LE FIACRE
Madame d’Hérouville et monsieur de Rieux suivirent lentement la rue des Saints-Pères en se dirigeant vers le quai, car la terreur que Pauline venait de ressentir et l’émotion qui la dominait encore, rendaient sa marche vacil- * lante et mal assurée.
— Vous vous soutenez avec peine, madame... — dit le gentilhomme à sa tremblante compagne. — De grâce appuyez-vous davantage et ne craignez pas de me fatiguer...
Cette invitation fut faite avec une courtoisie parfaite, mais évidemment sans aucune intention de galanterie. Pauline le comprit ainsi et s’appuya, confiante, sur le bras de son protecteur. Monsieur de Rieux reprit la parole au bout d’un instant :
— Je ne sais si je me trompe, madame, — fit-il — mais votre faiblesse me semble croissante... — Permettezmoi de vous donner un bon conseil... — Renoncez, pour cette nuit, au plaisir que sans doute vous espérez trouver au bal de l’Opéra, et regagnez votre maison... — Samedi
tA MAISON MAUDITE
prochain vous vous dédommagerez amplement de ce sacrifice...
— Je voudrais le pouvoir, monsieur, — balbutia Pauline. — Heureux, bien heureux ceux qui peuvent.
— On peut tout ce qu’on veut, madame.
— Oui, mais quand on est libre, et je ne le suis pas.
— Qu’il soit donc fait selon vos désirs... — répliqua le comte de Rieux — continuons notre chemin.
Et il se dit tout bas à lui- même :
— C’est quelque imprudente et folle enfant qui vient de s’échapper furtivement du logis conjugal pour aller retrouver au bal de l’Opéra l’homme qu’elle se figure aimer ! — Elle hésite, elle souffre, elle a peur, mais elle n’ose manquer au rendez-vous promis... — Peut-être commence-telle à comprendre les misères de l’amour coupable et les hontes de la trahison, mais trop tard, hélas !... — Elle a porté la coupe à ses lèvres, et maintenant il faut qu’elle la vide jusqu’à la lie!... Pauvre femme, jeune et belle sans doute! — ah ! je la plains de toute mon âme !...
Monsieur de Rieux ne se trompait qu’à demi... Celle dont nous l’avons vu se faire avec tant de générosité le défenseur et l’appui, était bien malheureuse et bien à plaindre en effet, mais nous savons qu’elle n’était pas coupable.
Le roulement sourd d’une voiture se fit entendre au bout de la rue, accompagné du trot boiteux de haridelles épuisées, — les mèches fumeuses de deux lanternes brillèrent tant bien que mal dans la nuit derrière leurs vitraux crasseux et un grand fiacre dégingandé s’avança cahin-caha vers notre couple. Le cocher de ce fiacre voyant sur le pavé un jeune homme luxueusement vêtu et une femme en
élégant domino, s’empressa de s’arrêter et cria du ton le • plus engageant :
— Voilà votre carrosse, mon prince... — à vos ordres, ma belle dame... — Montez — nous irons comme le vent.
— Les chevaux sont tout frais.
Pauline quitta le bras du comte de Rieux.
— Monsieur, lui dit-elle d’une voix très-basse et trèsémue, — je suis profondément reconnaissante de ce que vous avez fait pour moi ; — je n’ai que trop abusé de vous,
— heureusement voici qu’il me devient possible de vous rendre votre liberté et je me reprocherais de vous être plus longtemps à charge... — Merci, monsieur, merci mille fois... merci du fond du cœur, et adieu...
Le jeune comte s’inclina en répliquant :
— Je vous quitte, madame, puisque vous cessez d’avoir besoin de moi, mais je me serais fait un devoir de vous accompagner jusqu’au bout, si vous m’en aviez exprimé le désir...
En même temps il ouvrit la portière du fiacre et Pauline monta, soutenue par lui.
— Où faut-il vous conduire, ma princesse ? — demanda le cocher.
— A l’Opéra... — répondit monsieur de Rieux.
— Suffit ! — murmura l’automédon entre ses dents en fouettant ses rosses qui s’ébranlèrent lourdement — l’homme d’un côté, la femme de l’autre... — On sait ce qu’on mène et ce qu’en vaut l’aune !
Le fiacre mit plus d’un quart-d’heure à franchir la courte distance qui sépare le Palais^-Royal de l’extrémité de la rue des Saints-Pères. — Il s’arrêta sur la place à
cent pas du théâtre, dont une foule d’équipages encombraient le péristyle étincelant, et le cocher, descendant de son siège, encadra dans l’embrasure de la portière sa large figure bourgeonnée.
— Ma princesse — dit-il — il faut me payer avant de prendre la file, c’est le réglement qui le veut... — Tous me devez une pièce de trente sous pour la course et je laisse le pourboire à votre générosité...
