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crut un jour devoir se fiicher. Elle protesta et déclara que les honorahlos coloniaux auraient à l'avenir à laisser leur honorabilité au vestiaire en débarquant. Grand fut l'émoi aux colonies quand arriva la nouvelle de l'afîront fait à leurs représentants. On tint sur le champ des meetings d'indignation, et l'on déclara que si l'Angleterre persistait à ne pas vouloir reconnaître les honorables dos colonies, les colonies refuseraient à l'avenir de reconnaître les honorables de l'Angleterre. Ah ! tu ne veux pas de nos honorables, eh bien, ni moi non plus des tiens.
En 18o3, on était allé plus loin que Vhonorabilité. Un projet de loi fut présenté à Sydney le 28 juillet J853, ayant pour but de créer une pairie coloniale. Le bon sens du peuple australien fit prompte justice de cette mauvaise plaisanterie. Cependant il eût été piquant d'entendre annoncer, dans les salons de la vieille aristocratie anglaise, le duc et la duchesse de Wooloomooloo, le marquis et la marquise de Parramatta, et le comte et la comtesse de l'ile des Kacatoès.
Parmi les politiciens des colonies il en est quelquesuns qui se sont élevés au-dessus du niveau et qui méritent le nom d'hommes d'État. Il faut citer sir John Macdonald, premier ministre du Canada, mort il y a trois ans, sir Henry Parkes, ancien premier ministre de la Nouvelles-Galles du Sud, aujourd'hui dans sa soixante-dix-neuvième année, et
M. Cecil Rhodes, premier ministre de la colonie du Cap de Bonne-Espérance, que je pourrais appeler roi sans couronne de l'Afrique du Sud, et dont je parlerai plus tard.
Sir Henry Parkes est une personnalité des plus intéressantes. Il est impossible de l'oublier : une tête énorme couverte d'une forêt de cheveux blancs, le regard fin et pénétrant, la voix lente et onctueuse; on donnerait le bon Dieu sans confession à ce vieux finaud de diplomate. Sir Henry Parkes est le champion de la liberté fiscale et de l'unité australienne. Son rêve est de voir les sept colonies de l'Australasie mettre de côté leurs jalousies ridicules et ne faire qu'une seule et même famille.
Il y a quatre immenses provinces dans l'Amérique du Nord qui ne forment qu'un Canada et qui s'en trouvent très bien, pourquoi les sept colonies de l'Australasie (ce qui comprend la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande) ne se fondraient-elles pas en une puissante confédération ? Mais les jalousies sont telles que, pour apaiser à l'avance Melbourne et Sydney, on a déjà résolu que, si jamais la confédération australienne est décidée, ce sera Albury, une petite ville de trois mille âmes située sur la frontière, qui sera la capitale de l'Australie.
Sir Henry Parkes mourra sans voir son rêve se réaliser. Ce n'est pas une confédération que le peuple des colonies demande, mais encore plus de séparation. Le Queensland remue ciel et terre en ce
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moment pour qu'on le divise en deux colonies ; il y a même des Queenslanders qui vont jusqu'à demander qu'on divise leur colonie en trois.
Pendant mon séjour à Rockampton je reçus un jour une députation de notables qui étaient venus m'exposer leurs griefs et qui poussèrent l'enfantillage jusqu'à me faire promettre que, à mon retour en Europe, j'userais de toute mon influence pour obtenir que la colonie du Queensland fût divisée en deux colonies indépendantes Tune de l'autre.
Je reçus ces messieurs avec tout le sérieux dont je suis capable, et je promis. Maintenant j'ai tenu parole, et je ne doute pas un instant que la reine d'Angleterre et les ministres de Sa Majesté britannique ne lisent mon livre et ne fassent droit aux justes réclamations des dignes patriotes du Queensland.
Ma commission est faite.
Les ressources de l'Australie. — Les mines. — Deux mille cinq cents de dividendes. — La laine. — La viticulture.— La richesse de TAustralie comparée à la richesse des principaux pays du monde. — Pourquoi la France est plus riche que les autres nations.
A l'exception de quelques parties qui sont plus ou moins stériles, l'Australie est un vaste continent de sept millions six cent cinquante mille kilomètres carrés % dont les entrailles sont remplies de métaux précieux et dont lasurface peut être exploitée àl'élevage des bestiaux, à l'agriculture et à la culture de tous les fruits imaginables. Si l'Australie avait plus de rivières, ce serait une Amérique en herbe ; malheureusement elle manque d'eau et de bras; ses rivières sont en été, pour la plupart, des filets d'eau ou des fossés dessécliés, et les bras ne sont pas là pour
1. L'étendue de TAustralie est un peu plus des quatre cinquièmes de TEurope.
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vaincre la diffîculté par des travaux d'irrigation.
L'or, l'argent et la laine ont été jusqu'ici la principale richesse des Australiens.
La ville de Hendigo a produit, en quelques années, un milliard sept cent millions de francs d'or, lîallarat a touché ce chilTre de fort près. Broken Hill produit plus de trois cent mille onces d'argent par semaine. Le mont Morgan, dans la colonie du Queensland, est une montagne d'or. Pour y chercher le métal précieux, on n'a pas à creuser, on coupe à môme comme on se servirait une tranche de fromage.
Inutile de dire que des fortunes fabuleuses ont été faites en quelques jours.
Quand la mine d'argent de Broken-Hill fut découverte il y a neuf ans, une Compagnie se forma qui émit des actions à vingt-cinq francs.
Que devinrent ces actions? Voici une petite histoire véridique qui va vous le dire.
