‹ La maison John Bull & cie. [microforme]Chapitre 5 sur 54 · Mort en · texte numérisé non relu

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intéresse, si vous voulez apprendre comment les nations ont commencé et comment un caractère national s’est développé, n'y a-t-il pas pour vous dans les colonies, comme dans les États-Unis d'Amérique, un vaste champ d'observation à explorer?

Il y a soixante ans l'Angleterre envoyaïit ses galériens en Australie, comme nous envoyons aujourd'hui les nôtres à la Nouvelle-Calédonie. A l'heure qu'il est, l'Australie a des villes aussi importantes et aussi peuplées que Marseille et Liverpool.

Ne sera-t-il pas intéressant de voir ce qu'est devenu John Bull déguisé en Australien, ne jurant plus que par l’Australie et prêt à mettre les Anglais à la porte de son nouveau pays s'ils se permettaient de venir se mêler un peu trop de ses affaires? Ne scrat-il pas piquant d'observer l’évolution de toutes les excentricités du caractère anglais?

Si mon confrère anglais s’est ennuyé dans les colonies, moi je m'y suis fort amusé. J'ai manqué, il est vrai, bien des paysages pittoresques; mais ce n’est pas ma faute, j'étais entre les mains d’un impresario! qui me rappelait constamment, quand je le priais de me mener voir tel ou tel beau site

1. Du 21 septembre 1891 au 21 août 1893 j'ai fait quatre cent quarante-six conférences publiques aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique sous la direction de M. le major Pond aux États-Unis et de M. Robert- S. Smythe aux Colonies.

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dans les environs, qu'il n'était pas fourist agent mais seulement lecture manager, et il s’entendait si bien à son métier qu’il eût été ingrat de ma part de faire entendre un seul murmure. Mon impresario n'avait pas l'amour du paysage et le seul spectacle qui réussissait à l’enchanter était la vuc d’une salle bondée de gens venus m’entendre causer.

Si je n'ai pas vu tout le pays, je crois avoir vu tous les habitants. C’est là l'essentiel pour des études qui, si légères qu'elles soient, sont des études de caractères.

Étudions donc les Anglais dans tous ces pays que vous verrez marqués en rouge sur les cartes du monde qui se publient en Angleterre, ces pays que John Bull a acquis en versant peu de sang et beaucoup de whisky, en convertissant les naturels au

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Le Canada français. — Les arpents de neige de Voltaire. — Québec. — Un morceau de France enseveli sous les neiges. — Les Canadiens français sont des Français du xvn° siècle, — Le catholicisme puritain, — Les aspirations politiques des Canadiens. — Montréal. — Le Saint-Laurent, — Les sports, — Je rencontre Tartarin.

Si vous êtes pressé d'arriver à San Francisco, prenez, à New-York, le chemin de fer du New-York Central, ct arrêtez-vous aux chutes du Niagara, le monde n'a rien de plus grandiose à vous offrir. Quand vous vous serez bien repu les yeux — mais vous aurez du malà vous déclouer de l'endroit — remontez en chemin de fer et, pendant deux jours et demi, ne vous arrêtez nulle part : brûlez le chemin, et baïssez les stores pour vous épargner la monotonie des interminables prairies. Lisez, mangez, fumez, dormez. Arrivé à vingt ou trente milles de Denver, levez les stores et regardez : les montagnes Rocheuses

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sont en vue. De Denver à San Francisco, ne manquez pas un seul détail du paysage, c’est une série d’enchantements qui vous attend, et qui va se dérouler devant vos yeux.

Si vous n'êtes pas pressé, allez visiter le Canada, le Canada français surtout, c’est ce que vous trouverez de plus intéressant sur le grand continent de l'Ouest.

En Amérique, John Bull n’a pas à son actif autant de territoire qu'il en possédait il y a une centaine d'années, mais il en prend facilement son parti; il est philosophe. Il va même jusqu’à féliciter son cousin Jonathan de s'être rendu maître chez lui, et la sainte tartuferie britannique affirme qu’il est prédit dans les Saintes-Écritures que la maison d'Israël se séparerait un jour et qu’un important rejeton déclarerait son indépendance. Par la maison d'Israël, ou peuple choisi de Dieu, il faut entendre la nation britannique.

Le rejeton, c’est l'Amérique. Tout cela est simple comme bonjour.

Le Canada appartient toujours à la couronne d'Angleterre, et c'est là un fort joli morceau d’une superficie à peu près égale à celle des États-Unis.

