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Petites villes nouvellement fondées

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VOUS un pays vignoble où il est impossible de se procurer une bouteille de vin ordinaire, produit dans les environs, à moins de quatre ou cinq francs et, dans beaucoup de villes, de huit ou neuf francs, La conséquence est que, à l'exception des grands hôtels des grandes villes, vous ne voyez pas une seule salle à manger où il se boive du vin. Le peuple boit du thé qui lui détruit l'estomac et du whisky qui lui détruit le reste. L'eau rougie, celte bonne et agréable boisson de la bourgeoisie et du peuple français, est inconnue; il faut à ces gosiers anglosaxons quelque chose qui les gratte et les racle. Je disais un jour à un Australien de Melbourne :

— Comment se fait-il que, dans ces climats généreux où le peuple devrait passer la moitié de ses loisirs au grand air, vous ayez introduit les tavernes, ces ignobles bouges anglais où il faut prendre sa boisson debout et dans une atmosphère hideuse? Pourquoi ne pas avoir, dans les jardins et dans les grandes artères de la cité, de jolis cafés, comme sur le continent de l'Europe, où l'on puisse apaiser tranquillement sa soif et où l'on puisse se permettre le luxe d'emmener avec soi sa famille?

Pourquoi pas? Je le sais. Parce que dans les cafés en plein air on est vu, tandis que dans les tavernes on. est caché. La raison qu'il me donna est beaucoup moins flatteuse pour la race anglo-saxonne que la mienne.

— Mon cher monsieur, me dit-il, si vous voulez

bien considérer rivroyneric qui existe déjà (et que mallieurcusemenl pour nous vous n'exagérez point) alors que l'homme est oblige de rester debout pour boire, jugez un peu ce qui arriverait si on lui permettait de s'asseoir et de boire à son aise.

Voilà cependant cette race anglo-saxonne qui chante ses propres louanges à nous étourdir et qui déclare que sa grande vertu est l'empire de soi, le self-control. Curieuse race qui ne peut rien faire modérément et qui, pour supprimer l'ivrognerie, ne voit d'autres remèdes que de supprimer les cafés respectables et de forcer le peuple à boire de l'eau.

Deux petits souvenirs gais pour finir.

On sait que, dans les colonies, comme en Amérique, des populations se sont ruées sur certaines localités dans l'espoir d'y trouver de l'or, de l'argent ou tout autre métal précieux. Une simple rumeur avait suffi. A la hâte des tentes et des huttes, puis des maisons s'étaient élevées. On chercha, on trouva d'abord, puis on cessa de trouver et la population disparut, laissant derrière elle les malheureux qui n'avaient pas le moyen de déguerpir.

Ma diligence s'arrêta un jour en route à l'hôtel d'une de ces villes abandonnées pour permettre aux voyageurs de prendre un repas. Autour de cet hôtel régnait la désolation la plus complète.

• - Comment faites-vous pour vivre ici ? demandai-

je au propriétaire de la gargotte, l'endroit m'a l'air de n'être plus habité.

— Bah! répondit-il, j'ai trois fois par semaine les voyageurs de la diligence, et puis les quelques habitants, qui n'ont pu s'en aller à l'époque de la débandade, viennent chez moi.

— Mais qu'est-ce qu'ils font les malheureux, dans ce désert abandonné des dieux et des hommes ?

— Ils boivent, me dit-il, et cela me permet de subsister.

Ils boivent et cela me permet de subsister, quel pathos, quelle tragédie dans ces quelques mots !

Il était dit que ces scènes d'ivresse coloniale me suivraient jusqu'au jour où je remettrais le pied sur le sol européen.

Nous avions, à bord du vaisseau qui me ramena en Europe, un riche Anglais qui passait sa vie à aller de Londres au Cap de Bonne-Espérance et à revenir du Cap de Bonne-Espérance à Londres. Voyageait-il pour son plaisir ou pour la tranquillité de sa famille? Passer son temps sur l'Atlantique est une occupation comme une autre, et puis, quand on est Anglais, on prend quelquefois ses plaisirs d'une façon curieuse. L'Anglais s'amuse tristement. Je crois cependant que sa présence à bord devait contribuer au bonheur de plusieurs personnes à terre.