Pauline tressaillit ; — une nouvelle angoisse vint s’ajouter à toutes les angoisses qui déjà la torturaient ! — elle se trouvait sans argent, sa bourse était restée à l’hôtel... sur la cheminée de sa chambre à coucher !...
— Monsieur — balbutia-t-elle en devenant pourpre de confusion sous le velours noir de son masque, — attendez-moi pendant une heure dans l’endroit où nous sommes, — je reprendrai votre voiture en quittant l’Opéra et je vous payerai largement, soyez-en sûr...
Le cocher fit entendre un ricanement prolongé.
— Halte-là, Lisette ! s’ écria- 1- il — On ne m’en donne pas à garder ! — je suis un vieux routier qui connaît les allures! — je vous attendrai tant que vous voudrez, ma petite mère, mais faut me payer d’abord. — C’est trente sous et le pourboire.
— Vous payer en ce moment m’est impossible... j’ai Oublié ma bourse...
— En voilà une couleur, et une foncée, sacrebleu ! — répliqua l’automédon — mais je vous répète que ça ne prendra pas avec moi ! — quand on est sans le sou on fait ses caravanes à pied ! — on n’arrête pas les fiacres hon-
«êtes ! — je veux mon argent ! — payez-moi donc et dépêchez-vous !
— Je le répète, monsieur, je ne puis vous satisfaire à l’instant, mais je jure de vous remettre dans une heure vingt fois la somme que vous me demandez... je vous donnerai cent livres... deux cents livres... plus encore si vous l’exigez...
Le cocher frappa violemment du pied et fit un 'geste de menace.
— Des promesses !. reprit-il ensuite — ça ne coûte rien, mille millions de charretées de diables, et ça ne rapporte pas davantage! je ne veux que mon dû, mais il me le faut tout de suite...
Et comme Pauline, écrasée sous le poids de cette effroyable humiliation, restait muette, il ajouta :
— Tonnerre d’enfer, princesse d’occasion, nous allons rire ! en route chez le commissaire !
— Chez le commissaire ! — avait dit le cocher de fiacre.
Ces mots frappèrent au cœur la malheureuse femme !
elle se vit par avance traînée dans un bureau de police comme la plus vile des créatures, elle, la marquise d'Hérouville ! — elle se vit forcée de montrer son visage, de déclarer son nom, d’expliquer les motifs de son déguisement, perdue, par conséquent, perdue sans ressource ! A cette pensée, Pauline se sentit devenir folle....
— Attendez... — balbutia-t-elle d’une voix à peine distincte.
Le cocher qui déjà s’apprêtait à remonter sur son siège, revint près de la portière.
— Payez-vous ? — demanda-t-il, je ne connais que ça !
— si c’est oui, — à la bonne heure... — sinon, en roule!
La marquise jeta sur elle même un regard empreint du
plus profond désespoir... — elle vit alors étinceler au sein des ténèbres transparentes les trois gros diamants enchâssés dans l’émail noir de son bracelet. Elle arracha ce bracelet avec une véritable furie, avec une sorte de joie farouche, et elle le tendit au cocher en s’écriant :
— Prenez ce gage I — maintenant, je crois, vous pouvez m’attendre sans risque et vous ne devez plus avoir peur de perdre votre argent !
L’automédon stupéfait tourna et retourna dans ses grosses mains le précieux bijou.
— Ça brille joliment tout de même ! — murmura-t-il
— qu’est-ce que ça peut bien valoir ?
— Cinq cents louis... — répondit Pauline.
— Cinq cents louis ! — répéta le manant avec un rire d’incrédulité. — Pourquoi pas un million tout de suite? je ne m’y connais guère, mais, aussi vrai que je suis un brave homme, ces cailloux-là, ça doit être du faux...
— Enfin, au petit bonheur ! — faudrait ne guère avoir de chance pour que ça ne vaille seulement pas les trente sous et le pourboire... — Bref, je veux bien vous attendre pendant une heure... — Je stationnerai près delà colonne que voici... — Vous m’y trouverez en revenant... si vous revenez...
II ouvrit la portière. — Pauline s’élança hors du fiacre, traversa rapidement la file des équipages, au risque de se faire écraser cent fois, arriva saine et sauve sous le vestibule, gravit le grand escalier dont elle avait foulé si souvent les tapis de haute laine, lorsqu’elle allait entendre
avec son mari les partitions de Mozart, de Gluck, de Piccini ou de Rameau, et enfin elle se trouva au plus épais de la cohue des masques bigarrés, des costumes de toutes les formes, des dominos de toutes les couleurs qui remplissaient la salle, les couloirs et Je foyer.