuis...
— J'en courrai le risque..*
Là >UIS(M m Mï^TÈBS ^
— Bien..,. Il serait pourtaiit d'nn tien grand intérêt pour nous de savoir comment et pourquoi les titi'es de créances ont été jetés au feu... et lequel de vous deux les a détruits...
— C'est très simple... Ma fierté sô refusait à accepter un pareil don... Et voici les paroles do Marjory répondant à cette hésitation. Je les cite textuellement : « Cette générosité qui voua fait honte, moi, je vous le dis, vous la recevr&z... vous la recevrez malgré vous... et je vous défie de voua en délivrer... » L© moyen qu'il employa fut celui que vous connaissez... Et, eu effet, les créances détruites, je n'avais plus qu'à m'înclmer devant mon bienfaiteur...
— Veuillez nous dire ce qui s'est passé ensuite entre Marjory et vous...
Julien n'omit aucun détail.
— Vous veniez de quitter Marjory... Quelle raison avait-il de courir après vous ?...
— Je m'étais séparé do lui sur des mots violents, où je lui reprochais do ra'avoir mis en présence de l'obligation d'accepter le service rendu. Il était malade. Il ressentit trop vivement ces paroles, qui surexcitèreijt son émotivité. Quand il me rejoignit il me fit pitié et j'allais lui tendre la main lorsqu'il tomba en une syncope si profonde que je le crus mort...
— Durant votre entretien, Marjory ne vous a-t-il point parlé d'une somme importante qu'il avait touchée trois jours auparavant au Crédit Lyonnais, sur un chèque à son propre nom ?
— Il a mieux fait que de m'en parler. Il me l'a montrée. Cette somme, dans sa pensée, il la destinait à une commandite qu'il désirait m'offrir... et que j'ai refusée.
— Ainsi, cet homme ne se contentait pas de racheter vos créances et d'en détruire les titres... par conséquent de vous sauver... il voulait assurer votre fortune ?...
— ... Et il s'agissait, je crois, d'un demî-million...
— Vous savez qu'aucune trace de (jette spîume n'a ét^ Retrouvée î
^ tA MAISON DU MYSTèRË
— Oui... le portefeuille jeté dans les herbes était vide...
— De telle sorte que, pour vous, le mobile du crime?...
— Sans aucun doute était le vol...
— C'est l'évidence înême, dit le juge, froidement. Mais vous reconnaîtrez avec nous qu'il y a, en cette affaire, de fâcheuses coïncidences et les explications que vous nous avez fournies ne sont pas toutes en votre faveur.
— Il se peut, dit Villandrit, hochant la tête. Il parut réfléchir et ajouta :
— Pourtant, je n'ai rien caché de ce qui me concerne, et il y a en tout cela une part de mystèi-c qu'il vous appartient d'éclaircir si vous voulez éviter quelque tragique erreur.
— Vous n'avez rien caché, prétendez-vous ? Si, vous avez omis trois choses... En premier lieu, la raison de l'amitié extrême que vous portait, malgré vous, Marjory, à laquelle vous répondiez par nous ne savons quelle répugnance... Et ceci est, vous en conviendrez, étrange... En second lieu, vous refusez de nous redire les paroles qui auraient, paraît-il, changé votre attitude défiante et ombrageuse vis-àvis de lui... Enfin, dans la perquisition faite au Pré- Noir, nous avons découvert des instantanés de votre femme... joliment encadrés avec un soin précieux, et qui sembleraient prouver que M""^ Villandrit ne par» tageait pas votre animosité contre un homme dont la réputation galante avait été pendant longtemps célébrée par le Paris qui s'amuse...
Il n'acheva pas.
Régine, debout, protestait avec Un cri véhément :
— Monsieur, votre insinuation est outrageante... De plus, elle est ridicule... Julien, défends-moi... il est question de mon honneur et de mon amour...
— Tu n'as pas besoin d'être défendue, ma chérie, fit Julien avec tristesse. J'ai dit tout à l'heure que Marjory et moi nous avions échangé des explications définitiveâ... et que je lui avais demandé pardon de ma violence.-
LA MAISON DTÎ mystère 91
Mais Régine, très émue, portait les maîïis à son front et chancelait.