Un négociant d'Adélaïde acheta cent de ces actions et en fit présent à sa femme. « Prends cela, ma bonne amie, lui dit-il, je crains bien que ce ne soit deux mille cinq cents francs de perdus; mais, qui sait? l'affaire réussira peut-être, et, si jamais il arrive des dividendes, tu les mettras dans ta poche. » Il venait de se retirer des affaires. Après avoir vendu son fonds, il quitta l'Australie et partit en Angleterre avec l'intention d'y vivre de ses rentes. En débarquant à Londres, il apprend que la banqne
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OÙ il avait placé son capital venait de sauter. Non seulement il avait perdu la valeur de ses actions, mais, comme actionnaire, il était appelé à payer une somme qui le ruinait de fond en comble. Il était jeune encore. Il se promet de rentrer dans le commerce et, sans même prendre le temps de défaire ses malles, il repart en Australie. Arrivé à Adélaïde, il apprend que les actions de Broken-Hill qu'il avait payés vingt-cinq francs valent douze mille francs. Sa femme, à qui il avait donné cent actions de vingt-cinq francs, se trouvait donc à la trte d'une fortune d'un million deux cent mille francs. Il réalisa cette fortune, la plaça en fonds sur l'État, et ne rougit point aujourd'hui de se faire entretenir par sa femme.
La mine d'or du mont Morgan a produit des résultats aussi fabuleux. L'histoire de Bendigo et de Ballarat abonde en anecdotes de ce genre, et l'Afrique du Sud nous en réserve de meilleures encore. Et cependant, si j'ai un conseil salutaire à vous donner, achetez du trois pour cent garanti par l'Etat : il s'est enfoui dans les mines encore plus d'or qu'il ne s'en est extrait. Aussi les Australiens ne comptent-ils pas sur les mines pour vivre. Ce sont les moutons, dont la laine se vend sur tous les marchés du monde, qui font la fortune des Australiens.
La viticulture fait des progrès énormes. Les vins de l'Australie, généralement trop chargés en alcool,
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ressemblent à nos vins du Roussillon. Ils manquent encore de délicatesse. Mais les vignerons commencent à comprendre que l'art de faire du bon vin, qui se perfectionne en France depuis des siècles, ne s'apprend pas en un jour, et l'un après l'autre ils font venir de France des viticulteurs experts qu'ils placent à la tête de leurs vignobles.
Jusqu'à présent, il s'est consommé peu de vin australien.
Les buveurs d'eau, les fanatiques de toutes les couleurs aux colonies prêchent la tempérance (mot qui, en anglais, signifie abstinence totale et non pas modération); le gouvernement impose des droits énormes ^ ; les maîtres d'hôtels vendent le vin du pays le plus ordinaire de quatre à sept francs la bouteille, tout cela fait que le peuple boit de l'eau, du thé ou du whisky, et les riches boivent les vins de France.
Il ne se produit encore en Australie qu'un trentième de la quantité de vin consommé à Londres seulement. Je prédis que, dans vingt ans, l'Australie enverra des vins aux quatre coins du monde. Quand tous les habitants du globe en boiront, peutêtre les AustraUens se décideront-ils à y goûter.
La fortune privée en Amérique est de mille
1. Pour entrer de Victoria dans la colonie voisine de la Nouvelle-Galles du Sud, une bouteille de vin évaluée à trois francs doit payer trois francs d'entrée, et réciproquement
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francs par habitant; en Angleterre, de neuf cent vingt francs; en France, de six cent cinquante francs; en Allemagne, de quatre cent soixante francs, et en Autriche, de quatre cent huit francs. En Australie, la fortune est de douze cents francs par habitant.
L'Australien est donc l'homme le plus riche du monde.
Pas du tout.
Si deux individus vivant ensemble possèdent l'un deux cent mille francs et l'autre rien, ils possèdent en moyenne cent mille francs. Voilà ce que nous enseigne la statistique. C'est cela qui fait une belle jambe au second ! L'Australie, comme l'Amérique et l'Angleterre, possèdent des squatters et des propriétaires de mines qui ont, en quelques années, amassé des millions, et, dans les grandes villes, une population de près de cent mille individus dont l'existence, chaque matin, au réveil, est un problème impossible à résoudre.
L'Amérique et l'Angleterre sont les pays où les fortunes sont le plus disproportionnées. D'un côté, des billionnaires, vivant dans un luxe effréné; de l'autre, de pauvres gens morfondus, affamés, vivant dans une fange inouïe, et dans l'hébétude causée par les maux irrémédiables.
L'Angleterre et l'Amérique sont aussi les deux pays où l'on spécule le plus. Or, ce n'est pas la spéculation qui enrichit un peuple, c'est la production.
La spéculation cnricliit quelques individus au déUiment de quelques autres individus. L'argent passe d'une poche dans une autre sans que le pays profite aucunement de la transaction. Les produits de la terre et de l'industrie sont les seules ressources de la richesse d'un pays. Les spéculateurs sont ses ennemis en encourageant un gain facile qui ne saurait s'obtenir que par la ruine d'un semblable. Le jour de la grande réforme sociale, qui arrive à pas de géant, verra, je l'espère, l'extermination du spéculateur. Chaque chose a une valeur réelle, et je n'admets pas la valeur factice imaginée au gré des spéculateurs. Je suis peut-être bien innocent; mais je me demande encore pourquoi la rente varie parce que un souverain ou un homme d'État a fait un discours plus ou moins aimable. En travaillant, j'ai gagné cent francs ; ces cent francs je les ai mis de côté, puis je les ai prêtés au gouvernement à la condition qu'il me donne trois francs cinquante centimes par an ; avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas pourquoi ces cent francs ne vaudraient plus que quatre vingt-dix-huit francs, parce que le roi d'Italie a un rhume de cerveau ou l'empereur d'Allemagne une indigestion, ou pourquoi ils vaudraient cent deux francs parce que l'empereur de Russie a souhaité une bonne année au sultan de Turquie. Ce sont là des choses qui me surpassent.
