‹ La maison John Bull & cie. [microforme]Chapitre 15 sur 54 · PRE D LE LES · texte numérisé non relu

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colonial. Il est fier de son pays, l'esprit de nationalité grandit chez lui tous les jours, et aujourd'hui il est fier de s'appeler et de s'entendre appeler Australien.

Il est fier, non seulement de son pays, mais de sa petite ville qu’il a vue, pour ainsi dire, sortir de terre et qu’il s’est efforcé de rendre florissante. Comme l'Américain, il vous demande, alors que vous sortez du train et que vous avez à peine eu le temps de secouer la poussière de vos vêtements, ce que vous pensez de l'Australie, de sa petite ville que vous venez d’apercevoir pour la première fois, et, n’aurait-il à se vanter que d’une rue parsemée de petites masures en bois, il offre séance tenante de se mettre à votre disposition pour vous montrer les points intéressants de la ville. Les points intéressants de la ville ! c’est à se tordre.

Des gens, à qui je n'avais jamais parlé de ma vie, traversaient la rue pour venir me dire : « Regardez bien, monsieur, vous êtes ici dans le Jardin de l'Australie. » Chaque district de l’Australie est le jardin des colonies. “1 réponse était clichée : «a Vous avez raison, répondais-je, c’est ce que j'ai encore vu de plus joli aux colonies, el vous avez le droit d’être fier de votre district. »

On m'a mené voir de petits bâtiments composés de trois ou quatre pièces, meublées d’une table, de quatre ou cinq bancs, d’un tableau noir et d’une carte de géographie. Le tout s'appelait Ecole Technique

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ou Ecole des Arts. Dans le vestibule, au rez-dechaussée, se trouvait le registre des visiteurs où l’on me priait d'inscrire l'impression de ma visite. Mon impression aussi était clichée. « Considérant l'âge de cette ville, écrivais-je, je connais peu d'’endroits en ce monde possédant une Ecole Technique qui promet autant que celle de A. ou de B. » N'est-ce pas là l'Amérique où, dans chaque petit trou de ville, se vend un album des vues de l'endroit, c’est-à-dire la photographie de la pharmacie Smith, de la bonneterie Jones, de l'hôtel tenu par Brown, etc. ?

Il faut envier le bonheur des Australiens. Ils sont parfaitement satisfaits d'eux-mêmes. En voyage ils poussent des cris d’admiration à la vue d’une coiline qu'ils appellent montagne, d’un filet d’eau qu'ils appellent rivière. Il est curieux de voir, dans cet immense pays, le petit bourgeois le plus provincial qu’il soit possible d'imaginer, et si vous ne le félicitiez pas des choses qu'il a accomplies, vous manqueriez non seulement de générosité, mais de politesse. Je rends grâce au ciel de ce qu’il n'existe pas en Australie une seule ville où je n’aie pu payer l’amabilité et l’empressement de mes hôtes en visitant l'Hôtel de Ville, le Bureau de Poste et l’Ecole Technique, et en inscrivant mes impressions sur le registre des visiteurs,

Parmi les causeries que je faisais en public, j'en avais une intitulée : « La plus heureuse Nation du

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rez-de- Monde. » C'était une causerie sur la France et les bù l’on Français. Voilà dix ans que je voyage dans tous les ». Mon coins du monde et il y a longtemps que je suis arrivé

l'âge à cette conviction, que la France, quels que soient droits ses défauts, ses travers, ses vices même, est la plus e qui heureuse nation du monde, bien certainement le est-ce pays où l’on sait le mieux vivre. Un Australien » ville, vint un soir s'asseoir près de moi dans le fumoir

à-dire | d’un club. « Quel observateur étonnant vous êtes, me dit-il, il ny a que deux mois que vous êtes

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arrivé aux colonies et je vois par les journaux que s sont vous allez faire une conférence sur l'Australie. » ce ils Pour lui, la plus heureuse nation du monde ne

oiline pouvait être que l’Australie.

qu'ils Les peuples sont comme les individus. Quand ils is cet sont jeunes ils sont enfants et possèdent tous les incial traits caractéristiques de l'enfance, la curiosité, la citiez susceptibilité, le plaisir de s'entendre louer, et la leriez jalousie du petit frère ou de la petite sœur si les e. Je joujoux et les bonbons ne sont pas distribués avec la

s en plus stricte impartialité.