A partir de neuf heures du matin cet homme était ivre, et jamais, pendant une traversée de dix-

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neul' jours, je no l'ai vu un seul instant en état de causer, bien moins de raisonner, avec qui que ce fut.

Cet ivrogne était accompagné de sa fille, jeune Anglaise écervelée qui semblait encore respecter son père pour lequel elle avait mille attentions et qui passait le reste de son temps à llirter avec un des jeunes passagers. Au bout de dix ou douze jours, la nirtation prit une tournure plus sérieuse et les deux jeunes gens se déclarèrent fiancés.

C'était la neuvième fois que la jeune Anglaise faisait la traversée avec son père et c'était aussi, je crois, la neuvième fois qu'elle se fiançait. En Angleterre cela est reçu et, mieux que cela, il y a des Anglais qui n'aiment une femme que parce que les autres l'ont aimée. J'en connais un qui est très fier de dire:

— Ma femme a été fiancée (engagea) presque à tous les jeunes gens de la ville ; mais c'est moi qui ai remporté la victoire et qui l'ai épousée.

A bord on fait vite connaissance, la familiarité commence à régner parmi les passagers le lendemain du départ, on fait des potins en veux tu en voilà, et l'on n'a de secrets pour personne.

Un beau jour la jeune fille en question vint s'asseoir à côté de moi sur le pont et me dit, en pouffant de rire comme s'il n'y avait là qu'une plaisanterie très drôle :

— Je me suis fiancée à M. N...

— Je VOUS félicite de tout mon cœur, lui répondis-je d'un air fort peu sérieux.

— Il ne me reste plus qu'une difficulté à surmonter, dit-elle, c'est d'obtenir le consentement de papa.

— Ah! m'écriai-je, vous craignez qu'il ne le refuse.

— Oh ! du tout, ce n'est pas cela ; mais pour que ce consentement ait de la valeur, il faut que je tache de l'obtenir pendant que...

— Pendant que papa est responsable de ses paroles, fis-je au plus vite, pour épargner à ma jeune compagne de voyage l'ennui de finir la phrase.

— Voilà la difficulté, fît-elle en soupirant.

La pauvre jeune fille arriva à Southampton sans avoir réussi à surmonter la difficulté. Son père était ivre quand il s'embarqua et, constant dans ses affections, il était ivre quand il débarqua.

Les Types. — Caprices de la nature. — Types d'hommes et de femmes. — Entants précoces. — Toilettes préhistoriques. — Timidité des femmes. — Je choque les Tasmaniennes. — Contrastes anglo-saxons.

Examinons les types et les originaux que l'on rencontre aux colonies, et n'oublions pas que les habitants de l'hémisphère du sud sont à l'envers, que la plante de leurs pieds fait antipode aux nôtres, et que, pour être parfait, il n'est pas absolument nécessaire de faire les choses comme dans la vieille Europe.

La nature elle-même subit cette influence, et elle aussi fait un peu tout à l'envers.

Le Kangourou saute sur ses deux pattes de derrière et se supporte sur la queue qui lui sert de gouvernail. 11 y a des animaux australiens qui volent sans avoir d'ailes. Les arbres changent tous les ans

d'écorce au lieu de ieuilles. Vous trouvez dans ce curieux pays des poires dont la partie mangeable est à l'intérieur d'une pelure de bois, des cerises qui ont le noyau en dehors, et des arbres dont les fleurs et les graines poussent dans les feuilles. D'autres arbres ont des fleurs superbes qui promettent des fruits de toute beauté mais qui n'aboutissent jamais, entre autres, les politiciens.

On voit aussi se produire des phénomènes bizarres dans l'Afrique du Sud, oij, par exemple, l'eau se trouve au sommet des montagnes et manque dans les vallées, et où (c'est là ce qu'il y a peut-être de plus remarquable), les bonnes d'enfant.... sont des garçons.