Les spéculateurs étaient inconnus, il y a cent cinquante ans. Quand rentreront-ils dans le néant?
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Ce sont eux qui sont la cause des crises financières et commerciales qui placent l'Amérique et l'Australie à deux doigts de la banqueroute tous les cinq ou six ans, et qui, un de ces jours, pourront bien mettre l'Angleterre dans la même position.
L'Australie est rongée de spéculateurs, de bookmakers, quand elle ne devrait avoir que des agriculteurs, des industriels, des commerçants, des ouvriers et des laboureurs. Les bookmakers , ou agents de courses, font jusqu'à cinq cent mille francs par an, et tous les ans il arrive d'Angleterre des centaines d'individus qui comptent vivre en Australie de spéculations, de mines et de courses.
Je souhaite à l'Australie qu'elle puisse bientôt balayer de son territoire tout ce monde parasite.
Le jour où elle aura le courage d'envoyer le surplus des villes défricher les forets du Bush\ le jour où elle aura réussi à apprendre qu'il n'y a qu'un seul moyen de s'enrichir, qu'on soit individu ou nation, c'est par le travail et l'économie; le jour où elle ne cherchera plus à s'enrichir par des spéculations malsaines, l'Australie verra son crédit s'établir. Les disproportions disparaîtront, et partant la misère; la population augmentera, et la richesse du pays provenant du travail régulier deviendra stable.
C'est la stabilité des fortunes et la juste répartition des richesses qui font qu'un pays est réellement riche, et non pas quelques fortunes colossales amassées dans quelques poches. Les trois quarts du
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sol de l'Angleterre sont entre les mains d'une trentaine de familles. En France, aujourd'hui, plus de six millions d'individus possèdent la terre, et plus de la moitié du peuple sont propriétaires des maisons qu'ils habitent. Voilà pourquoi la France est la nation la plus riche du monde. C'est elle qui a le plus de patrons et d'ouvriers travaillant pour leur propre compte. C'est elle seule enfin qui, grâce à l'ordre et à l'économie qui régnent dans la petite bourgeoisie, la classe marchande et dans les campagnes, puisse passer à travers une crise commerciale et prêter de l'argent à un gouvernement étranger.
La terre n'a jamais été destinée à entretenir trois individus : un propriétaire, un locataire et un laboureur. Jacques Bonhomme fait valoir le petit coin de terre qui lui appartient : il est à la fois propriétaire, locataire et laboureur, voilà pourquoi il est prospère. Sa femme ne suit pas les modes et ne vous serre pas la main à hauteur de menton. Elle se lève à quatre ou cinq heures du matin, nourrit elle-même ses pourceaux, et voilà pourquoi les pourceaux ont si bonne mine.
Tous les pays, les nouveaux surtout, nous envient nos populations économes et laborieuses des campagnes. Us n'ont pas tort, c'est Jacques Bonhomme et sa bonne Jacqueline qui sont la fortune de la France.
XVIÎI
L'ouvrier maître souverain de l'Australie. — Son caractère. — L'artiste et le bousilleur. — Un faux démocrate. — Le gouvernement par l'ouvrier et pour l'ouvrier. — Orateurs publics. — Histoires d'ouvriers. — Dénoûment de Tliistoire tragique d'un voyageur russe.
Le souverain de l'Australie n'est ni la reine d'Angleterre, ni le gouverneur nommé par elle, ni les membres du parlement élus par le peuple, ni les ministres choisis dans ce parlement; le souverain maître de l'Australie, c'est l'ouvrier (en français prononcez Vouverrier).
Si encore cet ouvrier était content de son sort et que le pays fût prospère entre ses mains, on n'y trouverait pas grand'chose à redire ; malheureusement il ne profite pas des ressources inépuisables que la nature a mises à sa disposition sur cet immense continent, et il prend bien garde que les autres n'en profitent pas.
L'ouvrier australien, encore pire que son confrère et cousin d'Angleterre, est un paresseux, un ivrogne, un feteur de Saint-Lundi, un panier percé qui ne songe qu'au plaisir et qui ne s'intéresse nullement au développement de son pays. Il lâchera la besogne la plus lucrative pour aller voir une course de chevaux à cent kilomètres de sa demeure. Son travail est purement mercenaire, une besogne exécutée à la grosse. Il n'a fait aucun apprentissage sérieux et n'a reçu aucune instruction technique. Il se fait tour à tour menuisier, serrurier, maçon, horticulteur, viticulteur, charretier, tondeur de moutons, et, au besoin, maître d'école. 11 se met en grève non pas pour essayer de gagner davantage et, avec ses économies, de s'établir commerçant ou fermier. Non, il songe à gagner davantage pour dépenser davantage. Il n'est point jaloux de son travail, fier encore moins. Il reçoit de gros salaires qu'il dépense en frivolités et, au bout de l'année, il se trouve Gros- Jean comme devant. Un jardinier français est botaniste, un ébéniste français est artiste. L'ouvrier anglo-saxon est un bousilleur sans aucun instinct artistique. Comment pourrait-il en en être autrement ? Dans la semaine il n'a point à sa disposition d'écoles d'arts et métiers, et le dimanche les musées sont fermés. Les Pecksniffs, les Podsnaps, les Chadbands et toute la tartuferie de son pays l'empêchent de faire connaissance avec les œuvres d'art qui pourraient le civiliser ; il ne connaît que les plaisirs
sensuels, et quand il s'est rempli le gosier et le ventre de gin ou de whisky, il déclare qu'il s'est amusé.
