‹ La maison du myst`ereChapitre 8 sur 14 · AU FOND DE LA CITERNE · texte numérisé non relu

AU FOND DE LA CITERNE

Le gendarme Serrebois, qui gardait Villandrit, avait d'abord commencé, dans le salon, une promenade monotone, de long en large, de large en long. Puis, il s'était assis. Puis, il avait poussé des soupirs. Après quoi, comme une fenêtre était ouverte, il y avait jeté un coup d'œil s'intéressant à ce qui se passait dans la cour de la fabrique. Après quoi, il recommençait promenade et soupirs. De temps en temps, il tirait de sa poche une pipe et une blague à tabac en vessie de porc ; mais on ne fume pas dans un salon et, de plus, il était de service. Deux empêchements qui s'accordaient mal avec sa passion du tabac. Il était de ces fumeurs qui se sentent malades s'ils restent une demi-heure sans fumer. Ils ont faim de nicotine comme on a faim de pain, soif de fumée comme on a soif d'un verre d'eau fraîche. Et il lui arrivait de regarder Villandrit en dessous avec des envies de lui dire :

<( Laissez-moi faire... Trois bouffées... Cela me permettra d'attendre. »

Mais Villandrit ne voyait rien, tout à son idée fixe.

S'enfuir 1...

Le gendarme Serrebois ne cherchait donc qu'une occasion de se distraire, et son tête-à-tête morose et silencieux avec le prisonnier durait depuis deux heures.

Cependant, devant les ateliers, les tisseurs continuaient de se grouper et de discuter.

D'abord, ce furent des paroles réservées, presque timides, où chacun émettait un avis.

Bientôt, les voix haussèrent le ton.

Les avis étaient partagés.

Les uns défendaient le patron, les autres, au contraire, l'attaquaient...

Les mots devinrent vifs. Des mots vifs aux injures la distance n'est pas longue.

Quand on arrive aux injures, les poings facilement se lèvent et plus facilement encore s'abattent. Donc, tout à coup, ce fut la bataille entre les ouvriers des deux partis.

Brouhaha, tumulte, piétinements, des cris et des rages...

Corradin, qui venait de quitter Rudeberg, essaya d'intervenir et reçut des horions.

C'était un spectacle qui valait bien une pipe de tabac. Notre gendarme, amusé, voulut en prendre sa part et courut à la fenêtre. Oh ! rendons-lui justice... Le brave homme n'y resta pas longtemps. Pendant une minute, il oublia son prisonnier, et quand, la bataille apaisée, il se retira de la fenêtre, il fut frappé de surprise, bouche béante.

Villandrit n'était plus là !

Il se précipita vers le piano, vers les canapés, vers un immense paravent à six feuilles, vers la porte, dans un Vaste couloir, vers une autre porte d'un petit salon encombré de meubles et de bibelots japonais... sur toutes les portes qu'il rencontra. Après quoi, il se mit à hurler en gesticulant :

— A l'aide ! A moi !... Au secours !...

Et tout le monde accourut, les magistrats les premiers.

— Etes-vous fou, Serrebois ? Que se passe-t-il ? • — Le pri...pri... prisonnier s'est évadé...

— Quoi ? Quoi ? Vous dites ?

— Parti. Evaporé. Je n'ai rien vu. î^e temps de tourner la tête, il n'était plus là !

Des ordres brefs. Policiers, gendarmes, même des ouvriers sont à l'œuvre.

Serrebois ne pense plus à sa pipe, n'a plus faim de tabac, soif de fumée ; il a deux yeux gros de larmes, car le procureur vient de lui dire, froid comme glace :

— Compliments, mon garçon !

Ce qui l'atteignit d'autant plus q'u'il attendait son galon de brigadier.

Ce fut une bousculade dans tout le château.

Pendant ce temps, Villandrit fuyait.

11 ne réfléchissait plus. Il ne se disait plus que cette fuite l'accusait, que c'était pareil à un aveu qui fût tombé de ses lèvres. Non ! il fuyait la prison, les interrogatoires de la cellule, le scandale de la cour d'assises.

C'avait été très simple, enfantin.

