LA PRISON D'ÉTAT
Il résulte des textes que nous allons citer que les rois de France firent enfermer au Temple des prisonniei's d'importance et de distinction, soit pour une longue détention, soit pour quelques jours ou quelques semaines, en attendant leur jugement ou leur supplice; il est certain aussi qu*il y eut au Temple un des dépôts ordinaires servant à la justice de la ville de Paris. Mais il est impossible de savoir combien de temps dura ce double usage, ni si Ton doit le considérer comme permanent ou seulement temporaire. — Pour la prison d'État, il est hors de doute qu elle ne servait qu'accidentellement, et — on peut l'admettre comme très probable — c'est le donjon qui fut employé de la sorle. Nous avons vu, en effet, cette grosse tour carrée, véritable forteresse, servir de dépôt, non plus seulement à un trésor, mais à un arsenal, h des provisions de poudres, et rester longtemps tout entier à la disposition de l'État.
Les passages relatifs à cette prison d'État, dans les auteurs, ne dépassent pas le xiv^ siècle. Voici les plus significatifs.
En 1315, le 13 mars, Enguerrand de Marigny fut enfermé au Temple avec ses co-accusés, mais peu de temps, pour y attendre le jour de son supplice ^ C'était, on le voit, au lendemain de l'installation des Hospitaliers dans leur nouvelle maison. — Un peu plus tard, c'est le sire de Parthenay, gentilhomme poitevin, accusé d'hérésie « dont il fu amenés à Paris et arrestés au Temple, où il fu longuement ' ».
£n 1367, Guillaume de Harcourt, accusé calomnieusement d'avoir emprunté de l'argent au nom du roi^ au moyen d'un faux, fut conduit à la tour, puis bientôt relâché '.
En 137i, le fameux captai de Buch, Jean de Grailly, fait prisonnier devant le château de Soubise en Poitou, fut amené jusqu'à Paris et gardé longtemps au Temple. Charles V, « qui de sa prise
1. Hisior. des Gaules, XXI, p. 42 (Contin. chron. Gir. de Fracheto). Le ministre favori de Philippe le Bel avait été d'abord conduit aa Louvre, puis « ipsum... cum aliis pjuribus, Parisius apud Templum... Ludovicus rex fecit carceri municipari ». — Cf. Mémorial histor. Joh. a sancto Victore (ibid», p. 660) et la chronique rimée attribuée à Geoffroi de E^ris (ibid,, t. XXII, vers 6977).
2. Contin. anon. de la Chron. de Saint-Victor {ibid.y p. 681), 1322-1328. ^ Cf. Contin. G. de Fracheto (t6û{., t. XXI, p. 61).
3. Chron. des quatre premiers Vcdois, éd. S. Lace, 1862, p. 184 (Soc, EiU. de France),
fut moult joyeux », désirait l'attacher à son service; mais le fier capitaine préféra sa captivité, où il mourut cinq ans après '.
£q 1373, la comtesse de Bar, Yolande de Flandres, qui avak imprudemment bravé Tautorilé du roi dans une circonstance domestique, resta « longtemps enfermée à la tour du Temple de Paris » avec quelques-uns de ses gens. Ayant réussi à s'échapper, elle fut aussitôt reprise et ramenée, dit le mandement très explicite de Charles V, « en notre dite prison du Temple ' ».
Enfin, en 1378, Pierre du Tertre, secrétaire du roi de Navarre, fut aussi gardé au Temple, avant son exécution aux Halles ^
Quant à la prison de ville au Temple, on la trouve mentionnée plusieurs fois pendant Tépoque si troublée du xv* siècle.
En 1415, par exemple, après le désastre d^Azincourt, on mura les portes de Paris pour empêcher le duc de Bourgogne d'y pénétrer ; les hommes d'armes envahirent tout le quartier longeant les remparts, prirent possession des maisons pour s*y loger, et jetèrent en prison quiconque leur résistait. « Et se logèrent, dit un bourgeoh de Paris *, plusieurs cappitaines au Temple, à Saint- Marlin.... et furent toutes les ruelles d'entour... prinses desdiz cappitaines ou de leur gens, et les povres gens boutez hors.I. et nestoit homme qui en osast parler ne porter coustel, qui ne fos mis en diverses prisons, comme au Temple.... » Quand Paris ouvrit aux Bourguignons, ce fut autre chose.
En lil8, rapporte Monstrellet ^, « s'assemblèrent les communes gens de Paris de petit estât jusques à 60 000 ou plus..., doubtans que les prisonniers ne feussent mis à délivrance.... s'en alèrent à toutes les prisons de Paris, comme au Louvre, à Saint-Magloire, au Palais, à Saint-Martin des Champs, au grand
1. Froissarl, éd. Kervyn. Voy. notamment YIII, p. 168, 204, 334, 400. « Fut amené li captaus de Buch et emprisonnés soubs bonne garde au Temple en une tour. »
2. Mandements de Charles V, éd. par L. Delisle {pocumenU inédits, 1874, p. 5H).