DANS LEQUEL IL EST QUESTION DU VICOMTE DE CAVABOC
Il était minuit. — La fête arrivait à son apogée de splendeur et d’animation ; — l’huissier, debout à la porte du premier salon, avait fait successivement retentir les noms les plus illustres. — On aurait pu se croire au palais Versailles, dans la galerie d’Apollon, un jour de présentation, tant affluaient les ducs et les pairs, les maréchaux de France et les grands dignitaires de la Couronne. Pauline avait l’esprit trop sérieux, elle s’absorbait trop complètement dans ses devoirs de mère de famille, elle avait d’ailleurs trop souffert, pour aimer beaucoup la danse. — Elle ne se condamnait point à faire tapisserie cependant, lorsqu’elle était au bal, car il ne pouvait lui convenir d’afficher à son âge un rigorisme exagéré, mais ce qui, pour tant d’autres, est un plaisir vif entre tous, n’était pour elle qu’une fatigue. Hector de Rieux, et deux ou trois des plus intimes amis du marquis d’Hérouville venaient d’être successivement ses cavaliers. Maintenant, après avoir satisfait
^ aux exigences de sa position de femme jeune, et de jolie femme, elle se reposait avec bonheur, assise à côté de la maîtresse de la maison, la marquise de Langeac, qui lui témoignait une sympathie des plus vives, et une affection toute maternelle. Madame de Langeac, nous l’avons dit, était infiniment spirituelle et sa conversation s’émaillait de souvenirs piquants et d’anecdotes bien racontées, aussi Pauline trouvait une véritable jouissance à causer avec elle, ou plutôt à l’écouter causer. Tout à coup, et dans un moment où l’orchestre faisait silence, la voix retentissante de l’huissier domina le murmure des salons et fit entendre ce nom sonore :
— Monsieur le vicomte de Cavaroc.
Pauline tressaillit violemment... Le nom qui venait d’être prononcé se rattachait pour elle aux plus mauvais jours de sa vie et lui rappelait à l’improviste une époque douloureuse. Un certain vicomte de Cavaroc, elle ne pouvait l’oublier, avait été l’ami et le compagnon de Roland de Lascars, pendant les quelques semaines, de funeste mémoire, passées à Aix-la-Chapelle à l’hôtellerie du Faucon- Blanc. Madame de Langeac avait un coup d’œil d’aigle auquel rien n’échappait. Elle remarqua l’émotion involontaire de la marquise d’Hérouville et trouva dans ce trouble, matière à conjectures.
— Ma chère enfant — demanda-t-elle curieusement — est-ce que vous connaissez le vicomte ?
— Non, madame la marquise... — répondit la jeune femme sans hésiter, et elle disait vrai.
— D’accord... mais il est au moins vraisemblable que vous avez entendu parler de lui...
— Je crois me souvenir qu’en effet son nom a été prononcé devant moi.
— Tout dernièrement?
— Non, madame la marquise... — il y a de cela plusieurs années.
— A Paris?..
— Non..-. — hors de France... — j’ignore d’ailleurs s’il était question du même gentilhomme... — Peut-être s’agissait-il d’un des parents...
— Le vicomte n’a pas de parents ; — il est le dernier de sa race, répliqua la marquise — et je vous le donne pour l’un des personnages lès plus extraordinaires que la terre ait jamais porté...
— Ah !.. murmura Pauline.
— Oui... — reprit madame de Langeac — le monde, en un siècle entier, ne produit pas deux hommes de ce caractère ! — je n’aime guère la solitude, je l’avoue, et l’ennui me paraît jiarticulièrement redoutable entre toutes les misères humaines... — Pour le combattre quand je suis seule (et cela ne m’arrive, hélas que trop souvent le matin,) — je recours à des moyens héroïques et je n’en ai pas trouvé de meilleur que la lecture des romans... — Marmontel, le chevalier de Laclos, Crébillon fils, Louvet du Couvray, me font tant de bien que mal passer une heure ou deux, et j’ai même parfois la faiblesse de prendre quelque plaisir aux imaginaires aventures de tous ces personnages qui n’ont jamais vécu...
Madame de Langeac s’interrompit.
— Mais, quel rapport ? — demanda Pauline.
— Un peu de patience, ma chère enfant, — reprit la mar-
so
quise — nous y voilà, — j’en veux arriver à conclure que jamais les folliculaires et les écrivailleurs les mieux pourvus d’imagination, n’ont rien inventé de pareil aux surprenantes aventures du vicomte de Cavaroc qui vient de se faire annoncer chez moi...