Serrebois était penché à la fenêtre... A pas feutrés, qui s'enfonçaient dans l'épaisseur du tapis, Julien gagna la porte, l'ouvrit sans bruit, la referma de même. Il atteignit rapidement la cuisine et l'office. Entre les deux, la porte de l'escalier de la cave. Il y dégringola. La cave parcourait les dessous de l'habitation et des soupiraux prenaient de l'air du côté des communs. Il y grimpa, s'y coula, se trouva dehors. Les gens étaient sur l'autre façade, mêlés aux ouvriers, là où se déroulait l'action du drame. Il franchit la cour des communs sans encombre et par un sentier du potager rejoignit la longue charmille qui reliait les jardins avec le bois.

Dans la charmille, il prit sa course.

Il entendit Serrebois, à ce moment, qui appelait à l'aide.

Au bout de la charmille, qui avait une centaine de mètres, il se trouva en face de Régine.

Et à cette vue la réaction fut si brusque en lui qu'il éclata en sanglots.

— Où vas-tu? disait-elle... que fais-tu? Affolé, il explique :

— - Je suis perdu... Tout m'accable, tout m'accuse....

LA ivuisoN DU ^^ysTisftB 105

En prison, jamais je ne prouverai mon innocence.,. Je fuis... Libre, je me défendrai et je te jure, Régine, mon honneur sortira sain et sauf, sans une tare, sans un soupçon...

— Oh ! mon Julien, comment ont-ils pu croire !...

— Des coïncidences tragiques, des hasards qui me rendent fou... Perdu, je te dis, perdu... et personne ne me sauverait !... Moi, moi seul... Et qui sait combien d'années il me faudra pour cela !... Toute une vie peut-être... Régine, toi du moins, tu crois en moi ?

— Oh ! mon cher amour, dit-elle, s'affaissant contre sa poitrine,

— Oui, crois en moi. Quoi qu'il arrive, aie confiance et attends-moi...

— Ainsi qu'autrefois, je me garderai pour toi, mon Julien,

Des cris, venant du jardin, se rapprochaient. Découragé, il murmura :

— Ils vont fouiller le bois... je n'aurai jamais le temps de disparaître.

Elle lui jeta, dans un éclair d'espoir :

— La citerne... et tout au fond, dans l'éboulement...

Déjà il y courait. Au fond du puits un effondrement creusait un trou sur un des côtés de la paroi, formant là comme une sorte de niche. D'en haut l'on voyait bien le bas de la citerne, où traînaient des branchettes, des pierres, des papiers et des débris jetés là par des gamins, mais la niche était tout à fait invisible. Les parois ofi'raient des trous et des renflements, des dégradations où le pied trouvait à se poser, et il était assez facile d'y descendre.

Quand les magistrats, les policiers et les ouvriers arrivèrent, ils ne virent plus dans la charmille que Régine, triste, très pâle, prête à répondre à leur curiosité.

— Nous cherchons votre mari, madame... De graves présomptions pèsent sur lui... dans le meurtre de Marjory... et maintenant que, au lieu de protester et de nous convaincre, il a pris là fuite

pour se soustraire au châtiment, ces présomptions se changent en preuves...

— Monsieur, dit Régine au procureur qui venait de parler, je ne croirais pas à la culpabilité de mon mari, même s'il avouait.

M. Delvaux s'inclina, ému malgré lui devant l'héroïsme de cette réponse.

Demander à cette femme si elle avait vu Villandrit, c'était une insulte inutile à son désespoir et à son amour. Les magistrats n'y songèrent même point.

En passant, Serrebois avisa la citerne, enjamba le treillage et plongea son regard. Le soleil de midi 7 tombait d'aplomb. On y aurait vu quelques insectes trottinant dans les ruines.

— Rien, dit-il... C'est une souricière... Il s'y serait fait pincer...

Les gens s'éloignèrent, traquant la bête par les sentiers, dans les fourrés.

Le soii% ils n'avaient rien trouvé. Des dépêches furent lancées partout. Et dans toute la forêt de Compiègne et celle de Laigue, une surveillance rigoureuse fut organisée.

Après ces secousses, la fabrique fermée, les travaux suspendus, les Basses-Bruyères semblèrent s'endormir dans la paix. C'était la paix du tombeau. Ceux qui étaient là marchaient à pas discrets, parlaient à voix basse ou échangeaient seulement des regards effrayés.

Corradin n'avait pas voulu quitter Régine.

L'instinct du mal lui disait que la jeune femme devait connaître le refuge de son mari. Peut-être même avait-elle aidé à son évasion. Il croyait surprendre en elle, en dépit de sa tristesse et de ses larmes, je ne sais quel espoir et quel soulagement, parfois.

