Homme qui tond les moutons à la mécanique
rend k une autre station où il est retenu pour la tonte et il a peut-être cinq, six ou sept cents francs dans ses poches. Vous croyez sans doute qu'il va porter cet argent-là à la banque ou à la caisse d'épargne afin d'acheter bientôt des terres et de s'installer fermier-propriétaire. Pas le moins du monde. Neuf fois sur dix il va s'arrêter dans la première petite ville qu'il trouvera sur son chemin et il y restera jusqu'à ce que tout son argent lui soit passé par le gosier. Le tavernier l'attend, et c'est lui qui empochera l'argent. Le shearer, se sentant les poches vides, se demandera comment il se fait qu'il n'a plus d'argent et se promettra bien de faire grève l'année suivante si son salaire n'est pas augmenté.
Vous rencontrerez aussi, et encore à cheval, toujours à cheval, le ministre du Bush. Ce brave homme s'en va prier dans quelque station, chez un squatter qui demeure trop loin de la ville pour se rendre à l'église. Il porte moustache et favoris en pattes de lapin, à la mode australienne. Il est blanc de poussière des pieds à la tête.
C'est maintenant le médecin qui fait ses cinquante ou soixante milles à travers la forêt pour aller voir un malade ou accoucher une femme.
V^oilà ensuite la femme de quelque fermier. Elle revient de la ville où elle a fait ses emplettes. Elle est à cheval, mais en toilette de ville. Ses paquets sont attachés à la selle. De la main gauche elle tient
les rênes, de la main droite son ombrelle ou son parapluie selon qu'il fait du soleil ou de la pluie.
Tous les gens que nous rencontrons nous saluent de la tête, non pas en l'inclinant, mais en la tournant de côté, sans sourire, sans faire aucun geste de la main.
Tout le monde est à cheval en Australie, le fournisseur, le facteur, l'employé du télégraphe, l'allumeur de quinquets, le mendiant môme.
Je me rappelle avoir été un jour arrêté près de Musselbroolv par un homme à cheval qui me demanda l'aumône.
— Est-ce que ce cheval vous appartient? lui dis-je.
— Certainement, répondit-il, et pourquoi pas?
— Parfaitement, mon ami, lui dis-je. Seulement, je vous envie, voilà tout. Je voudrais être assez riche pour avoir mon cheval à moi... comme vous.
Il est vrai que vous pouvez acheter un cheval aux colonies pour vingt-cinq ou trente francs, et j'en ai vu d'assez bons que l'on s'était procurés pour quelques schelhngs.
Terrible aventure avec un Serpent.
Ma femme m'avait fait cadeau d'une canne superbe.
Cette canne combinait la force et l'élégance. Elle était assez jolie pour faire figure à la parade de Hyde-Park et assez forle pour assommer un bœuf.
Dans mes pérégrinations à travers le Bush australien, cette canne ne me quittait pas. C'était un appui solide et au besoin une arme de défense formidable. Et si jamais un serpent s'était subitement dressé devant moi, une de ces marmelades, je ne vous dis que cela I
J'ai horreur des serpents, cette peste de l'Australie, et aussitôt arrivé dans ce pays je m'étais enquis des précautions à prendre pour se protéger contre ces dangereux reptiles.
— Mettez-vous des guêtres de cuir aux jambes,
m'avait-on dit, et un bâton soJide à la main, et vous n'avez rien à craindre.
Puis l'on m'avait enseigné la manière infaillible de les tuer sans courir aucun danger. Éviter de se placer devant ou derrière l'animal, surtout derrière, se placer sur le côté, puis lui asséner sur le dos un coup de bâton sec : pan, ça y est, vous lui avez brisé les reins et votre serpent est expédié.
Bien certainement, me dit-on plusieurs fois, vous ne rentrerez pas en France sans être à même de dire à vos compatriotes : « J'ai tué un serpent en Australie et voici comment je m'y suis pris. » Tout Français qui a voyagé en pays lointains a la réputation d'être plus ou moins sujet à la tartarinade.