C'est l'argent qu'il économise, et non pas l'argent qu'il gagne, qui enrichit l'homme. Voilà une vérité de M. de la Palice que l'ouvrier anglo-saxon n'a pas encore découverte.
J'ai eu un jour, à Broken-Hill, la conversation suivante avec un mineur en grève :
— Les mines, monsieur, me dit-il, devraient être nationalisées et appartenir au peuple. Moi qui vous parle, qu'est-ce que je gagne ? soixante-quinze francs par semaine. C'est moi qui vais chercher l'argent au fond de la mine. C'est moi qui fais la besogne. Soixante-quinze francs par semaine I Qu'est-ce que vous voulez qu'un homme fasse avec cela ?
Mon mineur en grève était célibataire.
— Puisque vous me le demandez, je vais vous dire ce qu'un homme peut faire avec soixante-quinze francs par semaine. Vous êtes ici perdu dans le désert. Les distractions sont peu nombreuses. Vous êtes jeune. Travaillez pendant deux ans. Dépensez vingt-cinq francs par semaine et mettez cinquante francs de côté. Au bout d'un an vous aurez deux mille cinq cents francs à vous, au bout de deux ans vous en aurez cinq mille. Vous parlez de nationaliser la mine. Que les cinq mille mineurs qui travaillaient ici suivent le conseil que je vous donne, et au bout de deux ans vous aurez pu acheter toutes
les actions, et la mine vous appartiendia. Si vous n'avez pas confiance dans la ininc et que vous ayez des raisons sérieuses pour cela, ne soyez pas jaloux des actionnaires. Achetez des terrains, défrichezles, ou mettez des moutons à paître dessus, et vous voilà propriétaire.
Si j'avais parlé hébreu à ce i>arçon-là, il ne m'aurait pas regardé avec des yeux diiférents.
— Ah ! fit-il, taisez-vous donc. Vous n'êtes pas un démocrate, vous n'êtes pas l'ami du peuple.
— Je vous demande bien pardon, lui dis-je, jo me crois excellent démocrate. L'homme qui n'a pas su s'imposer quelques privations pour mettre quelque argent de côté ne m'inspire aucune sympathie. L'homme qui, par sa faute, ne possède rien est un esclave. J'appelle un démocrate l'homme indépendant qui est son propre maître. La bourgeoisie est devenue une puissance parce qu'elle a su amasser. Je ne veux pas que l'ouvrier soit esclave, je veux qu'il possède ; mais il ne saura posséder que le jour où il saura se priver et amasser. En Europe, l'ouvrier ne gagne pas, selon moi, la part qui lui revient et il a raison d'élever la voix ; mais en Australie c'est sa faute si, au bout de quelques années, il n'est pas devenu propriétaire...
Mon mineur m'avait déjà tourné le dos.
Certes, je reconnais que les temps sont changés et que, avant peu, chacun ira demander au travail
l'indépendance et l'honorabilité dans la société ; mais si l'avenir doit avec raison appartenir au travailleur, il n'appartiendra jamais au paresseux, à l'ivrogne ou à l'imprévoyant.
Dans un pays où le gouvernement vend le terrain à six francs l'hectare, payable en dix ans, je maintiens que tout homme qui possède quelques centaines de francs peut acquérir l'indépendance, et qu'il le pourra pendant encore longtemps, puisque l'Australie proprement dite n'a guère plus de trois millions d'habitants et que le continent est capable d'accommoder une population de plus de vingt millions.
Le gouvernement australien « par l'ouvrier et pour l'ouvrier » est subhme de ridicule. Ces ouvriers australiens, qui, pour la plupart, sont venus en Australie aux frais des Sociétés d'émigration en Angleterre, sont aujourd'hui ceux qui ont forcé le gouvernement d'interdire l'arrivée d'émigrants. Il n'en faut plus d'autres. [/Australie est à eux. Et que font-ils ? Ils végètent à Sydney et à Melbourne, et le pays demande des bras à hauts cris. Mais les bras sont croisés dans les grandes villes ou à lever le coude dans les tavernes. Les squatters sont obligés défaire paître des moutons et des bestiaux qu'ils sont souvent incapables de vendre, parce que un homme peut garder des milliers de moutons, tandis que pour l'agriculture il faut du monde. Si l'Australie était peuplée d'agriculteurs intelligents et laborieux, elle
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pourrait être le grenier de l'univers. Çix et là vous voyez une ferme prospère qui s'est élevée et développée en quelques années. C'est un Allemand ou un Suédois qui l'occupe. Près des villes, vous voyez souvent des jardins potagers admirablement cultivés. Pas un pouce de terrain n'est inculte. Dans un coin de ce jardin se trouve une cabane occupée par le Chinois patient, laborieux, que l'Australien méprise, mais qu'il ferait bien mieux d'imiter. Ce bon Chinois est sobre, il s'occupe de ses affaires et ne fait point grève; il va son petit bonhomme de chemin, il a son cheval et sa charrette, et tous les ans il envoie dans son pays l'argent qu'il a mis de côté. Pendant ce temps-là, l'ouvrier de Sydney va à llyde-Park écouter les harangues, des inanités, des âneries, débitées par des braillards en guenilles, aux souliers éculés, fainéants de profession, parasites que les communautés nouvelles des Etats-Unis du Far-West chasseraient impitoyablement de leur sein. Et quelles harangues ! Je me rappelle un grand gaillard, au front bas et à la bouche démesurée, aux gestes nonchalants et à la voix avinée, propre-à-rien de son métier, qui éjaculait un discours sur Vautoritatistne. La foule s'arrondissait la bouche en 0 et s'écarquillait les yeux pour comprendre. Cet idiot vaniteux était si fier du mot qu'il s'en remplissait la mâchoire et le répétait à chaque instant. Un auditeur, pour avoir poliment prié l'orateur de vouloir bien épeler le mot d'abord et expliquer ensuite ce
qu'il signifiait, se vit chasser du cercle ignominieusement. Vautorilatisme, s'écriait le braillard, voilà la source de tout le mal. La grève, voilà le remède. Et, comme les gens qui l'écoutaient avaient déjà tous fait grève, et tué ainsi la poule qui pondait les œufs d'or, il les engageait à manger ce qui restait, la poule. Jolie perspective pour les oies.
