LES RUBANS DE GERTRUDE
Lascars avait pour principe que, quiconque veut que ses affaires soient bien faites, doit les faire soi-même... Ceci suffira sans doute pour expliquer à nos lecteurs ce qui pourrait leur sembler obscur dans la scène que nous allons mettre sous leurs yeux. Retournons de quelques heures en arrière, c’est-à-dire dans la matinée dü jour dont nous venons de raconter la soirée. Un homme d’une tournure élégante, vêtu comme l’étaient, à cette époque, les hei- I duques de grande maison, et remarquable par la barbe brune et touffue qui couvrait entièrement le bas de son visage, se promenait lentement en long et en large dans la rue en face de la 'porte monumentale de l’hôtel d’Hérouville. Cethomme semblait guetter quelqu’un ou quelque chose, et sa patience était à l’épreuve car il attendait depuis deux heures sans donner le moindre signe de fatigue ou d’ennui. Plusieurs des valets de Tancrède étaient sortis et rentrés successivement. L’inconnu ne leur avait accordé qu’une attention fort minime, ou, pour mieux dire, il les
avait honorés d’un rapide regard, tout en continuant sa promenade monotone et sans leur adresser la parole. Enfin, vers onze heures du matin, une femme jeune encore, coquettement vêtue, ayant la mine et la tournure d’une soubrette du répertoire classique, franchit le seuil de la porte cochère et traversa la rue sur la pointe des pieds, pour ne point compromettre sur le pavé fangeux, la semelle de ses petites mules à bouffettes. Cette soubrette n’était autre que mademoiselle Gertrude, la première camériste de la marquise d’Hérouville. Elle se dirigea vers un magasin de mercerie, ganterie, etc... situé à cent cinquante ou deux cents pas de l’hôtel. L’heïduque à grande barbe la suivit à distance ; — il entra derrière elle dans le magasin, fit une emplette de gants de peau de daim tandisqu’elle achetait des rubans, entama la conversation et se montra trèsgalant, très-empressé, si bien que mademoiselle Gertrude, lorsqu’elle quitta le magasin, trouva tout naturel qu’il en sortit en môme temps qu’elle et se mit à marcher à ses côtés.
— Mademoiselle — lui demanda-t-il en continuant l’entretien commencé — qu’allez-vous faire de ces jolis rubans, s’il vous plaît?
— J’en vais faire des nœuds et des lacs d’amour — répondit Gertrude — et les posersur un bonnet de tulle d’une forme complètement nouvelle...
— Un bonnet pour vous ?..
— Naturellement... — Je suis femme de chambre et non point ouvrière... — quand je travaille, ce n’est que pour moi...
— Heureux rubans ! soupira l’heïduque d’un air senti-
mental — combien leur sort est enviable !.. ce n’est pas eux qui vous embelliront, mademoiselle... c’est vous qui les ferez paraître charmants ! — mais plutôt non, je me trompe ; ils sont à plaindre, au contraire... — car on ne songera qu’à vous admirer et personne ne les regardera!..
Mademoiselle Gertrude était laide, mais, selon la loi commune, eUene s’en doutait pas... — Le compliment décoché à brûle pourpoint par son interlocuteur la rendit toute rouge de plaisir. Elle se mit à minauder, pritunair ingénu et répondit en folâtrant ;
— Eh ! mon Dieu, oui, je le confesse... — j’aime les rubans, beaucoup, beaucoup, surtout quand ils sont roses et bleus.
— Bleus comme vos yeux... roses comme vos joues... interrompit l’héïduque. — c’est faire preuve d’un goût exquis.
Mademoiselle Gertrude reprit :
— Je ne leur adresse qu’un reproche...
— Et lequel?..
— Celui d’être trop chers!.. — Ces brimborions là, monsieur, ça coûte les yeux de la tête !
— En vérité ?
— Mon Dieu, oui! — les hommes l’ignorent... mais nous autres pauvres jeunes tilles, nous ne le savons que trop bien ! — Aussi ce sont des tentations perpétuelles auxquelles nous n’avons pas le droit de céder... — Nous en rêvons souvent, monsieur...