Madame d’Hérouville fit un geste de surprise.
— Cette affirmation vous semble audacieuse — continua la marquise en souriant — et néanmoins je soutiens qu’elle est entièrement conforme à la vérité... — La vie de monsieur de Cavaroc est un roman comme n’en écrivent pas les auteurs. — Nous avons passé, lui et moi, une longue soirée en tête à tête, il y a de cela cinq ou six jours, sans crainte du qu'en dira-t-on !.. — J’ai, de sa propre bouche, entendu son odyssée ; — il raconte à merveille, et me voici prête, pour peu que cela vous soit agréable, à répéter pour vous, en l’abrégeant toutefois, cet étonnant récit...— Etes-vous curieuse, ma belle marquise ?
— Je suis fille d’Eve, répondit Pauline — et d’ailleurs, lorsque c’est vous qui racontez, madame, qui ne serait heureuse d’entendre...
En réalité, la marquise d’Hérouville désirait vivement savoir si le vicomte de Cavaroc admis chez madame de Langeac, était bien le même homme dont Roland de Lascars avait été l’ami. Or, elle espérait que quelque lumière, jaillissant des paroles de la vieille dame, viendrait l’éclairer à se sujet, et rien ne paraissait en effet plus vraisemblable. La marquise continua :
— Il faut vous dire, ma chère enfant, que monsieur de Cavaroc appartient à une très-antique et très-illustre famille de ma province, car il est mon compatriote, et que ses do-
maines et son vieux château, lorsqu’il les possédait encore, ne se trouvaient guère qu’à une dizaine de lieues de mes terres patrimoniales. — Les Cavaroe ont été très-riches autrefois, mais depuis deux ou trois générations . ils sont à peu près ruinés.,. — le vicomte, dernier du nom, ne put supporter ni la pauvreté, ni l’obscurité... — il lui fallait une grande existence... — il avait besoin, comme les aigles, de regarder le soleil en face... — il vendit, pour quelques milliers de livres, les débris de ses domaines dispersés et les rujnes de son manoir, ensuite, les poches lestées d’un peu d’or, et croyant avec la naïveté de la jeunesse qu’un gentilhomme de son nom n’avait qu’à se produire pour taire fortune, il vint à Paris où son argent et ses illusions se dissipèrent avec une égale promptitude...
Jusqu’ici, nos lecteurs le voient, le récit de la marquise . était de tout point conforme à la narration que le véritable Cavaroe avait fait jadis au baron de Lascars.
La fiction allait commencer.
— À la place du vicomte — poursuivit madame de Langeac — combien de gentilshommes, se voyant sans ressources pour le présent et sans espérance pour l’avenir, auraient perdu la tête, et, sans souci de leur honneur, se seraient jetés dans une vie d’expédients... — Monsieur de Cavaroe n’en fit rien... — C’est une nature énergique, une âme du métal le plus pur et le mieux trempé... — il quitta la France, et comme il avait appris que, dans je ne sais plus quel pays du fond de l’Asie ou des Indes, deux sultans guerroyaient l’un contre l’autre, il s’embarqua résolument pour ces lointaines régions, et après une longue
traversée, fertile en dangers de toutes sortes, il fit à l’un des deux sultans l’offre de son épée et de son mérite, offre qui fût acceptée comme elle méritait de l’être... Il me serait impossible, ma chère enfant, à moins de vous garder auprès de moi pendant tout le reste la nuit, ce que mes invités ne me pardonneraient point, il me serait impossible, dis-je, de vous raconter en détail les merveilleuses aventures du vicomte dans cet Orient quast-fantastique dont nous n’avons pas la moindre idée... — les contes de fées et de génies sont pâles auprès de tels récits... — Monsieur de Gavaroc a joué là-bas les rôles inouïs des chevaliers de la Table-Ronde dans les romans qui retracent les hauts faits d ' Amadis des Gaules et de Roland- le- Furieux... — il a combattu non-seulement des hommes, mais des monstres!... — il a lutté contre des armées que précédaient des troupes d’éléphants, de panthères et de léopards ! — il a connu l’amour des sultanes dans les mystérieuses profondeurs des harems les mieux défendus... — il a conquis sur les champs de bataille, à la pointe de son épée victorieuse, le titre de généralissime... — il a reçu pour sa récompense des titres, des honneurs, des monceaux d’or et de pierres précieuses!.. — Le sultan, dont il avait soutenu et fait triompher la cause, voulait l’attacher indissolublement à sa personne, le nommer son premier ministre, lui donner sa fille en mariage et même le déclarer l’héritier de son trône, mais le vicomte refusa tout cela... — son cœur n’oubliait point la patrie absente qu’il préférait aux prestigieuses délices de l’Orient... il abandonna sans un regret l’éblouissante destinée qui s’offrait à lui et il reprit le chemin de la France avec d’immenses richesses glorieu-