On rencontre, en Australie, des hommes d'une taille démesurée. A un banquet donné par le maire de Sydney, je me trouvais assis entre sir George Dibbs, premier ministre de la Nouvelle-Galles du Sud et sir Joseph Abbott, président du parlement. Quand ces deux gaillards-là se levèrent pour répondre au toast de leur santé, le premier allongea six pieds trois pouces, le second six pieds quatre pouces. Tous les deux sont des produits du sol, des hommes superbes, bâtis en colosses. J'en ai rencontré beaucoup du même genre*

Les enfants se développent de très bonne heure. J'ai vu, dans toutes les colonies, des jeunes filles de douze à treize ans, trapues, solides, aux hanches et

à la poitrine exubérantes, vous montrant une paire (le mollets prodij^ieux, marchant droites et d'un pas ferme et vaillant.

A Melbourne, à Sydney et à Adélaïde, ainsi que dans presque toutes les villes qui sont situées au bord de la mer, j'ai vu des femmes de toute beauté, fraîches et admirablement faites, à la mine saine et vigoureuse. Mais quand vous avancez vers le nord et que vous a^ous enfoncez dans l'intérieur, les figures sont jaunes et desséchées, transformées en visages de parchemin. Et comment pouvez-vous espérer que la couleur restera sur la figure des femmes quand la chaleur et la sécheresse sont telles que la peinture ne saurait rester sur l'extérieur des maisons? Sous ce soleil de feu, dans cette atmosphère qui connaît à peine l'humidité, les peaux bretonnes se hrdent en un rien de temps. Le cou et le front sont plissés. Ajoutez à cela des yeux sans lustre qui expriment l'ennui, une bouche qui sourit rarement et tombe aux coins. L'Anglaise n'a jamais l'air bien gai et ce n'est pas la monotone existence des colonies qui saurait la mettre en train.

Les hommes manquent de piquant et de pittoresque. Dans le midi de la France, en Italie, en Espagne, en Algérie, vous pourrez rencontrer un petit épicier qui vous a une tête digne de poser dans l'atelier d'un artiste, un autre qui ferait figure sur la scène de l'Opéra. En Angleterre, comme aux

colonies, rien de tout cela, les types sont faits à la grosse. L'Australien porte les cheveux courts, des moustaches, des favoris coupés en pattes de lapin, a les bras pendants ou les mains dans ses poches, le pas lent, la démarche insouciante, l'air ennuyé, le corps long, maigre et souvent voûté. Il met dix minutes à bourrer sa pipe. Il commence par tirer de sa poche une tablette de tabac. Ensuite il prend son couteau et lentement il coupe le tabac en menus morceaux. Cela fait il remet couteau et tablette dans sa poche et pendant cinq minutes roule le tabac entre ses mains. C'est un homme qui n'est pas pressé. Quand le tabac est presffue réduit en poudre, il prend sa pipe, la remplit et se la fourre dans la bouche. Alors il se met à chercher une allumette dans ses poches. Il la trouve généralement dans la dernière. Quand il a allumé sa pipe, l'opération a duré dix minutes.

Dans les petits trous qui ne sont pas encore reliés par le chemin de fer aux grandes villes des colonies, on voit des types antédiluviens, préhistoriques : des femmes de cinquante ans portant la chevelure toute bouclée comme les filles d'Albion d'il y a soixante ans, des chapeaux de bergère h largos bords, des crinolines et des polonaises, marchant les yeux modestement baissés, parlant h voix basse et presque honteuses d'avoir osé parler si haut. Ces femmes sont d'une moralité exemplaire , et vous

n'aurez aucune peine à le croire : ce serait leur taire un compliment aussi flatteur que grossier que de supposer le contraire.

Un voyageur demandait un jour devant moi à une dame d'environ cinquante ans, dans l'hôtel d'une petite ville de deux mille âmes, si elle avait l'intention d'aller le soir m'entendre au théâtre.

— Je le voudrais bien, répondit -elle, mais je ne connais pas de gentleman qui puisse m'y conduire.

Elle n'osa point s'aventurer toute seule.

