‹ La Maison mauditeChapitre 15 sur 36 · DANS LA RUE · texte numérisé non relu

DANS LA RUE

Madame d’Hérouville descendit l’escalier dérobé, sortit de l’hôtel par une porte de service, cacha sa lanterne derrière un grand vase de bronze et se trouva dans le jardin au milieu des plus profondes ténèbres. A l’époque où se passaient les faits que nous racontons, les allées étaient généralement droites, et d’ailleurs la marquise connaissait assez les dispositions de son jardin pour s’orienter sans peine jusqu’à la petite porte par où elle comptait s’échapper et qui donnait sur la ruelle dite l’impasse des Àccacias. Cette ruelle a disparu depuis de longues années ; elle servait de limite aux dépendances de l’hôtel d’Hérouville, et rejoignait la rue Saint- Dominique sur laquelle elle se soudait à angle droit. Pauline, malgré l’obscurité, se dirigea rapidement vers la porte. — Elle tira les verrous ; — elle fit jouer la clé dans la serrure ; — elle ouvrit. Gertrude, en ce moment, ne se trouvait guère qu’à vingt-cinq ou trente pas de sa maîtresse. —Elle ne pouvait la voir, mais le bruit léger de sa marche

lui avait permis de suivre facilement ses traces. A l’instant précis où la petite porte tourna sur ses gonds, la clarté pâle d’un réverbère suspendu à l’entrée de la ruelle éclaira vaguement la forme sombre du domino noir, en lui donnant l’aspect d’une étrange et effrayante apparition. Gertrude s’arrêta. — Elle voulait attendre, avant d’aller plus avant, que la marquise fut sortie. Madame d’Hérouville, depuis qu’elle avait quitté sa chambre, se trouvait sous le coup d’une excitation fiévreuse. Elle avait hâte d’en finir avec une situation insoutenable; — l’impatience du désespoir l’aiguillonnait. Cependant, lorsqu’elle vit devant elle l’obscurité mal combattue de la ruelle déserte et sinistre, une profonde épouvante étreignit son esprit et serra son cœur; — il lui fallut appeler à son aide tout son courage et toute sa force pour lutter contre la défaillance qui s’emparait de son être entier. Elle sortit victorieuse de la lutte.

— Allons donc!... — murmura-t-elle presque à voix haute — est-ce que j’ai le droit de reculer?... — je dois et je veux marcher en avant, et s’il fallait affronter un abîme sans fond ou traverser les flammes d’un incendie, je n’hésiterais pas plus que je ne vais le faire...

Et elle s’élança au dehors. Gertrude franchit aussitôt la distance qui la séparait de la porte qu’elle rouvrit avec précaution ; — elle ne sortit point, mais elle avança sa tête et vit la marquise déjà bien loin ; — Pauline ne marchait pas, elle courait.

— Peste !... — murmura la camériste avec une sorte de rire joyeux et ironique qui ressemblait au sifflement aigu d’un reptile — parlez-moi de ces grandes dames pour aller tambour battant à un rendez-vous I — vertu de ma vie,

qui donc aurait imaginé cela de notre Sainte-Nitouche de maîtresse!... — la voilà qui trotte à pied par les rues, au beau milieu de la nuit, comme si elle n’avait pas douze chevaux dans ses écuries et six carrosses sous ses remises !

— fiez-vous aux gens, après cela !... — ma parole d’honneur, en ce bas monde, il ne faut répondre de personne, et c’est tout au plus si, désormais, j’oserais répondre de moimême.

Gertrude, après ce doute exprimé avec tant de modestie, fit une pause, puis elle reprit :

— J’en sais assez long, maintenant, la nuit est froide...

— je m’enrhumerais sans aucun doute si je restais davantage ici... — je vais me coucher et dormir... — il sera temps de me réveiller quand madame la marquise rentrera...

Et l’honorable soubrette reprit le chemin de l’hôtel. — Laissons-la regagner sa chambre et suivons Pauline. La jeune femme sentit diminuer son effroi lorsqu’elle eut quitté la ruelle obscure et qu’elle * se trouva dans la rue Saint- Dominique, éclairée d’une façon à peu près suffisante par les réverbères. Elle comptait sur le hasard pour lui procurer une voiture, mais, à la fin du dix-huitième siècle, à minuit passé, dans le faubourg Saint-Germain, les voitures étaient rares, et Pauline avait de grandes chances d’être obligée, faute de véhicule, d’aller à pied jusqu’au Palais- Royal où l’Opéra se trouvait alors. — Le temps était froid. La gelée séchait le pavé, et madame d’Hérouville acceptait philosophiquement la nécessité d’une course pédestre que devait d’ailleurs rendre courte la rapidité de son allure, mais qu’on juge de l’effroi qu’elle ressentit, lorsqu’en quit-

tant la rue Saint-Dominique pour entrer dans la rue du Bac, elle tomba tout à coup au milieu d’un groupe d’hommes avinés, qui sortaient de quelque taverne borgne, et qui l’entourèrent avec des chants, de rauques clameurs et de grossiers lazzis.