Moi, je suis prudent. Tout cela est fort joli, me dis-je, mais si je manque mon coup, au lieu d'un Français qui racontera à ses compatriotes comment on tue un serpent, ce pourra bien être un serpent qui s'en ira raconter à ses amis comment on expédie un Français. Cela ne ferait pas du tout mon affaire, mais pas du tout.
Cependant, quand je me promenais dans le Bush, armé de ma nouvelle canne, je répétais le rôle que je pourrais être appelé un jour à jouer, et je tuais par milliers les serpents qui n'étaient pas là. Pas un n'était manqué. Je couvrais la teri'e de serpents aux reins brisés. Pan dans le dos, et, comme on me l'avait bien dit, ça y était.
De deux ennemis qui se cherchent, celui qui est
le premier découvert par l'autre est à demi battu. Aussi, ce que je craignais le plus, c'était le serpent caché dans l'herbe ou dans les brindilles dont le Bush est jonché, sur lequel on marche et qui proteste énergiquement en vous mordant au mollet, avant de vous donner le temps de vous mettre en garde ou même de savoir où vous êtes.
Mais le serpent que je craignais encore le plus de tous, c'était le serpent qui s'introduit le soir dans les habitations, pénètre dans les chambres à coucher, qui sont en Australie au rez-de-chaussée, et va tranquillement se fourrer dans votre lit.
Un serpent ne vous attaquera jamais, à moins que vous ne mettiez le pied dessus ou que vous ne cherchiez à l'empêcher de rentrer dans son trou, et si jamais vous en trouvez un dans votre lit, ne le dérangez pas et il ne vous dérangera pas. 11 n'est pas plus méchant que cela. Voilà bien ce que me dirent tous les gens qui s'y connaissaient en serpents, mais sans réussir à me convaincre de rien, excepté que si, tout homme que je suis, je trouvais jamais un serpent dans mon lit, je pousserais des cris de femme honnête surprise au bain.
J'arrivai un soir dans une ville située au nord de la Nouvelle-Galles du Sud, à cette époque de l'année que les habitants du pays appellent le printemps, quarante degrés de chaleur de midi à quatre heures et trente-cinq ou trente-six dans la soirée: un vrai
LA MAISON JOHN BULL ET C'^ 15o
temps de serpent. Pas une feuille ne bougeait : on pouvait à peine respirer dans cette atmosphère de plomb fondu. La petite ville était en plein Bush. Derrière l'hôtel où j'étais descendu se trouvait une petite rivière qui fournissait à l'établissement des moustiques d'une énergie et d'une voracité à toute épreuve. On mangeait fort mal dans cet hôtel, mais on y était fort bien mangé.
Avant d'aller me coucher je causai avec le propriétaire qui m'informa que l'endroit était infesté de serpents. Le voisinage du Bush et de la rivière, ajouté à la chaleur intense du lieu, devait en effet rendre la ville un parfait repaire de serpents. Dans l'après-midi mon hôte en avait tué un de huit pieds de long dans un des parterres de son jardin.
— Et le diable, me dit-il, c'est que le soir ces brutes s'introduisent dans l'intérieur des maisons et vont s'installer dans les chambres à coucher.
Un froid glacial me passa dans le dos.
Pendant près d'une heure nous causâmes assez serpents pour remplir mon sommeil des cauchemars les plus épouvantables. Toutefois, quand je quittai le propriétaire, je me répétai plusieurs fois ses dernières paroles : « Je recommande toujours aux voyageurs de regarder avec soin dans tous les coins de leurs chambres et de fermer la fenêtre avant de se mettre au lit. »
Quand je fus arrivé dans ma chambre, je vous laisse à penser si je regardai partout, dans les coins,
SOUS les meubles, sous le lit et dans le lit. Je tâtai les couvertures et les oreillers. Je crois même, Dieu me pardonne, que je regardai dans les tiroirs de la commode.