Lq docteur s'avança vivemer^t pour la soutenir.
Il la guida hors du salon et la ipena dans les jardins.
— Nul ne vous soupçonne, inadame... N'écoutez plus rien de ces chpses pénibles.
Il l'accompagna jusqu'au bois.
Elle prit place en pleurant sur un banc de pierre, dans upe charmille épaisse de chèvrefeuille, non loin de qi;jelgues-unes de ces ruines dont est parsemée cette vallée, restes de camp romain au milieu desquels se creusait un puits, citerne à sec, étroite mais profonde, dont l'accès était protégé contre les accidents par un treillage en fils de fer.
— Restez ici, madame, reposez-vous au grand air, et, je vous en prie, faites appel à tout votre courage...
Au salon, la scène se poursuivait, plus âpre, plus pressante...
— Vous allez nous suivre au Pré-Noir.
— Qu'avez-vous besoin de moi ?
— Noijs devons vous mettre en présence de Marjory.
Julien leva sur les deux magistrats un regard calme, où nulle crainte ne se lisait.
— Dans quel but ?...
Et, haussant les épaules :
— Croyez-vous que la vue du cadavre de ce pamTe homme me troublera ? En ce cas, épargnez-moi ce dérangement et, à vous, ce soin inutile et un espoir qui ne se réalisera pas.
— Peut-être... dit le juge d'instruction. A ce moment rentrait le médecin.
— C'est le docteur Harrier qui le demande et si vous tenez à ce que nos soupçons n'aillent pas jusqu'à vous accuser, — ce qu'à Dieu ne plaise, — vous lui obéirez et lui donnerez cette Batisfq,ction... Le docteur a reconstitué aisément la scène du meurtre. Les traces de la lutte sont évidentes... empreintes profondément dans le sol mou de la berge de l'iétang. Marjory, attaqué à l'improviste, a d'abord
92 liA MMûGU Dt? KfYSTèRE
faibli sBUs sSn agressônr... Celui-ci essaya U'avolT raison de lui en l'étrang-lant... Marjory s'est débattu... car une des dents de porcelaine d'un appareil qu'il portait s'est brisée... Est-ce en mordant ? Est-ce en recevant un coup sur la mâchoire?... Pour vaincre une résistance qui se prolongeait et sur laquelle il ne comptait pas, le meurtrier a frappé sur la tête à coups de pierres, avec une telle rage que le crâne a été défoncé... Alors, lô malheureux a été dévalisé et traîné dans l'étang... Peut-être voulait-on faire disparaître son corps et en aura-t-on été empêché par quelque accident, par quelque hasard... Mon cher Villandrit, c'est souvent un pénible et triste devoir que nous impose notre profession... Aidez-nous et soyez persuadé que personne ne souhaite plus amicalement, plus ardemment que Prosper Delvaux et moi-même, qu'aucune suspicion ne vous atteigne.,.
La gêne de ces paroles s'accentua :
— Le docteur Ilarrier désire donc s'assurer que les marques visibles laissées par les dix doigts du meurtrier autour du cou de la victime ne correspondent nullement aux empreintes de vos mains... Il n'y aura pas pour lui et pour nous de preuve plus convaincante de la véracité de tout ce que vous nous avez dit...
Julien, dans le coup d'une émotion intense, avait fermé les yeux...
Il la sentait peser sur lui, l'accusation directe et terrible.
Que répondre ?
Refuser? C'était l'aveu...
Accepter ? C'était l'aveu encore, puisque cea traces étaient celles de ses doigts...
Expliquer?... Quoi?... Et comment?...
Quelles raisons donnerait-il d'une pareille brutalité ?
Les soupçons de sa jalousie qui l'avaient tin moment affolé ?
Et que cette Violence s'était adressée à l'atùant de sa femme ?
Eq ce cas, il faudrait aller jusqu'au bout de IS
hk MAISON HT! MYêTÊHE 9ë
MïïMéTicé, et J»\iî8cn[iej entre Marjôry et lui,- la paix s'était faite, montrer que les soupçons étalent monstraeux en révélant que Régine ne pouvait pas être la maîtresse de cet homme...
Puisqu'elle était sa fille !...
Leur criir ce secret... ét?.it-il bien sûr qu'il y trouverait le salut ?
