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A RER

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Un monsieur, jeune et fort distingué, le monocle planté dans l'œil, entra.

— Monsieur, dit-il, je suis Français, le marquis de N..., et je suis venu pour vous serrer la main.

— Charmé de faire votre connaissance, répondisje, seulement je vous prie de m'excuser. Vous voyez dans quel état je suis, je n'ai que vingt minutes pour m’habiller avant d'aller au théâtre où j'ai à faire une conférence.

— Continuez, je vous en prie, ne vous arrêtez pas pour moi, vous ne me gênez pas.

Et sans plus de façon il s’installa dans un fauteuil. Je continuai à me raser.

— Je dois vous dire que votre causerie d’hier au soir m’a un peu agacé. J’appartiens à l’ancien régime, je suis royaliste et je vois que vous êtes républicain. Oh, qu’à cela ne tienne, je ne fais pas de politique à l'étranger , ce n'est pas cela qui m’empêche de vous serrer la main.

— Vous êtes bien aimable.

— Puis-je faire quelque chose pour vous pendant votre séjour à Johannesburg ?

— Rien, merci... excusez-moi, vous voyez que je...

— Continuez donc, je vous en prie, vous ne me gênez pas.

— C’est possible, mais, pour être franc avec vous, vous me gênez un peu, vous seriez bien aimable de revenir demain.

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— Donc, je ne puis rien faire pour vous ?

— Rien, merci.

— Rien ! voyons, voulez-vous que je vous fasse faire la connaissance d’une gentille petite femme ?

— Ah çà! cher monsieur, lui dis-je, voulez-vous bien me faire le plaisir de vous en aller, vous m’ennuyez.

Et, le prenant doucement et poliment par le bras, je le conduisis à la porte.

C'était bien un marquis, un marquis de la plus vieille roche, noble comme Charlemagne, perdu dans le désert, décavé, attendant qu’un coup de la fortune lui permit de rentrer en France et d'y romener pendant quelque temps la vie à grandes guides.

Mais quel aimable marquis de ménager ainsi des surprises galantes à ses compatriotes ! on n'est pas plus régence, on n’est pas plus marquis.

Ah! j'en ai vu des aristocrates dans le pétrin en Amérique et aux colonies |

Dans un hôtel d’une ville australienne, j'ai vu un Anglais d'éducation parfaite, aux manières les plus distinguées, remplir les fonctions de factotum. Il tenait les livres, arrosait le jardin et, à l’occasion, époussetait les meubles. Il allait sur le quai attendre l'arrivée des bateaux pour inviter les passagers qui débarquaient à venir loger à l’hôtel. IL portait une casquette avec le nom de l'établissement en grosses ettres d’or. Il avait été capitaine dans l’armée

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anglaise. Il n’était plus officier, mais il était toujours gentilhomme jusqu’au bout des ongles.

Je me rappelle un lord qui gagnait philosophiquement sa vie à faire des tartes aux pommes dans une petite ville de Californie. Le pâtissier qui l’employait le payait un dollar par jour. Il acceptait la position sans trop murmurer. Il ne se plaignait que d’une chose, c'était des Chinois qui faisaient la cuisine à si bon marché que cette position sociale n'offruit aucun avenir sérieux. « Ah! ces sacrés Chinois, sans eux ça marcherait encore! » Quel pathos dans ces quelques mots !

Mais, dans le genre, voici un incident plus piquant encore :

J'avais fait, au Cap de Bonne-Espérance, la connaissance d’un capitaine anglais fort gai, excellent compagnon et bon enfant au possible. Je le rencontrai plus tard dans un club aux environs de Johannesburg. Mon impresario, lui et moi, nous causions au fumoir quand un monsieur vint prendre un journal et s'asseoir près de nous.

— Ah ! fit le capitaine, voilà mon vieil ami Joncs, il faut que je vous le présente. C’est un des magistrats de la ville, un homme charmant, il sera enchanté de faire votre connaissance.

Gai comme un pinson, léger comme une plume, il se leva, alla chercher son ami, nous l’amena, et nous le présenta.

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— Mon vieil ami Jones, messieurs, fit-il en lui lapaut familièrement sur l'épaule.

M. Joncs nous salua un peu froidement, échangca avec nous quelques paroles cet se replongea dans son journal.

Le capitaine nous quitta. Nous restämes au fumoir. M. Jones, de l'air le plus aimable revint auprès de nous :

— Quel toupet il a, cet individu, nous dit-il, de me présenter à vous comme un de ses vieux amis ! cest moi qui, en ma qualité de magistrat, il y à cinq ans, l'ai condamné à trois ans de prison pour escroquerie.

« Mon vieil ami Jones! un charmant garçon! »

tout cela vraiment élait du dernier drôle.

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L'oncle Paul, président du Transvaal. — Le redoutable adver-

saire de John Bull. — Quelques mots d'entretien avec cet intéressant personnage. — Rencontre amusante, — Des diplomates en costumes pittoresques.