Point de serpent.
Bien rassuré, je fermai la fenêtre, je me déshabillai, j'éteignis la bougie et je me couchai.
La chaleur était suffocante, écœurante.
Les moustiques commencèrent à bourdonner autour de ma tête, à entonner ce cri de guerre qui annonce un combat acharné, sans quartier. Il y avait bien un moustiquaire, mais il avait des trous comme cela arrive dans presque tous les hôtels de l'Australie. Mieux eût valu point de moustiquaire. L'animal, une fois emprisonné, ne peut plus sortir. C'est un duel à mort: vous ou lui, il faut qu'il y en ait un qui meure.
Ce bourdonnement des moustiques est aussi agaçant que le sifflement des balles sur le champ de bataille, avec cette différence, toutefois, que la balle qui vous a sifflé à l'oreille est passée et ne vous fera plus de mal, tandis que le bourdonnement du moustique vous annonce que le danger est arrivé et que la bataille va s'engager.
Pour me protéger la tête et au risque d'étouffer, je ramenai le drap sur ma figure et, en nage, respirant à peine, je cherchai à oublier dans le sommeil moustiques réels et serpents imaginaires.
Je crois que je dormis quelques instants. La
chaleur était telle que je gisais dans un bain de sueur, haletant, brûlant. Bientôt je n'y tins plus. Je résolus de sacrifier mes bras et mes mains aux moustiques. Je gardai le drap sur la figure, je sortis les bras et posai les mains sur le lit.
Eh bien, non, je ne suis pas plus poltron qu'un autre, mais par cette température d'enfer mon sang se glaça dans les veines. Je venais de poser la main droite sur un serpent étendu là en travers du lit. Je l'avais presque empoigné. Oui, un serpent, tout ce qu'il y a de plus serpent, froid et immobile comme la mort.
Les serpents ont le sommeil dur. Celui-là dormait solidement. Il ne remua point. Je retirai doucement les mains et les replaçai sous le drap.
Je ne suis pas plus poltron qu'un autre, je le répète ; je ne suis pas plus brave non plus. Cependant, si je me trouvais face à face avec un lion et que j'eusse en main un bon fusil, j'ai la ferme conviction que j'aurais assez de sang-froid pour lui envoyer une balle visée de mon mieux avant de lui permettre de se servir une tranche de ma personne. Mais un serpent, dans la nuit noire, là, sur moi sans armes, sans aucun moyen de défense ou de retraite, sans aucune espèce de protection, presque nu, c'est bien autre chose !
La situation me parut horrible.
J'ai toujours eu horreur des bêtes qui rampent, surtout de celles qui sont froides et humides. Je n'ai
jamais même pu toucher un poisson. Si j'avais été Je premier homme créé, j'aurais sauvé le genre humain en ma personne: je n'aurais jamais pu manger tranquillement une pomme à côté d'un serpent, fût-ce en compagnie de la plus jolie femme du monde.
J'aimerais mieux rencontrer un loup affamé au coin d'un bois que de savoir dans ma chambre un centipède, un scorpion, une grosse araignée ou même un inofîensif scarabée. Un lézard me ferait courir à toutes jambes. Un serpent, jugez donc !
Une sueur froide me courait de la tête aux pieds. J'étais collé au lit, paralysé de peur.
Que faire ?
Me lever et me sauver? Oui, sans doute ; mais je le réveillerais peut-être et il me clouerait à la porte. Attendre jusqu'au jour me parut ce qu'il y avait de plus sage à faire. Oui, mais, hélas ! il ne devait être que minuit à peine et jamais, au grand jamais, je ne pourrais endurer ce cauchemar vivant pendant sept mortelles heures.