Mais Intervenait Marie-Ange, et le pieux souvenir et le culte sacré gardés pom- sa mère, tout au fond du cœur de l'enfant.,.
Alors, se sauver en souillant l'ânia de Régine par le spectacle de la honte maternôlle, payer d'un pareil prix sa propre délivrance, c'était impossible...
Comment eut-il la force de parler ?
Il ne reconnut pas le son de sa voîx... Il lui sembla que c'était quelqu'un d'inconnu, invisible auprès de lui qui prononçait des mots auxquels sa vie et son honneur et la vie et l'honneur de Régine, et la vie et l'honneur de la petite Christiane étalent attachés :
— Il est inutile de nous rendre au PrérNôir pour tette confrontation et cet examen.,. Les marques autour du cou de Marjory sont celles de mes doigts...
Il vit la stupéfaction '—- douloureuse, il faut le dire — sur le visage de ceux qui l'écoutaient. Et un long, très long silence suivit.
— J'ai cédé à un accès de colère... Je vous ai dit que la discussion avait été vive entre nous.., et que mol... mol surtout...
Il se tut.
Il devinait qu'on ne le croirait pas et que ces trois hommes avaient toutes les raisons de ne plus avoir confiance en lui.
— Ainsi, c'est par un tel acte de brutalité que Vous avez témoigné à Marjory votre gratitude poui' les services si grands qu'il vous avait rendus ?
Dérision !...
Julien, éperdu, baissa le front et murmura :
— Défendez-moi... Donnez-moi tous les moyens possibles de vous prouver mon innocence...
% 14 MAISON DtJ MYSTIRÇ
— C'est notye devoir... mais en attendant vous resterez à la disposition de la justice.
lis se concertèrent.
— Veuillez nous faire remettre les clefs qui ouvrent les meubles fermés...
— Les voici... Prenez toutes libertés qu'il vous conviendra. Quant à mes bureaux de la fabrique, Corradin, le directeur, se tiendi'a à votre disposition pour tout ce que voua exigerez de lui...
Quand il fut seul, Julien fut pris d'un in^mense accablement.
Seul, il ne l'était pas... Un gendarme venait d'entrer, chargé de le surveiller... Donc, toute fuite paraissait impossible... Qr, ce fut justement cette réflexion qui fit entrer dans son esprit le projet de s'enfuir... Il se sentait perdre pied... De tous les côtés, des terreurs... On eût dit qu'il s'était prêté luimême à concentrer contre lui des détails, à amasser des preuves, à dresser des dangers... Il s'affolait de plus en plus... Régine et Christiane surgissaient en ce cauchemar avec des visages où ruisselaient des larmes... Et il voyait le désespoir, le désespoir sans fin, prendre possession de leur vie... Emporté par ces événements, il n'avait pas le temps de raisonner... La fièvre battait dans son cerveau... Il sentait l'impression physique d'un cercle de fer qui l'étreignait, l'étouffait, empêchait tout effort... Et il se disait que, s'il pouvait l'écarter de lui et respirer plus librement, ce serait peut-être le salut... La fuite ?... Alors, il se débattrait, il chercherait, il éclaircirait ce mj'Stère... Oui, ce serait une preuve de plus de sa culpabilité... Qu'importe, si bientôt il prouvait son innocence? Oui, fuir... Mais comment?
La perquisition se poursuivait dan:^ le château.
Il entendait au-dessus de lui des allées et venues.
On ne fit, du yeste, aucune découverte intéressant l'enquête.
A la fabrique, la déposition de Corradin fut d'une correction parfaite et il repoussa avec véhémence tout ce qui pouvait accuser son ami. Il donna sur la fabrique les renseignements utiles, ne put nier qu'elle travera^-it une cri^e, en manifesian^ la eçïti-
LA MÂlèÔN DU MTiSTÈRÉ %
tude qu'on en èortîi'ait, cette fois encore, comme on en était sorti tant d'autres fois... Le caissier remit les livres qui devaient être examinés par un expert... Cependant le bruit de l'arrestation du patron s'était répandu dans les ateliers. Tous les métiers avaient interrompu leur travail et les ouvriers sortaient en foule dans la cour, mornes, l'air inquiet...