Il la guetta. Elle ne fît plus un pas hors de la maison sans que deux yeux la suivissent, essayant de la surprendre. Mais Régine, se renfermant dans le deuil de son bonheur mort, pâle, les paupières brûlées de fièvre, ne sort-ait plus. Corradin, dès lors, lui tint compagnie. Du premier four, il oommenga

le siège de cette femme qu'il n'avait pas cessé d'aimer avec folie, et qu'il retrouvait libre enfin, libre à jamais. Son crime avait supprimé le mari. Il était bien sûr que, tôt ou tard, désormais, son secret amour triompherait.

Toutefois, aussi longtemps que Villandrit ne serait pas entre les mains de la justice, des dangers étaient à craindre.

Il interrogea adroitement Régine.

Régine, du ton le plus naturel, éluda toutes les questions :

Il réfléchissait :

(( Julien n'a pu s'enfuir... Il ne peut être bien loin dans la forêt... caché peut-être dans les environs... Mais la faim l'obligera à une imprudence... A moins qu'il ne soit ravitaillé... Et par qui, si ce n'est par sa femme? Dans la journée ? Impossible... elle n'oserait... En outre, elle ne sort pas... Voici deux nuits que je ne dors pas et que je la surveille... Et personne non plus n'est sorti cette nuit du château... pas plus Régine qu'aucun des domestiques qu'elle aurait pu mettre dans la confidence... Où ?... Comment ?... Quel complice?... »

Deux, trois, quatre jours s'écoulèrent... La surveillance commençait à se relâcher. Il venait peu à peu à tout le monde la certitude que Julien avait réussi à quitter le pays.

Christiane, seule, n'avait rien changé à ses habitudes. Elle soignait sa poupée, l'habillait, la déshabillait, faisait avec elle la dînette, la promenait dans sa voiture, où elle la couchait avec des tendresses maternelles. Or, personne ne fit la remarque qu'à l'heure quotidienne de sa promenade, la gouvernante était régulièrement retenue par Régine. L'enfant sortait seule. Oh ! elle n'allait pas loin. Elle suivait avec <( sa fille » la longée de la charmille et s'arrêtait au banc de pierre. Mais, au bout de quelques instants, elle se hasardait sous bois du côté de la citerne, inspectait les alentours de ses beaux yeux clairs intelligents, où ne se lisait aucun effroi puis, sûre de la solitude, elle poussait sa voiture et sa poupée jusqu'au puits et, retirant brua*

108 LA MAISON DU ^rïSTÈRE

quement des paquets de sous les couvertures, elle les faisait basculer dans le trou et se penchait pour écouter leur chute dans le fond... plouff... C'était du pain, des fruits, des tranches de viande froide... Parfois, descendait une bouteille emmitouflée de chiffons, à l'aide d'une corde... et la bouteille filait ainsi, sans heurts, le long des parois, tenue par de mignonnes mains qui obéissaient aux instructions maternelles...

Un soir, pourtant, n'en pouvant plus, elle osa dire :

— Mon papa, c'est moi... Courage, je t'aime!... Et, baissée près de l'orifice, elle eut la joie infinie

d'entendre :

— Mon gentil petit ange... Ma chérie... Mon adorée...

Ce soir-là elle pleurait en rentrant à la maison. Et, comme les gens s'inquiétaient, elle répondit qu'elle était triste « parce que sa fille était malade »...

Le même jour où Villandrit, pour échapper à l'accusation, venait de s'évader, où Rudeberg, guilleret, et qui finalement avait pris son parti de ses remords, avait conclu son affaire de cartes postales, Corradin, vers le soir, rentra chez lui, dans l'élégant pavillon qu'il habitait à l'extrémité des jardins.

Là, seul, n'ayant plus besoin de feindre, il resta anéanti devant sa table de travail. Son souffle oppressé, bruyant, ressemblait à un rugissement étouffé. Le soleil déclinant entrait à pleins feux dans son bux'eau. Il alla donner un tour de clef à la porte, revint s'asseoir à sa table et, tirant de sa poche les deux 9 x 12 de Fils-de-Famille, il les planta devant lui et les examàna.

(( Deux purs chefs-d'œuvre de photographie ! » avait dit Rudeberg avec une vanité d'artiste.

Jamais instantanés n'avaient été plus terribles !