Je connais, dans la Nouvelle-Galles du Sud, une

amMaitant petite ville de quinze ou seize cents âmes qui, jalouse Ecole de sa voisine parce qu'on venait d’y bâtir une prison, ur le insista pour que son représentant au parlement obtint du gouvernement une prison aussi grande et aussi belle que celle de la voisine. Comme d’habij'en tude, le gouvernement accéda à la demande du \ du député. C’est ainsi que les monuments poussent aux

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colonies. Les électeurs disent au représentant : « Si tu n’obtiens pas pour nous un nouvel Hôtel de Ville ou un nouveau Bureau de Poste, nous ne voterons plus pour toi et tu perdras ta place de trois cents livres sterling. » Le représentant du peuple dit au ministère : « 11 me faut un Hôtel de Ville ou une Ecole Technique pour la ville que je représente. Si vous ne me le donnez pas, je ne voterai pas pour vous et vous perdrez votre place de mille livres. » C'est ainsi que, dans les plus petits trous de deux mille habitants, dans les sept colonies de l’Australie, vous verrez un Hôtel de Ville qui a coûté six cent mille francs, un Bureau de Poste qui a coûté cinq ou six cent mille francs, un Tribunal ! à l’avenant, etc. Pour faire face à ces dépenses folles, le pays emprunte et se trouvait, à l'expiration de ma visite, sur le point de faire faillite.

L'Australie a pour devise : Avance, Australie ; mais c'est John Bull aîné qui avance... les fonds.

Pour en revenir à ma petite ville, elle obtint donc sa prison. Mais quand cette prison fut terminée, elle resla six mois sans locataires. Que firent les habitants? Ils tinrent un meeting d'indignation et formulèrent, sous forme de résolution, l'espoir que les magistrats et la police feraient désormais strictement

4. À Maryborough (Victoria) on plaçait au Tribunal un plafond de cent vingt-cinq mille francs. Pour le fixer on avait fait venir des ouvriers d'Allemagne. La ville n’a pas encore quatre mille âmes,

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« Si leur devoir, afin que ce déplorable état de choses Ville cessût d'exister.

erons Il y a du bonheur à se croire en possession de ce cents qu'il y a de mieux au monde, et les Australiens | dit au jouissent de ce bonheur-là. Ils sont satisfaits de leur 1 une sort et ne s'occupent plus du vieux monde qui a te. Si cessé de les intéresser. Je parlais un jout avec un | pour Anglais établi aux colonies depuis près de cinquante res. » ans. Nous causions de l'Europe et j’eus l’occasion de | 4 deux | mentionner Bismarck et quelques autres noms assez } 4 tralie, connus. Je crois, Dieu lui pardonne, qu’il n'avait } x cent | jamais entendu ces noms-là de sa vie. Aussi je l’inter- (4 : cinq rompis et lui dis : 11 enant, — Peut-être ne vous occupez-vous pas beaucoup | pays de ce qui se passe en Europe ? | visite, — Mon cher monsieur, répondit-il, pour vous dire | la vérité, voilà bientôt cinquante ans que je suis en : mais Australie, et je puis maintenant me passer entière- | ment de l’Europe.

donc L’Australien éprouve plus de plaisir à entendre | e, elle chanter les amateurs de sa petite ville qu’à écouter habi- les grands chanteurs que l’Europe lui envoie de | ormu- temps à autre. Livré à lui-même, il prend ses plaisirs | e les au club, aux bazars d'église, aux meetings politiques ment et sociaux, en un mot à tout ce qui est d'intérêt local.

al un Ouvrez les journaux publiés dans les colonies, et R vous n’y verrez, pour ainsi dire, aucune nouvelle

d'Europe, si cer ‘est à Sydney ou à Melbourne;

