‹ La maison du temple de Paris, histoire et description: histoire et description, avec deux planchesChapitre 56 sur 184 · Visites de 1156 (S 5563), et 1786 (S 5571, p · texte numérisé non relu

Visites de 1156 (S 5563), et 1786 (S 5571, p

Le donjon.

La grosse tour.

Le donjon du Temple, la « grosse tour», comme on disait toujours, est aujourd'hui beaucoup plus connu que Téglise, du moins sous Taspect qu'il présentait en 1793. Les gravures de toutes sortes qui Tout plus ou moins exactement représenté, les récils de la captivité de la famille royale, comme celui de Cléry par exemple, les souvenirs personnels, et en général cet intérêt puissant qui s'attache toujours à ce qui touche à Thistoire de la Révolution, ont rendu assez familier à tout le monde le remarquable monument dont nous allons parler.

Or il y a tout lieu de croire que ce formidable témoin de la grandeur des Templiers était resté absolument intact depuis sa fondation jusqu'au jour de sa destruction, et qu'il aurait pu soutenir encore l'assaut de plusieurs siècles. Il était, en effet, si solidement construit, que jamais, indépendamment de l'entretien de la toiture, réparation ou restauration quelconque n'a été enregistrée dans les livres de comptes.

Une pareille forteresse semblait destinée à repousser de dangereuses attaques ; les Templiers l'avaient bâtie avec autant de soin qu'aucun de leurs châteaux d'Orient, si souvent assiégés. Pourtant ce ne pouvait guère être pour eux, en France, qu'un témoignage, un signe, une garantie de la puissance féodale et de rautoritéde leur ordre. Aussi le donjon du Temple n'a point d'histoire; il n'en est question, pour ainsi dire, que le jour où le marteau du démolisseur s'abat sur lui.

On aurait io^jL cependant de passer à côté sans l'étudier de près; le type en est rare et peut-être unique dans sa simplicité à

la fois robuste et élégante. Nous allons essayer de le faire connaître d'après les sources originales, d'une façon aussi complète que possible.

Les matériaux avaient été tout particulièrement choisis. C'était « du haut ban franc et liais du faubourg Saint-Jacques et du mont Souris », dit le procès-verbal de la reconnaissance officielle des édifices anciens dressé par ordre de Golbert en 1678 *.

Voici en quels termes s'exprime la visite de 1495 *. C'est « une grosse tour de pierre taille qarée, et à chascun quanton une tornelle de mesmes, prinse de pié jusques au feste. Et toutes cincq sont couvertez de plombz et voustéez de quatre estaiges ; et dedans icelle a puys, cave, four, moUin et chappelle, le tout bien entretenu. Lesquelles tours souloyent estre environnéez de fossez a fons de cuve, plains d'eauwe, et a pons-levis, qui estoit forte chose; mais on a esté contrainct, du temps des Templiers, de les combler, et a présent n'y a point. »

Cette description, la plus ancienne que nous ayons trouvée, était encore exacte au commencement de ce siècle; nous y ajouterons des chifTres, et nous les compléterons en pénétrant dans l'intérieur.

Considéré isolément et dans son unité primitive, le donjon comprenait donc une grosse tour carrée et quatre tours rondes assez étroites, appuyées sur les quatre angles. En plan, la tour centrale mesurait seule 7 toises (13 m. 50), et 10 toises (19 m. 50) avec les tourelles^ dont chacune avait 2 toises 5 pieds de diamètre (5 m. 50). L'épaisseur des murs était de 1 toise 1 pied (2 m. 27), ce qui réduisait les salles intérieures à 4 toises 4 pieds (9 m. 10) ^.

En élévation *, la grosse tour comprenait quatre étages et un grenier sous le comble, sans compter la cave, qui paraît n*avoir plus existé à l'époque de la Révolution, non plus que le puits.