Si pareil fainéant faisait un discours de ce genre-là dans le Texas, le Colorado, ou dans des États de l'Ouest, la population, non pas l'autorité, lui donnerait vingt-quatre heures pour accepter quelque besogne honnête ou déguerpir. Si, au bout des vingt-quatre heures, il n'avait fait ni l'un ni l'autre, il courrait le risque de se voir soudainement j)romu à un poste élevé... au sommet d'un arbre. L'Amérique est une ruche d'abeilles qui ne permettent pas aux bourdons de s'établir chez elles pour y créer le désordre et y prêcher la paresse.
L'ouvrier demande à grands cris la coopération. Mais est-ce lui qui invente les machines et les achète? Est-ce lui qui risque son argent dans une entreprise qui peut réussir ou non? il veut bien partager les bénéfices, mais il n'est prêt à rien risquer. Il demande que les disputes entre le capital et le travail soient réglées par l'arbitration. Très bien; mais supposez que les arbitres lui donnent tort, il s'en ira trouver ses compagnons et s'écriera : « J'ai perdu, et vous appelez cela de l'arbitration, vous? Malheur I »
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Ah! je m'en suis fait racoiiler en Australie des histoires d'ouvriers !
Un ouvrier jardinier, qui chômait depuis longtemps, se présente chez un Melbournien et lui demande de l'ouvrage.
— Je n'ai rien en ce moment à vous donner à faire; cependant, puisque vous êtes dans le besoin, nettoyez mon jardin.
Quelques heures eussent amplement sufTi pour ce travail. L'ouvrier prit deux jours à ratisser le jardin et à tailler quelques arbres qui n'en avaient nullement besoin.
La besogne finie, le Melbournien, qui avait employé l'ouvrier par pure charité, lui donne douze schcllings, soit quinze francs.
— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écrie l'ouvrier indigné, ne savez-vous pas que la journée d'un jardinier est de sept schellings six pence et non pas de six schellings ! Vous cherchez à profiter de mon malheur. Je ne travaille pas à moins de sept schellings six pence par jour.
Le Melbournien jura, mais un peu tard...
Le squatter australien est à la merci des laboureurs et des tondeurs de moutons qu'il emploie. Ces gens ne se sentent môme pas liés par un contrat. Un vigneron avait fait venir de la ville vingt ouvriers pour couper ses vignes. Quand les grappes furent coupées et mises à terre, les laboureurs dirent au viiineron :
— Maintenant il nous faut dix schellings par jour au lieu de huit. Si vous ne nous les donnez pas, nous allons partir et laisser votre raisin pourrir sur la terre.
Aussi j'en connais plusieurs qui ont arraché leurs vignes et qui ont semé du gazon sur lequel ils font paître quelques moutons.
Les ouvriers chôment en ville et vont écouter des harangues sur la tyrannie des squatters.
Les servantes gagnent de cent à cent cinquante francs par mois; mais, pour un oui ou non, elles quittent leurs maîtresses et vont crier misère. Le seul remède sera de rétablir la polygamie. Une Australienne, comme une femme de Zoulou, dira bientôt à son mari :
— Franchement, John, j'ai trop à faire, il est temps que tu épouses une femme de chambre de plus.
Hélas! partout vous entendez parler de maux et fort peu de remèdes. Chacun a son programme de destruction, mais personne n'a de programme de construction. Je crois que nous touchons aux hmites que peut endurer la patience.
Un socialiste bien connu comparait un jour, dans un banquet public, l'ouvrier moderne aux loups de l'anecdote russe bien connue.
« Oui, dit-il, l'homme était en traîneau, accompagné de sa femme et de ses enfants. Bientôt ils furent poursuivis par des loups affamés. Pour les
apaiser, l'homme leur jeta ses provisions. Les loups saisirent ces provisions et les dévorèrent, puis ils se remirent à la poursuite du voyageur. Il leur jeta un enfant, puis un autre, puis sa femme. Mais les loups coururent toujours et dévorèrent l'homme, le cocher, et les chevaux. Eh bien, messieurs, les ouvriers acceptent vos concessions, mais je suis trop franc pour ne pas vous dire que ces concessions ne les satisferont pas. Ils demanderont encore, ils demanderont toujours, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu tout. » Il appuya fortement sur tout.
Autrement dit, le bourgeois a été un tyran, ce sera l'ouvrier qui le sera à sa place.
Le socialiste en question avait raconté l'histoire du voyageur russe avec assez d'exactitude. Mais il aurait pu la terminer. Je vais la terminer pour lui.
Il est vrai que les loups dévorèrent les provisions, les enfants et la femme du voyageur ; il est vrai que, ne se trouvant pas rassasiés, ils se remirent à la poursuite du traîneau et qu'ils dévorèrent le voyageur, le cocher, les chevaux, tout. Mais ils ne s'arrêtèrent pas là. Ils voulurent continuer le lendemain, quand, au tournant d'une route, ils rencontrèrent une centaine d'hommes bien armés qui mirent fm à leurs prétentions insatiables.