Je causais un soir avec plusieurs dames tasmaniennes dans le salon d'un hôtel de Launceston. La Tasmanie est peut-être ce qu'il y a de plus rococo en fait de colonies, mais, grâce au climat tempéré, on y voit des femmes charmantes, d'une beauté et d'une fraîcheur remarquables. La vie en France formait le sujet de la conversation et, parlant de ma bonne petite ville de Bretagne, j'eus l'occasion de dire que j'avais eu, parmi mes connaissances, une vieille dame dont la petite-fille était grand'mère. Aux réunions du jour de l'An, on pouvait voir i\ table chez elle cinq générations. Et, ajoutai-je, si ma vieille amie avait pu seulement retarder sa mort de trois mois, on aurait pu en voir six.

A ce propos, les figures se contractèrent, plusieurs s'ensevelirent dans les mains, et je crois, ma parole d'honneur, que deux ou trois cherchèrent à se cacher sous la table. J'avais évidemment causé une sorte de

terreur panique. Grand Dieu, qu'avais-je donc pu bien dire ! Quand nous nous fûmes séparés, l'aînée de la bande, une dame mariée, prit son courage à deux mains et vint m'avouer que j'avais été un peu trop libre dans mes paroles.

— Oh ! expliquez-moi cela au plus vite, m'écriai-je.

— Vous êtes pardonné, on sait que vous êtes Français , et que vous n'aviez aucune intention malséante.

— Mais encore ! J'ai beau me creuser la tête, je ne me rappelle rien.

— Eh bien, fit-elle en baissant la voix, vous avez laissé comprendre à ces dames que, au moment où votre vieille amie est morte, la jeune femme appartenant à la cinquième génération était enceinte.

Shocking !

Est-il possible que ce soit là les gens qui se sont choisi pour devise nationale : Honni soit qui mal y pense !

La devise de la race anglo-saxonne devrait être quoi que tu entendras^ toujouî's mal y pemeras.

Quand un Français dit pantalon, cela veut dire pantalon et pas autre chose. Quand un Anglais dit ou entend le mot pantalon, cela suggère à son esprit toutes sortes d'idées malséantes. C'est là une maladie du cerveau dont il ne devrait pas se vanter. Quand il regarde une statue et qu'il s'écrie :. « C'est indécent », ce n'est pas la statue qui est indécente, c'est

lui et sa remarque qui le sont. Et je pourrais lui rappeler que son grand poète Byron a dit que les gens les plus méticuleux en paroles étaient généralement les gens les moins moraux en actions.

Drôle de race qui peut tout regarder sans songer h mal, mais qui ne peut rien entendre sans s'offusquer.

Race faite des contrastes les plus extraordinaires : qui peut prier et jurer d'une haleine ; qui n'admet le dimanche que le spirituel et le spiritueux : le service des églises et l'orgie hideuse des tavernes.

Dans la plupart des musées des colonies, les statues servant de modèles aux étudiants sont toutes nues ; mais quand arrive l'heure d'ouvrir le musée au public, le surintendant va chercher dans une armoire des feuilles de vignes aux dimensions gigantesques au moyen desquelles il dissimule les nudités trop apparentes. Comme si une statue pouvait être dans sa pureté artistique un objet de scandale ! En revanche, on permet à des hommes parfaitement nus de se baigner dans les rivières, et ni la police ni le public ne semblent en être choqués.

Dans les gares de chemins de fer et dans les hôtels, vous verrez, dans certains endroits, les murs couverts d'inscriptions au crayon, telle que Dieu vous ahne, ou bien Dépêche-toi, Dieu t'attend; à côté de cela, des immondices sans nom, accompagnées d'illustrations à soulever le cœur de dégoût et de honte à nos voyous les plus achevés.

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Dans votre chambre d'hôtel vous trouverez sur le mur une pancarte enluminée portant un verset de la Bible : « Je vais dormir en paix, car c'est toi, Seigneur, qui veilles sur moi. » A côté, une autre pancarte, portant un avis des plus pratiques : « Plusieurs vols ayant récemment eu lieu dans les chambres, les voyageurs sont priés de fermer leur porte à double tour avant de se coucher. »

Dans la chambre à coucher d'un Anglais riche et distingué, j'ai vu, au-dessus de la cheminée trois tableaux : le premier était une jolie reproduction en gravure du beau tableau de Holman Hunt, la Lumière du Monde, un Christ frappant à la porte du pécheur avec une lanterne à la main; de chaque côté de ce Christ s'étalaient deux gravures coloriées représentant des fdles de café concert en maillots et indécemment décolletées. Ce n'était pas le Christ entre deux larrons, mais entre deux luronnes.