Corradin allait de l'un à l'autre, leur rendant courage, les exhortant au calme.
Et Prosper Delvaux et le juge Marietty se promenaient, à part, dans les allées du jardin, en échangeant à voix basse leurs impressions.
Ce fut à. cette minute qu'à l'orée du parc on vit apparaître tout à coup la silhouette hirsute d'un homme qui, en dépit des tristesses de l'heure présente, amena sur toutes les lèvres des bienvenues cordiales...
Du reste, il signala sa présence eii déclamant avec forfce gestes :
Comme le soir tombait, l'homme sombre arrivià, Au bas d'une montagne en une grande plaine...
Pendant que tout près de là, dans un chantier, des bûcherons soulevaient des pièces de bois en réunissant leurs efîorts par la cadence d'une iriélopée biz9.rre :
Les marrons, les marrons Ne sont pas carrés, mais ronds ;
Les pavés, les pavés Ne sont pas ronds, iiiais carrés.
Et Rudeberg s'avança, tenant son fils par la niaih et marmonnant dans sa barbe.
Ni Corradin ni les magistrats ne prirent garde à lui.
Il rejoignit les groupes dès tisseurs auxquels il se mêla, pendant que le petit Pascal^ ayant aperçu Christiane qui s'amusait avec sa povpée près d'mi massif de hauts cannas en fleurs, s'approchait d'elle timidement. Elle vint à lui tout de suite avec la franchise sans apprêt des enfants. Ils n'étaient pas des inconnus l'up pour l'autrôj s'étaient Rencontrés
06 U MAIBCW DU MySTÈRE
dans des promenades, et chaque fois avalent échangé des sourires. Christiane entraîna le gentil garçon en le prenant par la main et ils causèrent.
Déjà Rudeberg tirait de son portefeuille crasseux, qu'on eût dit enduit d'une couche de graisse, des photos qu'il présentait en les faisant valoir, comme on offre sa marchandise, avec force honiments.
C'était, comme d'hahitude, des vues de Vieux- Moulin, des paysages pris au Mont-du-Tremble, aux Beaax-!\Ionts, à Saint-Jean-au-Bois, le château de Pierrefonds sous tous ses aspects, les ruines romaines de Champlieu, des coins de forêt pris partout dans de jolis coups de lumière.
Mais les tisseurs n'étaient pas en veine de dépenses, ce matin-là.
Ils pensaient à d'autres choses.
L'un d'eux le rabroua :
— On les connaît, tes cartes. Toujours les mêmes. Tu ne te renouvelles guère, vieux Fils-de-Famille... On ne peut pourtant pas te les acheter tous les jours...
Rudeberg cligna de l'œil, juste au moment où Corradin passait, et dit :
— C'est vrai pour celles-là... C'est des anciennes... Mais j'ai fait tout récemment deux 9x12 dont je ne suis pas mécontent...
Il haussa la voix, voyant que le directeur ne l'écoutait guère.
— Si M. Corradin en voulait la primeur, lui qui m'a acheté toute ma collection ?
Le directeur entendit prononcer son nom, regarda Rudeberg et ne s'arrêta pas.
Lui non plus n'était pas, ce matin-là, en humeur de plaisanter.
Le bûcheron avait des raisons pour insister et il ajouta sur un ton de regret :
— Dommage... on ne réussit pas toujours l'étang de Pré-Noir... Il faut pour cela une certaine heure de la soirée et un éclairage particulier..,
Corradin suspendit brusquement sa marche. Cet^e fols il se retourna. Les deux honnnes se regardèr^îîti.» .les yeii$ du directeur étâi§nj< gênés,^ va^il-
-lants, puis se raffermirent aussitôt... ceux de Rudeberg restèrent rîgoleurs, avec je ne sais quelle menace tout au fond,..
Rudcberg s'était séparé du groupe des ouvriers où personne ne prêtait plus attention à lui et ainsi tous deux restèrent isolés...
Le bûcheron s'imagina que Corradin allait parler... Il se trompait...
L'autre, après une hésitation, fit mine de lui tourner le dos, et déjà il partait.