La toiture se composait, au centre, d'une grande pyramide à base carrée qui n'occupait pas toute la largeur du donjon, parce

1. Publié dans la Revue d'architecture (C. Daly), par le comte de Laborde, 1852, p. 194.

3. Ces chiiïres ont élc obtenus à Taide d'un plan inédit conservé aux Archives (N' Seine, 357<).

4. Cf. la coupe exécutée en 1793 par Tarchilecte Bourla, et conservée par A. Lenoir (13« livraison de Paris à travers les dges, Didot, in-f^ ; reprod. aussi dans Chantelauze, Louis XVU, 1884).

que le grenier, plus étroit, laissait tout autour un chemin de ronde de la largeur des murs mêmes de la tour; puis de quatre flèches coniques, moins élevées, sur les quatre tourelles. La couverture était en ardoises avec ornements de plomb.

La base du donjon était fortifiée par un empâtement qui devait être plus visible lorsqu'il était encore baigné par Teau des fossés.

A la dernière époque, la hauteur totale était de 50 mètres environ. Dans ce chiffre, le premier étage (devenu rez-de-chaussée par suite de Texhaussement du sol) est compté pour 7 mètres; le deuxième étage, pour 6 m. 50; le troisième étage, pour 6 m. ; le quatrième étage, pour 4 m. 50, et le comble avec la pyramide, pour 15 mètres. Les tourelles ne mesuraient que 45 mètres.

C'est au premier étage \ comme dans la plupart des donjons du moyen âge, que se trouvaient Tou verture du puits et la descente de cave ménagée dans l'épaisseur des murs. La visite de 1662 en parle encore, ainsi que celle de 1756 *.

La grande salle de cet étage était, ainsi que les trois autres, voûtée de quatre compartiments de croisées d'ogives appuyées sur quatre doubleaux en arc brisé, qui partaient d'une colonne centrale unique. Aucun piédroit ne semble avoir reçu les retombées : elles reposaient sans doute sur des culs-de-lampe. Quant aux fenêtres, il est impossible d'en déterminer la forme primitive ; elles furent certainement agrandies et remaniées dans les derniers siècles. A Tépoque de la Révolution, il y avait deux baies carrées par face, percées au fond d'un vaste ébrasement intérieur partant du sol et amorti en plein cintre.

Les tourelles correspondaient exactement aux étages de la tour centrale. Celle du nord-est contenait l'escalier à vis; c'est par là qu'on entrait dans le donjon, du moins dans les derniers siècles, après avoir franchi un petit perron demi-circulaire.

Les trois autres tourelles renfermaient de petits cabinets ronds communiquant avec les salles, et éclairés par d'étroites meur-

i. II y avait une cheminée à cet étage, mais non pas aux étages supérieurs, autant qu'on peut se fier aux plans.

2. La visite de 1733 signale un puits dans la petite cour des tours, à quelques pas par conséquent du donjon. C'est peut-être la même source qui Talimentait, et ce puits avait été peut-être creusé pour permettre de combler celui do la grosse tour, dont il n'est plus fait mention à partir de la visite de 1665.

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trières. De petits couloirs étroits les réunissaient également, à travers Tépaisse muraille.

Un cinquième étage, aménagé à la hauteur du chemin de ronde^ servait de guette. Le chemin de ronde était crénelé et très commodément disposé pour une défense ; il communiquait avec le grenier et pouvait, au besoin, être couvert d'un hourdage réunissant les tours.

Telle est Tidée exacte que Ton doit se faire de ce donjon dans l'état où les Templiers Tout laissé. A une époque difficile à déterminer, mais en tout cas postérieure au xv® siècle, un petit corps de bâtiment rectangulaire fut appliqué contre la face nord de la grosse tour et orné de deux tourelles. La visite de 1495 n'en parle pas; et, parmi les anciens plans de Paris, le premier où on le distingue clairement est celui de Quesnel (1609) '. Dans les plans dits a de tapisserie » (1540) et « des trois personnages » (1572), son existence est tout au plus probable; le plan de Bàle (1552) ne semble pas l'indiquer.