Un Australien voulut un jour me citer un verset de la Bible pour m'éclairer sur le sujet de notre conversation qui roulait alors sur la théologie. Il avait beau chercher, il ne pouvait arriver à se rappeler le verset du saint livre.

— Comment se fait-il, s'écriait mon théologien, que je ne puisse pas me remettre en mémoire se s... n... d... D... de verset!

Dans un autre genre, on trouve ces contrastes-là en Italie. Un ouvrier, qui entre au cabaret, appelle

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le marchand monsieur le palron et son garçon monsieur le premier; mais si l'un ou l'autre se permet de le contredire, ce même ouvrier lui dira des injures à faire rentrer sous terre l'équarisseur le plus grossier.

Le Bush. — L'eucalyptus. — Le climat. — Description de la forêt et de ses liabitants. — Le concert du Bush. — Les tragédiens et les comiques de la bande. — Le kangurou. — Les travailleurs et les fainéants du Bush. — Mendiants propriétaires.

L'Australie est une vaste foret d'eucalyptus d'une superficie h peu près égale à celle de l'Europe tout entière. A part le Quoensland où la végétation est tropicale, l'eucalyptus est le seul arbre qui habite ces régions. Dans certains lieux, il atteint des hauteurs prodigieuses. J'en ai vu de quatre cents pieds, et j'en ai mesuré plusieurs dont la circonférence égalait au pied celle des fameux géants de la Californie. Les feuilles de l'eucalyptus ont des propriétés thérapeutiques que la science n'a pas encore toutes découvertes et qui tendent à rendre l'Australie peutêtre le pays le plus salubre au monde. Une injection d'huile d'eucalyptus dans le nez guérit un rhume de

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cerveau iuslaiilaiiôineiil el je la recommande i;Uitout pour les maux de gorge et les affections de poitrine. Comme désinfectant, elle est sans pareille, et l'on sait avec quel succès le midi de l'Italie s'est assaini par l'introduction de cet arbre bienfaisant. On trouve en Australie trois espèces d'eucalyptus, ou gommiers, comme on les appelle communément, le bleu, le blanc et le rouge, les couleurs du drapeau français. Le gommier rouge est dur et sert à la construction des maisons, des meubles et des traverses de chemins de fer. Le gommier blanc est mou et ne sert qu'au chauffage ou à faire des palissades.

Du commencement d'avril à la fm d'octobre, l'Australie jouit d'un climat magnifique; mais en janvier, en février et en mars, la chaleur est suffoquante, de trente-huit à quarante-deux degrés à l'ombre, et quand le vent souffle du nord-ouest, l'atmosphère devient tellement accablante que si vous passiez de là directement aux régions infernales, il vous faudrait prendre un pardessus.

Mais quelle sauvage, quelle triste contrée! Point de couleurs vives. Tout est terne et sombre, tout pleure et semble mourir d'ennui. La verdure du sol comme celle des arbres, est ou grisâtre ou bleuâtre sans aucune intensité et d'une monotonie désolante.

L'eucalyptus a la verdure lisse et foncée; les feuilles, longues et pendantes, se ferment à moitié

pendant le jour et ne donnent point d'ombrage ; le tronc se dépouille tous les ans de son écorce, qui pend le long de l'arbre en lambeaux déchirés ; les branches multiples se tordent de désespoir dans toutes les directions. Vous vous sentez pénétré de tristesse à la vue de cette végétation pour laquelle la nature a été si peu généreuse.

Çà et là, sur une superficie immense, les gommiers ont été brûlés, ou détruits au moyen d'une entaille circulaire faite à la base, et ces squelettes sont là comme dans un cimetière, où sur chaque tombe s'élèverait un fantôme étendant ses bras tordus par centaines. La scène est lugubre au possible.

