PROJETS DE MARIAGE
Pauline prit la lettre que lui tendait son mari, et parcourut rapidement les lignes suivantes :
« Château de Reilly-le-Vicomte, ce <4 décembre 47**.
» Mon cher marquis, ou plutôt mon cher enfant, car » mon âge me permet de vous donner ce nom, je me pro- » mettais de vous voir à Paris à la fin de la présente année,
» mais j’avais compté sans la goutte qui me cloue impi- » toyablement sur mon lit et ne semble point disposée à » m’accorder de sitôt une trêve. Je voulais présenter, à , v vous et à madame la marquise d’Hérouville, mon neveu d le comte Hector de Rieux, et vous demander à l’un et » l’autre pour lui toute votre bienveillance. — Ne pouvant,
» à mon grand regret l’accompagner à Paris, je le charge » dé vous remettre cette lettre. — Il se présentera donc d lui-même et ne sera pas moins bien accueilli, j’en suis v certain, que sous mon patronage immédiat. Ce n’est » point à moi qu’il appartient de faire l’éloge d’un parent
» qui me touche d’aussi près et que je regarde presque » comme mon enfant... — Voilà tout ce que je puis vous » dire sur son compte : Hector a vingt-quatre ans. — Je » réponds de lui, honneur pour honneur... Je ne parle pas » de sa famille, vous savez ce que sont les Rieux ; — ils d valent les Rohan, les Créquy, les Montmorency et les » d’Hérouville ; — orphelin presque dès son enfance, » Hector possède à l’heure qu’il est deux cent mille livres » de rentes; — à cette fortune il ajoutera bientôt la » mienne, qui n’est guère moins considérable et dont il » doit être l’unique héritier, puisque ,Dieu ne m’a pas fait » la grâce de m’accorder des (ils de mon nom. Sans doute, » en lisant ce qui précède, vous vous demandez, mon cher » marquis, à quel propos ces détails pécuniaires, qui ne » peuvent vous intéresser que d’une façon tout à fait indi- » recte? Je vais vous répondre et j’irai droit au but. Vous » avez une soeur toute jeune et charmante. Or, si mon ne- » veu, le comte Hector de Rieux, pouvait avoir le bonheur » insigne de plaire à mademoiselle d’Hérouville et d’être » agréé par vous, je n'aurais plus rien à désirer ici-bas, et,
» comme Siméon, je dirais de grand cœur : Nunc dimittis ! » Mon neveu ne sak rien de ce que contient la lettre qu’il » vous apporte... — il ignore mes désirs et mes ambitions •n relatifs à une alliance avec vous... Si vous n’avez pas de » projets antérieurs, si votre parole n’est point engagée,
» faites à Hector, pour l’amour de moi, l’honneur de lui » ouvrir votre maison, étudiez-le, et voyez, dans votre » justice impartiale, si vous le jugez digne d’aspirer à la » main de mademoiselle Mathilde, et d’essayer de se faire » aimer. Dites à madame la marquise, je vous en prie,
» que je lui demande en grâce de vouloir bien me compter » au nombre de ses plus respectueux et de ses plus pas- » sionnés serviteurs, et croyez bien, mon cher marquis, » aux sentiments affectueux de votre vieil ami.
» Le vicomte Dunstan de Reilly. »
— Eh bien ? — demanda Pauline en rendant à son mari la lettre que nous venons de reproduire.
— Eh bien ! — répondit Tancrède — le comte de Rieux est venu ce soir à l’hôtel, au moment où tu quittais le salon avec Mathilde et les enfants.
— Gomment as-tu trouvé ce jeune homme?
— Il m’a paru tout à fait charmant... — Il est impossible de réunir une plus gracieuse tournure à un plus séduisant visage. — Son apparence est vraiment celle d’un gentilhomme de grande race, admirablement élevé... — il cause bien... — il a de l’esprit sans prétention ; — enfin je ne vois rien en lui qui puisse et doive être critiqué !...
— Bref — dit la marquise en riant — il a fait ta conquête !
— Complètement, je l’avoue, et j’espère que l’impression produite sur toi par lui ne sera pas moins favorable.
— Quand verrai-je le comte de Rieux ?
— Il dînera demain à l’hôtel, et je te le présenterai ce soir même, ainsi qu’à Mathilde.
— Gomment ce soir? — n’allons-nous donc plus au bal?...
— Rien n’est changé dans nos projets, mais par un heureux hasard, Hector de Rieux se trouvera cette nuit chez
la marquise de Langeac, une des meilleures amies de son oncle.
— Sait-il que nous nous y trouverons aussi ?
— Je n’ai pas manqué de lui dire, et l’idée de cette rencontre a semblé le remplir de joie... — Ah ! s’il est tel qu’il le parait, et je n’ai point de raison pour en douter, je désire de tout mon cœur qu’il plaise à Mathilde, et je serais bien heureux de le nommer mon frère.
L’entretien de madame d’Hérouville et de son mari fut interrompu par l’arrivée de la jeune fille qui, après avoir embrassé le marquis, se mit à pousser de véritables cris de désolation en voyant que Pauline était encore en robe de chambre. Tancrède eut quelque peine à calmer ce grand chagrin, moitié sérieux, moitié plaisant. — Il y parvint néanmoins, tandis que la marquise appelait ses femmes et se hâtait d'achever sa toilette et d’attacher autour de son cou une rivière de brillants incomparables, provenant, comme les diamants de sa coiffure, de l’écrin de feu la marquise douairière.
