‹ La Maison mauditeChapitre 12 sur 36 · RIEUR · texte numérisé non relu

RIEUR

Après avoir lu jusqu’à la dernière ligne la lettre que nous venons de reproduire, madame d’Hérouville éleva ses mains au-dessus de sa tête, puis les croisa sur sa poitrine haletante avec un geste désespéré.

— Mon Dieu — balbutia-t-elle ensuite — j’avais crié vers vous et vous ne m’avez point entendue ! — je ne pouvais trouver de protecteur qu’en vous... et vous m’abandonnez ! — je me sens à bout de forces, Seigneur, et la souffrance a lassé mon courage ! — l’heure de mourir estelle venue?.. — Je suis prête...

Selon la modé du dix-huitième siècle Pauline portait à sa ceinture une châtelaine à médaillon émaillé, soutenant un gros paquet de breloques de toutes les formes. La jeune femme choisit parmi ces breloques une clef d’or microscopique et s’en servit pour faire jouer la serrure à ressort d’un meuble de bois de rose doublé d’acier, solide comme la caisse d’un fermier-général malgré sa frêle et coquette apparence. C’est dans ce meuble, commandé par Tancrède

exprès pour elle, que la marquise enfermait ses diamants. Du fond de l’un des tiroirs remplis d’éerins elle tira un petit flacon de modeste apparence, recouvert de papier bleu et bouché à l'émeri. Ce flacon renfermait un poison si violent que quelques gouttes dans un verre d’eau devaient suffire pour foudroyer l’homme le plus vigoureux. Pauline se laissa tomber à genoux.

— Mon Dieu, Seigneur mon Dieu — dit-elle du cœur plutôt que des lèvres — pardonnez-moi le crime que je vais commettre en disposant ainsi de ma vie!... — Vous qui lisez dans les âmes et qui sondez les consciences, vous savez que ce crime sera ma première faute!... — Seigneur, épargnez les innocents !... — Si je fais naître votre colère, qu’elle ne frappe que moi et ne retombe pas sur eux !... — — Consolez de ma perte mon mari bien-aimé... — protégez mes enfants orphelins 1

A peine la marquise venait-elle de murmurer ces dernières paroles qu’elle se releva en poussant un rugissement de lionne blessée.

— Mes enfants ! — s’écria-t-elle — Ah! mauvaise mère que je suis! — j’allais mourir sans avoir embrassé mes enfants!...

Pauline, serrant dans l’une de ses mains le flacon meurtrier, saisit de l’autre un flambeau et franchit le seuil de la pièce voisine où Paul et Armand dormaient côte-à-côte dans leurs petits lits jumeaux. Elle se pencha vers eux et les contempla longuement; — de grosses larmes dont elle n’avait point conscience roulaient une à une sur ses joues pâles ; — ses lèvres balbutiaient :

— Adieu, chers bien-aimés ! — chers enfants de mon

âme, adieu! — quand renaîtra le jour où vous vous réveillerez mes doux anges, et vous appelerez votre -mère. — Hélas ! mes chers petits, votre mère ne vous répondra pas ! — Vous ne la reverrez jamais, celle dont vous étiez la vie et le bonheur ! — ses lèvres n’embrasseront plus vos cheveux blonds, vos yeux bleus, vos mains mignonnes ! — elle ne vous pressera plus sur son cœur... elle n’essuiera plus vos larmes enfantines, et ne calmera plus par ses chansons vos gros chagrins... — Adieu mes fils, mes espoirs, mes orgueils ! — vous allez recevoir mon dernier baiser, puis je vous quitterai pour toujours... et bientôt... oui, demain, peut-être, une autre me remplacera près de vous...

Pauline frissonna de tous ses membres et promena ses yeux autour d’elle avec une expression d’épouvante, comme si quelque voix étrangère avait répété tout bas à son oreille les derniers mots échappés de ses lèvres. Elle parut alors en proie à une sorte d’étrange et soudaine folie, et elle s’écria :

— Une autre me remplacerait près de mes enfants! — une autre recevrait leurs caresses et leur apprendrait à m’oublier ! une autre enfin me volerait leur amour ! — Non ! non ! c’est impossible ! non ! je ne le peux pas! non ! je ne le veux pas 1 — La mère qui déserte son poste et se réfugie dans la mort quand ses enfants vivent et l’appellent, est cent fois lâche et cent fois maudite!.. — Je resterai près de mes fils malgré tout ! — je ne céderai ma place à personne !...

L’exaltation de la marquise tomba tout à coup.

