‹ La Maison mauditeChapitre 14 sur 36 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Onze heures du soir sonnaient à peine lorsque Pauline, prétextant une grande fatigue, quitta le salon et remonta dans son appartement, sans se douter des importantes découvertes faites par Gertrude en son absence, et de l’impitoyable espionnage auquel elle allait se trouver en but... L’état moral et physique de la jeune femme, s’il eût été possible de s’en rendre compte, aurait inspiré de la compassion à son plus mortel ennemi. A mesure qu’approchait le moment fatal et inévitable, les angoisses de Pauline augmentaient ; — une fièvre violente calcinait son sang dans ses veines ; tantôt son cœur bondissait et semblait près de briser les parois de sa poitrine, tantôt il cessait de battre subitement, comme si la vie était au momentde s’arrêter. Pauline entendait à peine ce qui se disait autour d’elle; son être tout entier s’absorbait dans une pensée unique, et à plus d’une reprise l'étrangeté de son attitude et la bizarre incohérence de ses réponses étonnèrent Tan-

crède, le comte de Rieux et Mathilde elle-même. Enfin arriva le moment où la marquise, se sentant incapable de supporter plus longtemps la contrainte qu’elle s’imposait depuis de longues heures, prétexta une fatigue écrasante et quitta le salon. Tancrède, inquiété par ces symptômes incompréhensibles pour lui, et craignant de voir Pauline retomber malade, ne prolongea guère son entretien avec le fiancé de Mathilde, et s’empressa d’aller retrouver sa femme. Il entra dans l’appartement de la marquise au moment où cette dernière venait de congédier Gertrude et Mariette après avoir achevé sa toilette de nuit. Pauline s’attendait à la visite de son mari et s’était préparée de son mieux à le recevoir. Tancrède l’interrogea tendrement. — Elle trouva moyen de le rassurer par ses réponses d’une façon à peu près complète.

— Je te jure, mon ami — lui dit-elle — que tu aurais tort de te forger des craintes chimériques... — Mon état n’oflfre rien d’alarmant. — Je suis brisée, c’est vrai, mais la fatigue est un mal qui n’est pas dangereux et qui n’a besoin que d’un remède : le repos. — Demain matin, je le le promets, je serai redevenue ce que j’étais hier.

— En es-tu sûre ?

— Oui... je l’affirme.

— Veux-tu que je passe la nuit près de toi?...— Je serai très- bien dans ce grand fauteuil à côté du feu...

Pauline eut aux lèvres un sourire un peu contraint.

— En vérité, cher Tancrède — s’écria-t-elle — tu cherches à me persuader que je suis malade, mais tu n’en

viendras point à bout ! — Passer la nuit ici, dans ce fauteuil ! — Je m’y refuse absolument !

— Si je te suppliais ?

— Je refuserais de même.

— Pourquoi ?

— Pour une foule de raisons, dont une seule doit te suffire : — la pensée que tu veilles pour moi ne me permettrait pas de goûter une heure de repos.

— Puisqu’il en est ainsi, je cède. — Mais, au moins, tu me promets de me faire appeler à l’instant même si tu te trouvais plus souffrante?

— J’en prends l’engagement formel, et je suis certaine d’avance que rien ne troublera ton repos.

Ceci fut dit d’un ton de gaîté si naturel, que monsieur d’Hérouville se retira rassuré. Pauline l’accompagna jusqu’à la porte extérieure de son appartement, et elle eut soin, en regagnant sa chambre, de verrouiller intérieurement toutes les portes. Arrivée devant la cheminée, la jeune femme jeta machinalement les yeux sur la glace.

— Dieu ! — murmura-t-elle — comme je suis pâle !... — J’ai l’air d’une morte sortie de sa tombe ! — Mais qu’importe ? — ajouta-t-elle — sous le masque on ne verra pas mon visage.

Elle regarda la pendule. La plus longue aiguille indiquait la demie après onze heures. — Il était trop tôt pour songer au départ. Pauline se laissa tomber dans le grand fauteuil désigné par monsieur d’Hérouville un instant auparavant, et son esprit s'abandonna derechef à la pensée unique, à l’idée fixe et désolante qui le torturaient depuis la veille. Elle fut arrachée brusquement à ces absorbantes réflexions

par le bruit argentin du timbre sonnant les douze coups de minuit. Elle quitta le fauteuil, elle se dirigea vers l’une des fenêtres et elle appuya son front contre le cristal glacé. Depuis cette fenêtre, on voyait les croisées de l’appartement particulier de monsieur d’Hérouville, situé dans l’aile gauche de l’hôtel. Derrière l’une de ces croisées brillait une lumière indiquant que le marquis veillait encore. Pauline fit un geste d’impatience.

