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Il y a des gens sceptiques qui croient parce qu'ils voient ; il y a des gens d’une humeur plus accommodante qui voient parce qu'ils croient.
Si toutes les villes du monde sont destinées à assister à une révolution, les deux dernières seront Paarl et sa voisine Stellenbosch. Rien de plus paisible à concevoir que ces deux jolies petites villes. Pas un chat dans les rues. Vers trois heures quelques habitants circulent à pas lents.
Stellenbosch est enfoui sous les chênes qui, importés d'Europe, se portent ici comme des charmes. Chaque rue est une avenue, une nef de cathédrale. Le soleil n’y pénètre point. Le long des rues, et de chaque côté, coulent de gros ruisseaux où les ménagères font leur lessive. Les maisons blanches comme de la neige, aux persiennes orange foncé, sont pittoresques. Comme en Hollande on doit enlever ses souliers avant d’en franchir le seuil. Ces couleurs vives, ces chênes luxuriant(s de vie, cet éternel ciel
bleu, tout cela fait un effet délicieux, un tableau de repos, de paix.
De midi à deux heures, les boutiques de Paarl et de Slellenbosch sont fermées. Les braves gens dinent et font la sieste, et comme les chalands en font autant, le commerce n’en souffre point. Quel contraste avec ces fiévreux Américains qui, à une heure, mettent sur leur porte : « Parti pour diner, serai de retour dans cinq minutes. » Ah! mes bons de Villiers, Duplessis et Du Toit, que vous avez donc
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raison! Cinq minutes pour diner, c'est de la folie! Prenez votre temps, laissez la digestion se faire, et vous mourrez de vieillesse, Et vivre heureux ct longtemps, n'est-ce pas là le but de la vie? Vivre, cela n'arrive qu'une fois, profitons-en de notre mieux.
J'admire l'indépendance des boutiquiers de l'Afrique du Sud.
Le lendemain de mon arrivée à Cape-Town, je m'aperçus que ma provision de mouchoirs s’épuisait. J’allai dans un magasin de nouveautés et, aussi poliment que je le pus, je priai un commis de me vendre une douzaine de mouchoirs. Quand l'achat fut fait, je dis au jeune commis :
— Voulez-vous, je vous prie, faire marquer ces mouchoirs?
— Pour qui me prenez-vous? répondit-il, est-ce que vous ne pouvez pas acheter de l’encre ct les marquer vous-même ?
Il n’y avait malhonnôtelé ni dans l'expression de sa figure ni dans le ton de sa voix. Il avait raison. Ne pouvais-je point acheter de l'encre et marquer moi-même ces mouchoirs-là ?
— Ce n’est pas un service que Je vous demande, repris-je, vous me direz ce que je vous dois.
— Cela ne se fait nulle part, monsieur.
— Je vous demande pardon, lui dis-je, cela se fait en France et en Angleterre, par exemple; mais
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vous n'avez peut-être jamais entendu parler de ces pays-là.
— Si, j'en ai entendu parler, mais je ne saurais vous dire exactement où ils se trouvent.
J'eus le tort de me trouver offensé. Il n’y avait pas de quoi. J'aurais dû récompenser l'indépendance de ce jeune commis en lui achetant ses mouchoirs. J'allai en acheter dans un magasin du voisinage.
Je racontai l'incident à un journaliste qui vint m'interviewer dans l'après-midi. Le lendemain, je vis mon histoire commentée par la presse. Dans un entrefilet, je lus, entre autres choses, la remarque suivante : « Le commis, en répondant comme il le fit, se doutait peu qu'il donnait à l’auteur de John Bull et son île le texte d'un traité complet sur le caractère du colon africain. »
L'indépendance est donc ici un trait caractéristique. J'en suis enchanté, c’est un trait fort louable. Je hais la servilité.. mais j'aime la politesse.
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x — L'Union africaine, — Ses relations avec John Bull, — me il le Billets à prix réduits. — John Bull n’a pas l'air d'y toucher. le John — God save he Queen dans la république de l’Afrique du sur le Sud.
actérispuable. Les peuples que John Bull a conquis ont généra- À lement reçu la bible en échange de leur territoire.
