LA LOGE N
A la fin du dix-huitî^rae siècle le bal de l’Opéra n’offrait pas encore le spectacle des étranges et fantastiques saturnales dont on l’a vu depuis lors devenir le théâtre. — Néanmoins Pauline fut saisie et comme asphyxiée dans le premier moment par l’atmosphère torride, par la lumière aveuglante, et surtout par le tumulte assourdissant formé des mille clameurs de la foule mêlées à la grande voix de l'orchestre... Le plus ardent désir d’une femme honnête fourvoyée au milieu de cet inexprimable tohu-bohu, devait être de s’en échapper au plus vite, et Pauline se dit quô lorsqu’elle pourrait quitter la salle de l’Opéra il lui semblerait sortir de l’qnfer ; en conséquence elle fit appel à tout son courage et elle résolut de ne pas retarder d’une minute son entretien avec Lascars. La marquise connaissait la situation exacte de la loge portant le numéro 21, très-proche voisine de celle dont la duchesse de Randan était titulaire ; — elle n’eut donc aucune peine ù s’orienter
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dans les couloirs et de sa main gantée elle frappa trois petits coups contre la porte qui s’ouvrit à l’instant.
— Entrez, madame la marquise, — dit la voix mordante du faux Cavaroc — et soyez la bien venue... Je vous attendais avec impatience, mais sans inquiétude, car j’étais certain d’avance que vous me feriez la joie et l’honneur de vous rendre à mon invitation...
Pauline franchit le seuil, et la porte se referma derrière elle. La loge dans laquelle elle venait d’entrer était, comme toutes celles du même rang, précédée d’un petit salon. Lascars avait laissé retomber les amples portières de velours cramoisi qui séparaient la loge proprement dite de ce petit salon où régnait une demi-obscurité. Ces portières déployées, assourdissant en même temps les bruits de la bacchanale carnavalesque qui faisait rage au dehors, rendaient possible une conversation suivie. Les yeux de Pauline, aveuglés ou plutôt éblouis par le brusque passage de la lumière éclatante du couloir au clair obscur de la loge ne distinguèrent d’abord aucun objet, mais bientôt ils se familiarisèrent avec la pénombre et se fixèrent sur Lascars qui restait debout dans une attitude demi-respectueuse, demi-familière. Le baron portait un domino de satin noir d’une grande simplicité de forme ; — il venait d’ôter son masque et de rabattre son capuchon sur ses épaules, dégageant ainsi son visage dont la teinte bronzée avait momentanément disparu. Pauline revit en lui son premier mari tel qu’il lui était apparu pour la dernière fois, «à Aixla Chapelle, à l’hôtellerie du Faucon-Blanc , au moment d’aller rejoindre le vicomte de Cavaroc. Elle ne fut pas maîtresse de son émotion, et elle se laissa tomber sur un
des sophas de velours rouge qui garnissaient le pourtour du petit salon.
— Pas de faiblesse, je vous en prie, ma chère Pauline 1 — lui dit Lascars d’un Ion sec — vous n’êtes point cette nuit chez la marquise de Langeac où la surprise de revoir vivant et bien portant l’homme que deux fois vous aviez cru mort, pouvait justifier à mes yeux un grand trouble et même un évanouissement... — Vous êtes venue de votre plein gré, sachant que vous alliez me trouver ici... — Aucun malheur ne vous menace... remettez- vous donc et causons, puisque nous ne sommes réunis que pour causer, mais peut-être la chaleur vous semble-t-elle suffocante et cause-t-elle votre malaise... — Voulez-vous que je fasse apporter de l’eau fraiche et des sirops à la glace qui vous remettront sans doute?
Pauline fit un geste de refus.
— Ce sera l’affaire d’un instant... — continua le baron avec insistance — acceptez, je vous le conseille, car je crois que vous vous en trouverez bien !...
Déjà la jeune femme avait repris tout son empire sur elle-même.
— Je n’ai besoin de rien... — dit-elle, avec hauteur, je ne désire rien, si ce n’est d’en finir au plus vite et pour toujours avec vous...