Et jamais non plus le hasard, qui les avait per* mis, n'avait été d'une plus impitoyable justice !

Il &e retrouvait, en ses deux gestes de meurtre :

Ici, le bras levé pour frapper ; 14 les inams sou3 l'eau, pour achever le mort...

Et quels yeux féroces !... Quelles lèvres amincies, rentrées, disparues, qui se crispaient dans l'effort assassin !... Et quelle tension animale de tous les muscles en vue de frapper, et pour détruire !

« C'est affreux ! »

Puis, il considéra un instant la paume de sa main droite.

Les deux petites plaies se séchaient sous la transparence du taffetas...

« Si l'on m'interrogeait, comment expliquer aie- je ces morsures ?... »

Il brûla les deux photos. Mais celles-ci brûlées, il en restait d'autres. Les autres détruites, sans cesse il en renaîtrait, tant que les clichés existeraient. Il y avait là, chez Rudeberg, quelque part, une source d'angoisses qu'il fallait tarir, autrement sa vie en serait empoisonnée et jamais il ne toucherait le bénéfice de son crime.

« Et sans retard, sans retard, avant que ses précautions soient prises... ou bien... »

Oui, une crainte autre que celle-là... une crainte qu'il avait vue passer sur les rudes traits du bûcheron... le remords ! Rudeberg, au fur et à mesure de l'enquête des débats de la cour d'assises, ne se repentira-t-il pas ? Ne se ravisera-t-il pas ? Ne voudra-t-il pas, dans l'eflroi soulevé en lui par un reste de probité, intervenir au procès ? Du reste, qu'il intervienne ou non, ces photos, ces clichés, seront des preuves accablantes et tant qu'ils existeront la vie de Corradin sera un enfer.

Il n'hésita pas. Son parti fut pris. Il allait tenter sa chance.

Un quart d'heure après, il était à rôder autour de la cabane... et sa chance le favorisait.

Il n'y entendit aucun bruit, n'y remarqua aucun mouvement... Il se hasarda à con;ner à la porte et personne ne répondit. Il savait que Pascal, certains jours de la senlaine, suivait, à l'école de Saint-Sauveur, des cours supplémentaires... et rentrait assez tard. Quant à Rudeberg, son travail était intermit-

llD LA MAISON DU MYSTÈRE

tëiit... et quand il avait déserté par caprice l'équipe des abatteurs d'arbres, nul n'aurait pu dire où il vagabondait. Il avait passé là rnatinée aux Basses- Bruyères où nous l'avons vit... Et content de lui, 11 était ailé boire dans une auberge du village.

Corradin n'eut qu'à pousser la porte pour pénétrer dans la masure.

Là, dàris un coup de foilë, sfena itiêriie penser qu'il pouvait être surpris par le retour de Pascal ou celui de Rùdebèrg, il se mit à toUt bousculer, à fouilJer partout... Les meubles misérables aux tiroirs béants, une armoire disloquée, des paniers, des seaux, des casseroles, une malle ouverte, les deux lits, avec leurs feuilles mottes et leurs fougères séchées presque réduites en poussière, les recoins sombfes, les chaises de bois, le cabinet où Rudeberg faisait ses virages, il n'oublia rien. Il souleva des briques près du foyer. Il monta sur un escabeau fait d'une racine d'arbre et plongea la main dans le chaume du toit. Il trouva des photos, il trouva des clichés, il ne trotiva pas ce qu'il cherchait. Fils-de-Famille s'attendait à cette visite et avait pris ses précautions.

Il se mit à sonder les murs, cognant pour y découvrir quelque cachette lorsqu'un rire sonore lui fit tourner la tête.

Rudeberg était sur le seuil, éclairé par le soleil couchant, et criait de toutes ses forces :

— il fallait me prévenir, monsieur le directeur, je vous aurais aidé...

il entra, ramassa une chaise renversée, s'assit et, tranquillement, regarda tout ce désordre qui s'étalait autour de lui.

— Vous n'avez pas touillé partout, dit-il paisible... Et montrant la cloison qui séparait sa chambre de

celle de Pascal.

— Il y a là quatre ou cinq briques qui s'enlèvent... Ça fait autant de trous... On y placerait facilement des photos et des clichés... Non ! vous ne voulez pas chercher ? Vbùs avez tort. Ce qui vous intéresse est ici... Voilà ! El si vous aviez réussi en mon absence à mettre la main dessus, vous n'auriez pas perdu votre journée..,.