— Y a-t-il beaucoup de ruban dans ce que vous avez là, mademoiselle?..
— Il y en a quatre aunes et un quart, monsieur.
— Ce qui fait, en argent ?..
— Trois livres dix sous, tout au juste...
— Mais alors, mademoiselle, si chers que soient ces maudits et charmants colifichets, on en aurait une bonne quantité pour vingt-cinq louis?..
— Peste, je le crois bien!.. — mais vingt-cinq louis, monsieur, c’est une somme... — Ah ! si j’avais vingt-cinq louis à dépenser rien qu’en rubans, je me croirais la plus heureuse fille du monde I
— Il ne tient qu’à vous, mademoiselle de goûter ce bonheur ; — les vingt-cinq louis, etpar conséquent les rubans, sont à votre disposition...
Gertrude se mit à rire aux éclats.
— Je vohs vois venir ! — répliqua-t-elle — vous allez ajouter que quelque bon génie, qui me protège à mon insu, va faire tomber cette pluie d’or dans les poches de mon tablier...
— Sans aucun doute, j’ajouterai cela !... — le bon génie n’est pas loin... — regardez -moi, vous le connaîtrez !.. — Quandà la pluie d’or, la voici...
En disant ce qui précède, l’heïduque tirait de sa poche une pile de pièces d’or et la faisait danser dans sa main. Gertrude ouvrit de grands yeux, et le plus profond étonnement se peignit sur son visage.
— Ah ça ! — murmura- t-elle — c’est donc sérieux?
— En doutiez- vous ?..
— Beaucoup, je l’avoue...
— Vous aviez tort... Je vous donne ma parole d’honneur que je ne plaisante en aucune façon...
— S’il en est ainsi, vous avez quelque chose à me demander ?
— Votre esprit est subtil et vif, mademoiselle, et vous devinez à merveille...
— De quoi s’agit-il alors? — parlez vite! — je me meurs de curiosité...
— Vous appartenez à la marquise d’Hérouville, mademoiselle...
— Tiens ! — vous savez cela !
— Comme vous voyez... — oh ! je sais beaucoup de choses... — et maintenant — ajouta l’heïduque en mettant une enveloppe cachetée sous les yeux de Gertrude — maintenant, lisez cette adresse...
La camériste épela tant bien que mal :
— Pour madame la marquise d'Hérouville... — pour elle seule...
— Chargez -vous de placer ce soir cette enveloppe sur la table de toilette de votre maîtresse — reprit l’interlocuteur de Gertrude — et les vingt-cinq louis sont à vous...
— Cela paraît facile — murmura la camériste —
mais...
— Eh bien, quoi?
— Que dira madame?
— Elle ne dira rien, puisqu’elle ignorera que c’est vous qui vous êtes chargée de cette lettre...
— Elle m’interrogera à ce sujet?..
— C’est probable, mais vous affirmerez ne rien savoir et vous soutiendrez votre dire avec d’autant plus de har-
diesse que vous serez parfaitement sûre de ne pas être démentie...
Gertrude désigna l’enveloppe.
— Puis-je au moins vous demander de quelle part vient ceci?... — murmura-t-elle.
— II m’est impossible de vous répondre à ce sujet.. — répliqua l’heïduque en souriant — je n’ai pas le droit de trahir le secret de votre maîtresse ! — Acceptez donc, ou refusez, mais décidez-vous ! — voilà les vingt-cinq louis et la lettre... — Les prenez-vous, ou dois-je m’adresser à quelque autre?...
— Je les prends... — dit Gertrude après une seconde de réflexion — et madame aura votre message dans les mains ce soir, vers minuit, lorsqu’elle rentrera pour se mettre au lit.
— A merveille... — Empochez la somme, mademoiselle, et cachez la missive...
— Grand merci ! — Le joli rouleau ! — que de rubans je vais avoir !
— Un mot encore... — Souvenez-vous qu’il importe
beaucoup que cette lettre ne tombe point sous les yeux du marquis d’Hérouville — arrangez-vous donc en con-
séquence...
— La recommandation était inutile ! — répliqua vivement Gertrude — les maris sont faits pour tout ignorer.. — ceci est élémentaire !.. Me prenez-vous pour une enfant ?