— Mordieu, madame — s’écria Lascars en riant — on ne vous accusera pas, du moins, de manquer de franchise!... — l’expression de vos sentiments à mon égard est d’une netteté .merveilleuse et ne laisse aucune place à l’ambiguité.
— Eh ! monsieur — répliqua madame d’Hérouville —
il ne s’agit point de mes sentiments... ils sont ce qu’ils peuvent, ce qu’ils doivent être, et depuis longtemps vous les connaissez... — c’est de tout autre chose qu’il faut que je vous parle!... savez -vous pourquoi je suis ici cette nuit, monsieur le baron de Lascars? — dites, le savez-vous?
— Mais, à ce que j’imagine — répondit Roland — pour prendre connaissance des communications importantes dont il était question dans ma lettre... — ce ne peut-être qué cela, car enfin le désir de me voir n’est certainement point le motif qui vous a fait quitter votre hôtel... — je ne me permets à cet égard aucune illusion, croyez-le bien.
— Monsieur le baron — reprit la marquise — je suis venue pour déclarer ma volonté...
— Votre volonté ! — répéta Lascars d’un ton railleur
— peste ! vous avez donc une volonté, maintenant, ma chère Pauline!... — d’honneur, je ne m’en doutais pas et je souhaite très-fort la connaître.
— Vous la connaîtrez à l’instant même, car la voici : — s’écria la marquise — je me révolte contre des tortures imméritées ! — je suis lasse d’une existence pire que la mort ! — je veux en finir avec la situation horrible qui fait de chacun de mes jours une longue agonie ! — je suis prête enfin à chercher dans la tombe la paix et le repos que je ne puis trouver dans la vie.
— En d’autres termes, — répliqua le baron en ricanant
— ne pouvant être veuve, vous me rendrez veuf!.. — ne pouvant me tuer, vous vous tuerez !..
— Vous l’avez dit, je me tuerai !..
— C’est une résolution regrettable, ma chère Pauline, infiniment regrettable, je ledéclare, mais enfin je reconnais
mon impuissance à vous empêcher (le l’accomplir, et je vous avertis seulement qu’aussitôt après votre mort je ferai valoir mes droits et je réclamerai mon fils...
— Mon enfant entre vos mains! — balbutia madame d’Hérouville avec une horreur indicible — Ah! jamais! non jamais ! c’est impossible !...
— Et pourquoi donc cela, chère Pauline ? — répondit Lascars avec le diabolique sourire de Méphisto raillant Marguerite — en vérité, je ne saurais vous comprendre !.. — où donc un fils peut-il être mieux que dans les bras d’un son père?...
— Un père, vous ! allons donc ! — s’écria Pauline en laissant éclater dans son geste, dans son accent, dans son regard, l’indignation et le mépris qui remplissaient son âme.
— La colère vous égare, belle marquise... — interrompit le baron en ricanant, et, si je ne vous arrêtais, vous outrageriez volontiers la vertu la plus pure, la vôtre, mais ce serait en vain... je ne vous croirais pas!... — votre fils aîné est bien mon enfant... il doit porter mon nom, il m’appartient de par la nature et de par la loi !... — mes droits sur lui sont sacrés et sont incontestables... personne au monde ne pourrait me les disputer et le jour où je les ferai valoir, l’enfant devra me suivre à l’instant.
— Gela est faux!... — répliqua Pauline, ces droits dont vous parlez si haut, vous les avez abdiqués vousmême.
— Comment?
— En vous faisant passer pour mort, afin de vous soustraire aux poursuites dont vous étiez l’objet ! en m’aban-
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donnant, moi, votre femme ! — en me laissant croire que j’étais veuve ! — mais avant de quitter ce monde je vous démasquerai... — j’écrirai mon testament... — je raconterai votre vie, vos trahisons, vos lâchetés, vos crimes, et dans ma prière suprême je demanderai à l’homme loyal et généreux dont je porte aujourd’hui le nom, de se placer entre vous et le malheureux enfant que vous voulez perdre, mais gue vous ne perdrez pas, je le jure !...
Lascars haussa les épaules et ses lèvres ébauchèrent un sourire.
— Tenez — murmura-t-il froidement — vous êtes folle !