Il se vcEsa le fond d'une cruche de vin dans un verre qu'il rinça.

Il le but, rinça un autre verre et se pencha sur un tonnelet :

— Voulez-vous trinquer ?

— Merci ! J'ai échoué aujourd'hui. Je n'échouerai pas tous les jours...

Ilvideberg .riait encore. Et son rire était formidable d'ironie.

Il appuya un doigt sur sa paupière inférieure :

— ^Regardez donc la poussière que j'ai daus l'œil, mon garçon.

Après quoi il se pencha sur la cheminée où mijotait un pot-au-feu.

Dans un geste rapide que Rudeberg n'eut pas le temps d'apercevoir, Corradin étendit le bras et, dans la cruche à vin, versa tout le contenu d'un peut flacon.

— Sans rancune, monsieur Corradin, si vous voulez manger la- soupe avec nous ?

— Ainsi, tu veux la guerre ?

— Moi, monsieur le directeur, fît le bûcheron stupéfait. Que le bon Dieu m'en préserve. Comment ça serait-il possible que je me batte avec vous, qui n'avez point d'armes, alors que moi je les ai toutes ?.. La guerre, jamais de la vie !... Quand il me plaira, je vous donnerai des ordres, vous n'aurez qu'à obéir...

Corradin ne répliqua pas et presque aussitôt il sortit.

Rudeberg resta accroupi devant son pot-au-feu... Il avait quitté son air amuBé et, redevenu sérieux, il réfléchissait :

« S'il n'a rien trouvé aujourd'hui, rien ne dit qu'il ne réussira pas demain.. )>

Au milieu de la chambre était le trône d'arbre ^lal équarri qui servait d'escabeau et sur lequel Corradin avait grimpé tout -^ l'heure. Avec une pince, il allait en faire sauter un morceau comme d'une alvéole dont les coupures étaient effacées par une couche de poussière.

Dans la cavité étaient les deux clichés et les photographies.

Tout à, coup, il s'arrêta, indécis dans son geste.

Debout, il tournait le dos aux quatre petits carreaux qui formaient dans ce taudis Tunique fenêtre par où entrait le jour... Mais sur le mur en face de lui et qui avait été autrefois — cela se voyait encore — blanchi à la chaux, il vit, à plusieurs reprises, courir une ombre... Ai ors, il sourit, car il comprenait...

Corradin ne s'était pas éloigné et le guettait en se penchant, du dehors, contre les \itres.

Le soleil, s'inclinant de plus en plus, projetait dans la cabane une ombre allongée.

Rien dans l'attitude de Rudeberg ne trahit la moindre émotion et n'indiqua à l'espion qu'il avait été surpris.

L'ombre disparut.

Il y eut, dans les alentours de la cabane, un bruit de marche précautionneuse.

Fils-de-Famille avait l'oreille fine...

Il devina que Corradin s'en allait.

Alors, le sourire du bûcheron disparut...

« Il est évident que rien ici n'est en sûreté ! » murmura-t-il.

Tout en réfléchissant, il alluma sa pipe, s'en fut jeter un coup d'œil au dehors dans la direction qu'avait prise Corradin, puis, revenant à la cruche sur un coin de la cheminée, il la remplit au tonnelet.

Il se versa un verre plein de vm, l'éleva un instant entre lui et la lumière du soleil — par habitude — mais cette fois sans en admirer la transparence, car il pensait à autre chose, et la vida d'un trait... Il le remplit encore, et le vida de nouveau.

Et il tomba raide, comme si la terre avait manqué sous ses pieds.

En même temps, un rire bref, dehors, derrière la petite fenêtre aux quatre vitres.

Corradin avait fait mine de s'éloigner, puis était revenu à son poste.

Il ne perdit pas de temps...

Rudeberg avait dit, tout à l'heure, en le narguant :

« Ce qui vous intéresse est ici... »

Or Corradin jouait son va-tout et ce n'était pas un homme de demi-mesure. Tout à coup, depuis trois jours, sa liberté et sa vie chancelaient... Et, en bas, c'était l'échafaud... Grand criminel, certes, doué de sang-froid et d'audace.