Le serpent ne bougeait pas, ni moi non plus. Je le sentais sur moi dans toute sa longueur. Ce qui me semblait étrange, c'est qu'il dormait tout allongé, au lieu d'être pelotonné comme le sont généralement ses semblables quand ils dorment. Par quelques petits mouvements imperceptibles des deux genoux, je jugeai que mon serpent avait environ trois pieds de longueur. C'est la longueur du death-adder austra-
lien. Le vertige me prit à l'idée que ce monstre, dont la morsure donne la mort presque instantanément, était là prêt à m'expédier à son réveil.
Je songeai alors à un autre plan. Rouler tout doucement mon drap et l'y envelopper, puis TétoufTer. Oui, parbleu, c'était bien simple; malheureusement l'obscurité était complète et les risques à courir énormes. Il pourrait se glisser lentement hors de l'étreinte et me donner au bras le coup fatal. Non, autre chose encore, mais d'abord de la lumière, au risque de tout perdre.
Hanté de Laocoon père et fils, fiévreux, fou, dégouttant, cette obscurité multipliait mes angoisses et me faisait entrevoir la situation comme terrible et sans espoir.
J'étais presque prêt à me résigner à mon sort. J'eus même quelques secondes de calme, grâce à la pensée que la mort occasionnée par la morsure d'un serpent n'est point douloureuse. On s'endort et l'on ne se réveille plus. Je songeai àCléopâtre. Parbleu, mieux valait mourir ainsi que de la goutte ou de rhumatismes.
Mais pas du tout. Je ne voulais mourir ni comme cela, ni autrement, ni sans douleiir ni avec douleur. Mourir sans s'en apercevoir c'était mourir tout de même, et je ne peux pas vous dire combien je suis reconnaissant de me sentir en vie !
Je devenais fou, et je sentis que la lumière seule me ramènerait à la raison. Je ne voulais plus d'in-
certitude , je voulais regarder mon ennemi dans le blanc des yeux ... ou plutôt , de côté , comme on m'avait toujours recommandé de le faire.
Mon serpent était toujours là, bien endormi, immobile, ne se doutant nullement qu'un homme de près de six pieds , jeune encore , fort et bien portant , tremblait sous lui , être immonde d'un pouce et demi d'épaisseur et de trois pieds de longueur à peine.
J'allongeai le bras droit et j'atteignis les allumettes qui se trouvaient sur la table de nuit. Ce fut là une manœuvre qui prit bien dix minutes à exécuter. Sans remuer, après des efforts inouïs, je réussis à allumer la bougie. La lumière m'effraya d'abord. J'allais probablement réveiller le serpent et le duel allait commencer.
Le serpent ne bougea point.
Je m'enhardis jusqu'à sortir la moitié de la tête et à jeter un regard craintif le long du lit. Mon serpent était là , toujours endormi , droit comme un i. Je m'enhardis davantage et réussis à m'extraire du lit. J'allai vite chercher ma bonne canne de Tolède. « Pan, ça y est », ou du moins j'étais prêt à vendre chèrement ma vie.
Je regardai sur la cheminée, dans tous les coiris, point de canne. C'était un sort. Où pouvait bien être cette canne ?
Je revins près du lit. Je pris la bougie, et, me sentant enfin bien et vraiment éveillé, en possession
LA MAISON JOHN nTM. ET c'° ^61
de toutes mes facultés, je m'approchai et regardai le serpent.
— Ah ! cette canne, m'écriai-je, en riant aux éclats, faut-il être bete tout de même !
Ce qu'il y a de piquant en Australie. — Aspect des petites villes. — Cliaeun prend son plaisir où il le trouve. — La vie australienne. — Du thé, toujours du thé. — Du wliisky ou de Teau. — Occupation favorite. — Sept repas par jour. — Les squatters.
L'Australie peut se diviser en deux parties bien distinctes, les grandes villes, c'est-à-dire les capitales des quatre principales colonies, Sydney, Melbourne, Adélaïde et Brisbane, et une centaine de petites villes qui, selon moi , sont la véritable Australie. Dans les grandes villes, nous étudierons la société coloniale; dans les petites nous verrons l'Australien typique, le pionnier de la civilisation britannique.