— Peut-être le deviendrai-je, grâce à vous ! — répliqua Pauline — mais je conserverai jusqu’au bout assez de raison pour vous accuser, et le marquis d’Hérouville est puissant et fort !...
— La loi est plus forte que lui !... — Toute sa puissance ne saurait aller contre le fait de notre mariage et de la naissance de notre enfant ! mon fils est légitime, madame, vous l’oubliez trop ! — Le marquis d’Hérouville n’en pourrait dire autant du sien.
— Monsieur de Lascars — fit Pauline avec un dédain suprême — êtes-vous donc lâche au> point d’insulter une femme !...
— Est-ce ma faute à moi, madame, si la vérité vous insulte? répliqua le baron avec amertume — je dis la vérité, rien que la vérité ! vous n’êtes pas, vous ne pouvez pas être la femme de monsieur d’Hérouville, puisque votre premier mari existe! — c’est assez clair, cela, ce me semble, par
conséquent votre second fils n’est qu’un bâtard et le nom de son père n’existe point pour lui !...
Pauline cacha son visage dans ses deux mains. Lascars poursuivit :
— Vous m'accuserez, dites-vous, madame, de vous avoir abandonné en me faisant passer pour mort ! — l’accusation est aisée, mais la preuve est difficile!... — Croyez-moi, madame, taisez-vous, car l’accusation dirigée contre moi se retournerait contre vous ! — si jamais la vérité se fait jour, à qui persuaderez-vous en effet votre bonne foi, baronne de Lascars ? Est-ce ma faute, je vous le demande, si les magistrats d’Aix-la-Chapelle ont eu la sottise étrange de prendre pour moi je ne sais quel cadavre inconnu, et de l’enterrer sous mon nom •! — ils ne me connaissaient pas, — soit, — mais vous, madame, vous me connaissiez ! comment donc se fait-il que vous avez gardé le silence quand il vous suffisait d’un seul mot pour dévoiler le mensonge ou l’erreur.
-—Eh ! — balbutia Pauline — on m’a caché ce corps qu’on prenait pour le vôtre.
— Et vous — répliqua vivement Lascars — tendre et fidèle épouse, vous n’avez point voulu vérifier un fait qui devait vous offrir cependant quelque intérêt ! — vous avez dédaigné de dire un adieu suprême au malheureux cadavre que la terre allait recevoir ! Le monde ne penserait-il pas, chère Pauline, que vous aviez hâte de vous croire veuve, et surtout de le laisser croire ? Et n’aurait-il pas raison de le penser? — La veuve du baron de Lascars, ruiné et poursuivi, pouvait en effet devenir promptement la femme du marquis d’Hérouville heureux et millionnaire.
En entendant ces paroles insultantes, prononcées d’un ton moqueur, Pauline arracha son masque et montra son visage aux lignes si nobles et si pures, enflammé par une généreuse indignation.
— Ah ! cria-t-elle d’une voix tremblante de colère — le monde mentirait, et vous le savez bien ! — cessez donc de m’outrager comme vous le faites, monsieur de Lascars, car si vil et si misérable que vous soyez, je serais restée pour vous une épouse fidèle et sans reproche, vous n’en doutez pas, et j’aurais respecté mieux que vous, jusqu’à la fin, ce nom que vous m’aviez donné, si ma ferme croyance à votre mort tragique ne m’avait déliée de mes serments à mes propres yeux, en paraissant briser les liens qui m’unissaient à vous.
Pauline se tut, suffoquée, haletante... — Elle voulait parler encore, cependant, mais des sons indistincts s’échappaient seuls de son gosier contracté... elle ne pouvait plus. En présence des transports de cette indignation débordante, le calme et le sang-froid du baron, loin de se démentir, semblèrent augmenter.
— De grâce, madame la marquise, calmez-vous ! — répliqua l’infâme gentilhomme au bout de quelques secondes — à quoi bon ce grand courroux s’il vous plaît, et à qui diable en avez- vous donc?... Je vous connais à merveille, soyez-en sûre, et ne songe guère à vous accuser d’avoir commis à bon escient le crime pendable de bigamie !... — Je n’ai ce me semble rien dit de pareil ! — vous vous êtes crue veuve, je le sais, par conséquent libre, et maîtresse de convoler en secondes noces, et je respecte la conviction qui vous a fait agir... — J’ai voulu simplement
m’adresser à votre intelligence et vous démontrer que le rôle d’accusateur ne pouvait vous convenir, puisque le public, qui ne juge en général que sur l’apparence, trouverait non sans raison, que l’apparence est contre vou9, et vous condamnerait bel et bien ! — Ai-je réussi, madame ?