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mais ces deux grandes villes ne sont pas l'Australie. La véritable Australie, ce sont ces centaines de petits centres de population éparpillés sur un continent à peu de chose près aussi grand que l’Europe tout entière. Si cependant, les crickelers australiens se trouventen Angleterre ou en Amérique, de longues dépêches à dix francs le mot tiennent les Australiens au courant des FE: ‘ies de cricket dans lesquelles ils se trouvent engagés. C'est l'intérêt local qui domine tout. L?s Américains sont plus avancés. Ils ont passé celte période de transformation. L'Europe les intéresse ; mais il faut ajouter que l'Amérique n'est qu'à six jours de l’Europe, tardis qu’il faut six semaines pour se rendre d'Angleterre en Australie. De plus, l’Australie est beaucoup plus jeune que l'Amérique.

Oui, elle est jeune, ceti : bonne et brave Australie, et quand on songe à «' qu'elle a accompli en quelques années, il me se 1ble qu’elle peut rire de ses petits travers comme j le fais.

Je me promenais un j' 1 en voiture à Broken- Hill, la ville la plus ri ‘© du monde en mine d'argent, Broken-Hill, il , à huit ans un désert, aujourd’hui peuplé de quarante mille habitants. Nous passâmes devant une bicoque en ruine.

— Qu'est-ce que c’est que cette vieille masure ? dis-je à mon compagnon, un ingénieur de l’endroit.

— Oh, ça? fit-il, c'était au temps jadis {in the old times) le tribunal de la ville.

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Au temps jadis! moi, je songeais au temps des croisades.

— Que voulez-vous dire ? Au temps jadis? Mais je croyais que Broken-Hill n'avait que six ou sept ans d’existence.

— Oh! dit-il nonchalamment, je veux dire, il y a trois ou quatre ans.

Voilà le temps jadis de l'Australie.

Le sans-gêne des colonies. — Société d’admiration mutuelle. — Un curieux toupet. — Un aimable propriétaire. — Politiciens modestes. — Conseils donnés à l'Angleterre par un ministre australien. — Provincialisme, — Napier. — Opinions de madame Sarah Bernhardt. — M. Stanley et le conseiller municipal. — Le Czar n’a qu’à bien se tenir. — Je présente

Sophocle aux colonies et joue un mauvais tour à Corneille. — Toupet colonial.

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Vous trouvez dans les colonies anglaises tous les traits caractéristiques des Américains et des peuples qui n'ont que relativement quelques années d’existence: non seulement l’enfantillage ct l’irrévérence, mais la suffisance et le sans-gêne.

Chaque colonie anglaise forme une immense Société d'admiration mutuelle, jalouse de ses voisines et persuadée de sa supériorité. Le provincialisme si accentué des Australiens provient de leur isolement

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et de leur ignorance complète du vieux monde. Leur suffisance naît de l'esprit démocratique, de l'esprit d'indépendance inculqué chez eux depuis la plus tendre enfance, et qui fait dire à tout libre Breton : « Je vaux autant que mon voisin », c'est à-dire « je lui suis bien supérieur ».

C'est là un sentiment anglais qui se développe aux colonies.

Que les plus grands savants de l’Angleterre se réunissent au Mansion-House pour faire hommage à M. Pasteur et reconnaître publiquement la réussite complète de ses grandes découvertes, vous pourrez lire dans les journaux du lendemain quelque lettre d’un ignorant prétentieux, déclarant que M. Pasteur est surfait, et que ses découvertes sont loin de le satisfaire.

Si un ouvrier français se trouvait à la Sorbonne ou au Collège de France, et qu'il y entendît la conférence d’un Caro ou d’un Renan, il œuitterait respectueusement la salle en se disant : « Mon garçon, cela n’est pas à ta portée, tu t’es fourvoyé. » Un ouvrier anglais, australien surtout, quitterait la salle en haussant les épaules et criant à tue-tête : « Faut-il qu'il y ait des gens bêtes pour trouver cela intéressant! c’est un imbécile. »

L’Australien des classes inférieures n’a de respect pour rien de ce que le monde tient respectable : talent, vieillesse, position. Il appelle ses parents le vieux et la vieille, et s’il n'est pas Parfaitement sûr

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dene pouvoir faire les vers aussi bien queShakespeare, c’est tout simplement parce qu'il n’a jamais essayé.