Rudeberg poursuivit, insistant sur la qualité de ses photos, mais baissant la voix :
— Et, ma foi, je n'ai jamais trouvé d'éclairage meilleur pour prendre l'étang que celui de cette belle fin de journée d'hier... Si vous y étiez à cette heurelà, monsieur le directeur, vous avez dû remarquer comme moi... il y avait un splendide effet de soleil... On aurait dit que toute l'eau était de sang... Ah I quand on inventera la photo en couleurs !...
L'autre demanda, la gorge serrée, de nouveau les yeux éperdus :
— Quelle heure était-il ?
— Je n'ai pas de montre, dit Rubeberg, mais il devait être quatre heures et demie.
Corradin se raidissait visiblement contre une émotion affreuse.
— Vous êtes toujours farceur, vieux Rudeberg... Au revoir, je suis pressé... Un autre jour, nous ferons des affaires ensemble...
— C'est que je ne peux guère attendre, monsieur le directeur... et je vous assure, vous avez tort de ne pas profiter de l'occasion... Tenez, ces deux photos seulement... pour un amateur, elles représentent wa prix inestimable... Pour moi, c'est cinquante centimes pièces... mais pour vous, ça serait de l'or, et de l'or, et de l'or... j'ai entendu raconter qu'il y a comme ça des tableaux qui, à l'origine, — les peintres n'étant pas connus, — ont été achetés deux cents francs, et qui, plus tard, se sont revendus plus d'un million. Eii bien, mes photos ressemblent à ces tableaux-là... Elles sont inestimables... Alors, vous ne voulez même pas y jeter un coup d'œil?...
— Elles ne m'intéressent pas...
— Comment le savez-vous, puisque vous ne les avez pas regardées?... Enfin, je n'insiste plus, et du moment que vous ne voulez pas me les acheter, je vous en fais cadeau... En voilà uno... en voilà deux... Comme j'ai tiré une douzaine de cartes, je vais tâcher d'en vendre aux gendarmes et à ces messieurs du Parquet. Je parie une discrétion qu'ils tomberont dessus comme la pauvreté sur le monde.
Il glissa de force deux cartes dans les mains de Corradin.
Après quoi il déclencha de deux pas sur la gaucho vers Delvaux et Marietty, que leur promenade autour du jardin rapprochait à intervalles périodiques.
Il ôta sa casquette et salua les magistrats.
— Monsieur le procureur et monsieur le Juge d'instruction, je vous présente mes devoirs, dit Filsde-Famille en se rappelant son ancienne élégance... L'un de ces messieurs désire-t-il examiner ma collection et emporter un souvenir ?
Et- déjà il étalait comme un éventail entre ses doigts toute une série de photos, comme on étale un jeu de cartes, lorsqu'il fut rappelé par un cri :
— Rudeberg !.,.
Le bûcheron se retourna.
Et il vit Corradin, la figure convulsée, en proie à une atroce épouvante, — image de terreur aux yeux fous, — qui froissait dans un geste crispé les deux 9x12 que Fils-de-Famille venait de lui remettre.
— Laissez tranquilles ces messieurs et épargnezleur vos boniments, je vous prie.
Bonasse, Rudeberg replia son jeu de cartes, qu'il glissa dans la crasse de son portefeuille.
— Oui, monsieur le directeur... Je vous demande pardon, messieurs... Je m'aperçois que ce n'était pas le moment de vous déranger dans vos méditations... Du reste, j'ai certainement trouvé un acheteur, n'est-ce pas, monsieur Corradin ?...
Corradin râla :
— Venez !
Ils s'éloignèrent silencieusement.
