‹ La Maison John Bull & CieChapitre 11 sur 24 · Bourgeois, patron, maître · texte numérisé non relu

Bourgeois, patron, maître

Une de ces créatures, Dieu merci vêtue sinon habillée, vint un matin me trouver au Western Jlolel à Warrnambool (Victoria).

Diane — c'est ainsi qu'elle est connue dans la ville où elle vit d'aumônes — se présenta à ma porte soûle comme une grive. Elle trébucha en murmurant quelques mots inintelligibles.

— Que voulez-vous? lui dis-je en mettant la main à la poche.

— Je viens prier pour vous, dit-elle.

Et, séance tenante, elle se mit à genoux et se mit à marmotter quelque prière.

Le spectacle de cette horrible guenon, soûle, essayant d'éjaculer une prière, m'écœura, me révolta. J'avais l'intention de lui donner de l'argent, je me contentai de la prendre par le bras et de la mettre à la porte.

A peine sortie de mon parloir, Diane se mit à lancer des jurons formidables, en m'appelant par tous les noms que son ignoble vocabulaire put mettre à sa disposition.

Allons, me dis-je, voilà encore une convertie dont les Anglais peuvent être fiers !

Les naturels ne sont d'aucune utilité. En Afrique, on recrute parmi eux les ouvriers de toutes sortes et les femmes font d'excellentes domestiques. Mais ici, le «peuple souverain» n'entendrait pas de cette oreille-là : l'Australie est à lui, et gare au gouvernement qui se permettrait de trouver de l'ouvrage

aux indigènes, ou aux particuliers qui pousseraient la philanthropie jusqu'à les employer chez eux. On les regarde comme des animaux et on les traite comme tels, bien qu'on ne les tue plus comme des bêtes fauves.

Quand nous serons dans la Nouvelle-Zélande, ce sera une autre histoire.

L'Australie emploie les naturels les plus alertes et les plus intelligents pour traquer les malfaiteurs qui se réfugient dans le Bush, Ils font d'excellents policiers. Ils ont l'instinct du chien de chasse, et sont au plus vite sur la trace du fugitif qu'ils manquent rarement de dénicher.

Dans le nord du Queensland on trouve des indigènes d'une laideur horrible, mais vigoureux et bien bâtis. Ils sont habiles à la chasse et aux exercices du corps. Si jamais l'Hippodrome était à la recherche d'une attraction, la direction n'aurait, pour faire salle comble, qu'à engager une troupe de North-Queenslanders à venir lancer le boomerang. Les représentations feraient courir tout Paris.

Le boomerang est un morceau de bois plat, arqué, de deux pieds et demi de longueur. Le Queenslander vise un objet placé sur le terrain à quelque distance de lui. Le boomerang, après avoir touché cet objet (si c'est un être vivant, son affaire est faite), remonte droit en l'air comme une alouette et décrit en sifflant, à une hauteur de soixante à quatre-vingts mètres, des cercles immenses, puis, s'il a été habilement lancé,

LA MAISON JOHN BULL ET c'"' 177

revient tomber au pied du Queenslander. C'est gracieux au possible et d'une adresse merveilleuse; mais n'essayez pas, le jeu est dangereux.

Parmi ces North-Queenslanders on trouve des tribus dont les rites sont des plus curieux. Quand l'enfant mâle ne promet pas de faire honneur à sa race, on lui fait subir une opération qui l'empêchera de contribuer à l'augmentation de la population.

Que n'en fait-on autant en Europe !

Les femmes méprisent les célibataires, ce qui n'est pas surprenant quand on songe à la cause p*ossible du célibat. Quand les hommes sont mariés, les femmes les servent en esclaves dévouées et sont fières de les servir. Mais, me disait un jour M. Meston, l'ethnologiste bien connu de Brisbane à qui je dois ces renseignements, si l'homme est célibataire, la femme refuse même de faire sa lessive.

Si je ne portais que ce qui couvre le Queenslander, ce n'est pas cela qui me gênerait, j'aurais vite fait ma lessive moi-même.

La politique et les politiciens. — Le prix de la Liberté. — Les chambres législatives. — Les gouverneurs. — Comparaison entre les institutions américaines et les institutions britanniques. — Le politicien et l'ordre de Saint-Michel et Saint- Georges. — Un éloquent candidat. — Les honorables. — La pairie coloniale. — Sir Henry Parkes. — Un mot à Sa Majesté la reine d'Angleterre.