— Une femme en masque !... — s’écria l’un des tapageurs nocturnes — en voilà une rencontre anacréontique et joviale !...

— Ohé ! la belle — dit un autre — où donc vas-tu comme ça courir les aventures ?

— Est-ce un bel homme que tu cherches ? — fit un troisième*— dans ce cas, tu as trouvé ton affaire !... — il ne s’agit que de choisir !... — nous sommes ici une demidouzaine de mortels taillés sur le patron de Cupidon, fils de Yénus !.. — jette la pomme à l’aveuglette.. — à tout coup l’on gagne et tous les lots sont bons !

— Est-ce l’amour de la danse qui te tient, ma donzelle? — reprit le premier. — Eh bien ! mordieu, tu n’as qu’à le dire !... nous te ferons danser sans violons !... — oh ! eh ! hip ! — en place pour le rigodon ! tra-la-la-la... tra-deridera-lon-la !...

En même temps, le grossier personnage voulut saisir la main de Pauline, mais la jeune femme, paralysée d’abord par une épouvante facile à comprendre, retrouva la force de pousser des cris d’effroi, et se rejeta vivement en arrière en balbutiant :

— Ne me touchez pas !... ne m’approchez pas!... — je vous le défends... je vous en supplie...

Un énorme éclat de rire du chœur des ivrognes accueillit ces paroles et les phrases, suivantes, vociférées par des voix

rauques et moqueuses, se succédèrent comme les détonations d’un feu de file :

— Ne touchez pas madame!...

‘ — Gardez-vous bien d’approcher madame et de lui manquer de respect !...

— Madame est baronne !

— Madame est comtesse !

— Madame est marquise pour le moins !...

— Vils roturiers, respectons les quartiers de madame la marquise ci-présente !...

— Appelez les gens de madame la marquise !...

— Faites avancer le carrosse de madame la mar- ' quise !...

— Pas tant de manières, marquise de mon cœur !... — nous t’offrons la fine bouteille de petit blanc, la douzaine d’huîtres de rigueur et la salade d’œufs durs aux oignons crus !... — Hein, c’est gentil, ça !..., c’est de la galanterie un peu galante!... — qu’en dis-tu?... — Par le flanc droit, pas accéléré, arrrche !... — l’affaire est entendue !... — Emmenons souper la marquise au cabaret de la Pinteà-Fleurs.

— Oui, oui — répétèrent en chœur toutes les voix — allons souper !... allons souper !...

Un des ivrognes prit alors madame d’Hérouville par le bras droit, un autre lui saisit la main gauche, et déjà ils l’entraînaient, malgré ses cris et ses supplications qu’ils n’entendaient pas, ou qu’ils étouffaient sous leurs ricanements, lorsque l’arrivée d’un nouveau personnage vint changer de la façon la plus inattendue la physionomie de la scène. Ce personnage était un jeune homme, un gentil-

homme à coup sûr, portant l’épée en verrouil et chaudement enveloppé dans une pelisse de velours garnie de fourrures. Il (it halte à quelques pas dû groupe ébriolé dont nous venons de raconter les hauts faits.

— Ah ça ! drôles — s’écria-t-il d’une voix sonore qui fit tressaillir la marquise, malgré l’état de terreur et de désespoir dans lequel elle était plongée — que signifie cela, s’il vous plaît ? il me semble qu’on violente une femme ici ?

Les coureurs nocturnes, surpris de cette brusque intervention, s’arrêtèrent, et l’un d’eux, le plus ivre sans doute, ou le plus insolent, répondit d’un ton brutal :

— Ce que nous faisons ne vous regarde point !... — la rue est à nous aussi bien qu’à vous !... — passez donc votre chemin et laissez-nous passer le nôtre !...

— A l’aide, monsieur, cria Pauline d’une voix étranglée et méconnaissable — je n’ai d’espoir qu’en vous !... — ne m’abandonnez pas !... — Par pitié ! au nom du ciel, venez à mon secours !

Le gentilhomme souleva courtoisement son petit chapeau galonné d’or.

— Oh ! soyez sans inquiétude, madame, répliqua-t-il — un lâche seul laisse insulter une femme en sa présence, et je ne suis point un lâche.

Puis, s’adressant aux ivrognes, il reprit :

— Au large, faquins, et dépêchez !

— Au large toi-même !... hurlèrent les drôles d’un ton rempli de menaces, avec des grondements de boule-dogue auxquels on veut arracher un os. — Au large, ou prends garde à toi !

Le défenseur de Pauline jeta sa pelisse en arrière, tira

Page 1