Plus loin, des milliers de gommiers aux troncs gris cendre gisent sur le sol et suggèrent à l'esprit les formes les plus fantastiques, des serpents repliés, des crocodiles à l'affût, des araignées gigantesques, toute la gent rampante sur une échelle antédiluvienne.

Plus loin encore, le Bush est en feu. C'est l'homme civilisé qui se prépare à défricher le terrain. Dans quelques années, il y aura peut-être là une ville prospère. Pour le moment, c'est une scène d'enfer. Avec quel plaisir vous arrivez près d'une vallée au fond de laquelle coule un petit ruisseau, et où les fougères s'épanouissent d'un tronc écaillcux haut de sept à douze pieds. Les feuilles panachées d'il y a deux ans, desséchées, d'un brun doré, tombent à plat le long du tronc, les feuilles de l'année der-

nièrc d'un vert foncé forment le parapluie, tandis que les dernières feuilles, celles de l'année, d'un vert pomme tendre et clair, se tiennent droites au sommet. Quelques jolies fleurs, le waratali surtout, d'un rouge écarlate superbe, viennent au printemps jeter un peu de gaieté sur cette scène de solitude terrible.

Et comment décrire ce silence profond, mort! On dit que l'homme du Bush perd presque l'usage de la parole et que souvent il devient fou. Les bêtes elles-mêmes semblent frappées de mutisme. Les bestiaux ne mugissent point, et l'on n'entend pas bêler les moutons qui sont là à paître par milliers.

Tirez un coup de fusil, cependant, et vous ferez probablement surgir du sommet des arbres un nuage de kakatoès blancs à la huppe jaune dont le vacarme vous étourdira; puis en un moment tout rentrera dans le silence.

Les oiseaux eux-mêmes semblent faire tout leur possible pour rendre la scène encore plus triste. Le corbeau a la note d'une âme en peine, un mâ-kâ lent et prolongé qui pleure et se meurt; le courlieu siffle une note plaintive semblable au cri d'un jeune enfant agonisant. Mais si vous voulez un son qui vous déchire l'âme, écoutez le morpork pendant la nuit.

Le laughing-jackass, l'oiseau rieur, seul vous rappelle qu'on peut trouver de la gaieté partout, même dans le Bush. Il rit admirablement et son hou-hour hourhou ha-ha-ha-ha est du dernier comique. En l'entendant rire, il faut rire avec lui. Cet oiseau,

petit et trapu, à la tête presque aussi grosse que le corps, attaque et détruit les serpents ; aussi est-il tenu sacré par la loi des colonies qui vous défend d'y toucher.

11 faut ici rendre justice aux grenouilles australiennes qui peuplent toutes les mares du pays et qui fournissent au concert du Bush leur talent incontestable. Les unes jouent de la raquette avec un entrain et une gaieté remarquables, les autres pincent du banjo comme les plus habiles diletlanti de la Caroline ou de la Floride.

A part les serpents qui foisonnent, les centipèdes, dont la morsure nécessite immédiatement l'amputation du membre attaqué, et mille insectes malfaisants, le Bush australien n'est habité par aucun animal féroce ou même dangereux.

Les kangurous, les wallabys ou kangurous de petite taille, les opossums, les principaux habitants du Bush, sont tous animaux au regard doux de la gazelle et parfaitement inoffensifs; même le petit ours du pays, auquel vous appliquez le fusil contre le museau dans l'arbre oii il est perché, vous regarde innocemment en ayant l'air de vous dire : « Je ne t'ai rien fait, pourquoi me mets- tu sous le nez ce vilain instrument? »

Les canards sauvages, les lièvres, les pies, les perroquets, les psatlicules inséparables, toujours accouplés et qui passent leur vie à se béqueter, ce