— Il n’est pas couché ! — murmura-t-elle — il peut s’inquiéter de nouveau !... — Il peut revenir !... — Tout est à craindre... — J’attendrai.

Son attente fut courte. Au bout de quelques minutes à peine, la lumière s’éteignit et les ténèbres régnèrent dans l’appartement de Tancrède. Pauline n’hésita pas plus longtemps. Elle quitta son peignoir de nuit et revêtit la première robe qui tomba sous sa main, puis, ouvrant une armoire de son cabinet de toilette, elle en tira le domino dans lequel elle s’enveloppa et dont elle rabattit sur sa tête l’ample capuchon. Le demi-masque de velours noir, avec sa barbe de dentelle épaisse, couvrit ensuite sa figure, ne laissant à découvert que ses yeux, auxquels la fièvre donnait un éclat étrange, presque effrayant. Ainsi vêtue, avec son flot de rubans écarlates flamboyant sur l’épaule, la marquise ressemblait bien moins à une femme qu’à quelque sombre fantôme évoqué par un puissant magicien. Elle ne portait d’autre bijou qu’un bracelet d’or et d’émail noir, enrichi de trois gros diamants, et que, par distraction, elle n’avait point détaché de son poignet gauche en faisant sa toilette de nuit. Rien ne manquait au costume. — Pauline prit des gants et se dit :

LA MAISON M AUDI i E

— Maintenant, que Dieu me protège! — Je remets entre ses mains ma vie et mon honneur, et bien plus encore, le bonheur de ceux que j’aime !...

La marquise alla chercher, dans son cabinet de toilette, une très-petite lanterne, à glaces dépolies, dont les femmes de chambre se servaient quelques fois ; elle l’alluma et elle se dirigea vers le passage conduisant à l’escalier dérobé. Au moment de s’engager dans ce passage, elle se souvint, pour la première fois, qu’il lui faudrait indispensablement traverser la pièce où couchait Gertrude. Cette pensée lui causa une soudaine défaillance et mouilla ses tempes d’une sueur froide. — La terreur de se voir à la merci d’une servante fut si forte, que Pauline eut un instant la volonté ferme de reculer devant l’impossible et de désobéir à Lascars, mais cette volonté céda bien vite à la réflexion.

— Si je ne me trouve pas cette nuit au rendez-vous donné — se dit-elle — mon persécuteur viendra demain me poursuivre jusqu’ici ! — il m’en a menacée, et il ne menace jamais en vain !... — Il ne faut pas que le misérable franchisse le seuil de cet hôtel ! — il ne faut pas qu’il souille de sa présence la maison de mon mari!... — Je remplirai, malgré tous les obstacles, la tâche que la fatalité m’impose !... — Quoiqu’il puisse advenir, j’irai !...

Alors, sans se donner le temps de réfléchir davantage et de reculer de nouveau, Pauline s’enfonça dans le couloir et arriva à la porte de la petite pièce qui servait à Gertrude de chambre à coucher. Déjà elle mettait la main sur l’espa»gnolette de la serrure, lorsqu’elle bénit son étoile en s’apercevant que la porte n’était pas complètement fermée et qu’il suffisait de la pousser pour l’ouvrir, ce qu’elle fit sans hési-

ter, quoiqu’avec un formidable battement de cœur. — La porte céda silencieusement, et la marquise se trouva dans la petite pièce, èn face du lit de sa première camériste. Là elle s’arrêta pendant une seconde, enveloppant de ses deux mains les vitrages de la lanterne, afin d’étouffer autant qu’elle le pourrait toute lueur ; — elle chercha du regard, dans les ténèbres presque complètes, le visage de sa femme de chambre, et elle écouta le bruit de son souffle. — Le résultat de ce double examen fut complètement rassurant, Pauline dût se l’avouer à elle-même. Gertrude, la tête à demi-enfoncée dans l’oreiller, avait les yeux fermés, la bouche éntr’ouverte,et de celte bouche s’échappait à intervalles réguliers une respiration sonore. Jamais calme et profond sommeil ne se manifesta par des symptômes plus caractéristiques.

— Dieu me protège ! — pensa la marquise.

Elle ouvrit, avec des précautions infinies, la porte qui donnait accès sur l’escalier dérobé, et, au moment de sortir de la chambre, elle se retourna. Gertrude n’avait fait aucun mouvement, et sa respiration résonnait, toujours égale et toujours bruyante, dans le silence de la nuit. Pauline s’élança dans l’escalier', après avoir repoussé la porte derrière elle, mais sans la refermer. A peine avait-elle franchi quelques marches que Gertrude, rejetant bien loin la couverture, et, sortant de son lit toute vêtue, quittait" la chambre à son tour et se glissait comme une couleuvre sur les traces de sa maitresse.

Page 1