Dans tous les coins de la terre où se trouvent réunis quelques Anglais, vous voyez l’insupportable individu qui envoie des lettres aux journaux pour y faire connaître ses opinions urbi el orbi. Questions politiques, religieuses, sociales, commerciales, littéraires, dramatiques, tout cela est de son domaine, il est la science infuse. Vous trouvez le type à Londres ; il fourmille dans les provinces de l'Angleterre. Il décide toutes les grandes questions d'état, il conseille les souverains de l’Europe, critique les travaux d’Édison ou les découvertes de Pasteur ; rien n’est sacré pour sa plume d’orgueilleuse nullité. Il a un remède pour tous les maux de la terre.

Cet être assommant que l’on trouve à foison dans les colonies, est modeste. Il signe ses lettres d’un pseudonyme. C’est généralement Vérité ou Veritas, Justice ou Justitia, Observateur, plus généralement encore il signe Pro Bono Publico. Quand la lettre paraît, il achète quantité de numéros du journal qu’il envoie à ses amis, en ayant soin de mettre au bas de la lettre: « Pro Bono Publico, c’est moi.» Ces gens sont les Perrichons du monde anglo-saxon.

Quel sans-gêne, quel aplomb ils ontces Australiens! Je me rappelle avoir été nn jour arrêté, dans une

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rue de Sydney, par un jeune homme assez bien mis qui me tapa sur l'épaule et me dit :

— Êtes-vous Max O’Rell ?

— Oui, que désirez-vous ?

— Oh, rien. Je voulais vous regarder, voilà toui.

Si vous êtes fier, n’allez ni dans l'Ouest de l’Amérique ni dans les Colonies, où l’on vous remettra vite à votre place. En arrivant un jour à l’hôtel d’une ville, je m’enquis de l'adresse d'un monsieur pour lequel j'avais une lettre d'introduction.

— Où demeure M. B...? demandai-je.

— Voulez-vous dire Dick B...? répondit mon hôtelier.

On n’est connu, aux Colonies, que comme Dick, Tom ou Harry.

Le propriétaire d'un hôtel australien où j'étais descendu vint me trouver immédiatement après mon arrivée, et me dit d’un air aimable mais quelque peu protecteur : « Il y a en ce moment une douzaine de commis-voyageurs {commercial gentlemen) dans mon hôtel; si vous voulez, je vous présenterai à eux; peut-être que vous leur plairez et ils iront vous entendre ce soir à l'Hôtel de Ville. »

Cet obligeant hôtelier voulait me servir. Ses intentions étaient excellentes. Je le remerciai en m’excusant.

Toutes les oies coloniales sont pour le moins des cygnes.

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En face de mon hôtel à Wagga-Wagga (que l’on doit se trouver handicapé quand on demeure à Wagga-Wagga !), se trouvaient trois petites boutiques, l’une de nouveautés, l’autre de quincaillerie, la troisième d’épiceries. La première s’appelait Emporium Imperial, la seconde Palais de Commerce, cet la troisième Grand Entrepôt commercial, prononcé par les habitants Inneterpotte.

Je passe les Louvres et les Bons Marchés de Tarakundra, Maratitipu et Ratatata.

Dans une petite ville de quinze cents âmes, j'ai vu écrit, au-dessus de la petite boutique d'un fruitier où se trouvaient à l'étalage quelques livres de cerises et de fraises, Au Palais des Fruits, et cela en français, ne vous déplaise.

Mais qu'est-ce que tout cela, comparé à cette petite boutique d’Invercargill (Nouvelle-Zélande) où se débitent des petits jouets à deux sous et qui porte l'inscription Dépôt Leviathan de Joujoux?

Chez les politiciens des colonies la suffisance devient épique. Le politicien démocrate est assez suffisant partout. Le politicien colonial, jugez donc!

Sir Georges Dibbs, premier ministre de la Nouvelle- Galles du Sud et chevalier-commandeur de l’ordre de Saint-Michel et Saint-George (peu de politiciens échappent à ce titre) alla, au printemps : de l’année

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