L'Australie ne présente au voyageur rien de très piquant si ce n'est les moustiques. Gare à vous, si vous êtes étranger, car vous serez pour ces insectes
anthropophages un mets déHcat et nouveau. Ils se passeront le mot et viendront de tous les coms du voisinage goûter à ce plat nouvellement importé. Les mouches aussi vous attaqueront sans pitié et vous suivront par milliers dans vos promenades. J'ai vu des gens habillés de coutil blanc littéralement noirs de la tête à la ceinture. Un filet , attaché à la couronne de votre chapeau et tombant autour de la tête jusque sur les épaules , vous protégera la figure, et tout ce que je souhaite c'est que le moustiquaire vous protège pendant la nuit.
Toutes les petites villes australiennes se ressemblent. Une rue principale oii se trouvent généralement l'hôtel de ville, la poste, le tribunal, les banques, les hôtels, le club et les principaux magasins, puis des rues de traverse bâties de maisons à rez-de-chaussée seulement et à vérandas, couverts de toits en fer froncé et galvanisé. Un peu en dehors de la ville, l'hôpital et son jardin, le tout propret et admirablement entretenu. Çà et là des églises et des chapelles représentant les différents cultes que le protestantisme a inventés.
Si la ville possède un joli site, une colline, par exemple, et que vous y voyiez un bâtiment d'une certaine importance, vous pouvez être sûr que c'est l'église catholique ou le couvent ; c'est infaillible.
Ce qui vous frappe et vous étonne d'abord, c'est que des villes de mille à deux et trois mille habitants
tout au plus possèdent autant de bâtiments publics. Les hôtels de ville et les postes sont plus imposants que ceux de nos villes de quarante à soixante mille âmes . La banque de New^-South-Wales , dont les succursales se comptent par vingtaines dans toutes les colonies , y compris la Nouvelle-Zélande et la Tasmanie, est représentée par un édifice et dans certains endroits par un véritable palais. Les autres banques sont à l'avenant. L'Australie est le pays des banques, les Australiens en savent quelque chose. Partout les rues et les routes sont bien coupées, bien posées et admirablement entretenues, voilà qui surprend le voyageur , surtout celui qui arrive d'Amérique où , même dans les plus grandes villes , les rues sont encore à l'état de champs labourés où l'on enfonce jusqu'à la cheville, soit dans la poussière, soit dans la boue, selon le temps qu'il fait. Les Australiens font mieux que cela. Chacune de ces petites villes a un jardin public, ou un parc planté des plus jolis arbres des différentes colonies, avec des serres bien approvisionnées de fougères, de palmes et de fleurs, des parterres, des pelouses et souvent un lac bien peuplé de cygnes et de canards. Les rues aussi sont plantées d'arbres de chaque côté ; de marronniers, d'acacias, ou de gommiers apportés du Bush si les finances de la ville ne permettent pas d'aller au loin chercher la verdure. J'ai vu certaines villes de la Nouvelle-Galles du Sud, entre autres Albury, Wagga-Wagga, trans-
formées en véritables bosquets de feuillage et de fleurs. Depuis plusieurs années il se plante, à VVagga- Wagga, trois mille arbres par an .
Chaque ville cherche à faire mieux que sa voisine, et rien n'est plus amusant que de les entendre se tu-quoqiœr, mais cette émulation fait pousser de fort jolis endroits. Chaque Australien est persuadé que sa ville est supérieure à toutes les autres de la colonie, et il ne tarde pas à se demander si par hasard on n'y verrait pas poindre le bout de l'axe autour duquel tourne le monde. Admirez cet homme, car il est heureux.