sement gagnées... — Voici maintenant quels sont les projets de monsieur de Cavaroc... — il se propose de racheter les terres qui constituaient jadis les domaines de ses ancêtres, de reconstruire avec une splendeur incomparable le château seigneurial, d’épouser ensuite quelque charmante fille de grande maison, de faire souche de Gavarocs, et de rendre son éclat du temps passé à l’illustre race un instant déchue!.* — le vicomte est jeune encore, d’une taille majestueuse et d’une beauté remarquable, quoiqu’un peu étrange... — son visage aux traits bronzés, ses yeux , étincelants, annoncent une âme de feu!.. — il adorera sa femme, j’en réponds, et ma vieille expérience me permet d’affirmer qu’il la rendra parfaitement heureuse ! — Voilà ce que j’avais à vous raconter, ma belle marquise... — ne trouvez-vous pas comme moi, noble, touchante et merveilleuse, l’existence de ce gentilhomme qui, possédant déjà la puissance, et pouvant aspirer au sceptre, dédaigne ce que tant d’autres envient, et se contente du bonheur?
— Certes, madame la marquise — répondit Pauline — rien n’est plus admirable en effet... mais êtes- vous parfaitement certaine que tous les faits racontés par monsieur de Cavaroc soient exacts ?
— Ayriez-vous quelque raison pour douter de leur exactitude ?
1 — Aucune autre que le proverbe : a beau mentir qui
rient de Inin !.. — La véracité des voyageurs est un peu suspecte, vous le savez, madame la marquise...
— Sans doute, sans doute, ma chère enfant... — répondit vivement la vieille dame — en thèse générale vous avez raison, mais l’exception confirme la règle, et monsieur de
Cavaroc est l’exception... — Non-seulement je crois à sa parole, mais encore j’affirme volontiers qu’au lieu d’exagérer ses mérites, il les amoindrit, car sa modestie est complète et lui fait regarder comme très-naturelles les plus belles actions du monde...
Madame de Langeac aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais l’entretien fut interrompu par l’arrivée de Mathilde d’Hérouville que son danseur, monsieur de Rieux, ramenait auprès de Pauline. La jeune fille, animée par le plaisir du bal, était, cette nuit-là, plus jolie encore que de coutume, — les plus fraîches couleurs animaient son teint de lys et la joie éclatait dans ses regards.
— Ah ! mignonne, que vous êtes charmante ! — s’écria la vieille marquise en embrassant Mathilde sur le front — si j’étais un beau jeune homme, de grande naissance et de grande fortune ; savez-vous ce que je désirerais le plus au monde?
— Quoi donc, madame la marquise ? — demanda mademoiselle d’Hérouville en baissant les yeux.
— Ce serait, mignonne, de vous faire quitter votre nom, et de vous donner le mien en échange...
Mathilde devint très-rouge et ne répondit pas. Le comte de Rieux soupira, et l’expression de son visage indiqua clairement qu’il partageait de la manière la plus absolue l’opinion de madame de Langeac.
La marquise de Langeac se pencha vers Pauline, et lui dit tout bas avec un sourire : ,
— Voyez donc, ma chère enfant, l’émotion du comte de Rieux. — Ses yeux brillent comme des diamants noirs quand ils se fixent sur votre charmante Mathilde. — N’y
aurait-il pas sous roche quelque projet de mariage entre ces deux beaux jeunes gens?
Cette question, faite à l’improviste avec une familiarité toute maternelle, embarrassa quelque peu Pauline, qui ne voulait ni mentir ni s’avancer trop.
— Monsieur d’Hérouville pourrait seul vous répondre, madame la marquise, — murmura-t-elle ; — il s’agit de sa sœur.
— Je m’adresserai donc à lui-même, — reprit la vieille dame, — et si la pensée de cette union bien assortie ne s’est point encore présentée à son esprit, je tâcherai de la faire naître... — Mais qu’avez vous, chère marquise, — ajouta madame de Langeac d’un air alarmé, — vous changez de visage!., vous voilà toute pâle et vous semblez vous soutenir à peine !...
