UNE LETTRE
Aucune allusion immédiate ne fut faite par Tancrède ou par Pauline, à l’union possible et probable d’Hector et de Mathilde, mais il devint pour eux hors de doute »que cette union s’accomplirait, et qu’elle serait un mariage d’amour autant qu’un mariage de convenance. Quelques jours s’écoulèrent. Le marquis d’Hérouville avait autorisé les visites quotidiennes du comte de Rieux, admis désormais dans la maison, tacitement, sinon d’une manière officielle, comme le fiancé de la jeune frlle. Ces visites avaient lieu le soir, d’après le désir de Pauline qui se ménageait ainsi le meilleur de tous les prétextes pour ne plus conduire sa bellesœur dans le monde ; — elle ne se sentait point le courage d’affronter de nouveau la présence du vicomte de Cavaroc vrai ou faux, et la seule pensée de la ressemblance de ce gentilhomme avec le baron de Lascars — en admettant même qu’il n’y eût véritablement en jeu qu’une fortuite ressemblance — remplissait Pauline d’un trouble et d’une
épouvante qu’elle ne pouvait combattre, et faisait circuler dans ses veines un frisson mortel. A mesure cependant que passaient les jours, la confiance de la jeune femme grandissait ; — elle traitait presque de chimères ses récentes terreurs ; — elle aurait volontiers raillé ses angoisses de la veille, et les nuages noirs qui voilaient l’avenir lui semblaient près de disparaître pour faire place à l’azur le plus immaculé. — Par malheur, ce n’était qu’un beau rêve ! le réveil allait arriver, et selon la menace de Lascars, ce réveil devait être terrible.
Un soir, minuit sonnait à la pendule du grand salon de l’hôtel d’Hérouville, Hector de Rieux venait de prendre congé en disant: à demain, et Tancrède quittait sa femme et sa sœur à la porte de leurs appartements qui communiquaient l’un avec l’autre, nous le savons... La marquise voulut accompagner sa belle sœur, dans sa chambre à coucher; — elle causa quelques minutes encore avec elle, l’embrassa tendrement, lui souhaita une heureuse nuit et rentra chez elle. Là, elle se remit aux mains de sa première femme <le chambre, et tandis que cette adroite camériste déroulait et nattait les masses opulentes de son admirable chevelure blonde, ses yeux se fixèrent sur une enveloppe carrée, placée bien en évidence au milieu des objets de toute nature dont la toilette était encombrée, et portant pour suscription ces mots tracés d’une écriture évidemment contrefaite.
» Pour madame la marquise d' llêrouville .
<i POUR ELLE SEULE. »
La vue de cette enveloppe, dont rien n’indiquait ce-
pendant que le contenu ne fut point inoffensif, fit éprouver à Pauline un indéfinissable malaise.
— Qu’est-ce que cette lettre ? — demanda-t-elle — et de qui vient-elle?
— J’ignore de quelle lettre madame la marquise me fait l’honneur de me parler, répliqua la camériste de l’air et du ton le plus naturels.
Pauline désigna du doigt l’enveloppe.
— Ah 1 par exemple — s’écria la femme de chambre — voilà qui me semble bien singulier !.. j’affirme à madame la marquise que je n’avais rien vu.
— Cette lettre n’a donc pas été apportée par vous?
— Non, assurément, madame la marquise.
— Appelez Mariette.
Mariette était la seconde femme de chambre. De même que son chef d’emploi, elle prétendit ne rien savoir et se déclara tout à fait étrangère à l’introduction de la lettre suspecte dans la chambre à coucher.
— Avez-vous quitté ce soir mon appartemeut? demanda Pauline aux deux caméristes.
— Pendant lesouper, madame la marquise... répondirentelles, mais seulement pendant le souper. '
— Quelqu’un des valets de l’hôtel est-il entré ici en votre présence ?
— Non, madame la marquise, nous n’avons vu personne.
— Il faut donc, si vous dites vrai, qu’on ait franchi le seuil de cette chambre tandis que vous étiez absentes, faites en sorte que ceci ne se renouvelle pas et arrangez-vous de
manière à ce que l’une de vous soit toujours à son poste... je l’exige...
— Madame la marquise sera religieusement obéie.