Certes, mon cher Parisien, ce n'est pas vous qui pourriez vous faire à l'existence dans une petite ville australienne. Ce n'est pas moi non plus. Cependant, j'ai rencontré dans ces infiniment petits centres de population des gens riches, très riches même , qui me disaient : « Je suis parfaitement heureux, et, si je possédais cent millions, je continuerais à vivre ici. Je ne demande et ne désire rien de mieux au monde ». Le grand air, la liberté, l'immensité du pays les charment ; la chasse, les jeux athlétiques les distraient ; l'agriculture , l'élevage de chevaux , de bestiaux et de moutons les occupent ; ils sont fiers de contempler la ville qu'ils ont aidé à fonder là où naguère il n'y avait que le Bush sauvage. Ils sont heureux, et je le comprends facilement.
Rien ne vient troubler la tranquillité de ces petites villes , si ce n'est [deux ou trois par semaine le
tambourin et le cornet à piston de cette farce gigantesque qui s'appelle l'Armée du Salut. Si l'endroit a le chemin de fer, l'arrivée du train est l'événement du jour, et tout le monde se rend à la gare.
Le soir, à la tombée de la nuit, c'est le silence du Bush. Au loin, l'aboiement d'un chien, quelquefois le mugissement d'une vache, les criquets et les grenouilles , puis rien. Les hommes sont au club , les femmes sont chez elles. Pas de vie intellectuelle comme en Amérique où le plus petit endroit a une société littéraire, des cours publics de science, et d'agriculture, et la lumière électrique.
Les Australiens en prennent à leur aise et ne sont pas matineux : à huit heures et demie du matin les boutiques ne sont pas encore ouvertes. Ils se promènent rarement ; dans l'après-midi les rues sont désertes, alors même que l'atmosphère est superbe et d'une température modérée. En longeant les maisons vous entendrez jouer, sur quelque vieux chaudron rouillé, la Prièi^e d/une Vierge, ou les Cloches bleues d'Ecosse; vous vous croirez égaré dans quelque petit coin de l'Angleterre de 1830 perdu aux antipodes plutôt que dans une communauté nouvelle, et c'est là une impression qui se confirmera quand vous entrerez dans les maisons, et que vous y verrez des tableaux de courses et de chasses avec des grooms et des jockeys en chapeau haute forme, des chaises protégées par
des têtiers, des llciirs et des fruits artificiels soigneusement placés sous verre, et, sur la cheminée, des ornements impossibles avec des pendants en cristal rappelant par la forme les longues frisures que portaient les Anglaises de Gavarni.
Dans les hôtels l'impression se confirmera encore davantage. Le même bar avec le petit parloir pour les habitués. Les murs sont couverts des mêmes gravures, des boxeurs et des cricketers du temps jadis, puis l'éternel Procès de CJiarles P^ et le sempiternel Lo7xl William Russell se rendant à Véchafaud qui, en Angleterre, jouent le rôle de La Mort de Poniatowski ou des Adieux de Napoléon à Fontainebleau.
Les Anglais se plaignent souvent qu'il n'y ait point de savon dans nos chambres d'hôtel. Il s'en trouve même qui en concluent que les Français ne se lavent pas. Nous préférons nous servir de notre savon que nous emportons dans nos malles. Chacun son goût. Dans les colonies, on trouve du savon. On trouve aussi un peigne et une brosse à cheveux. Je n'ai jamais regardé cette brosse sans me dire : « Qui est-ce qui était hier dans cette chambre ? Cela suffit, je passe. » Et du bout des doigts je remettais la brosse sur la table.
Le menu colonial est le même qu'en Angleterre, bien que le climat de l'Australie soit l'opposé du climat anglais. Il n'y a pas jusqu'à la bouillie d'avoine qui ne commence la journée au premier
déjeuner, cette bouillie inventée par les Écossais pour se chauffer le sang dans un climat froid et humide et qui est servie ici dans les tropiques. Ce sont les mêmes soupes, ou plutôt c'est la même soupe, l'Angleterre n'en ayant encore inventé qu'une, puis le même bœuf ou le même mouton rôtis, accompagnés de pommes de terre et de légumes, puis les mêmes puddings.