Les Hollandais n’ont rien reçu en échange de
l'Afrique du Sud. Ils étaient plus religieux, plus protestants que les Anglais, et ils le sont encore. Comme puritains, ils peuvent rendre des points aux Écossais, et l’Église de John Knox elle-même ne saurait comparer son austérité à celle de l’Église hollandaise réformée. Non contents de cette Église réformée, les Hollandais de l'Afrique et les Boërs de l’intérieur ont lancé une Église dissidente encore plus stricte et plus austère, dont les partisans ont
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reçu le nom de doppers. Pour ces excellentes gens la musique est coupable et leurs chants monotones à l’église ne sont point accompagnés. Ils n'admettent ni hymnes ni cantiques. Ils chantent Îles versets de la bible à la vitesse d'un mot par minute, chaque mot se mourant comme la note d’un corbeau en détresse. Ces églises hollandaises réformées dominent les églises anglaises dans toute l'Afrique du Sud, et la population anglaise, pour éviter que les Hollandais lui dament le pion en matière de piété, y va souvent faire ses dévotions.
Les doppers sont des gens aussi pratiques que dévots, et quand ils ont à décider un cas de conscience, ils le font d’une manière favorable à leurs intérêts. Pour eux, la danse, par exemple, est un péché mortel; mais s’ils louent leurs salles pour des conférences et des concerts, ils ne les louent jamais pour des bals. sans doubler le prix de la location. Tant pour la salle, tant pour apaiser leur conscience. C'est ce que font les cochers de voitures publiques en Ecosse qui, le dimanche, doublent le prix de la course. John Bull n'a rien eu à apprendre aux Hollandais.
Les Anglais ct les Hollandais du Cap se passeraient fort bien les uns des autres ; mais ils vivent en paix et coopèrent honorablement au développement de la colonie. Il est vrai que le parlement est ouvert par le haut commissaire au nom de la reine d’Angleterre qu’il représente, mais l’autonomie est tellement
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complète que les Hollandais se sentent aussi libres que s’ils jouissaient de l'indépendance parfaite qu'ils espèrent obtenir un jour, et cela par des moyens purement constitutionnels .Aujourd'hui ils forment en politique l'élément conservateur et supportent l'Afrikander Bond. Cette Association poursuit tranquillement son but, et pas un seul de ses membres ne songerait à prendre un fusil pour en hâter la réalisation. Elle réussit à faire faire aux ministres plus ou moins ce qu'elle veut, sans donner ombrage au représentant de la reine. Son chef, M. J.-H. Hofmeyr, joue au parlement de la colonie le rôle que jouait M. Parnell dans ja Chambre des communes, l'ami ou l'ennemi avec lequel il faut toujours compter. Les membres de l’Afrikander Bond, ou Union africaine, tiennent avec la plus grande impunité des réunions où ils expriment leurs espérances dans les termes les plus francs. Que fait le gouvernement ? Ce qu’il fait ? Il envceie des poliremen à ces meelings. Pour arrêter les orateurs et les traîner devant les tribunaux pour haute trahison ? Pas du tout : pour protéger orateurs et auditeurs, et leur assurer Île droit d'émettre en public leurs opinions, alors même qu'une de ces opinions serait « qu'il faut mettre John Bull à la porte et proclamer l'indépendance des colonies de l'Afrique du Sud ». Et ce qui montre le mieux combien la poigne de John Bull se fait peu sentir au Cap, c’est peut-être l’incident suivant qui m’a toujours paru des plus piquants
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et étonnant d'humour britannique. Quand les délégués de l'Afrikander Bond désirent voyager pour aller assister à quelque réunion tenue en province par une des branches de cette Association patriotique mais révolutionnaire, le ministre des chemins de fer! leur donne des billets à prix réduits, En présence de faits pareils, les Hollandais ont le droit de s'appeler parfaitement indépendants.
Ainsi vous voyez si John Bull a l'air d'y toucher! Et cependant il est bien là, il s’avance à petits pas, mais à pas sûrs, et la langue anglaise fait tant de progrès que, dans la bibliothèque populaire de Burghersdorp, l’une des villes les plus hollandaises du Cap, j'ai trouvé deux mille volumes anglais et environ quarante livres hollandais.