— Enfin — s’écria Mathilde en frappant dans ses petites mains gantées et en fixant sur Pauline un regard rempli d’une admiration sincère — enfin la voilà prête, et comme elle est belle ! frère, regarde-la donc ! mon Dieu ! mon Dieu 1 comme elle est belle ! — En vérité, ce soir, je n’oserai. pas me placer près d’elle. — Je ne fais point de fausse modestie, je sais bien que je suis jolie, mais je sais aussi que j’aurai l’air d’une petite pensionnaire à côté d’une jeune reine.
L’enthousiasme de Mathilde pour la marquise était réellement exempt de toute exagération. Rien ne saurait don-
ner une idée de la souveraine beauté de Pauline dans sa toilette d’une splendeur royale, sous les dentelles et sous les pierreries qui chargeaient sa robe de moire blanche lamée d’or.
— Mon frère — reprit la jeune fille — réponds-moi donc !
— N’est ce pas qu’elle est belle comme une reine?... — Voyons, qu’en penses-tu ?
— Petite sœur — répliqua Tancrède en souriant — je pense que si la reine ressemblait à Pauline, le roi de France serait bien heureux... — et serait sans doute plus fidèle...
— ajouta-t-il à voix basse.
Madame d’Hérouville frappa sur un timbre et donna l’ordre de faire avancer le carrosse devant le péristyle de l’hôtel, puis elle voulut envelopper Mathilde de ses propres mains dans un manteau doublé d’hermine ; — elle jeta sur ses épaules nues un manteau pareil, et prit le bras de son mari, elle quitta son appartement suivie de MathHde, qui par avance voyait resplendir les lustres et croyait entendre déjà les accords de l’orchestre. Au bout de moins d’un quart-d’heure, la marquise, Mathilde et Tancrède faisaient leur entrée dans les salons de madame de Langeac, une des grandes dames les plus célèbres du faubourg Saint- Germain pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle. La marquise de Langeac atteignait sa soixantième année.
— Elle avait été très-belle et, disait-on, quelque peu légère. — Elle ne conservait de sa jeunesse évanouie qu’un esprit vif, mordant, redoutable; — on disait en 1775 : F esprit des Langeac , comme on a dit depuis : l'esprit des Mortemart. La marquise recevait tout le Paris aristocratique et donnait chaque hiver deux ou trois bals où la cour
et la ville étaient invitées. — Ces bals, grâce à l'immense fortune et au bon goût de madame de Langeac, avaient une renommée universelle de magnificence, et nous devons dire qu’ils la méritaient.
L’hôtel Langeac, aujourd’hui disparu, était situé rue de Vaugirard. — Les appartements de réception pouvaient contenir trois ou quatre mille personnes sans que la circulation y devint impossible et l’atmosphère irrespirable... Au moment où Tancrède, Pauline et Mathilde arrivaient, c’est-à-dire vers dix heures du soir, un grand nombre des invités n’avaient pas encore fait acte de présence ; — les salons n’étaient point remplis, et par conséquent il était facile de s’y retrouver et de s’y rejoindre. Un jeune homme d’une grande beauté, d’une distinction irréprochable semblait attendre dans le premier salon. Il s’approcha de monsieur d’Hérouville et le salua respectueusement. Le marquis lui prit la main et la serra d’une façon tout affectueuse.
— Ma chère Pauline — fit-il ensuite — je te présente le comte Hector de Rieux, neveu du vicomte de Reilly, mon vieil ami, et je te demande pour lui toute la bienveillance qu’il mérite...
— Si madame la marquise daigne m’accorder cette bienveillance — répondit monsieur de Rieux — je m’efforcerai de m’en rendre digne...
— Elle vous est dès ce moment acquise, monsieur le comte... — répliqua Pauline.
— Mon cher comte — reprit Tancrède en souriant — je vous préviens que ma sœur Mathilde aime passionnément la danse... — Vous comprenez, je pense, quel devoir ceci vous impose...
— Je comprends à merveille que je serai le plus heureux des hommes si mademoiselle Mathilde consent à
m’admettre, cette nuit, au nombre de ses danseurs... — s’écria monsieur de Rieux.
— Je ne demande pas mieux, monsieur le comte — répondit vivement la jeune fille en ouvrant son calepin de bal, — et je vais vous inscrire à l’instant même...
Tandis que Mathilde traçait sur le vélin quelques notes hiéroglyphiques indiquant les menuets et les gavottes dont elle disposait en faveur de monsieur de Rieux, ce dernier la regardait avec une ardente admiration qu’il ne songeait point à dissimuler.
— C’est écrit, monsieur, dit la jeune fille en relevant la tête — vous serez mon cavalier pour le prochain menuet...
— Je vais donc entrer immédiatement en possession
de mon privilège, mademoiselle, car voilàd’orcheslre qui donne le signal... /
En effet les hautbois, les violons, les pmites flûtes, paisibles instruments des orchestres de nos pères, préludaient à l’un de ces airs doux, légers, sautillants, dont Jean-Jacques a laissé, dans le Devin du village , les plus parfaits modèles, Mathilde appuya sa petite main sur le poignet du comte d& Rieux et les deux jeunes gens se dirigèrent vers les salons de danse. Tancrède se pencha vers sa femme et lui dit à demi-voix :
— N’est-ce pas que c’est un couple charmant?...
— Oui, charmant! — répondit Pauline — ils sont aussi beaux l’un que l’autre...
— Ainsi le comte de Rieux a l’honneur de te plaire?...
— Infiniment, car son visage exprime la franchise çt la
loyauté, et son regard ferme et limpide me semble l’indice d’une belle âme.
— Tu m’enchantes, chère Pauline, en jugeant ce gentilhomme comme je le juge moi-même... — Si les désirs du vicomte de Reilly se réalisent et si monsieur de Rieux devient le mari de Mathilde, il ne manquera rien à mon bonheur I...