La hauteur de la « petite tour », car c'est ainsi qu'on distingue toujours ce bâtiment annexe, était de 25 m. environ, ou de 35 avec les tourelles. Sa largeur n'était que de 4 toises (7 m. 80) et sa longueur de 7 toises 2 pieds (44 m. 29), les murs ne comptant que 3 pieds.

Le massif empiétait sur les tourelles rondes du donjon.

Des deux tourelles de cette petite tour, l'une était en encorbellement à partir du deuxième étage et placée juste sur l'angle nordest du bâtiment; l'autre, entièrement tournée vers l'ouest, servait d'escalier et partait de fond.

La disposition intérieure de l'édifice était analogue à celle de la « grosse tour » : Une cave voûtée surmontée de trois étages (deux étages et grenier, dit la visite de 1756), et, au sommet, une terrasse sur laquelle on éleva dans les derniers temps une soupente légère, adossée au mur du donjon et n'occupant qu'une partie de la place. C'est par là que les étages supérieurs communiquaient avec le donjon. Au rez-de-chaussée, on avait pratiqué

1. Cf. encore les plans de Claude Chastillon, 1610; de Mérian, 1620, etc. I] faut remarquer que lous flgurent ce bAtiment appliqué au côté de la grosse tour comme très bas, beaucoup plus bas qu'il n'était en réalité, au moins dans les derniers temps.

deux portes à travers l'énorme mur. La tourelle de Tescalier avait son entrée principale à côté de celle de la grosse tour.

Les salles paraissent avoir été voûtées en arêtes, aveu des fenêtres carrées sans ébrasement ; mais elles subirent plusieurs remaniements; on les divisa en appartements, on les plafonna, on fit même deux étages du second, avec un petit escalier de bois intérieur.

La tour de César.

Le donjon du Temple n'était pas le seul monument fortiûé que les Templiers eussent pris soin d'élever dans leur enclos : une autre tour puissante, qui pouvait, elle aussi, défier les siècles, se montrait non loin, vers le nord, de Tautre côté de l'église. C'était la V tour de César », nom fantaisiste, que le peuple, pour qui tout devient bientôt légende, lui attribua sans doute à cause de son ancienneté et de son genre de construction.

Les registres lui donnent un nom plus simple : celui de « tour du Colombier ». Elle eut la mauvaise fortune d'être laissée dans l'abandon, probablement faute d'un examen attentif, car elle était si peu ruinée que les démolisseurs de 1810 eurent toutes les peines du monde à mener à bien leur besogne. Un exemple, cité par Barillet, en donne la preuve : en 1804, un fondeur, du nom de Rousseau, qui avait établi ses forges dans la tour, coula dans Vépaisseur de la voûte du premier étage une statue en bronze de Jeanne d'Arc, destinée à la ville d'Orléans *.

La vieille tour ne le cédait donc guère au donjon, en fait de solidité. Les visiteurs de l'Enclos n'ayant jamais pris la peine de la dépeindre, il faut nous contenter de la description faite par Barillet peu avant sa destruction : elle a du moins le mérite d'un témoignage contemporain.

A cette époque, le soi environnant s'était peu à peu exhaussé au point d'enterrer le premier étage presque tout entier, et la salle intérieure était aussi en partie comblée. L'ancienne porte ayant disparu, on entrait par une baie pratiquée dans la muraille. Au milieu de la salle, une colonne était restée debout, soutenant la voûte, mais on ne voyait plus apparaître au-dessus

1. Cette statue, œuvre du sculpteur Gois, orna d'abord la grande place de la ville et se voit aujourd'hui à rextrêmité du pont.

du sol qu'un chapiteau assez grossièrement sculpté; de là partaient quatre arcs dont les retombées s'appuyaient sur les chapiteaux de quatre colonnes semblables placées aux angles de la pièce. Un escalier moderne conduisait aux étages supérieurs.

Le deuxième étage, vaste et élevé, était analogue au premier étage, mais sans colonne centrale ; les ogives, qui prenaient naissance sur les quatre colonnes d'angles, aboutissaient simplement à une clef ou rosace bien conservée.

Le troisième étage était semblable, sauf les fenêtres, qui avaient été agrandies à une époque relativement moderne.