Les brillantes couleurs du visage de Pauline venaient en effet de disparaître tout à coup. — Ses joues et ses lèvres s’étaient décolorées, ses mains tremblaient, son corps chancelait, ses yeux agrandis exprimaient la surprise et l’épouvante.
— Au nom du ciel, — continua madame de Langeac, — dites-moi bien vite ce que vous avez... — Il faut faire quelque chose... respirer des sels... — Tenez, voici mon flacon... — il ranimerait un mourant.
La jeune femme lutta contre elle-même avec un courage héroïque, et balbutia :
— Vous êtes mille fois bonne, madame la marquise, mais de grâce, ne vous inquiétez pas d’un malaise passager... — Ce n’est rien... — je vais déjà mieux.
— Bien vrai ?
— Je vous l’affirme...
— Cependant vous êtes pâle encore...
— La souffrance a été vive... mais voici qu’elle se dissipe tout à fait...
— Etes-vous donc sujette à ces crises, ma chère enfant?
— En aucune façon... — Celle-ci est la première... — Jamais rien de pareil ne m’était arrivé.
— Quelle peut en être la cause ?
— Je l’ignore.
— Le bruit et la chaleur, sans doute... — continua la marquise, — voulez-vous quitter ce salon et venir vous reposer un peu dans mon appartement particulier?
— Je vous rends mille grâces, mais c’est inutile... ma souffrance est presque passée.
— S’il en est ainsi, un verre de boisson glacée vous remettra complètement.
Madame de Langeac appela du geste un des valets qui faisaient circuler des plateaux chargés de rafraîchissements, et Pauline but quelques gorgées d’un sirop d’oranges frappé de glace. La marquise d’Hérouvillûy nos lecteurs l’ont deviné déjà, venait de déguiser la <efité en affirmant à madame de Langeac que celle crise soudaine et inexplicable n’avait point de cause appréciable. La cause existait, réelle, terrible, effrayante, et la voici : — Pauline avait entrevu tout à coup, au milieu d’un groupe, à quelques pas du fauteuil sur lequel elle était assise, un homme de haute taille dont les traits rappelaient d’une façon frappante le visage de son premier mari.
— Roland de Lascars n’est pas mort ! — s’était-elle dit
avec une immense terreur, — c’est lui!... — Je suis perdue !...
Heureusement pour la pauvre femme défaillante, la réflexion vint presque aussitôt, sinon la rassurer tout à fait, du moins lui rendre une sorte de doute, et par conséquent d’espoir. Le personnage qui venait d’attirer si fatalement son attention, ressemblait en effet au baron de Lascars de la manière la plus inquiétante, mais les ressemblances inouïes, invraisemblables même à force d’être exactes, ne sont pas sans exemple, Pauline le savait bien; — d’ailleurs, l’inconnu était basané autant qu’un mulâtre, et ses cheveux noirs très-ondés, presque crépus, qu’il portait sans poudre, au, mépris de la mode, se dressaient sur son front comme la crinière d’un lion d’ébène. Or, Roland de Lascars avait toujours eu le teint d’un Français et les cheveux lisses et brillants. — En outre, Pauline se croyait matériellement certaine que son premier mari était mort, et enseveli sous les ruines de la glacière incendiée. — Ceci nous explique comment il lui fut possible de reprendre rapidement son calme et son empire sur elle-même après la soudaine et foudroyante impression d’effroi dont nous connaissons les résultats. Madame d’Hérouville se dit tout ce qui précède en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à l’écrire. — Lorsqu’elle releva les yeux pour hasarder un nouveau regard vers le sosie bronzé d’un fantôme, elle reçut en plein cœur une nouvelle commotion, presque aussi violente que la première. — Le vivant portrait de Lascars était sorti de la foule ; — il s’approchait d’elle lentement, mais sans lui accorder une attention par-
ticulière, sans paraître même remarquer sa présence. Pauline frissonnait de tous ses membres.
— Eh ! bonsoir, monsieur le vicomte, — s’écria madame de Langeac en s’adressant à ce personnage, — soyez le bienvenu mille fois !... — Je parlais de vous à l’instant à ma charmante voisine, la marquise d’Hérouville, et je lui racontais, mais fort en abrégé, votre épopée chevaleresque. — Elle désirait vivement vous connaître, et je vais vous présenter sans retard... — Ma chère Pauline, — ajouta la vieille marquise en s’adressant à la tremblante jeune femme, — monsieur le vicomte de Cavaroc... — un gentilhomme d’un autre âge... un héros des anciens temps...