Le voici dans la cabane, auprès du corps inanimé de Rudeberg. Il pom-rait le tuer. Rien de plus facile. Mais ce second meurtre est inutile. Mieux vaut faire croire à un accident ; Rudeberg, ivre, aura mis le feu à la maison. Et il a péri victime de l'incendie.

En même temps, l'incendie détruirait clichés et photos.

Il éparpille, d'un coup de pied, les bûches qui flambent sous le pot-au-feu, saisit un tison, le promène sous le toit de chaume, le jette ensuite sur le lit, dans les mousses, les feuilles et les fougères sèches...

Après quoi, sûr de laisser derrière lui la dévastation, ii s'esquive, gagne le bois et disparaît.

Le grand corps de Rudeberg s'est effondré près du lit...

Peut-être l'homme a-t-il eu conscience du danger, a-t-il vu clair la centième partie d'une seconde, dans cette nuit qui s'abattait sur lui, foudroyante... Ou bien, fut-ce, plus simplement, un geste réflexe instinctif ?... En tombant, ses mains saisirent les pieds de l'escabeau et s'y accrochèrent si fort qu'on pouvait croire que les dix doigts voulaient s'y incruster comme dix clous...

Autour du bûcheron, tout brûlait.

La masure s'emplissait d'une fumée intense où éclataient de rouges fulgurations.

Dehors, les flammes du toit de chaume s'élançaient joyeuses vers le ciel, où couraient des nuages euxmêmes rougis par les feux du soleil couchant.

Or, le petit Pascal revenait de l'école, les mains dans les poches.

Il se hâtait, car il était tard. Son père devait l'at-^ tendre en préparant la bonne soupe grasse pleine de poireaux et de pommes de terre et l'enfant y pensait avec plaisir, car il était satisfait de lui-même.

114 LA MAISON DU MYfi^RE

ayant bien travaillé. En outre, le morceau de pain, emporté dans son sac pour le goûter de quatre heures, était loin, et depuis longtemps Pascal éprouvait un maitre appétit.

Au tournant de la route, il s'arrêta avec une vive surprise...

Une lueur violente apparaissait dans les arbres. Souvent il les avait, vues, ces clartés du ciel flamboyant au coucher du soleil, mais elles étaient immobiles et comme mortes, tandis que celles qu'il apercevait ce soir-là étaient vivantes, remuaient, se rapetissaient ou s'agrandissaient... Et parfois un peu de vent les chassait en tourbillons pendant que des volutes de fumée s'enguirlandaient dans les hêtres de la bordure.

L'enfant eut une grande frayeur, cria en pleurant :

« C'est notre maison qui brûle... »

Et il se mit à courir de toutes ses forces, son cartoij d'écolier lui battant dans le dos.

Le voici devant la masure embrasée.

Il appelle :

— Papa ! Papa !...

Il ne réfléchit même pas que son père peut irès bien ne pas être là... qu'il y a beaucoup de raisons pour qu'il n'y soit pas... ou même qu'il soit parti pour chercher du secours... Il se jette dans la fournaise... Un instant il recule, aveuglé, suffoqué... toussant... pleurant plus fort... Puis il s'élance de nouveau... Cette fois, il reparaît, traînant un poids qui doit être énorme, étant donné ses efforts... Et ce poids, c'est le corps de Rudeberg.

Le corps de Rudeberg alourdi par l'escabeau qu'il n'a pas lâché et qui racle la tei're denicie lui...

En même temps, le toit s'abat et de hautes flammes s'élèvent.

La masure n'existe plus...

A genoux près de son père, Pascal sanglote, en le caressant :

— Papa ! mon cher papa I Tu n'es pas mort... Les flammes ont été vues du village. Des secoure

arrivent, mais il n'est plus temps. L'incendie a achevé gtto œuvre. La mi^rable cab'ane n'est plus

qu'un tas de braises crépitantes où surgissent des langues rouges toutes les fois que passe dessus, pour les aviver, un frisson de brise plus forte.

Rudeberg n'est pas mort. On le fait revenir à lui. On l'a transporté près du ruisseau. On lui baigne le visage et il rouvre enfin les yeux. Des gens ont essayé de détacher ses mains crispées, nouées autour des pieds de l'escabeau... Ils n'y sont point parvenus. Il aurait fallu lui broyer les os. Quand il reprend connaissance, qltand il voit tout le monde penché sur lui, et Pascal qui l'étréint, et la cabane qui achève de disparaître, il se lève et dit :

— Eh bien, quoi? Eh bieii, quoi? Qu'est-ce qu'on m'a fait ?