Quelques traces de l'ancien escalier étaient encore visibles dans une tourelle accolée à Tun des angles et qui donnait accès du troisième étage à la plate-forme. Cette tourelle devait être en encorbellement sur les deux contreforts qui soutenaient chaque angle du monument.

De bonne heure le sommet avait été coiffé d'un comble avec toit en bâtière couvert de tuiles, ce qui lui ôtait beaucoup de son caractère. On distinguait pourtant encore très bien quelques-uns des créneaux de la terrasse qui semble avoir couronné, primitivement la tour, comme toutes les forteresses de l'ordre du Temple en Orient.

Ceci nous amène à dire quelques mots des donjons et des tours fortifiées que les Templiers et d'aulres ordres militaires avaient élevés en Orient *. Bâtis sur plan généralement barlong, quelquefois carré, ces édifices sont peu élevés, mais vastes, terminés en terrasse, et n'ont d'habitude qu'une seule travée de voûte à chaque étage. A Margat, par exemple, la tour principale est presque carrée; à Giblet, elle mesure 25 mètres sur 18; à Beaufort, elle est barlongue ; mais à Krein (Monlfort des Teutoniques) elle est bien carrée. Enfin, à Saône, le donjon carré, de 36 mètres de côté, présente à chaque étage une voûte sur quatre croisées d'ogives retombant sur un pilier central. Avec des dimensions beaucoup plus considérables, ce donjon ne laisse pas d'avoir quelques analogies avec celui de Paris, qui s'en distingue malgré

i. Voy. Rey, Essai sur la domination française en Syrie (Coll. des Documents inédits)^ 1866, nombr. planches, 1 vol. in-4«. — ViolleHe-Duc a aussi examiné quelques-uns de ces monuments dans son Dictionnaire rai-, sonné.

tout par son originalité bien tranchée. Une étude comparative du type usité en Orient n'est vraiment possible qu'avec la tour de César, ou mieux avec celle de Saint-Jean de Latran^ cette si intéressante tour Bichat que beaucoup de nos contemporains ont encore vue debout, et dont le plan barlong comportait deux compartiments de voûte, de front *.

Dates des deux tours.

II est temps d'examiner une question intéressante, mais difficile à résoudre complètement, et que personne n'ajamais pris le soin de discuter : c'est la date à assigner à la construction du donjon ou grosse tour du Temple, et à celle de la tour de César.

Deux dates ont été mises en avant pour le donjon, toutesdeaz adoptées par un nombre égal d'auteurs recommandables, mais qui n'ont pas expliqué la raison de leur choix, toutes deux reposant sur une base assez solide, quoique insuffisante; de sorte qtf'il semble à la fois que l'une exclut l'autre, et qu'il faille cependant les admettre toutes deux.

D'après le premier système, le donjon serait l'œuvre d'un frère Hubert, trésorier de l'Ordre, mort en 1222.

D'après le second, il aurait pour auteur un frère Jean de Tour, également trésorier, mort vers 1310.

Voyons sur quels documents reposent ces deux assertions :

On lit sur une page blanche d'un des registres de la commandcrie, avant les procès-verbaux des chapitres de 1520 *, cette . phrase, qui ne se rattache en aucune façon aux questions traitées dans le vojume : » En l'an 1222, le 29 de mars, trespassa frère Hubert, trésorier de la religion des Templiers, et fut enterre en l'esglise du Temple de Paris devant le crucify. Lequel trésorier, en son temps fist faire la tour et les logis du Temple et autres ediffices, comme il appert en l'épitaphe dessus sa tombe. Requiescat in pace, amen. »

Sauvai est le premier auteur qui adopte celte date; mais où Ta-t-il trouvée? S'il avait lu l'inscription dans l'église, l'épitaphier de Paris ne l'auraît-il pas relevée avec les autres? Ou bien a-t-il

1. Voy. Lenoir, Statistique mon. de Paris, 2 vol. in-f», 1867, et VioUet-le- Duc, Dict,

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