Le prétendu Cavaroc, qui venait d’appuyer ses lèvres sur la main ridée que lui tendait madame de Langeac, s’inclina respectueusement devant Pauline en murmurant :
— Je n’aurais point osé solliciter l’honneur qui m’est fait, madame la marquise, mais il me remplit de joie et me comble de reconnaissance.
— Que Dieu ait pitié de moi!... — pensa madame
d’Hérouville, — c’est la même voix comme c’est le même visage!... *
Le nouveau venu sembla comprendre que la jeune femme ne désirait nullement entamer un entretien avec lui, — il n’ajouta pas un seul mot à son adresse, puis, comme en ce moment les petites flûtes, les hautbois et les violons de l’orchestre entamaient la ritournelle d’un menuet, il salua Mathilde et lui dit :
— Daignerez-vous me faire la grâce, mademoiselle, de m’accepter pour cavalier?...
Pauline, ranimée soudain, eut la volonté ferme d’imposer un refus à sa belle-sœur ; — elle ébaucha même un geste rapide, mais il était trop tard; — la jeune fille, trop curieuse de voir et d’entendre de près ce personnage que la marquise de Langeac venait de désigner comme un gentilhomme d'un autre âge , comme un héros des anciens temps, avait posé déjà sa main sur la main du vicomte de Cavaroc, et s’éloignait avec lui dans les salons.
— Eh bien, — ma chère enfant, — demanda la vieille dame à Pauline, comment le trouvez-vous, mon Amadls des Gaules , mon chevalier guerroyeur, mon pourfendeur de Turcs et de panthères, mon généralissime des armées du sultan ? — Comment le trouvez-vous?
— Je ne sais... — balbutia madame d’Hérouville d’une voix presque éteinte — je n’ai pas regardé monsieur de Cavaroc. . .
— Mais, c’est presque du dédain cela, savez-vous?... — répliqua la douairière — à moins, toutefois — ajouta-t-elle en souriant — que vous n’ayez la crainte de vous laisser surprendre par une admiration trop vive pour mon beau ténébreux... — Ai-je deviné juste ?... voyons...
Etonnée de ne point recevoir de réponse, la marquise de Langeac se tourna vers Pauline et s’aperçut qu’elle était redevenue pltSs pâle et plus défaillante que jamais.
— Eh quoi ! chère enfant — s’écria-Lelle — voilà votre vilaine crise revenue ! — Ceci m’inquiète et me désole, en vérité, plus que je ne saurais le dire t — Comte de Rieux, je vous en prie, courez prévenir monsieur d’Hérouville.
Le jeune comte ne perdit pas une minute pour se mettre à la recherche du marquis/ et ce ne fut point sans peine
LA MAISON MALDITE
qu’il parvint à le rejoindre dans un lointain salon de jeu où Tancrède s’occupait à perdre galamment au pharaon quelques centaines de louis.
— Madame la marquise est souffrante — lui dit-il — hâtez-vous de la rejoindre.
En apprenant cette mauvaise nouvelle, Tancrède devint livide ; — son cœur cessa de battre ; — il abandonna brusquement la salle de jeu, et il s’élança au milieu de la foule, à la façon d’un sanglier qui traverse un épais fourré. Cette manière insolite de s’ouvrir un passage n’était assurément point de mise dans un salon aristocratique par excellence, aussi Tancrède, fendant les groupes comme un boulet de canon, aurait récolté, sans aucun doute, chemin faisant, vingt provocations immédiates et autant de duels pour le lendemain, si le comte de Rieux, qui marchait derrière le marquis et pour ainsi dire dans son sillage, n’avait eu soin de répéter à chaque pas :
— Madame la marquise d’Hérouville vient de se trouver mal !...
Personne, dans le monde patricien, n’ignorait l’amour profond et exclusif de Tancrède pour sa femme ; — la raison sembla donc bonne et l’excuse parut valable. — La marquise se trouvant mal, le marquis avait le droit incontestable de coudoyer et même de bousculer ses meilleurs amis, afin de la rejoindre au plus vite ! Lorsque Tancrède arriva dans le salon où se trouvaient madame de Langeac et Pauline, la jeune femme allait beaucoup mieux, la seconde •crise s’étant terminée presque aussi rapidement que la première, cependant, son visage trahissait encore,
par d’irrécusables stygmates, la douloureuse angoisse qu’elle venait de subir. Elle tendit la main à Tancrède.