— Père, je stlis arrivé de l'école et la maison brûlait... Tu avais l'air d'être mort... Je t'ai tii"é dehors... Et tu as entraîné avec toi l'escabeau... Et c'est tout, père, nous ne savons pas comment tout cela s'est passé...

L'escabeau !... ce simple mot lui fait comprehdre... Maintenant, il se souvient !... La cruche !... Un verre, deux verres de vin, et la foudre... Pendant qu'il était en syncope, l'incendie !... Qui a mis le feu ? Lui-même ou Corradin ?... Aucun doute, Corradin ! Et c'était un coup de maître... En même temps qu'il brûlait la maison, il détruisait les documents terribles... et il réduisait en cendres le témoin de son crime...

<( Bon boulot, mUrinurà-t-il en souriant, bon boulot... mais qui n'a pas réussi jusqu'au bout... Ça méritait mieux, ma parole. »

Il avisa l'escabeau, fit quelques pas en chancelant et alla s'y asseoir. Un regard le rassura. Il n'était advenu rien f^e fâcheux au siège rustique. Donc les photos et les clichés étaient là... sa main tremblante tâtait la bille de bois, elle y retrouvait aisément les coupures où s'engageait son ongle... Et il frémissait de joie...

« Ma veine ! ma veiné ! » disait-il à voix basse...

C'était la nuit maintenant, mais des lueurs sortaient du brasier pour éclairer les yisages de refléta fantastiques.^

Parmi ces visages, soudain, il reconnaît celui de Corradin.

Corradin est accouru là comme les autres. Il est accouru parce qu'il voulait, au fond de sa haine, savourer la joie formidable de ne plus se sentir esclave. Et en apercevant Rudeberg sain et sauf, il n'a pas retenu un cri de fureur...

Les deux hommes échangent un regard... Corradin, a baissé les yeux...

Et Rudeberg, s' approchant, lui glisse à l'oreille :

— Sans Pascal, le tour était joué...

Il se mit à rire tout bas :

— Maintenant, ça vous plaît-il de savoir où je cache mes marchandises précieuses ?

Il prit son couteau, le glissa dans les rainures de l'escabeau, lui imprima un mouvement de va-et-vient pour donner du jeu à la bille de bois, puis la retira de son alvéole. Il plongea le bras et ramena deux clichés et deux photos...

• — Voilà !... Monsieur est servi !...

Et il enferma le tout dans son portefeuille.

Il enleva Pascal dans ses bras, non sans l'avoir embrassé avec passion :

— Petit, cette nuit, nous irons coucher à l'auberge, mais bientôt nous serons mieux logés... Voilà INI. Corradin qui vient de me prom.ettre de nous donner l'hospitalité aux Basses-Bruyères... N'est-ce pas, monsieur Corradin ? "

Il partit, Pascal, à cheval sur ses épaules, battit les mains gaiement.

Il prit la route de Saint-Sauveur et, quand il fut dans le bois, on l'entendit :

Alors il tressaillit, en proie au noir frisson.

— Cachez-moi, cria-t-il, et le doiet sur la bouche, Tous ses fll5 regardaient trembler l'aïeul farouche.

Bien que la surveillance eût diminué dans la forêt, l'inquiétude de Régine ne continuait pas moins d'être grande. La retraite de Julien était à la merci d'une imprudence, d'une indiscrétion, d'une naïveté de J'enfant. En outre, il était impossible de laisser Ju-

lien plus longtemps caché au fond de la citerne, La cavité où il se dissimulait était si étroite et si basse qu'il devait s'y tenir étendu tant qu'il faisait jour. La nuit seule lui rendait la liberté de ses mouvements. La jeune femme songeait à tout cela et aux moyens de secourir le pauvre garçon. Il lui était difficile d'agir seule. Mais parmi tous les hommes qui l'entouraient, qui choisir pour une aussi grave confidence ?

Corradin, à cause de son amitié pour Julien 1

Corradin, et pas d'autres !

Il ne la quittait guère depuis la catastrophe. Elle retrouvait en lui un cœur qui partageait sa peine. Et jamais l'apparence même d'un soupçon ne l'avait effleurée.

Ce fut un soir qu'elle voulut s'ouvrir à lui :

— Mon ami, que pensez-vous de notre pauvre Julien ? Ne croyez-vous pas, comme moi, qu'il n'a pu s'enfuir bien loin et qu'il doit être encore tout près de nous ?