— êtes-vous convaincue ?
Pauline baissa la tête et garda le silence. Ce silence équivalait à un acquiescement.
— À la bonne heure ! — continua Lascars — voici que vous devenez raisonnable, et je m’en réjouis plus que je ne saurais dire... lorsque des deux côtés le calme régnera, tout ira pour le mieux et nous n’aurons aucune peine à nous entendre ! déjà vous avez compris, j’en suis sûr, combien il est absurde de me jeter au visage des projets de suicide que je ne saurais prendre au sérieux. — Donc, n’en parlons plus!... — mettons également de côté, pour n’y point revenir, l’intervention du marquis d’Hérouville dans mes affaires de famille qui ne le regardent en aucune façon.
— Le marquis d’Hérouville ne peut se placer, à quelque titre que ce soit, entre mon fils et moi, et je le lui ferais cruellement sentir, s’il avait le malheur de l’essayer.
Lascars s’interrompit pendant une ou deux secondes. Pauline, immobile et muette devant lui, n’avait point rattaché son masque ; la pâleur de ses joues et de ses lèvres, la fixité de son regard, lui donnaient l’aspect d’une morte. Quand Lascars reprit la parole, il avait changé de ton, et sa voix ironique, impérieuse, presque menaçante tout à l’heure, était maintenant douce et caressante. Sa figure aux traits mobiles offrait une métamorphose non moins
complète ; — la différence absolue de l’expression rendait ses traits presque méconnaissables. Ses yeux ne lançaient plus ces éclairs continus qui jaillissaient comme d’une nuée orageuse de ses prunelles fulgurantes. — Un sourire plein de bonhomie remplaçait sur ses lèvres le rictus méphistophélétique dont elles avaient l’habitude.
— En vérité, ma chère Pauline — murmura-t-il — c’est la fatalité qui s’en mêle, j’ai beau me sentir animé des intentions les plus conciliantes, je joue quand même et malgré tout, à votre égard, le rôle du méchant ogre des contes de fées, et chacune de nos rares entrevues est signalée par un ouragan !... — je ne suis point votre ennemi, cependant, je vous le jure, et vous en aurez la preuve.
— Vous n’êtes pas mon ennemi ! s’écria Pauline.
— Non, certes!...
— Il m’est impossible de vous croire.
— Impossible — dites-vous !... — pourquoi ?
— Parce que le plus mortel ennemi ne se conduirait point autrement que vous ne le faites 1...
— Injustice des jugements des hommes !... — déclama Lascars d’un ton fatal et mélancolique — vous choisissez pour m’accuser l’heure précise où je vous apporte le bonheur.
— Le bonheur, à moi !... — et venant de vous !... — répliqua Pauline avec une incrédulité manifeste. — Allons donc?
— Vous doutez? — demanda Lascars.
— Je fais plus que douter... — je nie.
— Et cependant rien n’est plus vrai — reprit le baron,
Digitiz
car le bonheur, pour vous, c’est la liberté, et je viens vous rendre libre.
Madame d’Hérouville attacha sur son interlocuteur un regard chargé de défiance.
— Quel mensonge nouveau, quelle infamie nouvelle se cachent sous les paroles de cet homme ? — 'murmurat-elle d’une voix très-basse et comme se parlant à ellemême.
Lascars entendit néanmoins, ou plutôt il devina.
— Ma chère Pauline — dit-il en souriant — vous avez de moi l’opinion la plus déplorable, et je ne saurais vous en blâmer, car j’ai sur la conscience bien des torts, mais peut-être serez-vous disposée à mieux accueillir l’assurance du bon vouloir qui m’anime, quand vous saurez que mon intérêt personnel se trouve en jeu tout comme le vôtre dans la petite transaction qu’il me reste à vous proposer.