— Ce n’était rien, mon ami — lui dit elle en souriant — monsieur le comte de Rieux, j’en suis sûre, aura sans le vouloir exagéré ma passagère faiblesse. — Il t’a fait grand peur, je le vois bien, car te voilà plus pâle et plus ému que moi !...
— Pauline — demanda le marquis d’une voix tremblante — es-tu vraiment remise? — Ne parles-tu point ainsi pour me rassurer ?
Ce fut madame de Langeac qui répondit :
— Mon cher marquis — fit-elle — moi aussi, j’ai été très-inquiète, puisque c’est sur ma demande que le comte de Rieux s’est mis à votre recherche. Mais maintenant tout va bien, je vous l’affirme, et notre belle Pauline reprendra dans un instant ses brillantes couleurs.
— Mais enfin — reprit Tancrède — que s’est-il passé?
— Il ne s’est rien passé, mon ami — murmura la jeune femme — un malaise subit, inexplicable, tel que je n’en ai jamais ressenti, s’est à deux reprises emparé de moi, et, de même qu’il était venu sans cause, il a disparu sans laisser de traces.
— Est-ce bien vrai ?... — demanda Tancrède avec insistance.
— Sans laisser d’autre trace, du moins — reprit Pauline — qu’un peu de faiblesse, pour laquelle il n’est besoin que d’un seul remède... le repos. Je désire donc retourner à l’hôtel aussitôt que Mathilde aura été ramenée près de moi par son danseur.
— Rien ne me semble plus sage et plus prudent, en
effet — répondit le marquis — et je vais donner l’ordre à mes gens de faire avancer la voiture.
LE MARTYRE D՟N CΆR.
Tancrède venait à peine de quitter sa femme pour se diriger vers le vestibule où stationnaient les valets de pied, lorsque, du côté opposé, le prétendu vicomte de Cavaroc reparut, donnant le bras à mademoiselle d’Hérouville. Le bizarre personnage dont la marquise de Langeac faisait un si grand cas semblait au mieux avec la jeune fille. — Il lui parlait d’un air animé, et Mathilde l’écoutait le sourire sur les lèvres. Pauline le regarda cette fois avec une attention dévorante tandis qu’il s’avançait. — Il lui parut plus grand que ne l’avait été lé baron de Lascars... — son teint basané, ses cheveux crépus achevèrent de lui persuader qu’elle venait d’être la dupe d’une erreur de son imagination, et que la ressemblance entre le vivant et le mort était vague et douteuse. Une fois cette conviction entrée dans son esprit, la marquise poussa un long soupir de soulagement et elle se dit :
tO-î v LA MAISON MAUDITE
— Décidément j’étais folle... — ce n’est pas lui... — ce ne peut pas être lui.
— Mademoiselle d’Hérouville me fera-t-elle l’honneur de danser un second menuet avec moi ? demanda le faux Cavaroc lorsque la jeune fille eut repris sa place entre Pauline et madame de Langeac.
— Volontiers, monsieur le vicomte... — répondit Mathilde — le prochain menuet appartient à monsieur de Rieux, mais je puis vous promettre le suivant.
La marquise d’Hérouville intervint.
— Ma chère Mathilde — dit-elle — tu prends des engagements qu’il te sera impossible de tenir.
— Pourquoi donc ? demanda la jeune fille en accompagnant ses paroles d’une charmante petite moue.
— Nous quittons le bal.
— Déjà ! — s’écria Mathilde avec un effroi sincère — mais il n’est pas l’heure de se retirer ! vois donc, ma sœur, on arrive encore.
— Aussi n& songerais-je point à interrompre tes plaisirs si la plus impérieuse nécessité ne m’v forçait... — répliqua Pauline — ne m’accuse pas d’égoïsme, chère enfant, mais nous partons parce que je suis souffrante.
Mathilde aimait tendrement sa belle-sœur ; elle le prouva bien en cette occurence, car elle rie songea plus à regretter le bal et la danse et elle s’empressa de donner à Pauline les témoignages empressés d’un vif et sincère intérêt.
— Mademoiselle — reprit le prétendu Cavaroc — puisqu’il me faut aujourd’hui renoncer à l’accomplissement d’une promesse qui me comblait de joie, vous me permettrez du moins, je l’espère, d’en réclamer T’exécution la
Diqiti;
àoQgle
première fois que j’aurai l’honneur de vous reconnaître dans le monde ?