— J’y compte.
La toilette de nuit de Pauline étant terminée, les femmes de chambre se retirèrent, et notre héroïne prit dans ses mains cette enveloppe qui la préoccupait, semble-t-il, outre mesure, mais, hélas, l’un des pires malheurs attachés à certaines situations, c’est qu’elles grossissent les moindres choses et leur donnent, pour des yeux craintifs, un aspect inquiétant et sinistre.
— Qui peut m’écrire de cette façon mystérieuse —se demanda la marquise, les yeux fixés sur l’écriture contrefaite — quel nouveau malheur se cache sous cette frêle feuille de papier, et va s’en échapper comme de la boite de Pandore?
Pauline retourna l’enveloppe. Un large cachet de cire rouge, sans chiffres et sans armoiries, en scellait le quadruple pli. Au moment de briser cette cire, la marquise hésita. Elle était debout devant la cheminée dans laquelle flamboyait un grand feu.
— Si je lançais, sans l’ouvrir, au sein de ce brasier, la lettre que voici, je conjurerais le malheur qu’elle renferme sans doute... se dit-elle avec une sorte de confiance superstitieuse.
Sa main se rapprocha des flammes, mais une nouvelle hésitation la saisit ; — elle n’acheva point le geste commencé.
— Après tout murmura-t-elle — je me trompe peut-être
— peut-être faut-il que je sache... — Allons, du courage ! Je veux en avoir... j’en aurai !..
Pauline rompit le cachet, déchira l’enveloppe, déploya le papier qu’elle renfermait, et fut obligée s'appuyer de la main gauche au marbre de la cheminée pour ne pas tomber à la renverse, car ses genoux ployèrent sous elle. Les prévisions les plus funestes de la jeune femme se trouvaient dépassées !.. — l’écriture du corps de la lettre ne prenait pas la peine de se déguiser comme celle de la suscription...
— Cette écriture était celle du baron de Lascars ! Ce qui se passa dans l’âme de Pauline, nous n’entreprendrons point de le décrire ; — nous dirons seulement que plus d’une demi-heure s’écoula avant que la malheureuse femme ait pu recouvrer assez de sang froid pour lire d’un bout à l’autre le billet fatal et pour en comprendre le sens.
Voici ce billet :
« Vous ne vous êtes point trompée, madame la marquise, en pensant me reconnaître, à la soirée de la marquise de Langeac, malgré la couche de bistre qui fait de moi le plus bronzé des Capitans retour de l’Inde, et malgré le talent de mon valet de chambre qui mét* .jhose mes cheveux soyeux en chevelure presque cr ; ùe. Vous m’avez cru mort sans aucun doute, lorsque vos gens vous ont appris le brusque incendie de la glacière. — Votre âme bonne et généreuse s’est apitoyée sur mon sort, je le présume, et vous avez honoré de votre pitié le gentilhomme plein de mérite qui venait de s’éteindre, ou plutôt de s’enflammer si fatalement à la fleur de son âge... — ( excusez ce jeu de mots, je vous prie, en l’honneur de monsieur de Bièvre qui met à la mode, en ce moment, ces gentillesses de langage!.. )
Séchez vos larmes, madame la marquise!.. — Celui que vous avez pleuré n’est pas mort ! — il est vivant ! — bien vivant ! très- vivant!.. Vous conviendrez volontiers, je pense, que depuis la visite assez mal réussie, que j’eus l’honneur de vous faire cet automne à votre château de Port-Marly, j’ai mis dans ma conduite à votre égard toute la réserve désirable et la plus extrême discrétion. Je désirais reparaître dans le monde, mais comme je ne pouvais le faire sous mon vrai nom sans amener dans votre existence de regrettables perturbations, je me suis revêtu d’une individualité parfaitement solide, tout à fait vraisemblable, et dont personne au monde — (personne, vous m’entendez bien !.. ) — n’aurait le pouvoir de me dépouiller... — vous avez vu d’ailleurs de quelle manière on m’accueille, et quelle impression je produis, lorsque je consens à raconter quelques épisodes véridiques de mon existence aventureuse... Je comptais vous revoir, madame la marquise, je le désirais d’une façon très-vive, et j’avais eu soin de me faire admettre dans la plupart des maisons que vous fréquentiez