— Dieu m’en garde ! — s’écria l’heïduque. — Au revoir, ma jolie fille..
— Au revoir, mon beau monsieur, et quand vous aurez
besoin d’une intermédiaire au même prix, souvenez-vous de moi, s’il vous plaît..
— C’est convenu...
L’heïduque barbu s’éloigna, fort satisfait en apparence du marché qu’il venait Je conclure, et la camériste, non moins enchantée que lui, rentra joyeusement à l’hôtel. Son premier soin fut de mettre la lettre en lieu sûr, et, le soir venu, au moment où madame d’Hérouville regagnait sa „ chambre à coucher, après avoir accompagné Mathilde chez elle, le premier objet qui frappa ses regards, futcette même lettre placée bien en évidence sur la table de toilette... Nos lecteurs savent le reste.
La journée suivante fut pour Pauline un jour de supplice dont les heures lui parurent interminables. Déterminée à se trouver au rendez-vous assigné, car il ne lui semblait point possible de désobéir aux ordres de Lascars, la jeune femme se voyait dans la nécessité, non-seulement de cacher à tous les regards son trouble et ses angoisses, mais encore de ne compter que sur elle-même pour les préparatifs de sa sortie nocturne. La nature de Pauline était trop fière, trop élevée, trop délicate pour permettre à la jeune femme de se placer dans la dépendance de ses valets ou de ses caméristes, ce qui serait infailliblement arrivé si elle avait réclamé leur aide en leur demandant le secret. La noble et malheureuse créature, semblable à l’hermine héraldique des armes bretonnes, aurait préféré mille fois la mort à une humiliation ; — rougir devant une servante, lui semblait un supplice au-dessus des forces humaines... Elle ne compta donc que sur elle seule, et les
difficultés matérielles, les petits obstacles irritants, surgirent de toutes parts et se présentèrent devant elle à chaque pas. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, la marquise, ayant accompagné son mari et sa belle-sœur le mois précédent chez la duchesse de Grammont qui donnait un bal costumé, possédait un domino noir et un demimasque de velours... Mais où chercher ce domino et ce masque? — qu’étaient-ils devenus ?.. Les femmes de chambre le savaient... — Pauline, elle, l’ignorait complètement, et pour les trouver il lui fallait, à l’insu des deux caméristes, fouiller les immenses armoires des cabinets de toilette où des robes de toutes formes et de toutes couleurs étaient suspendues l’une à côté de l’autre, comme les victimes de Barbe-Bleue, et bouleverser le contenu d’un nombre infini de cartons grands et petits. Le ruban rouge nécessaire à la confection du nœud qui devait être placé sur l’épaule gauche du domino n’était guère moins difficile à se procurer sans avoir recours à mademoiselle Gertrude, ou à Mariette, sa lieulenante... Toutes ces difficultés vaincues, un dernier obstacle subsistait encore, le plus terrible, nous dirions volontiers, le plus insurmontable.. Cet obstacle, le voici : Ainsi que Lascars l’avait prédit avec certitude, l’appartement de Pauliue possédait, en effet, un escalier dérobé, établissant la communication entre le cabinet de toilette, les offices et les jardins de l’hôtel... — mais, pour arriver à cet escalier depuis la chambre de la marquise, il fallait traverser une petite pièce où couchait mademoiselle Gertrude !.. Or, mademoiselle Gertrude, la plus curieuse des filles d’Eve, avait le sommeil à tel point léger, que le faible bruit des ailes d’une mouche suffisait pour l’interrompre.
DEDX BONNES AMES.
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien nous accompagner dans la chambre à coucher de Pauline pendant la soirée du samedi. Il était environ dix heures ; — un grand feu flamboyait dans l’àtre ; — mesdemoiselles Gertrude et Mariette, installées en face l’une de l’autre au fond d’immenses fauteuils amplement capitonnés, se livraient au plaisir, inappréciable pour les gens à gages, de dire du mal de leurs maîtres. Ces caméristes, Gertrude surtout, étaient de véritables langues de vipère, mais comme elles appartenaient à la plus haute classe delà domesticité, elles « affectaient certains ménagements hypocrites et mordaient du bout des dents, avec une modération apparente, selon toutes les convenances des antichambres de grande maison.
