‹ La maison John Bull & cie. [microforme]Chapitre 8 sur 54 · EA À A · texte numérisé non relu

EA À A

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Il tira ensuite un vénérable complet de serge bleuc que je metlais en mer.

-— Et ça, dit-il, ç'a-t-il été rorté ?

—— Voilà deux ans que je porte ce costume.

— Deux ans! pas davantage ?

Il se remit à piquer une tête dans mes affaires, en exposant devant moi un arrondissement sur lequel j'eus toutes les peines à ne pas allonger un de ces coups de pied comme on en donne à un être qui vous agace souverainement. Je continuai à prendre la chose en riant.

Il prit dans ses bras un paquet de linge, examina scrupuleusement chaque objet l'un après l’autre en répétant :

— Avez-vous porté cette chemise, ce caleçon, etc.?

Je commençai à sentir que je continuerais à m'amuser de la plaisanterie pendant encore deux minutes, mais pas davantage.

— Oui, dis-je, tout cela a été porté ; mais comment se fait-il que vous, un employé du gouvernement, vous ignoriez la loi de votre pays? Tous les objets renfermés dans cette malle sont pour mon usage particulier, et alors qu'ils n'auraient jamais été portés, ils ne sont point soumis aux droits.

L'homme resta muet et continua à fouiller. Il avait à peu près vidé la malle dont le contenu gisait là, éparpillé sur le plancher.

— Voilà encore du linge, a-t-il été porté ?

—- Oui.

LA MAISON JOUN BULL Er cie 35 f bleue | — Et ces chaussettes ? | :

| — Je crois que oui; reniflez-les pour vous en assurer. ° Eafin il en était arrivé à mon habit noir qu'il allait jeter sur... une saleté de dix centimètres de

inserer

aires Us be ; : diamètre. Ma provision de bonne humeur était épui- LÉ nt sur | He { sée et le lion commençait à se battre les flancs. Je | xer un . « | pris le butor par le bras, lui fis sentir une poigne in être ; Se n | au des plus solides, et lui dis: L:

uai à dun | — Placez cet habit noir ici et avec soin. LL | Il me regarda et eut l'intelligence de comprendre, LI amina | NES |:

Il n'alla pas plus loin. Il se releva et me dit d’un air 4 l'autre à + narquois : Y 2: — Ai-je bien regardé partout ? î ee — Non, répondis-je, pas partout. Avez-vous | date jamais entendu parler d’un fameux diamant, appelé L Régent, qui orna la couronne de plusieurs rois de France ?

ment ement Le obiets — Savez-vous comment ce diamant fut dissiee Fe mulé à la frontière et passa en France sans payer Le ; ; | aucun droit ? DE ais été | À | — Non. j ler. Il | Je le lui expliquai en termes aussi crus qu'il le A méritait, gisait

— Eh bien, lui dis-je, vous n'avez pas regardé /à. J'étais prêt à administrer à ce goujat une correction des mieux conditionnées et à en subir les conséquences. Il ne dit rien. Il eut l’air de se demander

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si je l'avais insullé ou non, puis il partit, me laissant le soin de refaire ma malle, bien que ce fût son devoir de replacer dans cette malle tous les objets qu'il en avait tirés.

L'Amérique est une démocratie autoritaire où tout homme en place joue au tyran, En Europe, ceux qui payent donnent des ordres ; aux États-Unis, ceux qui payent obéissent. Je n'aime pas la tyrannic d'en haut, mais je la préfère de beaucoup à celle d'en bas.

Le « Far- West » à Lire-d'aile. — Les Prairies. — Le Colorado. -— Denver. — Les montagnes Rocheuses. — La cité du Lac- Salé. — Les Mormons. — Le désert. — Les Sierras. — Les plaines de la Californie.— San Francisco.— « China-Town. » — Impressions confirmées. — Succursale de la Maison John Bull et Cie travaillant à son propre compte.