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qui leur a fait donner le nom d'oiseaux d'amour, voilà ce que vous trouverez dans le Bush en quantités, indépendamment d'un nombre infini d'oiseaux au plumage superbe parmi lesquels il faut nommer Toiseau-lyre, dont la queue se relève en forme de lyre parfaite. Puis, car il ne faut pas l'oublier, le maudit lapin, poursuivi, traqué comme une bête fauve par les Australiens dont il mange les pâtures. Si, en Europe, vous vous permettiez de tuer un lapin sans permission, vous seriez condamné à payer une amende; si, en Australie, vous visiez un lapin et que vous vous permettiez de le manquer, je crois qu'on vous pendrait séance tenante sans aucune forme de procès. Et, en effet, les lapins font de tels ravages que je connais un squatter qui a fait entourer de treillage une propriété de vingt kilomètres de long sur huit ou dix kilomètres de large. Jamais la race lapine ne s'était imaginée qu'elle pourrait un jour acquérir une pareille importance. Plus d'une fois la question du lapin a occupé l'attention des parlements des diilerentes colonies australiennes. La chose a été plus loin. Les autorités ont été longtemps en communication avec M. Pasteur afin d'obtenir du grand savant français un virus qui pût se communiquer à la race et l'exterminer ^

1. Un couple de lapins produit une famille qui s'élève en dix ans au chiffre fabuleux de soixante-dix millions. Vous pouvez vous imaginer les sentiments des Australiens pour TAnglais qui a introduit dans leur pays le premier couple.

L'animal australien par excellence c'est le kangurou comme quadrupède et le casoar, sorte d'autruche petite et massive, comme bipède. Le plus grand des oiseaux de la terre appartenait à l'Australie. Il a disparu aujourd'hui et on ne le voit plus que sous forme de squelette dans les musées, c'est le moa. Il y en avait qui atteignaient la hauteur prodigieuse de seize pieds.

Le kangurou et le casoar sont encore très communs; encore faut-il, cependant, s'enfoncer assez profondément dans le Bush pour rencontrer l'un ou l'autre.

Le kangurou est doux comme un agneau et ne mord jamais; mais, quand il est poursuivi à la chasse parles chiens, il sait se défendre très intelligemment. Il se sauve du côté où il sait y avoir de l'eau. Quand un chien'Je serre de trop près et qu'il sent qu'il n'aura pas le temps de se mettre à l'abri, il s'arrête dans l'eau et attend. Quand le chien est à sa portée il lui saisit les pattes avec ses longues pattes de derrière, le tire sous l'eau, s'assied à son aise sur les genoux, et, au moyen de ses courtes pattes de devant, tient le pauvre chien sous l'eau jusqu'à ce qu'il soit noyé. C'est fait, comme vous voyez, fort artistement.

Si le paysage australien est triste, ce n'est pas les gens que vous rencontrez qui Tégayent. L'ennui est écrit sur tous les visages.

C'est le gardien de troupeaux au chapeau de feutre mou, à larges bords relevés de côte ou sur le devant, ou le boundavy-rider qui inspecte les palissades et les barrières d'une station. Son cheval va au petit galop, les renés sont abandonnées. Les Australiens sont insouciants et ne s'emballent jamais.

C'est le sun-doivner, pauvre vagabond qui, ainsi que l'indique son nom, frappe, au coucher du soleil, h quelque porte hospitalière pour y recevoir du pain, du thé, du sucre, et le gîte pendant la nuit. Le lendemain matin il reprend sa course et se dirige vers la station voisine où il est sûr de recevoir le même traitement. 11 voyage ainsi incessamment. Quelquefois on a besoin de lui, et il s'arrête pour gagner quelques schellings ; le plus souvent il est inutile et il marche dans le Bush, oublié, perdu dans cette immense solitude. Il porte avec lui tous ses biens et effets : une pipe, une couverture bleue et une petite marmite.

Plus loin, à l'époque de la tonte, c'est le shearer * avec ses deux chevaux. L'un porte son maître, l'autre ses bagages. Celui-là est à son aise. Il gagne de trente à cinquante francs par jour. Les squatters payent vingt-cinq francs pour chaque centaine de moutons tondus, et il y a des shearers qui sont assez habiles au métier pour tondre deux cents moutons par jour. Au moment où vous le rencontrez, il se

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