— Sans aucun doute, monsieur, répondit Mathilde. Je vous dois un menuet et je paierai ma dette.
Le bizarre personnage s’inclina devant la jeune fille et devant mesdames de Langeac et d’Hérouville, puiSu il se perdit dans la foule. Au bout de dix ou douze minutes, Tancrède reparut.
— Le carrosse est devant le perron de l’hôtel — dit-il — et ce n’a pas été chose facile de le faire avancer jusquelà, car la cour et la rue sont encombrées d’équipages d’une façon vraiment imaginable ! les chevaux se cabrent, les cochers jurent, les valets crient ; les roues se heurtent, enfin, c’est un désordre et une confusion inouïs, dont nous ne sortirons point sans peine.
Sous le vestibule, tandis que la marquise et Mathilde s’enveloppaient dans leurs pelisses, deux grands valets de pied vêtus d’éclatanles livrées rouges, noir et or, drapaient sur les épaules du héros de madame de Langeac un manteau de fourrures d’une incomparable magnificence. Tancrède regarda avec quelque curiosité, mais sans étonnement, ce personnage basané, dont le visage et la livrée le frappaient. L’aventurier salua respectueusement les deux femmes et quitta le vestibule, suivi de ses laquais.
— Tu connais ce gentilhomme ? — demanda Tancrède à Pauline.
— La marquise de Langeac me l’a présenté — répondit la jeune femme d’une voix un peu tremblante.
— Il se nomme ?
— Le vicomte de Cavaroc — je crois.
— Je n’ai jamais entendu prononcer ce nom ’ f monsieur de Cavaroc, j’imagine, est étranger ?
— Nullement, c’est un compatriote de madame de Langeac.
— Son teint bronzé lui donne l’air d’un Indien bien plus que d’un Français.
— Il arrive d’Orient où il vient de passer plusieurs années, et de faire une fortune immense... — du moins la marquise l’affirme.
— Moi — dit Mathilde — j’ai dansé tout à l’heure avec monsieur de Cavaroc et j’ai pris le plaisir le plus vif à l’entendre causer... — c’est un homme charmant ! — il raconte les choses du monde les plus extraordinaires, et les raconte si bien qu’on voudrait l’écouter toujours... — il m’a fait le récit d’une chasse au tigre dans laquelle il a failli vingt fois être dévoré — je frémissais, je mourais de peur, c’était charmant.
Ce qui précède se disait dans le carrosse du marquis, tandis que le cocher prudent et habile trouvait moyen de tirer sa voiture et ses chevaux sains et saufs de l’inextricable pêle-mêle des équipages qui s’entrechoquaient.
— Et maintenant, petite sœur — reprit Tancrède lorsque le carrosse, enfin dégagé, marcha plus rapidement — apprends-nous ce que tu penses de ton premier danseur, le comte Hector de Rieux.
La lumière vive des lanternes éclairait suffisamment l’intérieur de la voilure pour permettre de distinguer une rougeur légère envahissant, comme un beau nuage pourpre, le charmant visage de Mathilde. Autant la jeune fille avait exprimé d’une façon nette et précise sa manière de voir à
l’endroit du vicomte de Cavaroc qu’elle s’était empressée de proclamer charmant, autant ce fut avec une timidité pudique, avec une naïve hésitation, qu’elle balbutia :
— Monsieur de Rieux me semble un jeune homme aimable et bon, mais il m’est impossible d’avoir sur son compte une opinion bien nette après quelques minutes d’un entretien sans cesse interrompu par la musique et par la danse.
— Enfin — reprit Tancrède — il ne te déplaît pas ?
— Oh ! non... — répondit vivement Mathilde.
Et elle ajouta, comme malgré elle et d’une voix trèsbasse :
— Au contraire...
L’aveu était significatif. Le marquis en savait assez désormais pour être à peu près certain qu’aucun obstacle à ses projets d’alliance ne surgirait du côté de sa jeune sœur. Il n’insista point sur ce chapitre délicat et se contenta de prendre la main de sa femme et de la serrer doucement. — La marquise lui fit comprendre, par une pression semblable, qu’elle partageait sa pensée et son espérance. Le carrosse venait de rentrer dans la cour d’honneur de l’hôtel d’Hérouville. — Tancrède donna le bras à Pauline pour la reconduire à son appartement.
— Chère bien-aimée — lui demanda-t-il — te trouves-tu tout à fait remise ?