Le voyage de Winnipeg à Saint-Paul en hiver se fait sur une mer unie de glace et de neige. Pour s’extasier sur un paysage d’une monotonie aussi accablante il faudrait être né aux États-Unis. Un Américain vous dirait: « Oui, monsieur, tout dans ce pays-ci est sur une échelle immense. » Saint- Paul et sa voisine Minnéapolis sont des villes de deux cent cinquante mille âmes chacune, situées à une distance de douze kilomètres seulement l’une de l’autre. Seule la jalousie donne une existence séparée à ces deux villes qui ne devraient en faire qu'une. Elles entendent rester distinctes. Si Saint-

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Paul consentait à faire partie de Minnéapolis, Minnéapolis n’y verrait pas d’objection ; si Minnéapolis consentait à faire partie de Saint-Paul, Saint-Paul trouverait la chose toute naturelle, Quant à les unir de commun accord, autant vaudrait demander à Saint-Malo et à Saint-Servan d'accepter les décisions du même conseil municipal.

Vingt-quatre heures de chemin de fer à travers un pays plat nous amènent de Saint-Paul à Omaha, ville de plus de cent mille habitants. Encore une quinzaine d'heures et vous êtes à Kansas-City. Toujours des prairies brûlées. Cependant le pays, entièrement consacré à l’agriculture et à l'élevage des bestiaux, est prospère, et vous ne le maudissez pas. Un jour de plus et vous êtes dans le Colorado, à Denver. Denver, il y a vingt ans un camp de mineurs, aujourd'hui une ville florissante et bien bâtie de cent cinquante mille habitants. Telle est l'Amérique. Omaha, Kansas-City, Denver, sont autant de Chicagos en herbe.

Mais le temps presse, en voiture!

Quelques heures après avoir quitté Denver, vous entrez dans les montagnes Rocheuses par une route étroite qui serpente entre des rocs à pic d’une hauteur prodigieuse. La chaîne se développe sous vos yeux et le panorama est enchanteur. Le train grimpe, se roule et se déroule comme une chenille qui se tord jusqu’à ce que les extrémités se touchent et for.ment le cercle. Vous arrivez au sommet jusqu’à

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Leadville, ville autrefois prospère où l’on trouvait du plomb, maintenant presque abandonnée dans les nuages à onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Puis vous redescendez vers le territoire d’'Utah, dans la fertile vallée du Lac-Salé. Les Mormons ont été décrits ad nauseam, et il ne faut plus chez eux chercher rien de nouveau ; c’est de l’histoire ancienne. La polygamie n’est plus tolérée par les nouvelles lois des États-Unis, et si Artemus Ward vivait encore pour y faire aujourd’hui une de ses causeries désopilantes d'humour, et qu’il voulût faire une politesse à quelque Mormon de sa connaissance, il ne serait plus obligé de mettre sur la carte d’entrée : « Veuillez admettre le porteur et une épouse. » La cité du Lac-Salé vous frappe par sa propreté, sa tranquillité et son air de prospérité et vous admirez le tabernacle et le nouveau temple; mais elle n’est plus intéressante que par les souvenirs qu’elle évoque. Les Mormons continuent à se croire et à s'appeler des saints. C’est là une prétention qui ne fait de mal à personne.

Avant d'arriver en Californie il n’y a plus que l'État de Nevada à traverser, des terrains sableux et arides qui forment un contraste curieux avec la vallée fertile du Lac-Salé et les plaines luxuriantes de la Californie entre lesquelles ils se trouvent. Quelques Indiens, majestueusement enveloppés dans une couverture et des plumes dans les cheveux ; des cow-boys, le chapeau mexicain sur la nuque, jettent

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la note pittoresque sur cette scène de désolation

presque grandiose dans sa tristesse. Après les déserts

| de sable, le terrain s’accidente de nouveau, la nature

reprend de la vie, et bientôt vous entrez dans les

Sierras qui, à mon point de vue, sont bien plus pit-

toresques et bien plus grandioses que les Rockies.

Les montagnes Rocheuses sont certainement mon-

tagneuses et indubitablement rocailleuses, mais le

paysage n'a pas la majesté des Sierras. Les montagnes

Rocheuses sont arides et sauvages ; les Sierras sont

luxuriantes de verdure. Vous arrivez au pays du

printemps éternel. Tout est gai et souriant: le ciel

bleu, le versant des montagnes couvert d'arbres

gigantesques, les vallées jonchées de fougères et de

plantes semi-tropicales. Je ne connais pas d’endroit | au monde qui m'ait plus enchanté.