— 11 s’agit d’un marché? — s’écria Pauline.
— Un marché !... — le mot est dur! — répondit Lascars — mais, comme après tout, il a le mérite d’être exact, je l’accepte faute de mieux.
— Parlez donc ! — reprit vivement la jeune femme —
et si ce marché est déshonorant pour celui qui le propose et pour celle qui l’accepterait, je croirai sans doute à votre franchise. *
— A quoi bon ces vaines injures ? — s’écria Roland avec impatience — je vous préviens qu’elles ne m’atteignent pas, ou tout au moins qu’elles glissent sur moi sans me blesser... — je les dédaigne et je vais droit au but. — Je viens vous proposer un échange.
— Un échange entre nous ?
— Oui.
— Je ne vous comprends pas.
— Je me ferai comprendre, — mais commençons par établir nettement la situation, de manière à ce qu’aucune ambiguité ne puisse exister entre nous... — mes droits sur vous et sur notre enfant sont incontestables et je n’aurais qu’à les faire valoir pour vous réduire au désespoir et vous pousser aux extrémités les plus funestes. — M’accordezvous cela, madame la marquise?...
— Je vous accorde que vous tenez mon malheur en vos mains, répondit Pauline avec amertume.
Lascars poursuivit :
— Aussi longtemps que vous m’avez cru mort vous avez été parfaitement heureuse... — eh ! bien, il dépend de moi de vous rendre pour toujours un bonheur qui fut le vôtre pendant quelques années.
Pauline garda le silence.
— Il faudrait pour cela ma mort, telle est votre pensée, continua le baron — je suis de votre avis, mais rien ne ressemble plus à la mort que l’absence éternelle, et à ce propos j’aborde le terrain sur lequel nous allons vraisemblablement nous entendre.
Madame d’Hérouville fit un geste qui voulait dire dans sa muette éloquence : %
— J’écoute... — hâtez-vous!...
Lascars ne mit point à l’épreuve la patience de Pauline.
— Ma chère marquise — reprit-il — je suis pauvre
et vous êtes riche; il importe de bien poser ces prémisses.
— Vous, pauvre!... — interrompit la jeune femme — ce n’est point ainsi que madame de Langeac parle de vous... — vous êtes revenu des Indes, dit-elle, rapportant des richesses immenses.
— Madame de Langeac ne fait que répéter, avec une complaisance et une bonne foi digne d’éloge, un petit roman dont je suis l’auteur, roman très- utile et même indispensable pour me faire accepter dans le grand monde parisien sous le faux nom de Cavaroc que j’ai cru devoir prendre par égard pour vous.
— Mais — balbutia Pauline — ce train de maison qui est le vôtre, ce luxe oriental dont vous vous entourez... — cette apparence de richesse...
— Apparence est le mot ! — répliqua Lascars — ma richesse n’a rien de sérieux... — Mon luxe lui-même peut éblouir, mais il ne supporterait pas l’examen... — je vis en grand seigneur, c’est vrai, mais sur le crédit que personne ici ne refuse à l’homme qu’on croit millionnaire... — j’éblouis mes fournisseurs par de belles paroles, mais je vous certifie qu’aucun d’eux ne connaît la couleur de mon argent... — cela pourrait durer ainsi pendant quelques semaines, ou quelques mois au plus... — puis, un beau jour, la défiance s’éveillerait, l’armée des créanciers prendrait les armes, et la débâcle ne se ferait point attendre... — j’ai de l’expérience, ma chère Pauline, et je sais personnellement de quelle façon les choses se passent... — or, je ne suis plus assez jeune pour trouver ces choses-là charmantes et je veux les éviter à tout prix.
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Après un silence d’une ou deux secondes, destiné sans doute à donner à la marquise le temps de se bien graver dans l’esprit ce qu’elle venait d’entendre, Lascars continua :
— D’ailleurs il y a urgence!... — je dois aviser sans retard, car d’une heure à l’autre, la situation peut devenir pour moi difficile... — impossible même... — je suis arrivé à Paris avec quelque vingt-cinq ou trente mille livres amassées à grand peine, j’ai voulu follement doubler ces humbles capitaux, les tripler, les décupler, par l'a toute puissante vertu du roi de cœur et de la dame de pique... — la dame de pique et le roi de cœur m’ont trahi !... — j’ai joué... — j’ai perdu... — je suis à sec...