Il y a quelque chose de si séduisant dans l’éducation anglaise que la jeunesse, qui s’y nourrit de liberté, s’anglicise à l’école, quelle que soit sa nationalité. L'éducation anglaise, voilà ce qui fait des prosélytes à l'Angleterre. Combien de Français à Londres m'ont dit d’un air triste : « Ces écoles anglaises corrompent mes fils, et je ne sais comment je pourrai les conserver à la France ».
Les jeunes Hollandais du Cap joueni au ballon et au cricket et s'anglicisent à l’école.
Mais ce que j'ai vu de plus frappant à ce sujet-là, c’est
1. Les chemins de fer, au Cap comme en Australie, appartiennent au gouvernement, et sont administrés par un ministre.
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à Johannesberg, la ville la plus importante du Transvaal, cette république parfaitement indépendante de l'Afrique du Sud. Lorsque, à la fin d’un concert, l'orchestre joue le chant national du Transvaal, personne n'y fait attention et l’auditoire continue à causer et à rester assis ; mais aussitôt qu’il se met à jouer la première mesure du God save the Queen, tout le monde se lève et toutes les têtes se découvrent, et vous vous demandez franchement si, là encore, vous n'êtes pas dans une des succursales de la Maison John Bull et Cie,
M, Cecil Rhodes, premier ministre de la colonie du Cap. — L'homme — Son œuvre. — Son rêve.
Il y a vingt-cinq ans environ, un jeune garçon de quinze ans, condamné comme phtisique par les médecins anglais, parlait au Cap de Bonne-Espérance, non pas pour se guérir, mais pour prolonger son existence de quelques mois. Le climat unique de s'Afrique australe le remit.
Ce jeune garçon est aujourd'hui un homme de quarante ans, d’une santé parfaite, cinquante fois millionnaire , premier ministre de la colonie, l’homme indispensab'e de l'Afrique du Sud, et s'appelle Cecil John Rhodes.
M. Rhodes est un homme de six pieds. La tête est forte et intelligente, l’œil rêveur mais scrutateur. IU a Ile regard narquois d'un cynique et le front large d’un enthousiaste. Quand il rit, ce qui est
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rare, la joue gauche dessine unc fossette que vous trouveriez charmante sur la figure d’un enfant ou d'une jeune femme. La figure est placide, celle du diplomate qui sait attendre ce que vous allez dire ou ce que vous allez faire. Tout d'un coup cette figure s'illumine et le regard devient résolu : c’est la figure de l’homme qui sait agir et saisir l'occasion aux cheveux. Sa mise est négligée ct son chapeau impossible. Je l'ai vu se rendre au parlement en pet-en-l’air gris et entrer dans son cabinet mettre le paletot noir qui est de rigueur pour les députés de la colonie. La séance terminée, le paletot noir fut replacé dans l’armoire. Les collets-montés s’offusquent de son sans-gênc. On raconte qu’il assistait un jour à la cérémonie d'ouverture d’une nouvelle ligne de chemin de fer. La stalion se trouvait près de la mer. Au beau milieu de la cérémonie, M. Rhodes n’est plus là. On se demande ce qu'il est devenu. A une centaine de mètres on aperçoit alors le premicr ministre, er Apollon, sortant de l'eau et se dirigeant vers ses vêtements qu’il avait laissés sur la plage pour aller prendre un bain.
Opportuniste par excellence, M. Rhodes sert John Bull et l’Union africaine et se sert de l’un et de l’autre. Son rêve cest d'acquérir pour la maison mère toute l’Afrique du Sud jusqu'au Zambèze. Si John Buil lui donne carte blanche, son rêve se réalisera et M. Rhodes sera le premier ministre d'une colonie anglaise plus grande que l’Europe tout entière. Si
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John Bull met des bâtons dans les roues et s'occupe trop de ce qui, aux yeux de M. Rhodes, ne le concerne que peu, vous entendrez parler un jour d’une Confédération africaine indépendante, ayant pour président M. Rhodes et pour vice-président M. Hofmeyr.
Quoi qu’il arrive, vous entendrez parler de M. Rhodes.
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