Après n'avoir vu que de la neige ou des champs brûlés, les yeux sont éblouis de cette verdure intense. | Des Sierras vous descendez dans les plaines de la Californie, couvertes de magnoliers, d’orangers, de citronniers, de plantes grasses de toutes sortes, et | jusqu'à San Francisco vous vous repaissez les yeux de ce spectacle, dont la richesse éclatante est sans pareille. Vous êtes dans l’Eldorado.

J'avoue que San Francisco m'a bien désappointé. À Je ne sais pourquoi je m'étais mis dans la tête que cette ville devait être toute différente des autres grandes villes américaines, Son nom m'avait suggéré

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ation à l'esprit une ville en partie espagnole, en partie éserls » mexicaine, ayant un cachet à soi. En réalité, c'est ature | New-York, Chicago ou Cincinnati. Market-Street, s les la principale rue, ne diffère en rien de Broadway à s pit- New-York, de Washington-Strect à Boston, ou de chies. State-Street à Chicago. Partout ce sont les mêmes mon- blocs carrés, les éternels parallélogrammes, les mêmes ais le affiches bruyantes, les mêmes écriteaux flamboyants. agnes Dans les quartiers où les riches ont élu domicile, les s sont maisons sont belles, mais n’ont point de jardins. Le ys du | parc est fort joli, ct la promenade au rocher des

le ciel phoques, à trois quarts d'heure de la ville, vaut

arbres la peine d’être faite; mais pour voir un beau type

et de | de ville californienne, il faut aller au midi, à Los ndroit Angeles, par exemple, qui est un véritable poème. | On m'avait beaucoup parlé du quartier chinois,

amps | China-Town, et l’on m'avait bien recommandé de ne tensc. pas quitter San Francisco sans aller y faire une de la visite. Je m'attendais à voir un brin d'Orient en s, de Californie, j'ai vu un cloaque, un dépotoir à soulever tes, et le cœur, une honte pour une ville qui, après tout, yeux doit être administrée par des gens respectables. Trente sans ou quarante mille Chinois grouillent dans une atmo-

sphère infecte de graisse rance, de tabac, de musc et de bois de santal, au milieu de tripots, d’opiumdens, de maisons de prostitution dont les stores ne ‘sont même pas baissés, tourbe immonde vivant des vices les plus honteux dans la saleté la plus ignoble, et tout cela non pas dans quelque faubourg éloigné

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où l’on j'tte les immondices de la communauté, mais au beau milieu de la ville.

Dieu merci, j'ai pu vite oublier ces horreurs sans nom, mais j'en ai longtemps conservé l'odeur dans mes habits.

Pour la troisième fois je venais de visiter les États- Unis, du nord au midi, de l’est à l’ouest, et j'allais maintenant voir des mondes plus nouveaux encore, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique du Sud, les Amériques de l'avenir.

Les impressions des deux premiers voyages semblaient avoir pris plus profondément racine, et je sentais que la plupart d’entre elles s'étaient confirmées, Un pays intéressant surtout au point de vue de l’activité fiévreuse qui l’a développé en un siècle et en a fait la lumière du monde par son initiative dans toutes les idées pratiques. Un peuple jeté corps et âme dans la chasse aux dollars, souffrant de bile et de billions, qui a tout appris excepté l’art de se bien gouverner. Des femmes uniques, les plus intellectuelles et les plus intéressantes au monde, que j'admire d'autant plus que, n'ayant l'honneur d’être le mari d'aucune d’elles, je n'ai ni à payer leurs notes de couturières ni à travailler à la sueur de mon front pour les couvrir de diamants.

4 Je ne devais parler, dans ce volume, que des grandes colonies anglaises. Je ne crois pourtant pas

auté,

sans dans

Étatsallais

core, Sud,

semet je mées, le de le et jative corps > bile à bien uelles imire mari s de front

que ces quelques remarques sur les États-Unis soient

déplacées, L'Amérique n'’était-elle pas autrefois

une des grandes succursales de la Maison John - Bull et Cie, qui aujourd’hui travaille à son propre

compte ? Et n'est-ce pas là l’avenir qui est réservé à

plusieurs autres de ces grandes succursales ?