Je dois cependant dire que tout cela est bien cuit, et vaut certainement mieux que les horreurs sans nom que l'on vous sert dans les hôtels des petites villes américaines, mais enfin, aller au bout du monde pour manger exactement comme on mange à Liverpool ou à Manchester, cela agace et désappointe: on voudrait voir sur la carte un plat de kangurou, de kakatoès sauté, ou une gibelotte d'opossum. Les voyageurs arrosent le menu d'eau ou de thé, non par sobriété, car la plupart d'entre eux iront passer la soirée au bar à s'emplir de whisky, mais simplement par habitude.
Le propriétaire de l'hôtel ne fait point l'article pour son vin, qui est cher, il préfère écouler son whisky sur lequel il fait un bénéfice considérable. L'Australie est aujourd'hui un pays vignoble de premier ordre et elle aurait un avenir magnifique sur les marchés de l'Europe, si les Australiens étaient les premiers à apprécier leur bonne fortune. Comme je le dis ailleurs, les buveurs ne trouvent pas le vin assez fort en alcool et les fanatiques prêchent l'abs.
tenlioii complète. Ces derniers oublient que l'ivresse est rarement causée par le vin, et (jue les pays vignobles, tels que la France, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie sont les pays du monde où l'on trouve le moins d'ivrognes.
Les Australiens passent la plus grande partie de leur temps à manger. A sept heures du matin ils ont du thé au lit. À huit heures et demie, ils déjeunent de viande froide, de côtelettes ou de biftecks, d'œufs au lard et de thé. A onze heures, ils goûtent d'un biscuit sec et de bière. A une heure, ils dînent et boivent du thé. A trois heures, ils prennent le thé. A six heures, ils soupent et reprennent du thé. A neuf ou dix heures, ils font une collation de pain et de fromage.
La viande est servie, à tous les repas, rôtie ou bouillie et ne reparaît jamais sur la table sous forme de ragoût appétissant. La viande est si bon marché (environ quatre sous la livre) qu'on dédaigne le réchauffé ! Quant aux légumes, ils sont bouillis et sont servis, comme en Angleterre, sans aucune espèce de préparation. La laitue, le céleri, se mangent crus et sans assaisonnement. En fait de cuisine, les Anglo-Saxons sont à peu près aussi avancés que les lapins.
La plupart de ces petites villes australiennes sont enserrées par d'immenses propriétés, appartenant à
des squatters dont les parents les ont acquises pour quelques livres sterling, et pouvant aujourd'hui réaliser des sommes fabuleuses. Bien souvent c'est là ce qui les empêche de se développer et de s'étendre. Elles se consolent en songeant que ces squatters les font vivre.
Un squatter est aussi fier de ses terres * qu'un duc de Westminster, et il n'entend point les vendre. Ses revenus sont tellement supérieurs à ses dépenses qu'il ne saurait que faire du produit de pareille vente, et il préfère garder ses terres dont la valeur accroît tous les jours.
Quand la population de l'Australie augmentera plus qu'elle ne fait à présent, il incombera aux législateurs de faire passer une loi qui obligera ces monopoleurs de se dessaisir, moyennant compensation, de propriétés auK dimensions absurdes, et de permettre ainsi au pays de se développer.
Mais la population n'augmente guère, par l'immigration du moins. Les Allemands, les Suédois, les Norvégiens et les pauvres Irlandais, qui forment la grande majorité des émigrants européens, vont en Amérique ou dans le nord- ouest du Canada. Le voyage leur coûte moins de cent francs, tandis que, pour aller dans l'Afrique du Sud ou dans les colo-
1. 11 existe dans la colonie de Qucensland un s^waMer, éleveur de moutons dont la propriété occupe une superficie égale à celle de l'Angleterre.
nies australasiennes, cela leur coûterait de trois cent cinquante à quatre cent cinquante francs. Si un Irlandais possédait quatre cent cinquante francs, il pourrait vivre de ses rentes pour le reste de ses jours.