Élevés dans les idées démocratiques de la mèrepatrie, les Australiens sont, comme les Anglais, les Français et les Américains, persuadés qu'il n'existe pas parmi eux un seul homme qui ne soit capable et digne d'être premier ministre, et ils ne sont impitoyables que pour ceux qui, par leur talent ou leur adresse, sont arrivés à dépasser le niveau. Il n'y a pas un seul politicien (on me pardonnera facilement de ne pas dire homme d'Etat), en Australie, que je n'aie vu traîner dans la boue ou traiter

d'incapable, ^de farceur, de voleur, ou pour le moins, d'homme taré.

La liberté est un bien si grand qu'on ne saurait la payer trop cher; cependant, le prix est exorbitant quand il faut que l'amour de l'égalité soit doublé d'une jalousie féroce contre tous ceux qui s'élèvent.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement (j'entends la forme) de l'Australie est bon. Ce jeune pays règle ses affaires comme il l'entend. C'est lui qui nomme ses députés à l'Assemblée législative ou Chambre basse ; c'est lui qui élit les membres du Conseil législatif ou Chambre haute ^ C'est lui qui non seulement fait ses propres lois, lève ses propres impôts, mais c'est lui qui change sa constitution si bon lui semble. Si les parlements des colonies proclamaient aujourd'hui leur indépendance, il pourrait en résulter une guerre civile, c'est-à-dire une guerre entre Australiens et Australiens; mais il est probable que l'Angleterre ne se mêlerait pas de la querelle et qu'elle accepterait la décision de la majorité ou du parti australien le plus fort.

L'Australie ne paye aucun tribut à l'Angleterre si ce n'est l'intérêt de l'argent qu'elle lui emprunte. Elle a sa flotte, sa milice, et l'Angleterre ne lui envoie ni fonctionnaires ni soldats. Le gouverneur

1. La Nouvelle-Galles du Sud et la Nouvelle-Zélande font exception. Dans ces deux colonies c'est le Gouverneur qui nomme les membres du Conseil législatif; mais il le fait toujours de manière à donner satisfaction au peuple.

seul, nommé par Ja reine sur la recommandation de ses ministres, lui rappelle qu'elle est succursale de la maison John Bull et Cie.

Le gérant de cette succursale est donc fourni par la maison-mère, mais il n'a pas plus de pouvoir dans la colonie que la reine n'en a dans l'Angleterre. Ce sont les ministres, responsables devant les chambres, c'est-à-dire envers le peuple, qui le font parler et agir. Ses fonctions consistent à se rendre agréable au peuple, à concilier les jalousies, à empêcher qu'il y ait friction entre les partis politiques ou entre les relations de la colonie avec l'Angleterre, mais surtout à faire avec grâce les honneurs du Government House. C'est le leader de la société coloniale, aussi le choisit-on généralement parmi les membres les plus aimables de l'aristocratie anglaise.

En somme, l'Australie est une reproduction politique de l'Angleterre. Sa constitution est taillée d'après le modèle anglais et ne ressemble en rien à la constitution américaine.

L'Angleterre est une république avec un président héréditaire purement constitutionnel.

L'Amérique est une autocratie avec un monarque élu, que le peuple revêt d'un pouvoir presque aussi absolu que celui de l'empereur de toutes les Russies.

Les ministres de l'Angleterre et de toutes les colonies anglaises sont responsables de leurs actes envers le peuple.

LA MAISON JOHN lUI I. L KT (;'«' 181

Les ministres des États-Unis ne sont responsables qu'envers le président, qui les nomme sans même se donner la peine de les choisir parmi les représentants du peuple.

Si la Chambre des communes déclare, en Angleterre, que les ministres n'ont point sa confiance, les ministres ont à se retirer immédiatement.

Si la Chambre du peuple, en Amérique, fait la même déclaration, les ministres n'ont à en tenir aucun compte et restent au pouvoir tant qu'il plaît au président de les garder.

Ni la reine d'Angleterre ni aucun gouverneur des colonies ne saurait s'arroger le droit de nommer ou de congédier un simple douanier ou policeman.

Le président des États-Unis nomme et congédie tous les serviteurs de l'État, depuis les ministres jusqu'aux facteurs, sans que personne puisse y trouver à redire, ou du moins puisse y mettre obstacle.