Ce sont les injustices, mais jamais les jalousies, qui ont fait les grandes révolutions sociales. Je vois des griefs, je vois des jalousies, mais je ne vois pas de grandes injustices.
Les religions des colonies. — L'Église catholique et son œuvre. — Les anabaptistes et les marchands de bonbons. — Bonne nouvelle pour les bébés. — Une propriétaire presbytérienne dans l'embarras. — Je rends la monnaie à un ministre presbytérien. — Association chrétienne des bons jeunes gens. — « Zim, boum, boum y>, ou l'Église à la foire. — De pieux banquiers. — Prière édifiante.
D'après les dernières recherches slatisliqiies du ^gouvernement, voici la description de l'Australasie relativement aux religions professées par les habitants: Anghcane, 39.10 pour cent ; Catholiques, âl.iO ; Presbytériens 13 ; Wesléyens-méthodistes 9.50; Méthodistes-primitifs 1.60; autres Méthodistes, 0.30; Congrégationnalistes, 2.10; Anabaptistes, 2.30 ; Luthériens, 2 ; Armée du Salut ou Salvationnistes, 1.10; Juifs, 0.40; Bouddhistes, Mahométans, etc., 1.20; autres religions, c'est-à-dire les autres cents et quelques sectes dissidentes , 4.20 ;
personnes qui ont refusé de dire à quelle religion elles appartenaient, 2.10.
Dans la Nouvelle-Galles du Sud, dont la population est de 1,130,216 habitants, la répartition se fait de la manière suivante :
Anglicans 509,283
Catholiques 286.915
Presbytériens 109,383
Wesléyens-Méthodistes .... 97,487
Méthodistes-primitifs 20,352
Autres méthodistes 2,269
Congrégationnalistes 24,112
Anabaptistes 13,102
Luthériens 7,904
Salvationnistes 10,312
Juifs 5,484
Bouddhistes, Mahométans. . . 10,790
D'autres religions 28,730
De religion inconnue 14,093
Total 1,130,216
On est frappé, en lisant cette liste, des progrès faits et de l'importance acquise par la religion catholique dans les colonies anglaises. Cette importance m'avait aussi frappé au Canada, aux États- Unis, et dans les îles du Pacifique. Et, cependant, il n'y a là rien d'étonnant, quand on songe com-
biea il a dû être facile à ces prêtres aimables, charitables et dévoués, qui se consacrent corps et âme au soulagement des pauvres et des malheureux, à l'éducation et au placement de leurs enfants, de gagner le cœur de ces Sociétés nouvelles à la recherche de sympathies et toujours prêtes à s'éprendre de ceux qui, comme elles, ont à mener une existence de privations et de sacrifices. L'existence de ces prêtres est si exemplaire que les Australiens, quelles que soient leurs croyances, ne parlent d'eux qu'avec le plus grand respect, et quand ils se permettent quelques critiques, voire même quelques plaisanteries, ils n'y mêlent jamais le nom d'un prêtre catholique.
Les ministres de l'Eglise anglicane, cette institution aristocratique et mondaine, n'attirent pas le peuple. Ils recherchent la société de choix.
Les pasteurs des cent quatre-vingt et quelques églises dissidentes, tous rivalisant entre eux de piété angulaire , maussade et intolérante , passant leur temps à se chamailler sur l'interprétation de tel ou tel passage des Ecritures, marchands de bible à la figure de carême, ennemis de la gaieté même la plus innocente, commerçants à la recherche d'une position pour maintenir une famille souvent nombreuse, ne sauraient concourir, pour l'affection et le respect des masses, avec les prêtres catholiques à la naïve gaieté, à la bonne humeur innocente, et à la candeur simple que l'on trouve si souvent chez les
personnes qui passent leur existence à contribuer au bonheur des autres et mènent une vie d'abnégation complète, et de dévouemcnl à toute épreuve.
Mais si l'Église catholique ne saurait nous inspirer, aux colonies, que des sentiments de respect et d'admiration , et l'Église anglicane des sentiments de respect et d'indifférence, toutes les petites cagotcries dissidentes nous fourniront d'amples matériaux pour nous édifier et nous amuser.
A la date du 2 juin 1892, je lis dans les grands journaux de Melbourne le compte rendu d'un meeting tenu à Melbourne par les membres de l'Association anabaptiste de la colonie de Victoria. Entre autres résolutions proposées, dûment appuyées et votées , je choisis la suivante. Je n'ajoute ni ne retranche un mot, ce serait un sacrilège que de toucher à un pareil chef-d'œuvre. La résolution est proposée par le révérend Edward Isaac et conçue en ces termes :
« L'Association anabaptiste voit avec le plus profond regret que l'argent, destiné aux missionnaires et donné aux enfants des écoles du dimanche par leurs parents, n'arrive pas à sa propre destination, à cause des nombreuses boutiques de bonbons qui sont ouvertes le dimanche. Cette Association désire qu'il soit au plus vite porté remède à ce déplorable état de choses (cnjing evil), et que le gouvernement présente au Parlement une loi qui défende aux fruitiers et aux confiseurs d'ouvrir leurs boutiques le
dimanche de deux heures à quatre heures de l'aprèsmidi. »
Appuyé et voté à l'unanimité.
On n'est pas plus protectionniste !
Dans le même journal je vois qu'un Chinois a été condamné à payer une amende d'une demicouronne pour avoir labouré son jardin potager le dimanche. Pour le condamner, le magistrat avait déterré un vieil éditde Charles II, le joyeux monarque de burlesque mémoire.
