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gaieté, j'allais dire leur bonheur, et qui, en fait de distractions, n’ont encore trouvé que deux choses, l'ivrognerie la plus révoltante et la bigoterie la plus crasse.

Quelquefois le soûlard colonial a le mot pour rire.

Je n'oublierai jamais celui de Bendigo qui, installé au premier rang des fauteuils d'orchestre, me cria de sa place :

— Tais-toi, imbécile, avec ta ceuserie sur les Anglais. Fais-nous une conférence sur la bataille de Waterloo, voilà mon affaire.

Comme le sujet annoncé pour la causerie de ce soir-là n'était point Waterloo et qu'il ne faut jamais changer un programme sans prévenir le public, il me fut impossible de me rendre au désir de cet aimable pochard. Mais comme il insista, et que la persuasion de ses voisins n’y fit rien, il fallut avoir recours au policeman. Il se laissa emmener en bon enfant et ne fit aucune résistance. Cependant, arrivé à la porte de sortie, il se retourna vers l’auditoire et cria :

— Je vous dis que c’est un imbécile. Il se dit Français et il ne peut pas nous faire une conférence sur Waterloo! Ce garçon-là ne se fera pas d'argent en Australie, voilà ce que je prédis.

Et il disparut aux applaudissements effrénés de l'auditoire qui avait saisi l'humour de la situation.

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Ici l’on pourrait noter un contraste frappant. Quand un Français est soûl, il est généralement socialiste, anarchiste, révolutionnaire, et il crie à tue-tôte : « A bas les tyrans! » Quand l'Anglais s’est piqué le nez, il devient conservateur et chauvin. Il invite tous les peuples de la terre à venir se battre avec lui, et si M. Gladstone, le grand chef libéral, Jui tombait entre les mains, il le hacherait menu comme chair à pâté. Waaarloo es! encore sur la bouche de tout ivrogne Anglo-Saxon.

L'ivresse ne rend pas l’Australien honteux, quelle que soit la société à laquelle il appartienne.

J'ai vu, au théâtre ou au concert, des hommes à peine capables de se soutenir, arriver avec leur femme et leurs filles. Les uns faisaient du tapage et ennuyaient leurs voisins; les autres s’endormaient et ne dérangeaient personne.

Dans une très bonne maison, j'ai entendu .un homme, à table, en présence de sa femme et de ses enfants, raconter en riant que, la nuit précédente, deux amis l’avaient ramené du club chez lui et inis au lit avec toutes les difficultés imaginables. La femme s'efforçait de sourire en entendant ce récit et les Jeunes filles faisaient semblant de ne pas suivre la conversation.

Dans une ville de la Nouvelle-Galles du Sud, un notable de l'endroit voulut absolument me précéder sur la scène pour faire un discours et me présenter

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au public. Il était ivre à rouler, et j'eus toutes les peines du monde à le faire sortir des coulisses,

En France, un homme qui se sent pris d'ivresse se cache. Aux coionies il fait parade de son état et va se montrer en public, je le répète, avec sa famille, S'il fait trop de bruit, sa femrae l’emmène pour épargner au policeman la peine de le faire. Et quand ses amis du club le voient partir, ils se disent:

— Pauvre Dick, il a bu un petit coup de trop! Bon vivant, charmant garçon, Dick ! a jolly good fellow, Dick !

Non seulement l’ivrogne se trouve en état d’être reçu, mais bien mieux que cela, il se trouve en état de recevoir.

J'ai été une fois invité à souper par un riche squatter ! que le policeman de la ville avait été obligé de mettre à la porte du théâtre au milieu de ma conférence. En rentrant à l'hôtel, ce bon vivant avait fait un petit somme et, se sentant dessoulé, il me fit dire, quand il me sut rentré du théâtre, que sa femme et lui seraient enchantés de m'offrir à souper dans leur salon. J'étais descendu au même hôtel. Je trouvai l'incident très drôle et la situation trés piquante, et j’acceptai. Il me confia qu'il avait fait cinquante kilomètres en voiture pour venir m'entendre et me bourra de compliments au son du

1. Nom donné aux fermiers, aux ‘éleveurs de bétail, et aux possesseurs de terrains dans les colonies australasiennes.

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hoquet de l’ivrogne. Je crois même qu'il eut le toupet de me dire combien ma causerie l'avait amusé et intéressé,

Il semblait ignore: scmplètement la petite ‘cène qui s'était passée au théâtre. Mais, bien certainement, sa femme, qui s'était jointe à son invitation, ne pouvait lavoir oubliée, et cependant elle était là insouciante, le laissant s'einbrouiller, patauger, baver et se déshonorer devant moi. Nous bûmes du champagne et, en moins d'une heure, mon hôte s’'endormit profnndément dans son fauteuil. Pas un mot d’excuse de la part de Madame qui semblait trouver la situation toute naturelle et qui, du reste, en avait probablement bien vu d’autres.

Le lendemain dimanche, à onze heures du matin, je vis le squatter et sa femme se rendre à l’église pour prier et chanter des cantiques à la mode protestante.

À cinq heures de l'après-midi mon gaillard d'hôte était ivre-mort.

J'ai vu, dans des hôtels de petites villes, des jeunes gens, des fils de riches squatters, venus des environs pour secouer l'ennui du Bush et s'amuser en ville. Mais quels amusements pouvaient-ils espérer trouver en ville ? Amusements intellectuels ou artistiques, aucun : la seule débauche à leur disposition, c’est le whisky. Ils s’installaient à l'hôtel, buvaient, et pendant plusieurs jours ne dessoulaient point.