Je ne connais rien de plus pittoresque que le paysage de New-York à Albany le long de l’Hudson-

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River, pendant l'automne, alors que l'Amérique se revêt de son manteau d’or et d’écarlate.

D’Albany, passez dans le Maine et la Nouvelle- Angleterre, à travers d'immenses forêts de sapins, et entrez dans les montagnes Blanches, commandées par le mont Washington. Gorges, précipices, torrents, tout est là, et la Suisse n'offre rien de plus sauvage et de plus pittoresque. De là enfoncez-vous dans le Canada, et allez à Québec au confluent du Saint- Laurent et de la rivière Saint-Charles.

Je n'oublierai jamais ce que je ressentis en débarquant sous l’énorme falaise au sommet de laquelle se trouvent la citadelle et la ville de Québec, et en traversant ces rues escarpées je me demandais si je rêvais que j'étais dans ma vieille Bretagne ou si j'étais vraiment à mille lieues de la France.

Québec, c’est Saint-Malo à s’y méprendre, Saint- Malo enseveli sous la neige, avec ses rues qui serpentent et grimpent, ses maisons carrées à hautes fenêtres, bâties en pierres de grès. Quand j’entendis les gens parler, l'illusion devint complète. C’est la même intonation chantante : « Ah, dame, qué que vous voulez donc! » et les noms sur les boutiques, Langlois, Maillard, Clouet, Pinel Morel et tous les noms familliers de mon enfance! Et les enseignes, Au bon Saint-Joseph, À Notre-Dame des douleurs, Au petit Agneau sans tache! et les charretiers encourageant leurs chevaux par des hue-là, hue donc! j'étais en Bretagne ou en Basse-Normandie. Il n’y avait point

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d'illusion, c'était bien une réalité. J'étais en France, Ces bons Canadiens français, il est vrai, chantent Dieu sauve la reine (pas bien fort), mais en Normand-Breton cela signifie Dieu sauve mes champs. Ils ont donné leur foi à l'Angleterre, mais ils ont conservé leur cœur à la France; non-seulement leur cœur, mais leurs coutumes, leur langage, leur voix même. Ils sont restés parfaitement français.

Je ne saurais décrire le plaisir et l'émotion que j'éprouvai à voir ces enfants de la vieille France qui aujourd'hui, à part la bonne société bien entendu, pensent ct parlent comme on pensait et comme on parlait sous Louis XIV. Leur langue est restée l’ancien dialecte normand de la langue d’oil telle que la parlent encore les paysans de la Basse- # Normandie, sans diphthongue : « Si l'as sef, eh ben M va bére un coup ». Vous entendez cor pour encore, | des foués pour quelquefois, à cette heure pour maintenant. Ajoutez à cela l'influence de la langue anglaise, et vous vous expliquerez des expressions comme les suivantes : Étre particulier pour faire 1 attention, résigner pour donner sa démission, lecturer pour faire des conférences, crosser pour traverser, Là laisser pour quitter, et l'emploi fréquent du passé défini au lieu du passé indéfini. Vous lirez dans le journal : « un incendie eut lieu cette nuit », «le M gouverneur arriva ce matin ». :

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calvinisme, non pas le catholicisme moderne qui n'est plus ennemi d’un peu de gaicté et de tolérance, mais le catholicisme austère, maussade, hargneux, tyrannique et presque puritain du xvmf siècle, qui défend aujourd’hui la danse et les plaisirs les plus innocents aux jeunes gens du Canada. 6

L'importation des œuvres de Voltaire est encore interdite à Québec à cause de leur caractère antireligieux, et aussi, il faut le dire à la louange des Canadiens français, à cause de leur caractère souvent antipatriotique. C’est Voltaire qui s’écria, lorsque la France eut perdu Québec : « A quoi bon nous occuper de quelques arpents de neige! » Les Canadiens ne l'ont pas oublié. Aussi exècrent-ils le nom de Voltaire, et, pour m'être une fois permis en public de l'orner d’un adjectif flatteur, je fus sur le point d’être mis au ban du Canada français, et je n’oublierai jamais les douches que m’administrèrent les journaux bien pensants de Montréal et de Québec. Oui, les Canadiens aiment toujours cette France qui les a abandonnés et qui aujourd’hui ignore presque entièrement leur existence.