La population, voilà ce qui manque à l'Australie.
L'Angleterre lui envoie trop souvent des gens inutiles, des déclassés, des décavés, des paresseux et des ivrognes, ratés de toute sorte dont elle n'a que faire.
Quel avenir l'Australie aurait devant elle, si elle pouvait faire venir des campagnes de France, ces braves, sobres, honnêtes, économes travailleurs, élevés sur ce vieux sol, entêté et lent, dans ce pays de la sobriété, de la raison, du travail et de l'épargne! C'est là un vœu que j'ai bien souvent entendu exprimer par des Australiens qui avaient vu à l'œuvre les travailleurs de nos campagnes.
Malheureusement pour l'Australie, le Français n'émigre pas. Il est bien chez lui et il y reste,
Il faut parler des noms dont on a affublé toutes ces petites villes de l'Australie, de la ïasmanie et de la Nouvelle-Zélande.
En voici une qui s'appelle Richmond, en voici une autre qui s'appelle Montpellier. La suivante s'appelle Jérusalem, puis Perth, Jéricho, Windsor, Taratatakirikiki, Berlin, Canrobert, Saint-Arnaud
(villes fondées à l'époque de la campagne de Crimée), Wooroomgorra. Une station, située près de trois ou quatre cabanes, en bois porte le nom deKensington, la suivante quelque chose qui ressemble à Tararaboomdeay. Un faubourg de Sydney s'appelle Woolloomooloo. Allez donc vous croire en pays civilisé à Wooroomgorra ou à Woolloomooloo !
Les Naturels de l'Australie. — Le dernier Tasmanien est au musée
— Un roi déchu accepte mon penny. — Diane me fait visite.
— Les traqueurs. — Les naturels du Queensland. — Le Boomerang. — Rites curieux. — Ces dames refusent de faire la lessive des célibataires.
Les naturels de l'Australie n'ont jamais donné beaucoup de fil à retordre aux Anglais. L'humanité n'a pas de type plus abject, plus dégradé. Dénués d'intelligence et de courage, la race a disparu sans difficulté. Deux potions ont eu l'effet désiré : une d'évangile qui les a convertis, et une de whisky qui les a divertis du soin de leur territoire. La Nouvelle- Galles du Sud en possède très peu ; la colonie de Victoria en compte encore environ cinq cents, et la Tasmanie possède dans le musée de Hobart le squelette du dernier. Le type est horrible. Le corps est mal formé, le front haut, étroit et fuyant, deux bras d'orang-outang, les jambes grêles, les yeux éteints ;
le menton existe à peine et se confond avec la mâchoire inférieure qui est fuyante et démesurée. La chevelure est floconneuse et longue, et ressemble à un nid de corbeau.
Ces sauvages sont les seuls habitants de la terre qui n'aient jamais eu l'idée de se construire d'habitations. Trois morceaux de bois fixés en terre et soutenant une écorce d'arbre, leur génie d'invention, en fait d'architecture, n'a jamais été plus loin.
On voit ces malheureux errer dans le voisinage des petites villes en se frottant le ventre pour vous faire comprendre qu'ils ont faim. Si vous leur donnez quelques sous, ils vont boire. Ce sont les seuls mendiants qui acceptent la monnaie de cuivre qu'un blanc vous jetterait à la figure. Le naturel lui-même commence à regarder le penny d'un air de mépris. Je tendis un jour un penny à quelque mendiant indigène. Il regarda la pièce, sourit, et me dit en anglais passable : « C'est une pièce de votre couleur que je voudrais, boss ^ pas de la mienne ». Au temps jadis ce pauvre diable était roi de sa tribu, me dit-on. Je donnai une pièce de six pence à ce souverain détrôné pour le dédommager de sa royauté perdue.
Si les hommes sont horribles, les femmes sont des êtres immondes avec des mamelles qui pendent jusque sur le ventre en forme de longues poires molles que l'on aurait aplaties avec un battoir.