— Vous me regardez d’un air étonné ! — reprit Lascars après une nouvelle interruption — vous ne devinez pas encore très-bien pourquoi je vous dis tout cela... — patience, ma chère marquise — m’y voici. Je ne suis en aucune façon l’homme des goûts simples et des aspirations modestes, la médiocrité me tue... — il me faut pour vivre tous les raffinements du luxe, tous les enivrements d’une large opulence... — il me faut des millions, et ces millions, je les aurai, j’en suis sûr, car je sais où les conquérir. Ici redoublez d’attention. Il existe dans le nouveau monde une contrée rocheuse et stérile où la terre brûlée par les feux du soleil ne nourrit qu’à grand peine une végétation rachitique, — cette terre, si pauvre en apparence, est en réalité la plus riche du monde entier !... — c’est la terre de l’or ! — partout ses flancs arides recèlent le précieux métal. — Les rochers contiennent de l’or, les torrents roulent des caillouxM’or et le sable lui-même recèle des paillettes d’or
innombrables. Ce secret m’a été révélé par un vieux matelot rencontré dans mes voyages et que la mort a surpris au moment où il allait repartir pour ce féerique pays qu’il avait découvert et d’où il serait revenu plus riche à lui seul que tous les rois de l’Europe. Je me suis juré de mener à bonne fin la tâche que le vieux matelot voulait entreprendre, et de réaliser pour mon propre compte son rêve magnifique. J’irai donc au pays de l’or, et j’exploiterai sur une échelle immense ces mines qui n’ont pas même pris la peine de se cacher, comme leurs sœurs dans les entrailles de la terre, et semblent appeler la main de l’homme pour lui prodiguer leurs trésors. Je suis prêt à faire voile vers ces lointains climats à la tête d’une bande de hardis compagnons à qui j’ai promis la fortune, qui m’ont cru sur parole, et pleins de confiance en mon étoile, me suivront jusqu’au bout du monde. Une fois par delà les mers, l’aventure à laquelle je veux consacrer ma vie, ne peut avoir que deux issues, le succès ou l’avortement. Le pays de l’or est plein de dangers ; — je succomberai peut-être sous les morsures d’un soleil inclément... — peut-être périrai-je dans les luttes quotidiennes qu’il faudra soutenir contre les bêtes fauves, les reptiles et les indiens ; — peut-être mes ossements blanchiront-ils sans sépulture, sur une couche de sable d’or ! Si je réussis, au contraire, si je parviens à conquérir les immenses richesses qui me fascinent et qui m’attirent, j’achèterai là-bas, à beaux deniers comptants, dans quelque féerique contrée de l’Orient, cette terre natale de toutes les voluptés, de tous les luxes, de toutes les jouissances, j’achèterai, dis-je, une province de quinze ou vingt lieues carrées, bien peuplée, fertile en odalisques et en
bayadères, et je me donnerai le plaisir d’être sur mes vieux jours un peu roi, ou pacha tout au moins. Dans tous les cas, et quoiqu’il arrive, que je réussisse ou que j’échoue, que je trouve au bout de mon voyage une couronne ou une tombe, vous ne me reverrez plus, vous n’entendrez plus prononcer mon nom, vous serez enfin, ma chère Pauline, à jamais délivrée de moi. Vous voyez que l’avenir, si sombre pour vous il y a une heure, peut devenir encore lumineux, puisque ma mort ou ma absence éternelle vous donneront la seule chose qui manque à votre bonheur, le veuvage.
Lascars se tut. Après un court instant de silence, madame d’Hérouville prit la parole à son tour.
— Pourquoi vous arrêtez-vous ? — demanda-t-elle.
— J’ai tout dit.
— C’est impossible ; — je viens de vous écouter avec une religieuse attention et je n’ai compris, je l’avoue, ni le but de votre récit, ni le rapport direct ou indirect de vos projets d’avenir avec l’échange dont vous m’avez parlé tout à l’heure et que vous devez me proposer.