Les Canadiens français s'occupent fort peu de politique. Ils sont économes et laborieux, et tant que les Anglais les laisseront tranquilles et leur assureront la jouissance de leurs biens, ils seront paisibles. Ils ne désirent point se voir annexés aux États-Unis, et un fait bien curieux et bien intéressant, c’est que,

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pendant la guerre d'Indépendance, le Canada fut conservé à l'Angleterre grâce aux Canadiens français qui haïssaient les Yankees beaucoup plus qu’ils ne haïssaient les Anglais. La Fayette crut que tous ces vieux Français se hâteraient de se rallier à son étendard; mais il se trompa : ils refusèrent net et menacèrent, si on les forçait à se battre, de loger leurs balles dans la poitrine des révoltés.

Si ces Français d'Outre-Atlantique étaient libres de faire un choïx, ils proclameraient leur indépendance, vivraient en paix avec leurs voisins, et se feraient gouverner par un envoyé de Sa Sainteté aux idées de feu le Père Le Tellier.

Les basses classes sont d’une ignorance crasse. Trente pour cent des enfants ne vont pas à l’école. Les Anglais n’osent pas introduire l'instruction gratuite et obligatoire. Ils permettent à l’Église catholique d’avoir le seul contrôle de l'instruction publique. Les écoles de Québec ne sont autre chose que les succursales du confessionnal. Les Anglais ferment les yeux ; ils ont un pacte avec l'Eglise qui leur dit : Vous ne vous occuperez pas de l'instruction du peuple ; de mon côté, je ne m’occuperai pas de politique, et je n’inculquerai chez le peuple que des sentiments de loyauté envers l’Angleterre. Pour sauvegarder leurs intérêts et s'assurer la tranquillité du peuple, l'Angleterre soutient le catholicisme au Canada comme elle soutient le bouddhisme aux Indes.

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telle rapidité que dans quelques années la province de Québec sera aussi française que l’est aujourd’hui la ville de Québec. Tous les ans ils avancent de l’est à j'ouest. Ils se marient très jeunes ec sont d’une moralité très grande. Le clergé tout-puissant ne tolère pas ces unions libres qui abondent malheureusement en France. Si un jeune garçon est vu en compagnie d’une jeune fille, le prêtre lui dit : « Pierre, fais-tu la cour à Marie? » Si la réponse est affirmative, le jeune couple est conduit à l'autel séance tenante, et sans autre forme de.procès la bénédiction nuptiale leur est infligée. Aussi voit-on fréquemment des familles de douze, quinze et vingt enfants. La plupart restent dans le pays. Quelques-uns vont cultiver la terre dans la Nouvelle-Angleterre.

Quel est l'avenir du Canada ?

On ne trouve dans le pays que deux partis politiques, les libéraux et les conservateurs, à la tête desquels se trouvent deux Français, MM. Laurier et Chapleau que nous retrouverons à Ottowa, la capitale de la Dominion. Le pays lui-même est divisé en quatre camps : ceux qui aspirent à l'indépendance, ceux qui sont en faveur de l’annexion aux Etats- Unis, ceux qui désirent faire partie d’une confédération britannique ayant son centre à Londres, et ceux qui sont contents de leur sort et désirent rester soumis à l’Angleterre.

Naturellement les Canadiens français ne veulent à

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aucun prix entendre parler d'une confédération qui anéantirait leur existence politique. La haute société canadienne tient à rester anglaise. Le reste du peuple est divisé en forces qui me semblent à peu près égales.

Si vous me demandiez ce que j'en pense, je vous répondrais que le Canada semble destiné, par sa position et par ses intérêts, à faire un jour partie de la grande famille américaine. Mais si jamais cette annexion se fait, elle se fera sans qu’il se tire un coup de fusil et sans qu’il se verse une goutte de sang.

Qu'il est beau, gai et salubre, ce climat du Canada pendant l'hiver ! Que le paysage est joli avec ses couleurs vives et bien tranchées ! Le ciel bleu clair, la neige unie d'une blancheur éclatante faisant ressortir le vert intense des sapins, l'air vif et sec et si plein d'électricité que tout ce que vous touchez de métallique avec la main fait jaillir une étincelle ! et que, en vous brossant les cheveux, vous entendez de petits craquements pareils au bruit que l’on fait en marchant sur du sable fin. La température peut être de quarante degrés au-dessous de zéro, c'est à peine si vous vous en apercevez: des fourrures sur la tête et sur le corps, des oreillettes, et vous n'avez rien à craindre. Seulement faites attention à votre nez et ayez toujours l’œil dessus.

4. Au moyen de cette étincelle, j'ai plusieurs fois allumé le gaz avec mon doigt.

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