— La bonne volonté ne manquait point à Mariette, mais très-jeune et novice encore il lui restait beaucoup à faire pour atteindre le niveau de son ancienne. Peut-être ne sera-t-il point sans intérêt pour nos lecteurs d’assister à l’entretien de ces deux soubrettes modèles.
— En vérité, ma chère Mariette — disait Gertrude d’une voix melliflue — il se passe sous nos yeux, depuis quelque temps, d’étranges choses... savez-vous !
— J’en faisais justement la remarque aujourd’hui même., interrompit la camériste en sous ordre.
— Et si nous étions un tantinet méchantes — continua Gertrude — nous pourrions tirer de tout ce que nous voyons des conclusions qui seraient assurément bien curieuses...
— Mais nous n’avons pas pour un rouge liard de malignité !.. — répliqua Mariette, nous sommes bonnes comme le bon pain, et même un peu trop, car enfin que dit le proverbe : — faites-vous mouton , le loup vous mange !
— Ah ! — s’écria vivement Gertrude — il a bien raison, ce proverbe ! — hier au soir, vous l’avez entendu, madame la marquise nous a parlé d’un ton bien dur au sujet de cette lettre qui est arrivée sur sa table de toilette sans que personne sache d’où elle vient...
— Et pourtant nous ne méritions aucun reproche.
— C’est clair comme le jour ! — madame ne nous avait point donné la consigne de monter la garde à la porte de son appartement comme des sentinelles sous les armes, et de ne laisser entrer âme qui vive !..
— Et pourquoi cela, je vous le demande?..
— Oui, pourquoi ?.. — ça ne me semble pas naturel !... — moi qui n’ai rien à cacher je laisse volontiers la porte de ma. chambre ouverte à tout venant. ..
— Et moi, aussi , vertu de ma vie, je la laisse ouverte !
— Est-ce notre faute, à nous, si madame la marquise a
des correspondances clandestines et reçoit des billets mystérieux?..
— Vous pensez donc, ma chère, que dans la lettre d’hier au soir il y avait quelque chose de suspect ?..
— Cela me parait de la dernière évidence et rien n’est plus facile à prouver. . d’abord la suscription elle-même:
— pour madame la marquise d’Hérouville, pour elle seule., indiquait assez que la missive ne devait point passer sous les yeux du mari.
— Tiens! tiens ! tiens ! c’est ma foi vrai !..
— Peste!., je le crois bien, que c’est vrai!., remarquez en outre ceci : — madame n’a pas jeté la lettre au feu sans l’ouvrir, comme elle aurait dû le faire, et comme je l’aurais fait certainement, moi qui vous parle, en un cas pareil...
— De plus, elle s’est bien gardée de rompre le cachet et de déchirer l’enveloppe en notre présence, craignant sans doute de voir s’évaporer dans l’air une partie de son secret.
— Vous avez raison, Gertrude!.. — voilà des choses bien significatives en effet !..
— Comme on pourrait gloser, cependant, si l’on ■ était mauvaise langue !.. — Hein ! qu’en pensez-vous, ma chère ?...
— Comme on s’égaierait de façon joyeuse sur le compte de ce pauvre monsieur d’Hérouville, notre honorable maître, qui vit en paix sans se douter des fleurons que sa femme ajoute à sa couronne de marquis...
— Ah ! le fait est que si l’on voulait il y aurait bien des choses à dire..
— Bien des suppositions à faire...
— Mais nous ne disons mot...
— Nous ne supposons rien...
— Nous préférons nous abstenir, ainsi qu’il convient à de bonnes âmes, à de charitables personnes telles que nous, et plutôt que d’accuser notre très-chère maîtresse, nous préférons taxer de fausses apparences les faits les plus certains et les mieux démontrés... — nous nions l’évidence elle-même !
— Sans aucun doute ! — s’écria Mariette — et pour ma part je suis prête à contester, s’il le faut, la lumière du soleil...