M. Paul Kruger, président du Transvaal, est un homme dont la personnalité est, avec celle de M. Cecil Rhodes, une des plus frappantes de l'Afrique du Sud. On peut dire que sur ces deux figures se concentre tout l'intérêt politique du pays: M. Cecil Rhodes, le pionnier de la civilisation britannique, actif, entreprenant ; M. Paul Kruger, le vieux Boër méfiant, arriéré, patriote, dernier défenseur des intérêts hollandais, fin matois qui, chef d’une petite république composée d’une vingtaine de mille hommes valides, tient tête à la puissance britannique, l’a roulée plus d’une fois par la diplomatie et l’a une fois battue par sa valeur sur les flancs du

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LA MAISON JOHN BULL ET Ci® 351 mont Majuba; M. Cecil Rhodes, l’homme qui pousse les roues, M. Paul Kruger, l’homme qui y met des bâtons.

Son Honneur, le président de la République australe ou du Transvaal, surnommé par son peuple l'oncle ! Paul /Oom Paul), est un homme d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, trapu et portant vaillamment ses soixante-dix ans. Son front est étroit, son nez et sa bouche larges, ses yeux de fauve petits et perçants. Sa voix est rauque et son ya est presque un rugissement. Sa main gauche est privée du pouce. C'est lui-même qui, dans son enfance, s'étant un jour meurtri le pouce, se l’enleva net d’un coup de hachette. Il sait à peine écrire, et la langue qu'il parle est la langue primitive, le patois hollandais, que parlent les fermiers de l'Afrique : Je est, tu est, il est, nous est, vous est, ils est. L’œil de l'oncle Paul est à demi fermé, mais toujours au guet: c’est l'œil qu'il est obligé d’avoir sur les Anglais. Le vieux finaud prétend qu’il ne parle ni ne comprend un traître mot d'anglais. Je veux bien Île croire, quoique la plaisanterie soit difficile à digérer.

J'ai eu le plaisir d’être présenté à l’oncle Paul par M. Aubert, consul de France au Transvaal. C'était au parlement, au Raad, pendant les quelques minutes d'intervalle qui permettent au président et

4. Les vieux Boërs sont appelés « oncle » par les jeunes, et les jeunes sont appelés « neveux » par les plus âgés.

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aux députés de fumer une pipe entre les débats. Je le priai de m’accorder quelques moments d’entretien chez lui, ce qu'il fit de fort bonne grâce. Je pris rendez-vous à cinq heures du soir, et l’aimable rédacteur en chef de la Press de Pretoria voulut bien m'accompagner pour servir d’interprète.

Je ne sais si M. Paul Kruger me prit pour quelque espion à la solde des Anglais, toujours est-il que je parus lui inspirer peu de confiance, et, pendant les vingt minutes que dura l'entretien, il ne me regarda pas une seule fois en face. Chaque fois que je lui posai une question, sa réponse, après s'être longtemps fait attendre, sortit bien pesée, mot à mot, après avoir fait au moins sept fois le tour de sa bouche.

Voici en quelques mots le résumé de l'entretien :

— Je suppose, monsieur le président, que depuis la victoire que votre brave petit peuple a remportée au mont Majuba sur les Anglais, les Boërs n’ont plus conservé d’animosité contre l'Angleterre.

— C’est demain le24 mai, et, en honneur de la

fête de la reine Victoria, le parlement du Transvaal

ne siégera pas.

Voilà, pour commencer, une réponse que je trouvai des plus normandes.

— On craint en Angleterre, repris-je, que cette victoire ne vous ait rendus arrogants.

— C'est absurde. Les Anglais auraient pu facilement réparer leur défaite et nous écraser. Ils ont

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LA MAISON JOHN BULL ET C!° 393 reculé devant l’annihilation d’un peuple qui leur a montré qu'il était prêt à verser la dernière goutte de son sang pour sauver son indépendance.

— Voilà Johannesburg complètement envahi par les Anglais. Avant dix ans les mines d’or auront attiré chez vous une population anglaise bien supérieure en nombre à la population indigène. Et Johannesburg n’est qu’à cinquante kilomètres de votre capitale.

— Les Anglais sont les bienvenus à Johannesburg. Ils nous aident à développer les ressources du Transvaal et ne menacent en rien l'indépendance du pays.

— Cela est juste, monsieur le président ; mais le Transvaal me semble entouré de tous côtés. J’entends parler de troubles dans le Matabeleland, et si les Anglais s'emparent de ce vaste territoire, le cercle est fait autour de vous.

— Voilà pourquoi je réclame le Swaziland ? qui nous permettra de nous étendre à l’est vers la mer.

— Vers la mer, oui; mais jusqu’à la mer, non.

— Monsieur, je peux compter sur dix-huit mille

. nommes qui se feront tuer jusqu’au dernier pour

sauver l'indépendance de leur patrie. Et la seule réponse que je pus obtenir à quelques autres questions sur le danger où se trouvait la

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