— Oui, tout à fait. Seulement, je me sens presque aussi faible que pendant les premiers jours de ma convalescence. J’aurais eu peine à arriver jusqu’ici, si ton bras ne m’avait soutenue.
— Une nuit de sommeil sera pour cette faiblesse un souverain remède, ne le crois-tu pas?
• — Je l’espère.
— Je te quitte donc, chère Pauline, et je te souhaite un doux repos béni du ciel.
Aussitôt que la marquise se trouva seule, après avoir été déshabillée par ses femmes, elle se laissa tomber sur un fauteuil au lieu de se mettre au lit, elle cacha son visage dans ses mains et elle se mit à pleurer amèrement, en balbutiant d’une voix entrecoupée de sanglots :
— Mon Dieu, Seigneur mon Dieu, que vous ai -je fait pour me frapper sans relâche et si cruellement? — quel crime ai-je commis qu’il faut que j’expie?... — n’aurai-je donc plus, en ce monde, un seul jour de calme et de paix ?
Le motif de cette crise de découragement et de désespoir est facile à deviner. — Pauline, en présence du faux vicomte de Cavaroc, s’était fait violence pour accepter le doute comme une certitude. — A vingt reprises, nous le savons, elle s’était répété : « — C’est impossible!. . Lascars est mort !... — cet homme est un inconnu pour moi !... » — mais elle n’avait réussi que d’une façon très-imparfaite à se persuader, et maintenant de nouvelles angoisses, de cuisantes tortures, revenaient l’assaillir !... — elle doutait de ses doutes ! — la chaîne, que par deux fois elle avait crue brisée, lui semblait plus intacte et plus lourde que jamais ! Enfin, elle se sentait perdue, car elle comprenait que son premier, son seul vrai maître, son tyran, son implacable et lâche ennemi, n’avait point cessé de vivre et ne lui laisserait ni paix ni trêve. Pauline pleura longtemps en se tor-
dant les mains, puis tout à coup, un brusque revirement se fit en elle ; — ses larmes se séchèrent ; — elle releva la tête et se dit :
— Chassons ces pensées qui me rendront folle ! — à chaque jour suffit son mal ! — Pourquoi m’épouvanter d’avance ? — qu’ai-je à craindre de pire que la mort ? — eh bien ? je suis prête à mourir si Tancrède ne me pardonne point la tache involontaire que j’ai faite à son nom, s’il cesse de m’aimer, s’il me chasse ! — mon Dieu, je m’abandonne à vous... — Je ne lutterai plus contre mon sort, quel qu’il soit... — faites de moi ce que vous voudrez.
Après ce cri suprême de douleur et de résignation, Pauline, brisée par la fatigue, vaincue par le sommeil, eut à peine la force de se traîner jusqu’à son lit où elle s’endormit aussitôt d’un sommeil si profond qu’il ressemblait à la mort. Lorsqu’elle se réveilla, il faisait grand jour. — Les flammes du foyer et les tièdes rayons d’un beau soleil d’hiver, mettaient de vifs et joyeux reflets sur les dorures des meubles, sur l’émail des potiches du Japon, sur les bergers et les bergères des tapisseries copiées d’après Walteau et d’après Lancret. Le marquis d’Hérouville, assis au pied du lit, souriant à la jeune femme dont il attendait avec amour le premier regard. — Tel fut le délicieux tableau qui s’offrit aux yeux à peine ouverts de Pauline.
— Dieu me protégera!... — se dit-elle dans un élan de ferme confiance — il est impossible que tout cela me soit enlevé!... — il est impossible qu’un bonheur si radieux cède la place au plus complet — au plus immérité des malheurs!...
— Chère bien-aimée — lui demanda Tancrède — une
nuit de calme sommeil a-t-elle produit les heureux effets que nous en attendions tous deux ?
— Notre espérance est même dépassée, mon ami... — répondit Pauline avec conviction, je ne me suis jamais sentie plus forte et plus vaillante.
Le soir de ce même jour, Hector de Rieux vint dîner à l’hôtel d’Hérouville. — Il y déploya tous les trésors de son exquise urbanité, de sa courtoisie chevaleresque — de son esprit à la fois naturel et brillant. — 11 voulut plaire et il y réussit; — son triomphe tut complet et décisif, non-seulement auprès de Tancrède et de Pauline, mais encore auprès de Mathilde qui, pour la première fois, sentit s’éveiller au fond de son âme ingénue un sentiment timide et voilé qu’elle ne connaissait pas encore'..