— Eh ! ma chère — répliqua Gertrude, c’est tout juste ce que nous faisons présentement, car depuis longtemps déjà l’évidence nous crève les yeux, ni plus ni moins que la lumière du soleil en plein midi.
Mariette fit un geste d’adhésion, qui cependant renfermait une nuance de doute. Gertrude saisit cette nuance au passage, et poursuivit :
— Ainsi par exemple, il y a trois ou quatre mois, au château de Port-Marly, quand est arrivée cette terrible . aventure nocturne terminée par l’incendie de la glacière, est-ce que vous avez trouvé bien naturelle l’histoire de ce voleur qui, en définitive, n’a rien volé du tout.
— Ohl que nenni ! — répliqua Mariette en secouant la tête d’un petit air entendu. Oh ! que nenni !...
— Rappelez-vous un peu, ma chère enfant — continua Gertrude, la manière dont tout s’est passé... — madame voulait étrangler cet homme, et ne négligeait rien pour en venir à bout... on le lui arracha des mains, évanoui... presque mort — on l’emporta... — il reprit connaissance...
on l’enferma dans la glacière... — il écrivit trois lignes sur un chiffon de papier et madame n’eut pas plutôt lu ces trois lignes qu’elle courut comme une folle le retrouver toute seule, causa plus d’une heure avec lui et le quitta en emportant la clef... Cinq minutes après son départ, la glacière était en feu et le pauvre diable de prisonnier périssait dans les flammes.
— Je me souviens de tout cela... fit Mariette; — Ce sont des choses qu’on n’oublie guère.
— Qu’en avez-vous conclu ?
— Absolument rien.
Gertrude, eut aux lèvres un sourire moqueur et haussa quelque peu les épaules. Evidemment elle se disait : — cette petite n'est pas de ma force !...
— J’ai suivi votre exemple, ma chère, reprit-elle cependant à haute voix au bout d’une minute — et je n’ai rien voulu conclure, malgré cette lumineuse évidence dont nous parlions à l’instant même... mais tout autre à notre place, aurait fait ce raisonnement : — a Le prétendu voleur était, » la chose est sûre, un ancien amoureux qui se croyait en- » core des droits... — La marquise très-inquiète, très-ir- » ritée de ses exigences, voulant se débarrasser de lui à » tout prix et n’ayant pu lui tordre qu’imparfaitement le » cou, l’a fait rôtir tout vif dans la glacière incendiée... »
— Quelle abomination ! — s’écria Mariette, qui véritablement n’était point à la hauteur de Gertrude.
— Cela vous épouvante, ma petite ? — demanda cette dernière.
— Cela me fait horreur, car, à ce compte, madame la
marquise aurait, de propos délibéré, commis le plus épouvantable des assassinats !...
— Oui, certes ! oh ! sans aucun doute, si elle avait mis le feu à la glacière après en avoir au préalable fermé la porte et supprimé la clef...
— Heureusement c’est impossible !
Gertrude prit un air étonné.
— Impossible ! répéta-t-elle.
— Sans doute.
— Pourquoi donc ?
— Une si grande dame ! vous n’y songez pas !... Gertrude se mit à rire.
— Ma petite — demanda-t-elle ensuite d’un ton protecteur — avez-vous jamais entendu parler de la Tour-de- Nesle ?
— Non-seulement j’en ai entendu parler, mais de plus j’en ai lu l’histoire tout au long... une belle histoire, bien terrible et bien intéressante !...
— Marguerite de Bourgogne était la fomme du roi — poursuivit Gertrude — une grande dame, par conséquent, une beaucoup plus grande dame que la marquise d’Hérouville... — ça ne l’empêchait pas, je suppose, de faire tuer bel et bien chaque nuit des gentilhommes et des pages qu’on jetait ensuite dans la Seine.
— Ainsi donc — s’écria Mariette frissonnante — vous accusez notre maîtresse ?
— Que Dieu m’en préserve ! — interrompit brusquement Gertrude — accuser madame la marquise ! — moi !
— devenez-vous folle! — je me couperais plutôt la langue!