Pendant mon séjour au Canada, un boucher de Montréal fut condamné à payer une amende de huit dollars (quarante francs), pour ne s'être pas agenouillé pendant le service. Le malheureux avait, paraît-il, des rhumatismes articulaires, ce qui ne l'excusa pas devant son juge.
Ne se croirait- on pas vivre au temps de l'Inquisition plutôt qu'à la fm du xix^ siècle ? Demandez après cela si les colonies sont des pays progressistes.
J'ai encore mieux que cela à vous offrir.
Quelques jours avant de quitter le Canada, j'appris par les journaux que les Presbytériens s'étaient assemblés en conclave solennel pour enlever de leurs professions de foi l'article déclarant que les enfants qui meurent avant d'être baptisés sont damnés pour l'éternité. La proposition fut votée malgré des tempêtes et une opposition des plus acharnées. Pauvres chers petits bébés , que l'ancien article du credo
presbytérien rendait si soucieux , réjouissez-vous , car, à l'avenir, il vous sera accordé quelque sursis pour réformer vos mœurs.
Jusqu'où le presbytérianisme va-t-il se nicher?
La propriétaire d'une maison garnie , dame aux croyances presbytériennes bien arrêtées, n'admettait comme locataires que des gens d'une orthodoxie aussi pure que la sienne. Cependant les affaires ralentissaient, la maison était à moitié vide, et elle se prit à songer. Peut-être, se ditelle , les affaires iraient-elles mieux (lorsqu'on est presbytérien, on s'y entend généralement bien en affaires) , si je me montrais un peu plus indulgente.
Un jour un vieux monsieur se présente, regarde les appartements et en choisit un qu'il arrête.
— Permettez, dit la propriétaire, avant de rien décider, dites-moi si vous être strict presbytérien.
— Mais, répondit le digne homme, je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire.
— Enfin , croyez- vous fermement que tous les enfants qui meurent avant d'avoir été baptisés brûleront pendant l'éternité ?
— Ma foi, répondit le nouveau locataire en songeant peut-être à quelque mauvais petit drôle de sa connaissance, tous, je n'en sais rien, mais cela pourra bien arriver à quelques-uns.
— Je vous accepte comme locataire, répondit la bonne presbytérienne, quelques-uns n'est pas exacte-
ment ce que j'aurais voulu, mais enfin cela vaut mieux que pas un.
Payons-nous maintenant un peu de presbytérianisme écossais aux colonies.
La scène se passait dans une ville de la Nouvelle- Zélande.
Je venais de rentrer à l'hôtel après avoir fait une conférence sur les Ecossais à l'Hôtel de Ville. J'étais à moitié déshabillé quand on frappa à la porte de ma chambre. C'était le garçon muni d'une carte : le ministre presbytérien écossais de la ville demandait à me parler immédiatement pour affaire des plus urgentes. J'ordonnai au garçon de faire monter le révérend gentleman.
Un homme d'une cinquantaine d'années, revêtu de la redingote noire ecclésiastique , en cravate blanche, le chapeau de feutre à la main, la figure triste, se présenta à la porte.
Je le reconnus tout de suite. Il était à la conférence. Pendant une heure et demie j'avais essayé en vain de le faire sourire. Il était au premier rang des fauteuils. Ces gens- là sont toujours au premier rang, sous votre nez.
— Excusez mon costume, lui dis-je, mais vous désiriez me parler pour affaire urgente, et je n'ai pas cru devoir vous faire attendre.
— Le costume ne fait rien à l'affaire, répondit-il, ce n'est pas de l'état de votre corps qu'il s'agit, mais
de l'état de votre âme. Je suis venu prier pour vous, permettez-moi de m'agenouiller.
J étais pris à l'improviste et je me sentis un peu abasourdi, mais je me remis vite.
— Comment donc, lui dis-je, avec le plus grand plaisir, si cela peut vous rendre heureux.
Il s'agenouilla, posa les coudes sur mon lit, s'enfonça la tête dans les mains, et se mit à déclamer.
— Seigneur, dit-il, cet homme que tu vois près de moi n'est point un méchant homme ; il souffre du mal du siècle , il n'a pas encore été touché de ta grâce. C'est un étranger venu d'un pays où la religion est tournée en ridicule. Fais que son voyage à travers nos pieuses populations le ramène dans la bonne voie.
La prière, dont je vous fais grâce des détails, dura bien dix minutes.
Quand il eut fini, il se releva et me tendit la main. Je la lui pris et la lui serrai.
— Maintenant, lui dis-je, permettez-moi à mon tour de prier pour vous.
Il fit signe de la tête qu'il y consentait. Je ne m'agenouillai point , mais avec toute la ferveur dont je suis capable, je criai :
— Seigneur, cet homme que tu vois à mes côtés n'est point un méchant homme. Aie pitié de lui, car c'est un pharisien qui ne doute pas un instant, et cela sans me connaître, qu'il ne soit meilleur que moi. Toi qui as en vain envoyé ton fils sur la terre
pour y faire disparaître tous les pharisiens, touche celui-ci de ta grâce. Fais-lui comprendre que la première vertu chrétienne est la charité, et que la meilleure charité est celle qui nous apprend que nous ne valons pas mieux que le reste des hommes. Cet homme est aveuglé par l'orgueil, désabuse-le, ouvre-lui les yeux, mais aie pitié de lui, pardonnelui comme je lui pardonne. Amen.
Je regardai mon bon presbytérien. 11 était consterné, cloué sur le plancher de ma chambre.
Je lui repris la main et la lui resserrai.
— Et maintenant, lui dis-je, nous sommes quittes, bonne nuit!