— Hélas ! murmura la malheureuse femme — qu’ai-je. dit 1 /.. Est-ce que je m’appartiens pour disposer de moi / —

je n’ai pas le droit de mourir, je le comprends, mais puisje vivre? — ma situation n’est-elle pas sans issue?.. — Que faire? — quel parti prendre?.. — Inspirez-moi, mon Dieu !..

Le rayonnement d’une flamme intérieure illumina pendant une ou deux secondes le visage de la marquise qui crût sa prière exaucée ; — il lui sembla que l’inspiration si ardemment sollicitée descendait du ciel et l’éclairait. Pauline ne se trompait pas. Une voix mystérieuse venait en effet de lui parler et de lui dire :

— Le salut est dans la franchise!.. — Va trouver Tancrède — qu’il sache enfin ce qui se passe... — Apprends-lui la vérité tout entière... — C’est un aveu terrible — sans doute, il te faudra pour le faire un courage surhumain mais ensuite tu seras sauvée, car en face d'un puissant et légitime défenseur le lâche qui t’attaque reculera!.. Le marquis d’Hérouville est le plus noble et le plus généreux des hommes... Son grand cœur saurait pardonner, mais tu n’as pas besoin de pardon car tu n’as rien à te reprocher envers lui. — La fatalité seule est coupable !

Pauline céda sans résistance à cette bienfaisante obsession ; — elle entrevit le terme d’une existence de mystère et de duplicité qui la torturait ; — elle voulut en finir à l’instant même, et, reprenant sur la cheminée de sa chambre la lettre de Cavaroc, ou plutôt de Lascars, elle se dirigea vers l’appartement de Tancrède... Au moment de franchir le seuil, elle s’arrêta ; — une irrésolution nouvelle venait de s’emparer de son âme, et sa volonté faiblissait.

— Que fera Tancrède? — s’était demandé la jeune

femme. — Dans cette situation suprême, quel parti prendra-t-il?...

La réponse ne se fit pas attendre, et cette réponse la voici :

— II prendra le seul parti digne d’un gentilhomme... — il provoquera ce misérable Lascars sous lie nouveau nom qui lui sert d’égide!.. — 11 se battra avec lui !... — il le tuera !...

Jusqu’ici tout allait bien et Pauline s’affermissait de plus en plus dans sa résolution, lorsqu’une réflexion incidente, qui naturellement devait se présenter à son esprit, vint déterminer le retour de cette hésitation funeste dont nous avons parlé quelques lignes plus haut.

— Le sort des armes est toujours douteux... — murmura la jeune femme. — Le temps n’est plus où le duel s’appelait 1 v jugement de Dieu... — Qui me dit que le succès sera pour le bon droit? — qui m’affirme que Tancrède sortira vainqueur du combat.

Cette idée inquiétante grandit avec une rapidité prodigieuse et prit en moins de quelques secondes de sombres développements.

— Le baron de Lascars est un spadassin terrible ! — poursuivit Pauline — et de plus il ne reculera devant aucune déloyauté, devant aucune trahison !... — S’il se trouve face à face avec Tancrède, l’épée à la main, il tuera Tancrède, et comme j’aurai provoqué par mes révélations insensées, cette rencontre maudite, je serai le véritable assassin de celui que j’aime ! — j’aurai causé la mort de l’homme pour lequel je donnerais mille fois ma vie ! — Ah! qu’il ignore tout, aussi longtemps que cette ignorance

pourra se prolonger!... Ma destinée s’accomplira librement, et si quelque malheur vient frapper Tancrède, j’en serai du moins innocente...

C’en était fait !.. L’idée qu’un aveu sorti de sa bouche attirerait sur la tête du marquis d’Hérouville un péril mortel et inévitable, s’emparait fatalement de l’intelligence de Pauline et la dominait. — Désormais, quoiqu’il put advenir de son silence, l’infortunée ne parlerait plus !... Elle revint sur ses pas, sans avoir pénétré dans l’appartement de son mari ; — elle regagna lentement sa chambre à coucher, et, résignée à subir passivement son sort, elle commença par jeter au feu la lettre de Lascars, mais le lieu du rendez-vous, l’heure indiquée, le numéro de la loge, ne pouvaient s’effacer de son esprit, Pauline, nous l’avons dit, venaient de renoncer à toute idée de résistance ; — il ne lui restait donc qu’à courber la tête et à se prêter, avec une soumission absolue, aux ordres du baron de Lascars. Roland lui avait enjoint de se trouver le samedi suivant au bal de l’Opéra, entre minuit et une heure du matin, vêtue d’un domino noir et portant un nœud rouge sur l’épaule gauche. Il fallait obéir et Pauline s’y prépara.

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