— je vous ai répété tout simplement ce que diraient de
méchantes langues, d’après une menteuse évidence... je m’empresse d’ajouter que je ne crois pas un traître mot de % toutes ces infamies !... — personne, je le proteste, ne respecte et n’ honore plus que moi madame d’Hérouville !... Il y a un mystère dans sa vie, la chose est manifeste, mais ce mystère peut être innocent, il doit l’être... j’affirme qu’il » l’est... d’ailleurs tout ceci ne nous regarde ni peu ni beaucoup, et n’intéresse que le marquis.
— A la bonne heure... — murmura Mariette — j’aime vous entendre parler ainsi, car vous m’avez glacée d’épouvante avec vos horribles idées !...
— Pauvre petite, est-il bien possible que vous ayez si peu compris ma pensée ! vous le savez cependant, je suis charitable et je ne crois jamais au mal. — Si vous en voulez une preuve, je vais vous la donner tout de suite, en ne me permettant pas même une supposition à propos de ce qui va se passer cette nuit.
La physionomie de Mariette rayonna de curiosité, et ses yeux étincelèrent.
— Il va donc se passer quelque chose ? demanda-t-elle vivement.
— Vertu de ma vie, je le crois bien qu’il va se passer quelque chose... et une chose fièrement curieuse... qui ne s'était pas encore vue.
— Qu’est-ce que c’est, ma bonne Gertrude? qu’est-ce
que c’est?... ^
— Je ne sais si je dois vous l’apprendre... fit la première femme de chambre avec toutes sortes de minauderies.
— Oui... oui — reprit Mariette d’un ton suppliant —
vous le devez... et je vous promets de suivre votre exemple et de ne me permettre aucune supposition.
— Eh bien ! ma chère enfant, sachez donc que dans deux heures, ou environ, madame la marquise, au lieu de se mettre dans son lit bien tranquillement, quittera l’hôtel...
— Avec monsieur le marquis, sans doute ?
— Allons donc ! — que vous êtes naïve I — monsieur le marquis n’en saura rien.
— Ainsi, madame sortira seule?...
— Mon Dieu, oui... parfaitement seule.
— Mais, où ira-t-elle ?
Gertrude regarda tout autour de la chambre, comme pour s’assurer que personne ne pouvait l’entendre, doublant ainsi, par la pantomime, l’effet des quatre mots qu’elle allait prononcer. Puis elle répondit, d’une voix étouffée à dessein :
— Au bal de l’Opéra!...
Mademoiselle Mariette s’attendait sans aucun doute à quelque chose de très-bizarre, et cependant elle ne put contenir un brusque mouvement de stupeur.
— Au bal de l’Opéra.'... — répéta-t-elle à deux reprises.
— Oui, ma chère... — appuya Gertrude.
— Vous en êtes sûre ?
— Autant que je le suis de mon existence.
— C’est une nouvelle presque incroyable que vous m’apprenez là !...
— N’y croyez pas si bon vous semble, mais ce n’en est pas moins l’exacte vérité !...
— Qu’est-ce que madame la marquise peut aller faire au bal de l’Opéra ?
— Sans aucun doute rejoindre l’auteur de la lettre d’hier au soir... — Ce gentilhomme — (si toutefois c’est un gentilhomme) — la reconnaîtra facilement au nœud rouge qui flottera sur l’épaule gauche de son domino noir.
— Comment, s’écria mademoiselle Mariette stupéfaite — vous connaissez jusqu’à son costume 1
— Oui, ma petite, oh ! je suis au fait des moindres détails.
— Madame vous a donc mis dans sa confidence ?
Gertrude haussa les épaules.
— Ah! par exemple — répliqua-t-elle, voilà une naïveté ! — non, non, ma chère, point de confidence !.. — madame est une personne discrète et mystérieuse qui ne raconte ses affaires à qui que ce soit. — Elle ne m’a pas dit un mot... et c’est justement à cause de cela que je sais tout.
— Vous parlez par énigmes... — murmura Mariette pour qui les savants calculs ^de Gertrude étaient lettres closes.
— Bref — vous ne me comprenez pas ?
— J’en conviens humblement.