Il tressaillit sous cette brusque question à laquelle il ne s'attendait pas.

— Non, Régine... Vraiment, je vous l'assure... j'espérais qu'il était à l'abri... Mais vous, savez-vous donc quelque chose?

- L'ém.otion de Régine était trop visible pour qu'il ne devinât pas du premier coup.

« Elle sait !... Et elle va tout me dire, si je suis adroit... »

Elle disait en hésitant, cherchart ses mots, retenue par un effroi instinctif :

— S'il était encore... auprès de nous... comanent aurait-il vécu... depuis ces trois jours écoulés ?... Il doit être bien malheureux!... Et si l'on... pouvait... deviner son refuge... comment m'aideriez-vous à le sauver, vous, Henri?... à lui donner les moyens de sortir de la forêt?... de déjouer la surveillance?... de s'expatrier ?... jusqu'au jour... au jour béni que j'appellerai de toutes mes prières, où il réviendra, fort de son innocence ?...

Il murmura, avec une forte émotion :

- — Il me semble qu« ce ne serait pas bisn difficile...

Mais, pour cela, il faudrait correspondre avec lui... s'entendre... convenir de certaines précautions... lui procurer des vêtements de paysan ou de' roulier... une charrette avec tin clieval... au besoin même l'obliger à se déguiser... une perruque... une fausse barbe... et par-dessus tout lui donner assez d'argent pour lui permettre de quitter la France et au besoin de passer en Amérique... Mais... mais, bien entendu, tout cela ne servirait à rien si vous ignorez où il s'est réfugié...

En achevant cette phrase, il n'osa pas regarder Régine.

Et ce fut heureux pour lui, car s'il l'avait regardée à ce moment, il eût été effrayé de l'horreur apparue tout à coup sur les traits de la jeune femme...

En parlant, Corradin avait fait quelques gestes... il avait étendu son bras, écarté sa main droite qui resta un instant la paume en l'air... et Régine venait de remarquer les deux petites plaies encore sanglantes le soir du meurtre et dont le sang l'avait souillée, en tachant jusqu'à sa serviette, alors qu'ils étaient à table... Pourquoi frissonna-t-elle à ce souvenir ?... Et surtout pourquoi tout un drame atroce se présenta-t-il à son esprit?... Elle connaissait les détails relevés par l'enquête... la lutte soutenue par Marjory contre le meurtrier, sa défense opiniâtre malgré sa faiblesse et la constatation qui avait été faite... A l'appareil dentaire que portait le banquier une dent de porcelaine avait été cassée... Etait-ce un coup porté par l'assassin ? Etait-ce un effort violent de la victime pour se soustraire à lui ? L'enquête ne s'était pas prononcée... Mais brusquement d'autres souvenirs assaillaient la jeune femme... bouleversée, terrifiée, impuissante à repousser de pareilles évocations... En ce repas du soir, deux ou trois heures après le meurtre, Corradin — elle se le rappelait pour la première fois depuis lors — avait eu une attitude singulière. Elle-même et Julien s'en étaient inquiétés. Et l'exclamation de Christiane : (( Voici bon ami qui vient de boire coup sur coup trois verres de vin pur ! » Et cette pâleur brusque et cet éblouissement qui avaient suivi les paroles de la

fillette ? Corradin les avait expliqués en les mettant sur le compte de son émotion à la nouvelle de la mort de Marjory?...

Pour que de si singuliers souvenirs se transformassent en soupçons, il eût fallu pouvoir les rattacher à quelque indice moral, si vague fût-il, déterminant l'intervention de Corradin dans la scène sanglante...

Régine repoussa ces idées étranges.

Elle eut un triste sourire de pitié...

De pitié d'elle-même.

Pourtant je ne sais quelle frayeur, quelle contrainte de sa volonté soudain repliée et hésitante lui ferma soudain la bouche.

Corradin insistait, devenait pressant, la grondait doucement.

Elle répondit :

— Je ne sais pas, hélas ! où mon pauvre Julien a trouvé un refuge.

Corradin sentit ses hésitations sans les comprendre.

Et il se dit :

« Elle ment. »

Il ne fut plus question de Villandrit entre eux.

Seulement Corradin, l'esprit en éveil, resta plus que jamais sur le qui-vive.

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