Tout cela est bien certainement en faveur du système anglais, et quand les Américains me disaient : « Le Canada est destiné à faire partie des États-Unis, et ce qui rendra l'annexion facile c'est que la constitution de chaque État américain est la même que celle de chaque province canadienne, » je répondais : « Vous vous trompez. Il est vrai que ce sont les mêmes noms, mais ce ne sont pas les mêmes choses. Dans les deux pays le pouvoir législatif est démocratique, mais, tandis que le

pouvoir exécutif est autocratique aux États-Unis, ce même pouvoir est démocratique au Canada. Si l'annexion se fait, les Canadiens perdront au change. »

J'ai voyagé dans tous les coins de la terre ; j'ai vécu en Angleterre, j'ai demeuré dans les deux grandes républiques du monde, en France et en Amérique, et j'ai aujourd'hui la conviction qu'il n'existe, sur la surface de notre planète, qu'un seul peuple parfaitement libre, aux points de vue social et politique, et ce peuple-là c'est le peuple anglais.

La forme du gouvernement des colonies laisse donc peu à désirer, et si l'on pouvait persuader aux hommes les plus capables et les plus intègres de la bonne société coloniale de regarder comme un honneur de représenter leurs concitoyens au parlement, tout irait pour le mieux ; mais ces hommeslà sont, comme en Amérique, les derniers à vouloir mettre le pied dans cette galère, et la politique est entre les mains de farceurs, de braillards et d'incapables-qui reçoivent sept mille cinq cents francs pour siéger à l'Assemblée législative, et de vingtcinq à quarante mille francs pour faire partie du ministère.

Les politiciens des démocraties européennes jouent, pour me servir d'une expression anglaise, avec les classes et les masses, c'est-à-dire avec les classes

LA MAISON JOHN HUM, Kl (.*« 183

dirii^eaiites et le peuple. Les politiciens des dcmocralies coloniales jouent avec les sentiments de loyauté à la mère-patrie d'une section de la communauté et les aspirations nationales de Taulre. Hicn n'est plus triste que de voir un ministre australien chercher à se tenir en équilibre et à satisfaire son ambition en faisant des courbettes devant le trône de la reine et des bassesses devant la populace. Devant celle-ci, c'est l'humble serviteur du peuple dont la devise est : « l'Australie pour les Australiens » ; devant le trône, c'est le courtisan que la reine va faire chevalier de l'ordre de Saint- Michel et Saint- George, ce qui lui donnera le titre de sir et à sa femme celui de lady : c'est l'homme loyal dévoué avant tout à la couronne.

A la Convention fédérale australienne, tenue en 1891, le premier ministre de la Nouvelle-Galles du Sud s'écria : « 11 existe en Australie un instinct de liberté qui forcera sous peu le peuple de ces colonies à se déclarer nation indépendante. » Ce même ministre, fait chevalier à Londres l'année suivante, s'écria devant les Anglais : ce J'espère que d'ici longtemps il ne se trouvera pas aux colonies de ministre qui cherche à briser les Uensqui nous unissent à l'Angleterre. »

De retour aux colonies, le chevalier de Saint- Michel et Saint-George reprit son rôle de patriote australien ; aussi des paroles, en veux-tu en voilà ; des actes, va-t'en voir s'ils viennent. C'est l'histoire

de toutes les démocraties. L'âne du commun est toujours le plus mal bâté.

Voulez-vous un échantillon de politicien australien ?

La scène se passe à une réunion électorale. Le candidat, d'une voix avinée, fait un speech violent dans lequel il dénonce son concurrent dans les termes les plus véhéments. Je vous fais grâce du discours. Quand le candidat a terminé ses éjaculations oratoires, un de ses partisans se lève et propose un vote de confiance. Personne ne se lève pour appuyer la proposition. Le candidat, indigné, s'avance au bord de l'estrade et crie d'une voix de stentor :

Je propose que nous ajournions la séance et que nous allions tous boire un coup.

Toutes les mains se lèvent.

— Ah ! s'écrie l'honorable candidat, je savais bien que chaque s... n... d... D... d'électeur appuierait cette proposition-là.

Les politiciens des colonies, comme ceux d'Amérique, j'entends les membres des deux chambres législatives, reçoivent le titre ô' honorables, non pas seulement pendant les débats, mais dans la vie privée. On sait que les fils de lords portent aussi ce titre qui, en Angleterre, est un titre de noblesse. Or, quand les politiciens coloniaux vont en Angleterre, ils se font annoncer avec leur titre et insistent pour qu'on les appelle honorables. La noblesse anglaise

Page 1