— Je vais donc m’expliquer. — Je ne suis guère plus curieuse qu’une autre, et je ne me mêle pas volontiers de ce qui ne me regarde point, mais quand on se défie de moi, ça m’excite, et, quand on me cache quelque chose, il faut absolument que je découvre ce qu’on ne feut pas que je sache.
— C’est bien naturel, fit Mariette, et je me reconnais trait pour trait dans ce que vous venez de dire.
LA MAJSON MAUDITE
Gertrude poursuivit :
— Madame la marquise ayant deux femmes de chambre à ses ordres ne s’occupe jamais de certains détails d’intérieur, ainsi que le ferait une petite bourgeoise obligée de tout voir par elle-même. — Par exemple madame ignore complètement où sont ses robes, et s’en repose sur nousdu soin de ranger ses armoires.
— A quoi ça servirait-il d’être marquise si l’on n’avait pas autour de soi des gens qui vous épargnent tous les ennuis?... — murmura Mariette.
— Or, tantôt — continua la première femme de chambre — tandis que je traversais l’appartement de madame, j’entendis du bruit dans les cabinets de toilettes, comme si quelqu’un ouvrait les armoires et froissait avec impatience les étoffes de soie. Je m’approchai de la porte, qui n’était pas tout à fait fermée, et je vis madame décrochant les robes et les entassant sur les meubles de l’air mécontent d’une personne qui ne vient point à bout de trouver ce qu’elle cherche. — J’allais offrir mon aide à madame quand elle fit tout à coup un geste de soulagement et cessa de chercher. — Elle venait de mettre la main sur ce domino noir qu’elle n’a revêtu qu’une fois, par dessus son costume de cireassienne, lorsqu’elle est allée au bal masqué chez je ne sais plus quelle duchesse, avec monsieur le marquis et mademoiselle Mathilde.
— Voilà qui est particulier !... — dit Mariette.
— Je fis un très-léger bruit... — reprit Gertrude — madame tressaillit, s’empressa de jeter une demi douzaine de robes sur le domino, et demanda d’une voix altérée : — gui donc est là?... — Je répliquai naturellement que je ve-
nais m’informer si madame avait besoin de mes services, et, sur la réponse négative, je poursuivis mon chemin sans entrer dans le cabinet. Deux heures après, je traversai de nouveau l’appartement. Madame la marquise, qui ne travaille jamais, travaillait. Elle pomponnait de ses blanches mains un flot de rubans rouges enlevés à ce même costume de circassienne dont je vous ai parlé tout à l’heure. — En me voyant, elle cacha précipitamment son ouvrage, mais pas assez vite pour tromper des yeux comme les miens. J’eus l’air de ne rien voir, ét madame resta convaincue que je n’avais rien vu.
— Et, enfin ? — demanda mademoiselle Mariette.
— Pendant le souper je fouillai les armoires à mon tour — poursuivit Gertrude, et je n’eus aucune peine à retrouver le domino noir, coquettement orné, sur l’épaule gauche, du flot de rubans rouges... — le loup de velours à barbe de dentelles est accroché tout à côté. — Bref, rien n’y manque, et madame la marquise pourra faire en moins de cinq minutes sa toilette de bal, quand monsieur le marquis, confiant et calme, la croira vertueusement endormie et dormira lui-même.
— Il est question de bal, ça me paraît très-clair... — fit observer Mariette, mais qui vous dit que ce bal soit celui de l’Opéra ?
— Eh ! n’est-ce pas aujourd’hui samedi ? — cela répond à tout... d’ailleurs je verrai bien.
— ■ Comment?
— Oubliez-vous qu’il faut traverser ma chambre pour gagner l’escalier dérobé ? — or, ce n’est point par le grand
escalier, tenez-le pour certain, que madame la marquise sortira de l’hôtel.
— C’est évident ! — et, que ferez-vous?
— Mon plan est arrêté d’avance. — Je me coucherai toute habillée aussitôt que notre maîtresse n’aura plus besoin de nous... — je ferai semblant de dormir du plus profond sommeil quand madame passera près de mon lit, et dès qu’elle aura passé, je me relèverai pour la suivre.
— Mais, si elle vous voit?