LA MAISON JOHN BULL ET Ci®

L'Océan Pacifique. — Les îles Sandwich. — Honolulu. — La

Croix du Sud. — Quelle flouerie! — Les îles Samoa. — Apia. — M. Robert-Louis Stevenson. — Une jeune Samoenne chaudement recommandée. — Auckland. — Arrivée des

Profanes.

Le voyage de San Francisco à Auckland, en Nouvelle-Zélande, prend exactement trois semaines et, à l'exception des deux premiers jours rendus désagréables par une mer peu profonde et facilement bouleversée, la traversée est généralement délicieuse, Pendant dix-neuf jours nous avons trouvé l’Océan Pacifique aussi tranquille que.le lac d'Enghien.

Le Monowai est un steamer d'environ trois mille cinq cents tonneaux, des plus confortables et commandé par le plus charmant capitaine qu’il ait été en ma bonne fortune de rencontrer dans mes voyages. Aux petits soins pour ses locataires, constamment à

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la recherche de ce qui peut ajouter à leur bien-être ou contribuer au plaisir de la traversée, le capitaine Carey devrait être surnommé le Père des passagers.

Le voyage est loin d’être sans intérêt, car indépendamment du plaisir que l’on éprouve à se sentir glisser sur une mer d'huile dont la houle longue et régulière vous berce doucement, à contempler des couchers de soleil d’une beauté sans pareille, à passer la soirée sous un firmament criblé d'étoiles, on fait escale dans deux véritables petits paradis terrestres, Honolulu, capitale des îles Sandwich, et Apia, principale ville de l’île Samoa.

Honolulu est à huit jours de San Francisco. Le steamer s’y ærrête sept heures, ce qui donne le temps de flâner par la ville et d'aller au Pali, du sommet duquel on jouit d’un paysage enchanteur.

Honolulu est une ville un peu californienne qui rappelle Los Angeles. On y chercherait en vain des femmes portant, pour tout costume, un sourire. Mais quel joli peuple aux yeux en coulisse, à la figure aimable et souriante, vivant là perdu dans l'Océan Pacifique, au milieu des fleurs, des cocotiers, des palmiers et des fougères arborescentes, dans un climat idéal dont la température varie de vingt à vingt-sept degrés du 1° janvier au 31 décembre! Et qu’elles sont gracieuses les jeunes femmes du peuple avec leurs grands sarraux blancs qui leur tombent jusque sur les pieds, le corps souple, marchant d’un pas nonchalant mais digne, et portant

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leurs gorges plantureuses comme deux saints sacrements à la procession |

Que l’on passerait agréablement quinze jours à Honolulu dans le plus délicieux des far niente à admirer le peuple, à écouter les oiseaux, à respirer le parfum des fleurs et à se balancer sur un hamac suspendu à deux cocotiers !

Mais voilà le sifflet du bateau qui se fait entendre, il faut se rendre à bord. C’est avec le plus grand regret que nous quittons ce petit paradis derrière lequel paraît, au moment du départ, un coucher de soleil fait d’or, d'émeraudes, de rubis et de topazes. Au bout de dix minutes, le décor a complètement disparu et tout est rentré dans la nuit la plus profonde. Aux environs des tropiques, c’est à peine s’il y a de crépuscule. Nous voilà encore une fois détachés de la terre, redevenus un point noir infiniment petit jeté dans l’immensité. |

Neuf jours de voyage et nous devions arriver aux îles Samoa; mais dans l'intervalle nous allions passer l'équateur, ce qui est un événement, et nous allions voir la Croix du Sud, cette fameuse constellation dont nous avions tant entendu parler, et dont les Australiens sont si fiers qu'ils s’en sont fait une armoirie nationale, une croix de toute beauté, nous avait-on dit, qui illumine l’hémisphère austral. Enfin nous allions donc la voir cette Croix du Sud. Nous comptions les jours et, chaque soir, en allant nous coucher, nous nous disions : « Encore trois jours,

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