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son épée — (une mignonne épée, vraiment, fine et pointue comme une aiguille) — et dit avec un mépris superbe :
— Il me répugnerait très-fort de me servir de cette arme contre vous !... Cependant, si vous m’y contraignez, je le ferai, foi de gentilhomme !... — Madame est sous ma protection, et quand je devrais vous tuer tous — (vilaine besogne!...) — je vous jure que cette protection ne lui fera pas défaut !... — Reculez donc ! reculez vite, ou tant pis pour vous !
Tout en prononçant ces paroles, le gentilhomme fouetta l’air de son épée, qui produisit un sifflement pareil à celui du caillou lancé par une fronde. Pauline rompit le cercle de ses persécuteurs et vint se réfugier derrière cette épée généreuse qui prenait si noblement sa défense. Les ivrognes, furieux de cette évasion, aveuglés par les fumées du vin, remplis de confiance en leur supériorité numérique et ne se rendant point compte de l’impossibilité de lutter sans arme contre une lame d’acier vigoureusement et adroitement conduite, se précipitèrent avec des hurlements de rage à l’encontre du jeune homme qui les attendaient en souriant de dédain. Lorsqu’ils furent au moment de l’atteindre, la lame flexible fouetta l’air de nouveau, décrivit un demi-cercle et mit hors de combat deux des agresseurs, en cinglant la ligure du premier, comme un coup de cravache, et en pratiquant dans l’épaule du second une piqûre sans gravité réelle, mais cuisante en diable. Les deux blessés se crurent mortellement atteints et se rabattirent sur leurs compagnons avec des beuglements de détresse; toute velléité
belliqueuse s’éteignit à l’instant dans les cerveaux conges-
tionnés de ces mauvais drôles. — Une panique absolue remplaça sans transition leur bravoure alcoolique ; — ils battirent précipitamment en retraite en se bousculant et se culbutant les uns les autres ; — ils prirent la fuite aussi vite que le leur permit la mollesse de leurs jambes titubantes, et, avant d’avoir fait cinquante pas, ils dégringolèrent successivement sur le pavé comme des capucins de cartes et ne se relevèrent qu’à grand’peine. — Avons-nous besoin d’ajouter que le gentilhomme ne manifesta nulle envie de mettre le comble à sa victoire en pourchassant ses ennemis vaincus ? Il se tourna vers Pauline qui, tremblante, presque incapable de se soutenir, s’appuyait contre la muraille pour ne pas tomber.
— Madame — lui dit-il en la saluant avec une courtoisie chevaleresque — voilà ces drôles dispersés et vous n’avez à craindre de leur part aucun retour agressif, je vous le promets ; — cependant, pour vous éviter toute nouvelle chance de mauvaise rencontre, permettez-moi de continuer à veiller sur vous jusqu’à ce que vous soyez arrivée au but de votre course, ou du moins jusqu’à ce que nous ayons fait la rencontre d'une voiture... — Et d’abord, madame, je vous en prie, prenez mon bras.
Pauline aurait donné tout au monde pour être à même de décliner celte offre, car, dans le gentilhomme envoyé par la Providence à son aide, elle avait reconnu dès le premier moment, le comte Hector de Rieux, le fiancé de Mathilde d’Hérouville ; — or, si son tête-à-tête avec monsieur de Rieux se prolongeait, il faudrait lui parler, lui répondre. du moins, et la jeune femme tremblait de se trahir dans ce tête-à-tête, ne fut-ce que par le son de sa
voix qu’il pourrait reconnaître si par malheur, pendant une seconde, elle oubliait de la déguiser. Un si sérieux motif plaidait éloquemment en faveur d’une séparation immédiate, mais Pauline, anéantie par l’émotion qu’elle venait d’éprouver, se sentait si faible qu’il lui paraissait impossible de continuer seule son chemin... — Une invincible terreur la paralysait en outre, et l’idée d’affronter de nouveau des périls semblables à celui qu’elle venait de courir, la rendait folle par avance, quoiqu’én définitive ce péril eût été plutôt imaginaire que réel. Pour toute réponse, elle posa donc sa main tremblante sur le bras que lui tendait monsieur de Rieux.
— Madame — lui demanda ce dernier — où vous plaît-il que je vous conduise?... où alliez-vous tout à l’heure lorsque j’ai été assez heureux pour vous rencontrer et pour vous rendre un léger service?...
Il était impossible de laisser cette question sans réponse. « . Pauline balbutia donc, d’une voix faible comme un souffle, et que d’ailleurs le masque rendait méconnaissable.
— Au bal de l’Opéra, monsieur...
— Dans ce cas, madame — répliqua le jeune comte — c’est au bal de l’Opéra que je vais vous conduire.