— Ce n’est guère probable... — je prendrai mes précautions en conséquence... — d’ailleurs mettons tout au pis... — quand bien même madame s’apercevrait que je la guette, qu’est-ce que je risquerais, après tout?...
— Ce que vous risqueriez?... — répéta Mariette trèsétonnée de la question.
— Oui.
— Mais de perdre votre place, à ce que j’imagine.
— Allons donc ! — répliqua Gertrude avec un geste d’une crânerie inimitable — vous ne pensez pas à ce que vous dites, ma petite !... — perdre ma place !.. — par exemple !
— Croyez-vous par hasard que madame la marquise vous garderait à son service après vous avoir surprise en flagrant délit d’espionnage?... — demanda la camériste en sous-ordre.
— Oh ! que nenni !... — pas si bête ! — répondit Gertrude en riant — je crois au contraire que madame aurait la plus vive et la plus sincère envie de me congédier... — mais vouloir et pouvoir ne sont pas la même chose, et je mets madame au déti de se passer cette fantaisie.
— Ah ! bah ! pourquoi donc ça ?
— Eh ! pauvre petite cervelle de linotte, pour la meilleure de toutes les raisons... — à partir de cette nuit, — (si toutefois madame la marquise va courir la pretentaine ainsi que je me plais à le croire), nous serons plus solides dans la maison que les fondations même de ce vieil hôtel... — comme par le passé nous resterons en apparence sous les ordres de notre maîtresse, mais en réalité c’est notre maîtresse qui dépendra de nous dans l’avenir, car nous la tiendrons par son secret!... — En règle générale, ma petite, quand une femme mariée cache une escapade à son mari, et quand la femme de chambre a surpris le mystère, les rôles sont changés, c’est la camériste qui gouverne et la grande dame qui se soumet... — ah! vertu de ma vie, quelle chance pour nous si la fière marquise d’Hérouville se met à notre discrétion !... — notre fortune sera faite, et pour ma part, foi de Gertrude, je ne donnerais pas celte aubaine pour une rente de quinze cents livres.
— Tout ça me chiffonne terriblement — murmura Mariette en se grattant l’oreille, car enfin, jusqu’à ce jour, madame d’Hérouville a passé pour la plus honnête femme du monde.
Gertrude haussa les épaules.
— Parole d’honneur, ma petite — répliqua-t-elle — vous êtes simple à faire frémir !... — la réputation, qu’estce ça prouve ?... — absolument rien, si ce n’est qu’on est adroite et qu’on sait bien jouer son jeu !.. d’ailleurs, toutes les femmes sont honnêtes jusqu’au jour où elles cessent de l’être. — C’est l’histoire de monsieur de la Palisse !... — celles qui s’écartent le plus tard du sentier de la vertu ne
vont que plus vite en besogne pour rattraper le temps perdu.
— Je crois que vous avez raison, et je suis presque de votre avis.
— C’est heureux !
— Mais...
— Ah ! il y a un mais?... — Voyons ce mais...
— Tout considéré, j’ai peine à croire que madame d’Hérouville soit aussi coupable qu’elle en a l’air.
— Soit ! — moi, je ne demande pas mieux... — je suis bonne, vous le savez bien. . — seulement, dans ce cas, de quelle façon expliquez-vous s’il vous plaît, les lettres mystérieuses, le domino, le ruban rouge, la sortie clandestine, enfin le bal masqué?
— Eh ! je n’explique rien ! — mais, en définitive, ces choses peuvent être innocentes.
Gertrude se mit à rire de bon cœur.
— Vertu de ma vie !... fit-elle ensuite — vous avez, ma petite, des mots qui réjouiraient un mort!... — allez donc un peu raconter au marquis d’HérQuvillece que nous avons découvert, et vous verrez s’il prend philosophiquement son parti de ce que vous appelez l'innocence de sa femme !... — l’innocence qui sort de son hôtel, à minuit, masquée jusqu’aux dents, et qui s’en va toute seule, au bal de l’Opéra, rejoindre un inconnu!... — ah! ah!... — rien n’est plus gai, ma chère, et j’en ris de grand cœur, mais je doute très-fort qu’au mari la chose paraisse aussi drôle!...