Il partit un tant soit peu morfondu, emportant modestement dans sa poche la monnaie de sa pièce.
Voici encore dans le genre quelque chose qui n'est pas mal :
Au mois de mai 4892, je fis quatorze causeries dont le Centenarij Hall de Sydney, fort jolie salle appartenant à une SociétéwesléyennequinousTavait louée pour l'occasion. Jamais je n'oublierai l'accueil que les aimables habitants de Sydney voulurent bien me faire dans cette salle. Jamais je ne me suis adressé à un auditoire plus intelligent, plus sympathique, plus fin et plus chaleureux. Au mois d'octobre de la même année je revins à Sydney le jour où la France perdit le plus grand prosateur du siècle , Ernest Renan. J'avais connu l'illustre écrivain ;
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plusieurs fuis il m'avait donné des eonseils , plusieurs fois il m'avait fortilié par des paroles d'encouragement». On me pria de rassembler mes souvenirs et do faire une conférence sur lui. Faire l'éloge de Renan, parler de sa vie et de son œuvre aux habitants de Sydney, il me semblait que j'avais là une occasion de payer à la mémoire de cet homme de génie et de bien une dette de reconnaissance. J'acceptai avec joie. Mon imprésario loua de nouveau le Centenary Hall, le public s'y rendit eii foule, et la presse voulut bien le lendemain joindre ses applaudissements à ceux que m'avait accordés le public.
Cette conférence eut un tel succès qu'on me pria de la répéter, ce à quoi je consentis avec empressement. Mais, hélas ! cette conférence n'avait pas satisfait tout le monde, et nous avions encouru la plus terrible des colères, celle qui pardonne le moins, la colère des bigots.
Un membre de l'Association chrétienne des Bons jeunes gens de Sydney alla trouver le secrétaire du Cenlenary Hall et lui représenta le danger que courait la réputation de la Société wesléyienne, s'il permettait que la salle servît à faire le panégyrique d'Frnest Renan, un athée, l'auteur de la Vie de Jésus. Cet ignorant sournois (ceci soit dit par paren-
1. C'est Uenan qui m'avait un jour rendu heureux en me disant : « J'iii lu votre John Bull et son Ile, et, bien que j'aie ri de bon cœur de toutes ces excentricités que vous décrivez si bien, votre volume m'a fait aimer les Anglais davantage »»
thèse) avait reçu de mon imprésario un billet qui lui permettait d'entrer librement à toutes mes conférences.
Le secrétaire du Centenary Hall crut devoir protester. Dieu merci, mon imprésario tint bon et la conférence sur Renan fut répétée avec le franc succès qu'elle avait obtenu la première fois.
Àh ! c'est moi qui aurais bien voulu protester d'être obligé de parler d'Ernest Renan, de ce géant de grâce et de puissance, dans une salle consacrée deux fois par semaine au culte le plus mesquin, à ce culte étroit rendu par des pygmées à un Dieu qu'ils se sont fait à leur image et à leur propre petitesse et qu'ils nous enjoignent d'adorer ou... point de salut.
Que demanda Renan toute sa vie, si ce n'est la liberté de se composer à sa guise le roman de Tinfini et la liberté de discuter toutes les questions religieuses? N'est-ce point là du protestantisme tout pur? L'intolérance de ces dissidents est vraiment épique. Voilà des gens qui existent simplement parce que, autrefois, leurs ancêtres combattirent pour obtenir la liberté de conscience et qui, maintenant que la victoire a été remportée, sont devenus intolérants jusqu'à refuser chez les autres cette liberté de penser, d'agir et de discuter à laquelle ils doivent leur existence.
Et, pour mettre la question religieuse de côté, at-il jamais existé un homme qui ait mené une vie
plus jmre que celle de Hcnan, plus entièrement consacrée à la rccherclie de la vérité et à ramélioralion du genre humain ?
Mais que savaient-ils de Renan, ces ignorants bigots et ce bon jeune homme qui, après avoir accepté les faveurs de mon imprésario, lui jouait derrière le dos ce vilain tour de cagot?
L'intolérance de ces gens est au-dessus de toute conception. Quand j'arrivai à Maitland, ville assez importante de la Nouvelle-Galles du Sud, le maire et les membres du conseil municipal eurent l'amabilité de me souhaiter la bienvenue dans la salle de l'Hôtel de Ville en buvant un verre de Champagne à ma santé. Parmi les citoyens qui avaient accepté l'invitation de se joindre à ces messieurs se trouvait le vicaire de la paroisse, homme du monde char niant et spirituel.
Le lendemain, plusieurs dissidents de la ville (je ne me rappelle pas si c'était des Wesléyens, des Sociniens, des Méthodistes, des Anabaptistes, des Luthériens, des Presbytériens, des Swedenborgiens, des Sandémaniens, ou des Batraciens, très certainement, ce n'était pas des Chrétiens), plusieurs dissidents, dis-je, attaquèrent le vicaire avec un acharnement de dévots « pour avoir assisté à une réception donnée en l'honneur d'un homme dont les conférences étaient annoncées dans les journaux sous le nom de Causeries-Comédies ». (Textuel).
— Ah I me disait un jour en soupirant un Aus-
tralien appartenant à quelque secte dissidente, vous autres Français, vous ne passez pas le dimanche à prier comme nous le faisons .
— Non, répondis-je, en France, nous n'avons pas à passer le dimanche à nous repentir de ce que nous avons fait pendant la semaine.
Et, pour mot de la fm, comme dirait le chroniqueur, permettez-moi de reproduire ici l'annonce d'un sermon que j'extrais de la colonne des réclames dans un journal de la Nouvelle-Zélande.