LA MAISON pu MYSTÈRE 99
Api^ès quelques pas, lorsqu'il ne fut plus possible à personne de surprendre leur entretien ;
— Le sujet de mes photps vous a plu ? Je m'en doutais. Vous êtes un homme de goût. C'est une chance d'avoir pu les prendre, telles qu'elles, et de les avoir réussies. Tenez, admirez la première... Hein ? Vqus vous reconnaissez ? Pas moyen de dire que ce n'est pas vous!... Tous ceux qui vous ont vu une fois mettront votre nom sur votre figure... Vous veniez de renverser Marjory... Et pas sans peine !... Et comme il ne voulait pas mourir, vous l'avez assommé à coups de caillou... Vous ayez eu la complaisance de rester immphile une seconde entre le moment où votre bras était en l'air et le moment où il s'abattit sur Marjory, terrassé... « Ne bougeons plus ! » Et vous étiez si occupé que vous n'avez pas entendu le délie de mon aj^pareil... Oui, oui, je comjjrends ce qui vous tarabuste. Comment j'étais là, pas vra| ?.,. Bien simple... Ce pauvre M. Villandrit courait vers Pré-Noir en criant au secours... J'arl'ivai à son appel... je vous ai aperçu besognant !... Je me suis dit que vous voudriez garder un souvenir de cette soirée... Et voilà !... Quant à la seconde photographie, elle n'est pas aussi parfaite... Il y a un peu de flou... l'eau a bougé un peu, et dame !.., je ne commandais pas aux éléments... Mais quant au reste, voyez quelle netteté ! Quelle lumière ! Et comme on se rend bien compte de ce que vous faites, les mains plongées dans l'étang y maintenant la tête de Marjory... les deux genoux sur son ventre qui s'enfonçait dans la vase de la berge... Là encore on aurait dit que vous obéissiez au traditionnel : « Ne bougeons plus ! » Vraiment, monsieur Corradin, vous avez posé merveilleusement... une fois de face... la seconde lois de profil... Après quoi vous avez ramassé les liasses de billets de banque éparpillés sur l'herbe pendant la lutte et vidé le portefeuille de ce qu'il contenait... Là aussi, j'ai essayé de vous prendre... Mais trop de gestes, trop de fièvre... Impossible... Vous aviez hâte de vous tirer des pieds... Moi, je n'ai pas eu la pensée de vous retenir...
Riapt, coriyaincu, sûr de dominer :
— Et VOUS me direz que mes photos ne valent pas de l'or, de l'or, de l'or?,..
— Combien ? bégayait lo misérable.
Il était dompté, et il ne tenta même pas de mentir.
— On n'est pas très bien ici, sous l'œil de la police, pour entamer une discussion. Du reste, nous avons le temps... Nous sommes d'accord, et je reviendrai vous voir...
Tout à coup, il demanda :
— Alors, vous croyez que votre ami Villandrit ne s'en tirera pas... qu'on va l'emmener... et qu'il sera juge à votre place ?
Il avait paru hésiter, chose bizarre, cliercliant ses mots, dans un trouble.
Corradin détourna la tête et ne répondit pas.
— C'est dur tout de même, ce que vous faites là... ce que nous faisons là tous les deux, se reprit-il, car nous voilà complices, vous par le sang versé, moi jjar mon silence... Que je parle, et vous êtes perdu, aussi sûrement que j'écrase cette chenille sous mon sabot. Que je me taise, et Villandrit est condamné... Et le malheur retombe sur une gentille femvne et sur cette mignonne petite qui joue là-bas avec mon Pascal.
— Il faut que tu te taises...
Le bûcheron baissa les yeux. Les poils de sa barbe frémirent... son regard refléta une anxiété.
Un remords léger... hésitation passagère... Imperceptible, effleurement de probité...
Il regardait là-bas, au bout du jardin, près des tilleuls...
Pascal s'y promenait avec Christiane.
Entre eux était une grande poupée que chacun soutenait par un bras, comme leur enfant...
Pascal riait en se prêtant à ce jeu, mais Cluristiane restait très sérieuse.
Rudeberg, l'œil mi-clos, des rides se creusant entre ses noirs sourcils, voyait en ce spectacle... Quoi?... Qui sait?... Dans son ambition et ses rêves, dans son orgueil, dans son amour insensé pour Pascal.., voyait en ce spectacle, peut-être l'avenir... Il ne se détachait pas de cette vision. Il murmura :
LA MAISON Dlf MYSTÈRE 101
— Mon petit Pascal ! Mon petit, mon clier petit ! Et, t»rutalement, il répliqua à Corradin :
— Vous n'avez rien à craindre... je me tairai... mais vous y mettrez le prix...
L'autre soupira, soulagé. Ce qu'il voulait, c'était gagner du temps, quelques heures, quelques semaines... En quelques heures, en quelques semaines, le hasard peut faire naître tant d'occasions de se libérer !... Et le hasard est un instrument, entre des mains habiles...
Il dit : « Merci ! » avec un furtif et énigmatique sourire.