habituellement. Cet espoir a été déçu. — Autant je mettais d’ardeur à vous rechercher, autant vous mettiez d’obstination à me fuir !.. Enfin, pour tout dire en un mot, depuis notre unique rencontre, vous n’avez pas quitté votre hôtel, dans la craintede me trouver sur votre passage. Je pourrais m’étonner d’un procédé semblable... — j’aurais le droit de vous dire que c’est mal reconnaître la modération, la réserve dont je viens de donner des preuves éclatantes... — Oui, certes, j’aurais ce droit, mais je me garderai bien d’en user... — Ce n’est pas pour me plaindre que je vous écris.. — le but de ma lettre est tout autrement sérieux, et je vais
avoir l’honneur de vous le faire connaître. J’ai d’importantes communications à vous adresser, madame la marquise ; — il faut que j’obtienne de vous, sans retard, un entretien de quelque durée... — Je vous prie donc de vouloir bien m’accorder la faveur d’un rendez-vous, et remarquez que je sollicite lorsque je pourrais parler en maître... Je vous ai été présenté officiellement par madame de Langeac, l’une des plus grandes dames de Paris, je ne blesserais dont point les plus strictes convenances en me faisant annoncer à l’improviste dans votre salon, mais je veux mettre toutes les formes de mon côté, je comprends à merveille qu’il vous semblerait souverainement odieux de vous trouver entre le baron Roland de Lascars et le marquis Tancrède d’Hérouville, entre le passé et le présent, et je veux, autant que cela dépendra de moi, vous sauver la gêne de cette situation ambiguë. Je dis « autant que cela dépendra de moi » dans ce sens que, si vous refusiez de m’accorder le rendez-vous sollicité, il me faudrait bien avoir recours, pour l’obtenir, à des moyens extrêmes, malgré mon vif désir de n’introduire dans votre vie aucun élément de trouble et d’ennui. J’ai cherché quelque bon moyen de concilier toutes choses, au mieux de vos intérêts et des miens ; — je crois l’avoir trouvé, et voici ce que je vous propose. Cette lettre sera dans vos mains vendredi soir, et ne pourra tombersousles yeux de monsieur d’Hérouville, j’en ai la certitude, car, en capitaine habile, j’entretiens des intelligences au sein de la place ennemie, et bon nombre de vos gens sont à ma discrétion absolue... Demain samedi, c’est nuit de bal à l’Opéra... -- Or, l’Opéra est un terrain neutre sur lequel les plus tendres amis, comme les plus
mortels ennemis, se rencontrent et se coudoient; personne n’ignore cela, et vous le savez comme tout le monde. Entre minuit et une heure du matin, enveloppez-vous dans un domino noir; — attachez sur votre épaule gauche un nœud de rubans rouges ; — descendez par l’escalier dérobé ; —
— sortez par la petite porte ; — (tous les hôtels ont des escaliers dérobés et des petites portes ; — il est impossible que le vôtre fasse exception à la règle générale...) glissezvous dans un fiacre amené par les soins de quelque camériste discrète; et faites-vous conduire à l’Opéra. Une fois arrivée, vous monterez au premier étage ; vous trouverez sans peine la loge numéro 21, — (entre-colonnes — côté du Roi ; ) — vous frapperez trois coups à la porte de cette loge et c’est moi qui vous ouvrirai... Je crois pouvoir compter d’une manière absolue, madame la marquise, sur votre empressement à m’accorder ce que je vous demande ; vous savez à merveille que cette entrevue sera sans «langer pour vous, tandis qu’au contraire un refus de votre part entraînerait infailliblement les conséquences les plus funestes. Et d’abord, si dans la nuit de samedi vous n’aviez point paru, le vicomte de Cavaroc irait dimanche vous rendre visite en votre hôtel, je dois vous en prévenir. Lui feriez-vous refuser la porte par vos gens ? Vous me permettrez d’en douter. A samedi donc, madame la marquise ;
— je suis heureux par avance d’un tète-à-tête qui me rappellera les plus chers souvenirs de ma vie, et je vous supplie de croire au profond respect et à l’obéissance absolue, de votre passionné serviteur.
» VICOMTE DE CAVAROC. »