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Il n’est pas rare, en Australie, de voir un jeune homme arriver en ville, donner un chèque de cinquante ou soixante livres sterling au propriétaire d’un hôtel en lui disant :

« Fournissez-moi à boire. Quand j'aurai bu mon chèque, vous me préviendrez et je m'en retournerai chez moi. »

J'ai vu à Grafton, à quelques lieues des tropiques, un vieux fermier de quatre-vingt-quatre ans, qui était venu passer quelques jours à l’hôtel pour se soûler du matin au soir. Sa femme était avec lui pour le coucher et lui rafraîchir la tête. Elle aurait dû la lui laver, et de belle façon.

L’ivrognerie dans les pays froids, j'admets cela sans le tolérer, il y a là un prétexte; mais dans les pays chauds, aux tropiques ! L'ennui, l'absence de distractions sociales; artistiques ou intellectuelles, voilà, je crois, la seule explication.

J'ai vu mieux que tout cela. J'ai vu, de mes yeux vu, la petite scène suivante.

Un individu d'une quarantaine d'années, bien mis, les traits tirés, les yeux hagards, l’air morne et sinistre d’un Chinois dans un opium-den, se présente vers neuf heures du matin au guichet privé d’un bar, à l'hôtel où j'étais descendu à G..., sur les bords de la Clarence. Il pose six pence sur la tablette et se fait servir un verre de whisky. Il y ajoute un peu d’eau, d’une main tremblante il porte le verre à ses lèvres et d’un trait il avale le contenu.

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Puis, silencieux, sans détacher de la terre ses yeux en boule de loto, il s’en va. Au bout d’une demiheure il revient et l’opération recommence. Une demi-heure plus tard, il reparaît. La main tremble de plus en plus et semble commencer à refuser de se prêter plus longtemps à l'exercice.

Le propriétaire, qui m'avait vu observer la scène, me dit :

— Pendant les intervalles il va boire à un autre hôtel. Si vous n’avez rien de mieux à faire, restez à votre poste d'observation et vous verrez bientôt quelque chose qui vous récompensera de votre peine.

Vers midi et demi le malheureux paraît au guichet pour la septième fois. Les six pence sont allongés, le verre est rempli. La main tâte le verre, mais n’a plus la force de le saisir. Après bien des efforts, cependant, elle l’'empoigne, mais elle n’est plus capable de soulever le breuvage. L’ivrogne jette à droite et à gauche un regard éteint et furtif. Il n’est point observé. Il tire de sa poche un long foulard de soie et se le passe autour du cou. Des deux mains il en tient les bouts. De la main droite il empoigne le verre, de la main gauche il tire le foulard qui, autour du cou, fait poulie, et l’ingénieux soûlard réussit ainsi à faire monter le verre jusqu’à ses lèvres. Il replace le verre, se traîne jusqu’à la porte et lentement, en tâlant les murs, il se dirige vers sa maison pour y jouir de quelques heures de repos.

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— Ce manège-là, me dit le propriétaire de l’hôtel, dure depuis trois ans, le coup de la poulie depuis un mois; c’est la fin. Bientôt il ne pourra même plus avaler et le delirium iremens l’emportera.

— Eh bien, répondis-je, bon voyage! fameux débarras!

Je crois que c’est là le plus hideux souvenir que j'aie rapporté de mes longs voyages; le visage de cet homme ne me sortira jamais de la mémoire.

Peut-être me demanderez-vous à quel âge le jeune a homme des colonies commence à s’enivrer.

A bord du vaisseau qui me ramena d’Afrique en Europe, au mois d’août 1893, nous avions un jeune homme de dix-neuf ans qui, tous les soirs à partir de sept heures, était soûl à rouler.

Après quatorze jours de voyage nous arrivàmes à Madère, où nous fimes escale. Pendant les sept ou huit heures que le steamer resta en rade, vous imaginez-vous que le jeune blanc-bec alla à terre visiter en détail cette vieille ville si curieuse et si pittoresque? : Croyez-vous qu’il se fit conduire au couvent d’où l’on découvre un coup d'œil vraiment féerique? Non, il alla s’enfermer dans un caboulot, et il fallut le ramener, ou plutôt le rapporter à bord comme un pourceau, si Jose me servir d’une pareille comparaison sans trop insulter la race porcine.

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Après les scènes que je viens de décrire, le lecteur

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me saura gré de lui faire grâce des scènes d’ivrognerie que j'ai pu recueillir parmi les basses classes.

Dans les jeunes communautés du Far-West, aux États-Unis, le travail est souvent rendu obligatoire, et l’ivrogne qui ne se corrige point, après avoir été averti, est chassé ignominieusement de la ville par ses concitoyens.

Les petits centres de population en Amérique n'offrent pas plus de distractions que les townships de l'Australie, et, cependant, j'ai visité trois fois les États-Unis et je n’y ai jamais vu d'ivrognerie si ce n’est dans les grandes villes.

L'Australie est rongée par deux fléaux : la taverne qui n'offre que du whisky et la chapelle qui veut la forcer à ne boire que de l’eau. La première l’abrutit, la seconde l’effémire. Le monde anglo-saxon ne comprend que les mesures extrêmes et dépasse tou- Jours le but. La modération, l’excellent principe du in medio veritas, c’est là de l’inconnu.

Parce que le vin enivre, les sociétés d’abstinence veulent supprimer le vin. Pourquoi pas l’homme?

Ce n’est cependant pas le vin qui enivre, comme dit le bon proverbe chinois, c’est le vice. Supprimez le vice, mais ne supprimez pas le vin.

Malheureusement le vin, l'excellent vin que produisent les colonies de l’Australie et de l’Afrique du Sud, n’est pas à la portée du peuple. Figurez-

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